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fa société?... Hypocrite et lâche, vous nvez trahi votre mandat... après tout ce 'iis coupable est-il donc plus criminel ((ue son père?... il n'est pas un de ses vices qui ne soit vôtre, pas une de ses mauvaises actions qui ne puisse vous èti-e jetée à la face...
Fougereuse écumait. Et comme il ne pouvait parler, tant la fureur lui contractait la gorge :
— C'est le sang de votre frère qui vous étoufl'e I avait-elle osé s'écrier.
Ainsi elle lui reprochait jusqu'à ce crime commis à son instigation, par ses ordres, en quelque sorte...
Fougereuse avait bondi vers elle, et peu s'en était fallu que ce grand seigneur s'abaissât aux brutalités d'un laquais... mais, d'un regard méprisant et impérieux, Magdalena l'avait contraint à reculer...
Puis elle était sortie...
Et maintenant, affaissé dans un fauteuil, les yeux fixes, les lèvres pâles, il regardait à terre, comme s'il eut tenté de sonder l'abirae qui s'entr'ouvrait sous ses pas...
On annonça le comte Fernand de Velletri. . .
— Un instant I dit Fougereuse.
Il courut à un petit cabinet de toilette, et là se plongea le visage dans l'eau. Réparant le désordre de sa chevelure que les soucis faisaient presque blanche, il revint prendre nlace devant le large bureau débène, encombré de papiers :
— Introduisez M. de Velletri, dit-il.
Et, malgré lui, il se sentait frissonner.
Car il avait appris par Cyprien son âme damnée, quels liens unissaient Fernand à la congrégation des jésuites.
Le jeune homme entra.
Ce n'était plus le jeune homme obséquieux, au sourire stéréotypé, que nous avons vu se faire, jusqu'au crime, le complaisant du vicomte de Talizac.
Vêtu de noir, enveloppé dune redingote de forme quasi pastorale, boutonnée droit du haut en bas et coupée court au collet, Fernand était le type de ces jésuites dits de robe courte qui pullulaient alors — et
f)eut- être en des temps plus récents — dans a société française.
Les cheveux noirs, coupés en brosse, rendaient plus pâle et plus sévère son visage mat. Ses yeux à demi-fermés avaient un regard brillant, dont il s'efforçait de tempérer Véc/at menaçant ou railleur...
Fougereuse devina un ennemi. Quelle nouvelle lutte faudrait-il donc soutenir?
De la main il indiqua un siège à l'Itali«a
qui s'inclina légèrement et resta debout.
— Vous avez désiré me pai 1er, dit Fougereuse aifermissant sa voix, je suis à vos ordres..., mais quel est ce costume ? J'ignorais que vous appartinssiez à quelque congrégation religieuse..., officiellement du moins.
— Ce costume est le mien, monsieur le marquis, dit froidement Velletri. Quanta mes titres à le porter, je les expliquerai tout à l'heure, si M. de Fougereuse veut bien me prêter quelques minutes d'attention...
Sa voix résonnait monotone et froide.
Du geste, Fougereuse l'engagea à continuer :
— Monsieur le marquis, dit Fernand, vous n'ignorez pas à quelde:rréla conduite de votre fils le vicomte de Talizac a compromis sa propre situation, je dirai même celle de sa famille...
— Mais, monsieur, s'écria Fougereuse, n'étiez-vous pas vous-même le compagnon de débauches de mon fils?
Fernand eut un sourire ironique :
— Reste à connaître quel rôle je m'étais réservédans cequevousappelez vousmême des scènes de débauche. M. de Talizac n'est pas un enfant sur lequel les amis exercent une influence bonne ou mauvaise; et peut-être devriez-vous, au lieu de m'accuser, me remercier d'avoir plusieurs fois sauvé l'honneur des Fougereuse.
— Vous, monsieur I en vérité, je ne vous comprends pas I...
— Il me paraît, dit Fernand toujours calme, que nous nous écartons du véritable sujet de cet entretien. Permettez-moi donc d'y revenir. Monsieur le marquis une compagnie puissante, attachée avant tout à la pratique Je la vertu et au triomphe de la cause de Dieu, a dès longtemps jeté les yeux sur vous... votre influence, vos talents, tout, en un mot, lui donnaient garantie que vous pouviez devenir un auxiliaire utile... et puissant, aussi la compagnie à laquelle j'ail'honneur d'appartenir...
— La Société de Jésus! interrompit Fougereuse.
— La Compagnie, continua M. de Velletri en s'inclinant pour toute réponse à cette question directe, est encore disposée aujourd'hui à vous aider de son influence. C'est grâce à elle que Sa Majesté n'a pas sur l'heure même révoqué les faveui'S concédées à votre fils.
Fougereuse fit un geste de surprise.
— - Et elle est prête à vous fournir l'oc-
casion de reconquérir le rang qui doit vous appartenir.
— A condition que je serai son esclave! fit le marquis avec un sourire contraint.
Certes, dans la crise terrible qu'il traversait, M. de Fougereuse était prêt à tout tenter pour échapper au désastre. Mais malgré lui, il éprouvait une résistance invincible à se livrer tout entier à la congrégation. Il savait que dès lors l'homme ne s'appartenait plus... Il lui fallaitêtredésormais sicut cadaver, comme un cadavre...
c'était un joug de fer qui s'appesantissait sur lui, et le marquis hésitait...
Impassible, Fernand, les yeux fixés sur son visage, semblait deviner une à une ses impressions les plus secrètes :
— Monsieur le marquis, reprit-il, vous semblez, à. mon avis, vous exagérer les conséquences de la démarche que je fais aujourd'hui...
— Et si je refuse !
— Refusez-vous? demanda doucement l'Italien.
Fougereuse se mordit violemment les lèvres. La question était catégorique : le Jésuite était de ces hommes avec lesquels il est impossible déjouer au plus lin. La défaite était certaine d'avance.
— Que réclame de moi la Société de J sus?
— Deux choses... un grand service et une garantie...
— Que m'oflfre-t-elle ?
— Le poste de premier ministre de Sa Majesté I
Fougereuse bondit sur son fauteuil :
— J'ai mal entendu, murmura-t-il en passant la main sur son front.
— J'ai dit le poste de premier ministre...
Une sueur brûlante inondait le front du marquis. Il savait que la Société était assez puissante pour tenir sa promesse. Le premier ministre! tous ses rêves réalisés!... la richesse! le pouvoir!
— Vous avez parlé d'un service et d'une garantie... j'écoute, dit-il d'une voix étranglée.
— Je vous expliquerai d'abord quel est ce service... c'est le plus grand qu'il puisse être donné à un homme de rendre au monde catholique et à Sa Sainteté le pape.
Fougereuse, ébloui, fermait à demi les yeux.
Fernand se pencha vers lui en baissant la voix.
— Vous n'ignorez pas, monsieur le marquis, que par l'arrêt royal de 1704 les jésuites ont été expulsés de France, il y a deux ans, en 1822, Sa Majesté n'osant en-
core relever dans son intégrité l'èfendard du catholicisme, a autorisé le séjour en France des Pères de la Foi... le moment est venu d'annuler à jamais l'effet des persécutions subies par la Société de Jésus... nous voulons qu'elle soit solennellement réhabilitée, rétablie sous son véritable nom, dans tous ses droits et privilèges, et cela, non par un édit royal, mais par une mesure légale, inattaquable, émanant de la Chambre des pairs...
C'est là, nous ne nous le dissimulons pas, une entreprise hardie et qui réclame de celui qui en assumera le fardeau une force d'initiative, une dextérité de parole, une foi profonde en la justesse de la cause défendue, qui lui donneront droit à l'éclatante récompense dont je vous ai parlé tout à l'heure...
A l'homme qui aura accompli cette œuvre sublime, nous offrons, en dehors des grandeurs ofticielles, le plus grand pouvoir qui puisse être dévolu à un être humain... Monsieur de Fougereuse, vous sentez-vous au cœur la force nécessaire pour être cet homme?...
Fougereuse s'était levé, électrisé par son zèle de néophyte :
— Oui! je ferai cela!... s'écria-t-il. Je briserai toutes les résistances!
— Nous vous y aiderons dit le Jésuite en l'interrompant. Déjà nous sommes certains de l'appui d'une minorité respectable. A vous de dispenser les promesses, d'échaufl'er les consciences tièdes... je vous le répète, monsieur le marquis, c'est une œuvre sublime...
— Je vous appartiens corps et âme, dit vivement Fougereuse, et dès demain...
— Attendez, fit Velletri en posant sa main sur le bras du marquis et en l'invitant à reprendre son siège, je vous ai parlé d'une garantie...
— Ah ! cela est vrai ! s'écria Fougereuse d'un ton léger : Ma parole d'honneur ne vous suftit-elle pas?...
Fernand ne jugea pas à propos de répondre :
— L'homme en qui la société doit avoir assez de conliance pour lui livrer les armes qui doivent lui assurer la victoire, cet Jionime doit être uni à elle par un lien assez fort pour qu'il ne le puisse briser...
Fougereuse écoutait curieusement :
— Et les plus fortes chaînes, dit nettement le Jésuite, sont les chaines d'or... Vous me demandiez quel était mon titre... je suis secrétaire du général de la Société de Jésus, et j'ai pour mission île vous demander s'il vous plairait de concourir à l'établissement de nouveaux établisse-
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ments, iaentiques aux maisons de Montrouge et de Saint- Acheul, dans les Etats de Parmb et de Toscane...
— Certainement, balbutia Fougereuse qui. en lace de cette question d'argent inopinément soulevée, se sentait fort mal à l'aise. Je suis tout prêt à seconder la respectable Société dans une œuvre utile à tous égards... mais encore... faudrait-il que je connusse le chiffre quiseraexigé de moi... Mes ressources sont momentanément restreintes, et...
— Ne vous défendez pas d'avance, reprit sèchement Velletri, le chiffre n'est pas tel qu'il puisse vous effrayer.
Fougereuse respira.
— A la fondation dont il s'agit et à laquelle votre nom sera attaché, vous n'aurez à consacrer qu'une misérable somme . . . d'un million...
— Un million I gémit le marquis. Vous avez dit un million?...
— En fixant ce chiffre presque dérisoire, quand il s'agit de conquérir la faveur de la puissante Compagnie, nos supérieurs ont surtout obéi à leur vif désir de vous rattacher définitivement à leur cause...
- Un million ! répétait Fougereuse qui se démenait sur son fauteuil; mais c'est imposiïifele!... dussé-je vendre, aliéner tout ce qui me reste, je ne réaliserais pas le quart de cette somme...
- Est-ce un refus? demanda Fernand.
- Mais non I loin de moi la pensée de !>.. mais enfin!... je ne puis... je ne possède pas un million ! un million I
Et il répétait le mot avec une emphase désespérée.
— Monsieur le marquis de Fougereuse possède des ressources qui doivent lui rendre facile le minime sacrifice qu'on lui impose...
— Vous vous trompezl vous dis-je!...
je suis ruiné!... absolument ruiné!
Son agitation était telle qu'il ne songeait plus à dissimuler.
— Cependant... la fortune du vieux marquis de Fougereuse était considérable... et quelles qu'aient été vos dilapidatioris, elle ne peut être encore épuisée...
— Mais il m'a volél... la majeure partie de cette fortune a été détournée...
Fernand se leva brusquement :
— Permettez-moi, dit-il, de ne pas disuter plus longtemps... il ne m'appartient
pas d'entrer dans des détails étrangers au mandat que j'ai j-eçu... je viens, sachez-le bien, vous offrir la paix ou la guerre... la paix, cest-à-dire la fortune, le pouvoir... u la guerre...
- La guerre I répéta Fougereuse dont
la voix tremblait... je ne vous comprends pas...
— Lorsque la Société propose un pacte, quand, ainsi que je viens de le faire devant vous, elle dévoile ses plus secret? desseins, elle tient toujours en réserve uni arme qui, en cas d'insuccès, met à sa merci l'homme dont elle a voulu se faire un allié... et qu'elle ne veut pas avoir pour adversaire...
— Moi I l'adversaire des Pères de la Foi ! vous n'y songez pasi...
— Tout est possible, monsieur le marquis. Or, voici notre ultimatum : Ou vous accepterez les propositions qui vous sont faites, vous verserez un million dans un délai de cinq jours et commencerez la campagne dont le succès est certain et qui doit vous porter au faîte des honneurs... ou dans cinq jours, certain personnage déposera entre les mains de M. le procureur du roi des papiers qui vous perdront à jamais.
— Que voulez- vous dire?
Fougereuse était hagard. Ses dents claquèrent: :
— Ce sont des traites fausses tirées par le vicomte de Talizac, escomptées en banque, restées impayées et qui se trouvent en notre pouvoir...
— Faussaire!... mon fils faussaire I...
c'est impossible!
— Je vous jure que rien n'est plus vrai... donc encore une fois choisissez...
— Monsieur le marquis, j'ai trop longtemps abusé de votre bienveillance, et je vous laisse à vos réflexions...
— Monsieur le comte, je vous en supplie I ne partez pas ainsi!... mon dévouement à la sainte Société est profond, inaltérable...
— Vous avez entendu! insistr Velletri.
C'est un million!...
— Oui! oui! je sais!... mon Dieu! ..jesui? perdu! Accordez-moi du temps! un délai!
— J'ai dit cinq jours... il faut que dès cette époque la proposition dont je vous ai parlé soit portée à la chambre des pairs...
— Je la porterai!...
— Mais!... la Société vous interdit de vous entremettre dans cette affaire, si vous ne lui avez pas donné la garantie qu'elle réclame... Monsieur le marquis, je vous salue.
En vérité Fougereuse faisait peine à voir... il s'attachait aux vêtements de M. d6 Velletri, le retenant, suppliant...
Froid et implacable, l'Italien s'inclina une dernière fois et sortit.
Fougereuse retomba sur son siège, anéanti, brisé. Quoil... il avait un instant entrevu un avenir inespéré!... et tout s'é-
croulaitl... un million I est-ce qu'il avait un miliion?... et maintenant il se sentait enlacé dans un inextricable réseau qui l'étranglait...
Cyprien parut.
— Monsieur le marquis, dit-il, vous avez eu tort de vous abaisser à la supplication.. . écrivez à messieurs de la Société qu'ayant cinq jours vous aurez rempli les conditions qui vous sont imposées!...
— Folie!
— Vérité!... ce Fanfar n'est-il pas en prison?...
— Qu'importe I... il ne sera pas condamné à mort...
— Par les juges, soit... mais par nous?... Fougereuse se redressa ;
— Achève!...
— Monsieur le marquis, vous serez premier ministre. . . et le trésor de Fougereuse vous appartiendra... je réponds de tout!...
— Toil... ahl ne me trompe pas! que feras-tu?
Cyprien ricana :
— Je tuerai ce Fanfar... voilà tout!...