‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 61 sur 84 · I.:? journée s'acheva · texte numérisé non relu

I.:? journée s'acheva

Fanlar ne revenait pas. Aidé par Bobishel, il courait à la recherche de Francinp

qu'il ne devait retrouver, hélas I qu'au moment où la pauvre fille, affolée, se jetterait inconsciemment dans la mort...

L'oreille au guet, Caillette l'attendait... elle était toute pâle, et, sous la tension de cette attente, sa force s'épuisait.

Si bien que vint le crépuscule, puis la nuit.

Elle tenait entre ses mains les mains de la malade qui n'avait plus fait un mouvement. Sa tête se pencha sur le lit, plusieurs fois elle se redressa, luttant contre le sommeil. Mais à cet âge, la veille est douloureuse... On n'entendit bientôt plus que sa respiration lente et régulière.

Caillette s'était endormie...

Tout à coup elle sursauta. Elle vit les premières lueurs du jour...

Elleregai-da le lit... mon Dieul... il était vide !... Oui en vérité, la folle n'était plus là 1 la mère de Fanfar avait disparu !... estce donc ainsi que Caillette l'avait gardée 1... Elle courut dans l'autre chambre. Françoise n'y était pas... la porte était ouverte. . .

Caillette s'élança dans l'escalier :

— Où est-elle ? où est-elle ?. . .

— De qui parlez-vous ! demanda le concierge.

— De Françoise...

— Delà Brûlée... oh! ilyabeau jour, ou plutôt belle nuit qu'elle est partie...

— Partie... ellel... c'est impossible : elle ne peut marcher I...

— C'est vrai, que j'ai été bien étonné... même qu'il était à peu près ménui'l et que mon épouse m'a dit : C'est drôle, on dirait qu'on marche dans Vescalière... alors j'ai regardé, et j'ai vu 1... Ah t mam'selle, on aurait dit un spectre...' et un pas beau, sauf vot'respect. C'était la paralytique, elle qu'a pas bougé, pendant tout le temps que Mlle la marquise la soignait... V'ià qu'elle était debout et qu'elle marchait droit...

— « Où donc que vous dévalez comme ça, que je lui ai dit.

— i( Je vais sauver Jacques, m'a-t-elle dit.

— « Jacques ! moi je connais pas ça ! •

— C'est son fils, interrompit Caillette. Continuez.

— Mais vous n'êtes pas f .. .aite pour sau-. ver quelqu'un, que j'ai dit.

€ Si, si, a-t-elle répondu... Y a la boite t je veux la boite!... ouvrez-moi!

« Dame, vous savez, au fond, c'est une locataire I j'ai pas le droit de la séquestrer... j'ai tiré le cordon.

— Et elle est partie! s écria Caillette.

— Oh! vite, vite!... c'était sidi-oleL..

tE FILS DE MO^TEf-CRISTO

on au^a^ t dit qu'elle courait comme un lapin !

Mais déjà Caillette ne l'écoutait plus.

Elle s'était élancée dehors.

Ainsi Fanfar lui avait confié sa mère, cette créature amie si longtemps appelée, et voici que Caillette, mauvaise gardienne, traitresseàlaparoledonnée,ravaitlaissée s'échapper...

Caillette sentait la fièvre la saisir. Il était sept heures du matin. Que faire?... Chercher Fanfar et lui avouer la vérité, mais elle n'aurait pas osé.

Etre témoin de son désespoir était audessus de ses forces.

Il fallait retrouver Françoise à tout prix.

Et voilà qu'avec l'habileté que donne le cœur, Caillette s'était livrée à une enquête. Songez donc. Elle était partie à minuit, en pleine obscurité. Nul ne l'avait vue sans doute. Il était impossible qu'elle eût trouvé la force d'aller loin. Tout était à craindre. Comment aurait-elle pu se guider ! et d'ailleurs de quel côté se seraitelle dirigée, puisqu'elle n'avait pas conscience de ses actes.

Caillette se sentait devenir folle.

Elle pleurait si fort en interrogeant qu'à peine on comprenait ses questions.

Elle n'osait retourner en arrière. Ce qui l'épouvantait le plus, c'était de se trouver en face de Fanfar.

Tout à coup, dans cette ignorance douloureuse, un rayon de lumière jaillit. Un vieux chiffonnier qui s'était approché pour écouler Caillelie, déclara qu il av.iit vu une femme, ressemblant au sign;clcment. C'était déjà loin de là, sur la rouie d'Allemagne.

Aux questionsdeCaillctte — qui croyait à une erreur — il répondit par des indications si précises que lu flile de Oirdel senlii 1 espoir rentrer dans son cœur. Elle se mit on marche dans la direction indiquée. Elle avait cinq ou six lieures de returii, mais qu'imporle';' il l'ullait à toul prix bavoir la vciitc. Elle vendit un pclii méduiilun d or dans lequel, buns que personne le aûl, elle porlait une relique d'ainour, un bout de ruijan qu une luib Fanfar lui avail donne. Elle garda Je ruban cl ri-çut quelques ccub en échange du bijuu. l'uid elle parut.

Elle iranchil la bairicre, ralentie baiii: cesbc Uaiib ba marche par Icb ai i éls qu clic l'ui;~.'Mi puur qucblioiiner. .Mam il n'y a\aii pas a Houlcr. L'niLinue clail eu avant.

Elle marcha tout le jour, puis lu iiuii Buivanle, droit devaiii elle, suivaiii la grande route, el bcnlanl bes forces s é-

puiser. Ce fut seulement au matin da second jour que la pauvre enfant reçut la récompense de son dévouement. Comme elle s'était arrêtée à une auberge, pour y prendre quelques instants de repos, elle vit l'infirme, debout, sur le seuil...

— Mère"? cria-t elle en s'élançant vers elle.

Tiens! vous la connaissez! fit l'aubergiste. Quelle singulière créature?...

Est-ce qu'elle n'est pas un peu folle?...

Françoise avait vu Caillette, et, comme si elle eût craint qu'on ne l'empêchât d'aller en avant, elle avait fait quelques pas rapides sur la route...

— Que vous a-t-elle dit? demanda Caillette.

— Elle a demandé du pain... je lui en ai donné!... et puis elle a mangé sans rien dire... Au moment où vous arriviez, elle venait de me demander où était un village... ma foi! dont je ne sais même plus le nom...

La vieille s'était rapprochée :

— Vosges! 'Vosges! lit elle. LeigouUc.

— Leigoutte! s'écria Caillette. C'est le village de Fanfar...

— Fanfar ! répéta l'infirme qui ne connaissait pas ce nom.

— Le village de Jacques, rectifia Caillette.

— Oui! oui! Qi la vieille. Jacques! il faut sauver Jacques.'... à Leigoutte!... la boite!... la boite!...

Quel singulier travail s'opérait dans 1 intelligence engourdie de Françoise?..,

L apparition subite de Fanfar avait renoué brusquement la chaiiie de ses souvenirs, mais en les faisant remoniei à sa dernière entrevue avec Simon. On n a pas oublié qu'a la veille du combat de la Croix ue Fer, les deux époux avaient échangé leurs suprêmes conlidences ; Siiuon avait remis à Françoise les pièces qui établissaient ses tiires, ses droits et la tilialiun de Jacques...

La peiibéu vacillante de Françoise s'était ligce cil cet ctlorl, de volonté leuace...

Elle était pariie, tendant au ij^t ne trouvant dans sa raison que celle double pObSibililé, demander le chemin Jqjj \ osges, aller en a\aiil. Un eut dit qu'une borte d allraciiuii la guidait.

Eu \ain, Caiilclie avait icnté de la ruluener en arrière. La vieille lummc s'élait dcbaiiuc toaiiue un enlaiii criard. La jeune ùilo avail promis it ii'anfar de ne pas abandonner sa nicre...

Elle clan partie avec elle. Le liasard avait place sur la roule un \oilurier coniplaisant qui rc-louruait au pays de

Et tournaût sur ellti-mciue, elle lui lumLee, ^i Ijobicliel ne l'eût retenue.

Liv. 76.

l'Est et qui, par pitié avait consenti à donner aux deux femmes place sur la litière...

Et ainsi elles étaient arrivées à Leigoutle... Françoise, sUencieuse, marmonnant entre ses dents des paroles incompréhensibles, Caillette désolée en songeant à Fanfar et au désespoir que le jeune homme devait éprouver à la disparition de sa mère...

Hélas I elle ne savait pas tout encore... elle ignorait qu'à l'heure où elle s'agenouillait, auprès de Françoise, devant la maison oùjadis JacquesetFraucine avaient joué aux jeux enfantins, Fanfar, seul dans une prison, pensait à cette mère, à peine entrevue, à cette sœur, qu'il avait tenue, demi-morte entre ses bras, et pleurait... âme forte que pouvait briser seul le malheur d'autrui.

Donc, Françoise s'était dirigée vers la porte de l'auberge...

Caillette s'était rapprochée d'elle. Mais elle l'avait écai'tée.

Pierre Labarre tremblait d'émotion.

La vieille femme, arrivée sur le seuil, semblait hésiter. De ses deux mains elle relevait les touffes de ses cheveux gris. Évidemment elle cherchait quelque chose.

Puis, comme si elle se souvenait, elle tourna sur elle-même, et traversant la salle, elle alla vers la porte qui faisait face à l'entrée principale.

Anxieux, Labarre et Caillette la suivaient pas ù pas.

Elle sortit cette lois. Derrière la maison se trouvait une cour, puis un jardin potager. Elle les franchit, toujours sans appui. Sa marche était i-ecte. Elle ne chancelait pas.

Lu clôture était ouverte en un point. Elle traversa un bouquet de broussailles, et se trouva au pied de la colline.

L'ombre s'épaississait, et cependant il semblait qu'elle vit aussi clairement qu'en plein jour. Elle se mit à gravir la pente, puis, arrivée à un étroit sentier, elle s'y engagea, hâtant le pas...

— La métairie de Lasvène, murmura Labarre. C'est là qu'elle va...

A voix basse, sans perdre l'infirme de vue, il interrogeait Caillette, qui lui racontait les derniers événements.

A quel mobile obéissait Françoise? Pourquoi , en vertu de quel instinct, avaitelle entrepris ce long voyage? Cette résolution était-çllê seulement l'etfet de la folie inconsciente? ou bien la pensée ne survivait-elle -à elle-même, et la conduisait-elle à l'exécution d'un dessein 'àxe et pc«:t-f?

Françoise marchait toujours. Seulement, de temps à autre, elle s'arrêtait, se retournait, appelant doucement Jacques !

Ginette!

Evidemment, elle recommençait l'action accomplie naguère. Cette route, c'était celle qu'elle avait suivie, alors que, pour arracher ses enfants au péril que Simon Fougère avait deviné, elle allait les confier à la probité et au courage du vieux Lasvène.

La nuit était tout à fait venue. Et avec elle le silence enveloppait le chemin désert.

Labarre se demandait s'il n'était pas de son devoir d'arrêter la pauvre folle. Mais un instinct secret l'empêchait d'agir. 11 voulait avoir la clef de ce mystère.

Une heure se passa ainsi. Françoise ne semblait pas ressentir la fatigue. Elle allait, elle allait devant elle. Aux carrefours, elle prenait la route juste, sans s'arrêter, sans chercher...

Enlin, ils pénétrèrent dans la gorge d'Outremont.

Dans ces ténèbres, le lieu était sinistre.

Nous l'avons dit, la montagne noirâtre semble, à la gorge, avoir été fendue par un coup d'une hache gigantesque. C est un écartement de la roche, faisant fissure profonde, et au-dessus duquel le ciel ne semble plus qu'une ligne étroite. Les granits sombres se penchent, comme s'ils étaient prêts à écraser l'imprudent qui les défie...

Puis l'évasement se fait. Les roches se séparent, et une sorte de plaine s'étend.

A ce moment, les nuages s'écartèrent et la lune, claire et pâle, jeta sur le paysage sa lueur blanche, découpant les arbres el les blocs en arêtes vives sui Thorizoïi blafard...

Françoise s'était arrêtée brusquement.

Labarre étouffa une exclamation désolée.

Il comprenait. Où donc était la métairie du vieux Lasvène? La pauvre baraque de pisé avait disparu sous la flamme qui l'avait engloutie. La folle se sentait perdue, maintenant elle tendait le cou les yeux grap.ds ouverts, inquiets, désc rientée...

Labarre s'approcha et la prit par la main. Docile, elle se laissa faii'e. Il savait où s'était trouvée naguère la masure ; et ne doutantque ce fût là qu'elle tendit, il la 'conduisit.

EUe eut un rire niais :

— Brûlée I ût-elle. At oui ! brûlée ! beau feu !...

Et elle imitait le cri des Cosaques :

— Moi-t aux Français I

SM

Tout à coup elle se mit à courir.

C'était folie ! Caillette et Labarre poussèrent un cri d'effroi)

Ah ! qui ne comprendra pas qu'il est certains moments où les trois forces identiques, organisme, action et sentiment, se combinent en une seule, celui-là ne saura Jamais quels immenses trésors de science renferme la physiologie.

Toute, Françoise était dans sa volonté.

Et cette volonté dirigeante, maîtresse, entraînait les membres inertes, leur rendait la vie, les galvanisait.

Elle s'était jetée sur le coin de la route, et là, de ses ongles, elle fouillait la terre...

La recherche fut courte :

— La boîte I la boîte ! cria-t-elle. Jacques n'est pas mon fils!...Cinette est marquise de Fougereuse ! Jacques... Fanfeir est vicomte de Talizac.

Puis elle fit :

— Hal ha! j'ai mal !

Et tombaaux bras de Labarre qui s'était élancé !

xm

Deux lits blancs, se cachant dans l'ombre, comme deux bébés jumeaux, côte à côte, s'appuyant l'un à l'autre...

A la fenêtre, des rideaux de mousseline, tombant en plis mousseux, relevés par des nœuds de ruban bleu...

Appuyés au mur, de petits meubles coquettement dressés sur leurs jambes, sur leurs pattes tournées grèlement, et ressemblant à ces objets menus que l'on trouve aux boites des poupées.

Puis, dans un de ces lits, enveloppés d'un nuage de lin, un adorable visage un peu pâle émergeant des draps floconneux, de l'oreiller duveté.

Au pied, à peine posé sur une chaise, dont les bois faibles semblent des tiges de fleurs, une autre jeune fille, courbée en avant, caressant des lèvres et des boucles de ses cheveux une main blanche qui se fait morte sous ses baisers...

Tel est le tableau.

Cette chambre, toute de charme ei d'ombre gracieuse, qu'éclairait discrètement un rayon de soleil, se faisait chaste poiir caresser celte candeur, cette chambre était celle d'Irène de Salves...

Ah ! si vous aviizautrefoispénétrédans la cliambift de l'amazone, qui à Saint- Amé bravait tout nréjugé, pénétrant comme un enf.uit terrible dans la baia(iuedeGueulede-Fer, de cet enfant g.'itéqui.d.ms lecliàteau des Vosges, perché comme une aire

d'aigle, s'enivrait du fracas du vent et du tonnerre de l'orage, vous auriez vu je ne sais quel mélange hybride d'éclatement asiatique et de folie moyen âge. Irène avait deviné Notre-Dame de Paris avant notre gi-andHugo.

Alors, du retrait où elle se reposait, elle avait fait une sorte d'hypogée bizarre, où le rouge tombait enfranges, où le jaune se hérissait en crêtes, où le bleu volutait en rosaces bizarres.

Alors son cœur étant libre, seul le cerveau avait la parole. Et il était un peu fou, obéissant à cette exubérance quiéclate aux cœurs de seize ans...

Maintenant l'accalmie était faite.

De l'enfant, de l'inconsciente, l'amour avait fait une femme...

Et la femme était revenue aux douceurs charmantes, aux pudeurs délicates. Le rouge s'était éteint, le rouge avait pâli et le blanc était venu, répondant aux aspirations innommées, mais tendantà la clarté.

Ce nid, tout embaumé, était la chambre d'Irène de Salves...

Et dans ce lit, cette figure pâle était celle de Francine.

Les syrapathiesd'âmesont instantanées, surtoutentre femmes. Le lien était formé. Francine était la sœur de Fanfar. Irène s'avouait aujourd'hui à elle-même qu'elle aimait Finfar de toutes les forces de son âme...

Donc elles étaient mieux que sœurs.

Elles se confondaient dans une même affection.

Au cœur d'Irène, il y avait ce singulier sentiment que Francine était «n peu de Fanfar. L'aimer, la protéger, la soigner, c'était aimer Fanfar.

Et quand, penchée au lit de la malade, elle épiait les premiers soupirs qui révélaient la vie, elle se sentait rougir, car il lui semblait que Fanfar était là, dans cette ombre blanche, et qu'il allait parler...

La secousse éprouvée par Francine avait été terrible. Quand, s'échappant alfobede la maison maudite, elle s'était jetée dans la mort, il lui avait paru qu'autour d'elle se faisait une ombre noire.

Elle n'avait rien compris, rien deviné.

Quand Fanfar s'était jeté au flot pour la sauver, elle s'était abandonnée à ses bras qui la pressaient convulsivement.

Puis la lièvre était venue, avec son cortège de délires...

Et quand elle s'était éveillée, elle avait vu, agenouillée auprès d eiic, une gracieuse ligure qui souriait...

Irène lui avait dit :

— Courage, ma sœur I

Et Francine, surprise de vivre, lui avait tendu ses deux mains amaigries... puis :out à coup, une sinistre pensée avait traversé son cerveau. Elle se souvenait!...

jlle revoyait cette maison où on lui avait été son déshonneur à la facel...

— Non ! cria-t-elle dans un accès de déire. Je veux mourir!...

Irène avait trouvé en son cœur les )onnes paroles qui encouragent, qui conîolent, et Francine s'était endormie, mais le ce sommeil lourd et fiévreux qui suit es grandes crises.

La fièvre s'était de nouveau emparée Celle... et pendant plusieurs jours une lorte de hideux cauchemar avait hanté iette pauvre tète d'enfant...

Le dévouement d'Irène ne s'était pas un leul instant démenti : jamais sœur ne fut (lus attentive, jamais jeune mère ne soi- [na plus tendrement le premier-né de ses ntrailles.

Enfin le calme s'était fait. Francine était ffaiblie, à ce point que chaque mouveaent lui arrachait des larmes...

Elle avait interrogé Irène. Où était-elle? Ju'était devenue la mendiante dont elle 'était constituée la gardienne? A peine vadée de la mort, elle songeait à autrui.

En vérité, ces bontés insatiables repoent des infamies.

Irène savait peu de chose. Depuis la cène violente du bal, .\rthur de Montferand, sans avouer le mobile qui le pousait — il aimait Francine — s'était mis bligeamment à la disposition de M"» de alves. N'avait-il pas deviné son secret, lors qu'il l'avait empêchée de se trahir n face des curieux malveillants...

Fanfar était en prison. Son procès s'insruisait rapidement. Au dire des nouvelstes, sa condamnation était certaine, l'altération qui, depuis la prétendue tenitive d'assassinat des Tuileries, était suranné dans la santé du roi, avait surexcité exaspération de la coterie à la tète de iquelle Fougereuse était érigé en chef, alizac avait été momentanément éloigné, our qu'il ne se laissât pas entraîner, diiit-on, à la fureur de vengeance éveillée a lui par les infâmes calomnies de ce an far.

Quant à la scène au milieu de laquelle Lait apparue Francine, pâle et froide, ix bras de son sauveur, on était parvenu

donner, en apparence du moins, le lange aux témoins de ce scandale.

Ce n'avait été, afliiinait-on, qu'une inme comédie arrangée par ce Fanfar mau •

t et sa sœur pour briser les projets de ariage formés entre Talizac et M"« de

Salves, œuvre de chantage digne d'une fille des rues et d'un ancien saltimbanque, devenu régicide...

L'infirme avait disparu. Et cette nouvelle avait excité chez Francine un violent désespoir. Quelle était cette Cailletle qui avait prétendu prendre sa place et qui avait fui, elle aussi, sans que l'on pût retrouver sa trace.

— Mais, demandait Francine, qui donc m'a sauvée?...

— Ne le savez-vous pas? répliqua Irène en rougissant...

— Non! je vous entends prononcer un nom que je ne connais pas... un nom étrange...

— Celui de... M. Fanfar...

— Quel est-il?...

Ii'ène la regardait et se demandait si, dans la fièvre, sa raison ne s'était pas obscurcie.

— Mais je ne puis comprendre, murmurait-elle. Ne connaissez-vous pas votre frère?...

— Mon frère...

Francine passa ses mains sur son front :

— Mon frère!... Ah! que dites-vous I... il y a bien longtemps que je n'en ai plus... hélas! je ne l'ai pas oublié, le cher petit Jacques, qui était si doux, si bon pour sa petite sœur...

— Jacques!... mais c'est le nom de...

M. Fanfar...

Chaque fois qu'elle disait ce nom, Irène baissait la voix...

— Fanfar! répétait Francine. Mais je vous jure que je ne l'ai jamais rencontré..., pourtant je me souviens... oui, une fois, j'ai entendu parler de saltimbamiues qui s'étaient installés sur la place du Chàteau-d'Eau..., il y en avait un qui avait un nom singulier..., Gueule-de-Fer!

— C'est bien cela!... Fanfar est votre frère !

— Qui vous l'a dit?...

— Lui-même!... au moment où je m'approchais de vous pour vous porter les premiers secours..., il m'a dit, en vous désignant : c'est ma sœur!...

— "^MonDieul mais où est-il?... je veux le voir!... N'était-il pas victime d'une illusion, d'une ressemblance!... Il m'a sauvée!... Ah! si c'était lui!... tenez! je pleure!... pauvre cher Jacques! mais non, je suis folle! Jacques est mort...

11 y eut un instant de silence. Irène ne pouvait donner à Francine la preuve de ce qu'elle affirmait.

Et cependant elle croyait en Fanfar!

non, il ne l'avait pas trompée.-, elle le sentait au fond de son cœur....

SOô

— Parlons de luil dit tout à coup Francine. Si c'e&t mon Jacques, il doit avoir...

Elle calcu/a :

— Vingt ans à peine...

— C'est cela...

— Il doit être beau...

Irène rougit encore plus fort, et murmura :

— Il est assez bien, en vérité...

— Avec des yeux noirs, des cheveux bruns bouclés...

Irène commençait à être fort embarrassée. Pouvait-elle avouer qu'elle avait soi gneusement regardé Fanfar pour remarquer ces détails... trop ciixonstanciés"?

— En effet... je crois...

— Ohl-je vous en prie... dites-moi ce que vous savez...

Après tout, pourquoi Irène n'eûl-ellepas parlé?... Cette affection profonde n'étaitelle pas basée sur un sentiment honnête et avouable entre tousl... oui, elle aimait Fanfar, parce que Fanfar étaitdévoué, généreux, fidèle aux grandes causes, parce qu'il risquait sa vie pour ceux auxquels son cœur s'attachait...

— Eh bien ! dit Irène tout bas, tout bas, je vais tout vous dire... Voyez-vous 1 c'est bien pour vous...

— Pourquoi votre voix tremble-telle?...

— Ma voix tremble I quelle folie I...

— Et quand vous prononcez le nom de Fanfar, il y a des larmes dans vos yeux...

Irène jeta ses bras autour du cou de Francine :

— Je l'aime I murmura-t-elle.

— Alors... c'est Jacques! c'est mon frère! cria P'rancine.

— Oui, car je vous aime déjà comme une sœur...

Et ces deux jeunes filles étroitement enlacées, palpitaient cœur à cœur.

Francine se dégagea doucement.

— Mais où est-il ? Je veux le voir.

Irène tressaillit. Hélas! au milieu de

ces émotions qui la saisissaient aux fibres les plus intimes de son âme, elle avait tout oublié!... Oui, Francine la croyait mainte nanti elle criait : c'est mon frère! je veux 1 aimer, le serrer dans mes bras!...

El ce frère tant pleuré, enfermé dans une étroite prison, se débattait sous une accusation de régicide qui entraînait la peine de mprt...

— Pourquoi ne me répondez-vous pas?

demanda Francine qui la regardait de ses yeux éclairés par la hévre...

A ce moment la porte s'ouvrit douce- Oicnl et la grande femme sècbe et au nez

pointu, dénommée M"* Ursule, adressa ud signe d'appel à Irène....

La jeune fille courut aussitôt vers elle. C'était toujours un instanl de répit. Elle comprenait si bien tout ce qu'elle allait donner de douleur au cœur de Francine.

Qu'y a-t-il"? demanda Irène.

M""" Ursule n'était pas changée. C'était toujours le personnage sévère et ennemi de toute gaieté qui, naguère, dans la baraque de Saint-Amé, s'effrayait des inconvenances commises par M"e de Salves.

— Voilà ce qu'il y a, fit-elle. Une manière d'homme étrange, très laid, très maigre, demande à parler à Mademoiselle...

— Je ne puis recevoir...

— Je m'en doutais bien... cependant je me suis permis de prévenir mademoiselle, parce que je crois qu'elle connaît ce personnage...

Au fond, elle n'était pas méchante, M."" Ursule... et son idée n'était pas si mauvaise qu'elle eût pu paraître tout d'abord.

— Je le connais, dites-vous?

La gouvernante baissa les yeux comm« si sa pruderie s'effrayait du souvenir qu'elle avait à évoquer :

— Je l'ai déjà vu, moi aussi... une fois.,il faisait la grenouille I...

— Je ne vous comprends pas...

— Eh oui!... c'était un de ces ûetfés bouffons qui amusaient les paysans, làbas, à Saint-.\mé...

— Sou nom! son nom!...

— Ah çal je ne sais pas! c'était celui qui avait un chapeau de papier gris, avec une plume qui se balançait...

— Bobichel !

Irène n'avait oublié aucun des noms, à ce qui parait.

— Ça doit être celui-là I...

— Qu'il vienne! qu'il entre, vitel...

M"" Ursule fit une belle révérence et dit

de son air pincé et malin :

— Mademoiselle me pardonne de l'avoir dérangée...

Irène lui prit la tête à deux mains, au risque de déranger l'harmonie de ses barbes de dentelle... et l'embrassa.

— Mais, va donc! dit-elle.

Et M"' Ursule, majestueuse, — maia

enchantée — sortit...

Un instant après, la porte s'oviTtait dt nouveau...

Et Bobichel apparaissait..

Ahl le pauvre pitre i ion il n'nviiil plus son sourire gai et beiii^-l..., il navail piuM le nez du veut et l'œil ccaniuillé...

n y avait des larmes dans cet œil, jadis joyeux...

ya maigreur s'était faite émaciation... et ce masque grotesque avait été creusé en masque douloureux...

Irène alla vivement vers lui :

— Vous venez de sa part? dit-elle involontairement.

— A lui, Fanfarl oh non!... pas directement du moins!... je n'ai pas pu le voir..., ils le tiennent trop serré, là-bas...

— Qui donc vous envoie?

— C'est le père... Girdel..., vous savez, Gueule-de-Fer!...

— Pourquoi ne vient-il pas lui-même?...

— Ça, je ne sais pas..., quoique je m'en doute Lien un peul... mais j'ai quelque chose à vous remettre...

— A moi!... vite I vite!

— Voilà, dit Bobichel.

Et de sa redingote râpée qui se moulait & ses os saillants, il tira une enveloppe :

— Voilà l'affaire, dit-il. M. Girdel ma dit : Tu remettras ça à M'i« Irène toute seule, et tu feras bien attention à ce qu'elle lise tout...

Déjà Irène avait brisé le cachet.

L'enveloppe contenait deux lettres; l'une portait pour suscription :

— A Mademoiselle Irainne...

L'autre :

— A Mademoiselle de Salves!...

Pourquoi ouvrit-elle d'abord la seconde?

Était-ce donc seulement en raison de l'orthographe défectueuse?...

- Ça, c'est l'écriture de Faufar, dit Bobichel en désignant cette lettre de son doigt maigre.

Comme si Irène ne l'avait pas deviné.

Tremblante, Irène l'ouvrit :

Elle était de Fanfar :

— « Vous qui êtes bonne et belle entre tous, lui disait le prisonnier, soyez pour celle que j'ai tout à coup retrouvée dans le désespoir et la mort, la sœur dévouée qui console et qui aime.

« L'heure approche où la prétendue justice des hommes frappera un innocent; vous n'avez pas douté de moi, merci! je suis de ceux qui combattent loyalement et qui revendiquent les di-oits de l'humanité Siins déshonorer sa cause sacrée... Répétez bien a ma chère sœur qui, hélas! ne connaîtra peut-être que mon nom, diteslui bien ijue son frère — le petit Jacques du pauvre village de Leigoutte — est resté di^ne de Simon Fougère, comme elle st restée 'Mgne de Françoise...

— Je prie mon père adoptif, Girdel, de 'ous expliquer en détail les singulières t douloureuses aventures de ma vie. J'ai

confiance en vous. Je vous lègue la pauvre Françoise et la petite Ginette. Aimez-les... et elles vous rendront cette affection... Car vous n'avez pas oublié les paroles que le saltimbanque vous adressait naguère :

« Faites-vous aimer!...

« Dois-je vous dire à vous tous qui êtes le bien, dois-je vous dire : adieu pour toujours!... Je ne sais. Dans le coup qui me frappe, je devine la coiere d'une main haineuse, mais j'ignore quel est l'ennemi depuis si longtemps acharné à ma perte.

« Que nul ne cherche à le connaître. Je lui pardonne et ne veux pas être vengé...

« Dans quelques jours, demain peutêtre, mon sort se décidera. Ne désespérez pas. Car au-dessus des passions des hommes plane l'éternelle justice... »

Là s'arrêtait la lettre de Fanfar. De grosses larmes coulaient des yeux d'Irène.

Bobichel, immobile, la regardait, tandis qu'un tremblement nerveux agitait sa lèvre prête aux sanglots...

— Vous l'aimez bien! dit-il doucement.

Et vous avez bien raison!... c'est l'homme le meilleur que j'aie jamais connu...

Irène lui tendit la main. Bobichel se courba presque à genoux, et le pitre posa ses lèvres sur ces doigts qui frissonnaient...

— Mais il faut le sauver! s'écria Irène. Je ne veux pas qu'on le condamne I

— Le condamner! dit une voix. De qui donc parlez-vous?...

Francine, obéissant à une invincible curiosité, s'était glissée hors de son lit, et, ayant jeté un peignoir de cachemire blanc sur ses épaules, elle apparaissait, frète, encore chancelante dans le cadre de la porte...

Irène s'élança vers elle, et la serrant dans ses bras :

— Sœur! sœur! s'écria-t-elle, du courage I...

Et impuissante à se contenir, elle éclata en sanglots... Francine avait pris la lettre de Faufar... elle la lut lentement, comme si elle n'eût pas com[)ris, mais quand ces mots tombèrent sous ses yeux : « Le petit Jacques! Ginette! » elle ferma les yeux, et, tournant sur elle-même, elle fût tombée si Bobichel ne l'eût retenue...

— Pas pleurer comme ça ! cria-t-il.

Non! faut pas s'évanouir!... On vous le sauvera, votre Fanfarl ou nous y crèverons tous!...

Puis se reprenant :

— Pardon ! excuse ! mais vous savez, j'ai pas d'éducation!... je vous dis que nous nous ferons hacher comme des

« liiens... dvant qu'on touche à un cheveu <!e sa tèteV.. et tenez, mademoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Irène, lisez la lettre du papa Gueule-de-Fer... il avait son idée, ct'homme!... en voilà un qui ne moisira pas sur l'ouvrage... nom de nom!... sauver Fanfar, lui qu'a sauvé tout le monde, mais ça se fera en un tour de main...

Et ses hallures déhanchées, exubérantes, étaient si vivaces, sa confiance était si communicative, son dévouement éi-latait si franc sous sa forme presque burlesque que Francine et Irène échangèrent un regard d'espoir...

— Lisez vite! dit Francine.

La lettre de Gueule-de-Fer ne brillait pas positivement par l'orthographe.

La suscription qui portait le nom i'Irainne en faisait foi.

— « Faut sauvé Fanfar. Pour ça, faut qu'on entre dans la prison. Je sai que vous avez de Vattackement pour notre brave Fanfar. Vous avez des relassions dans le haut, tâchez d'arriver à lui et remette lui un petit biblot qu'a Bubichel... mais pas avant le jugeman qu'aura lieu dans deux jour... je suis sûr qu'il ne sera pas jugé à mort... je conte sur vous. — Girdel.

— Tu vois bien, sœur, s'écria Irène, le danger, pour être grand, n'est pas tel que nous pouvions le craindre...

— Qu'est-ce qu'il faudra répondre à Gueule-de-Fer? demanda Bobichel.

— Dites-lui que je ferai ce qu'il me demande... vous avez encore un billet à me remettre...

— Oh! ça! c'est un billet à part! de la fabrique de Gueule-de-Fer!...

Et, avec précaution, comme une œuvre d'art, Bobichel détacha de son vêtement une épingle, un peu grosse, mais dont l'aspect ne pouvait éveiller aucun soupçon...

— 'Voyez-vous ça! fit-il, retrouvant presque un élan de son ancienne gaité.

Messieurs, mesdames! au premier coup d'œil, ça n'a l'air de rien... une épingle comme toutes les épingles!... comme y eu a au corsage des commères!... eh bien!...

Îr a un trucl... dévissez la petite boule!... à!... dans le petit tuyau y a un petit billet, roulé mince... mince... pas vrai qu'c'est rigolo... mademoiselle la marquise!..

Irèue ri«î put réprimer un sourire.

— Cestingénieux, dit-elle. Que M. Girdel soit tranquille. . il sera fait comme il le désire...

— Tenez I vous êtes un« bruve cré*:

ture!... je vous aime tout plein... comme Fanfar, comme mam'selle Fràncine... et, sapristi !... si vous avez jamais besoin d'un garçon pour amuser vos enfants — quand vous en aurez! — eh bien! faites-moi signe... et je ferai la grenouille toute la journée.

Et, après cette conclusion triomphante, Bobichel partit...

— Ne pleure plus, petite sœur, dit Irène en embrassant Fiancine, nous l'aimons trop pour ne pas le sauver!...

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