‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 64 sur 84 · LE PROCÈS · texte numérisé non relu

LE PROCÈS

Les procès politiques se ressemblent tous. C'est un siège t'ait d'avance. Les magistrats de la Restauration étaient les dignes précurseurs de ceux que l'on ddvait connaître plus tard.

Semblable affaire avait cette importance d'attirer sur le président les faveurs de la cour : trouver l'accusé innocent eût été grande perte d'honneurs et d'argent. Il faut bien que tout le monde vive, et il est des métiers qui consistent à tuer les autres. Les accusés — dans l'affaire dite des petits appartements — étaient au nombre de deux.

Une sorte de bandit hypocrite, jouant l'exaltation, outrant le fanatisme et qui savait au mieux ce qui l'attendait après Ba condainnulion, l'évasion aidée par la police el i'pxi! avec prime.

Aussi n'avait-il pas le moindre désir de trahir ses patrons, dont l'influence était une sérieuse garantie.

Le jour où l'aliaire fut appelée devant laCori', le prétendu assassin et son prétendu complice, c'est-à-dire Fanfar, furent extraits de la Conciergerie où depuis quelquesjoursilri avaient été transférés de la Force pour attendre le jugement.

A travers les sombres couloirs du Palais (le Justice; ils avaient été conduits séparément insan'à la C"':»nde salle où siégeaient

les magistrats en robe rouge, l'hermine à l'épaule.

L'assistance était nombreuse et choisie.

La cour et la ville avaient usé, de toutes démarches pour obtenir place à cette solennité judiciaire. D'ailleurs, en dépit des injures que les journaux bien pensants prodiguaient à Fanfar, on s'était dit, sous le manteau, que le principal accusé — la tête dont l'auti-e n'était que le bras — c'està-dire Fanfar, était un beau jeune homme à cheveux noirs, à l'œil ardent, ce qui n'avait pas peu contribué à faire battre le cœur des beautés à turban de l'époque ; au fond de l'âme, les femmes, alors même qu'elles paraissent le plus réactionnaires, ont un vieux levain révolutionnaire, et le conspirateur — voir même le brigand — fait tressaillir les organisations sensibles. A vrai dire, il n'y eut pas déception. Et lorsque Fanfar parut, quand s'appuyant d'une main à la iiarre, il promena sur l'assistance son regard clair et fier, peu s'en fallut que les plus ardentes apologistes de la Restauration ne laissassent échapper de petits cris d'admiration.

Il y en eut qui se cachèrent derrière leurs éventails : d'autres lirènt le signe de croix, ce qui était le comble de la dissimulation. Eût-il été Satan en personne, qu'elles ne l'en eussent pas moins trouvé « très bien », et plus d'une aurait cr»mpris les anti(iues sabbats.

Quant à l'autre, visage blême, yeux

ternes et rougis, point n'était besoin de

s'en préoccuper. Rien qu'à le regarder on

comprenait qu'il n'eût été qu'un esclave.

Quand Fanfar le vit, il détourna les yeux

avec dégoût...

Or, il est temps de le dire, celui qui avait'assumé ce rôle honteux, déjouer une comédie sinistre, celui que Cyprien avait inné propre à cette trahison complii[uée de lâcheté, c'était l'ancien ennemi de Fanfar, c'était l'homme que l'abandon de la Roulante avait laisse inisér;ible, et qui. après s'être évadé de la maison où Hobicliel l'avait emprisonné, nVlant, rongeant sa haine, avait été rencontré par le digne serviteur de Fougereuse...

Robeccal régicide! ceci ou autre chose, peu lui importait. Il avait trouvé à ceci double avantage, satisfaction d'iutérèl et satisfaction de haine...

L'affaire avait été promptement bâclée, et Cyprien en homme qui sait le prix du temps, iJi-olitant d'un reste d'ivresse Pt de ra"e qui enliévrait la tète du misérable, avait en quelques heures obtenu ce résultat cherché. , , . . , .

Rossé par Bobichel, enfermé, évailo,

LE ïlLS UE MONTB-CKISTO

rencoiilré. acheté, introduit aux Tuileries, arrêté, in(''errogé, dénonciateur de Fanfar, voilà ce iju avait été Kobeccal entre un coucher de soleil et minuit.

C'était aller Yifcô en besogne, comme l'on voit.

AUX décîaraliûus de rinfilraejFanfar avait opposé le dédain. Il avait dit ce qu'était cet homme ; il l'avait montré v ivant de vol, de proxénétisme, de crimes de toutes sortes...

Mais tout cela jirouvait-il qu'il ne lût pas régicide? Plus bas il était tombé, plus disposé il devait être à tout risquer...

Fanfar d'ailleurs n'avait pas voulu mêler à celte odieuse airaire, le nom de Francine, de sa sœur. Si bien qu'il n'avait pas parlé de la maison déserte.

C'avait été la seule inquiétude de Robeccall... Quoique la Roulante l'eût abominablement trahi, il eût été désolé qu'elle fût compromise! ces accouplements sont d'une ténacité formidable. Il se disait qu'après l'évasion, il aurait une bonne somme et que la femelle lui reviendrait. Le silence de Fanfar lui fut une grande joie. 11 ne s'agissait plus que de le perdi-e, pour récompense.

La lecture de l'acte d'accusation avait duré uno beure. C'était une de ces pièces admirables où s'entassent toutes les insanités furieuses contre les contempteurs de l'ordre social, contre les fauteurs de démagogie. Il y avait de tout là-dedans : !es coups d'assommoir pleuvaient dru sur les hommes de la Révolution, et Saint-Just y pantelail à cùlé de Robespierre : à côté gisait Danton, pèle-mèle avec la Gironde.

Quant aux périls que courait la France, au l)onheur que lui avait réservé le cielenJui accordant, par une visible protection, un roi tel que Louis XVII cela était matière à maguili(|ue péroraison.

Cet acte d'accusation était un premier réquisitoire. Abondance de bien ne nuit

as.

L'interrogatoire avait commencé.

Robeccal avec sa voix d'eunuijue, aigre et grêle, avait répondu poliment qu'il regrettait bien ce qu'il avait fait. Le président était d'ailleurs plein de bienveillance pour lui. N'é'jtit-il pas évident que ce denii-houuuei l'avait pas eu conscience de ies actes :

--Vous haiobez donc le Roi! lui avait lemaiidé ie juge.

Robeccal avait pleuré et avait dit :

- Je donnerais maintenant mon sang jour lui i

Ce qui «vait produit le meilleur effet, j

Le tour'iie Fanfar était venu. *

À.U moment où il se leva, la tète haute,

les bras croisés surla poitrine, il setourna vers le fond de la salle, et regarda longuement...

Sans doute, il vit ce qu'il cherchait, car un sourire passasur ses lèvres et un éclair dans ses yeux.

Puis il regarda le président et attendit.

En réalité, il n'existait pas d'autres charges contre lui que la déclaration formelle et persistante de Robeccal, mais c'en était assez pour que sa culpabilité parût établie aux yeux des juges :

— Vous êtes chef d'une société secrète qui prend le titre sacrilège d association des héros du droit I lui demande le président.

— Je suis Français, répondit Fanfar, et fais partie de cette héroïque nation qui revendique ses libertés. Est-ce donc la France entière que vous appelez une société secrète I...

Il y eut des murmures. Leprésidentmeuaga Fanfar de le faire expulser de l'au dience, et prononça le mot : assassin '....

Le jeuue homme se redressa et d'une voix vibrante

— Ceux-là seuls, s'écria-t-il, <pnt drôic au titre d'assassin qui, se jetant sur leur patrie, le feràlamain,ontégorgélaFr aice pour ramasser une couronne dans ie sang!...

. Ce fut un véritable tumulte.

— Bravo 1 Fanfar! cria une voix du fond de l'auditoire.

Naturellement, on fit sortir uno douzaine d innocents, tandis que Girdel, sous la livrée d'un laquais de bonne maison, n'était [las inc|'iiété.

Irène de Salves, debout, fixait sur Fanfar son regard étincelant.

Enfin le calme se rétablit. Le président, contenant sa colère, fit encore une fois ap- [>el au calme de l'accusé.

— Monsieur, dit encore Fanfar, mon père est tombé sur la fi'ontière française en luttant contre les Cosaques et les émigrés. Il s'est battu loyalement, loyalement j'ai continué la lutte. I! n'y a pas d'assassin dans notre famille I...

Le réquisitoire passionné foudroya l'accusé qui, impassible maintenant, écoulait le procureur général.

L'avocat lépliqua. C'était un homme courageux. Mais contre lui, les passions du président se donnèrent libre cours. La parole lui fut retirée, et conime il insistai* pour remplir son mandat, le tribunal prcnonça contre lui unesuspeiisii 11 d'iaïaa. ^

Dès lors, l'aiïaire alla rapidement.

Le jugemeut fut rendu dans la sovrée.

ItobeÀoal était oond&mné à ut^ort^ l'sxi-

cution devant être précédée de l'exposition "publique.

Fanfa»-, sous le nom de Jacques Fou- i gère, était condamné au bagne à perpétuité, lu peine était aggravée de l'exposition et de la marque.

Mais au moment où l'arrêt était prononcé, il se produisit un fait étrange... effrayant !

Fanfar se dressa sur son banc, ouvrit la bouche comme s'il voulait parler, étendit les bras, puis tournant sur lui-même, tomba de toute sa hauteur sur le plancher...

Des cris retentirent dans la foule.

On s'empressait autour du condamné.

— Il s'est tué I dirent les uns.

• On l'a empoisonné I répétaient les autres.

M"* de Salves s'était élancée vers Girdel quelle avait reconnu.

Mais quand, perçant la foule, elle parvint à l'endroit où elle croyait le trouver, Girdel avait disparu.

Et la foule s'écoula tristement, en répétant :

— n est mort !

Quant à Kobeccal, on l'avait entraîné.

Le misérable était livide : le prononcé de l'arrêt l'av^t terrifié.

Est-ce que par hasard il n'avait pas confiance dans les honnêtes gens qui remployaient!...

— Enfin ! s'était écrié M. deFougereuse, lorsque la nouvelle de la mort de Fanfar lui était parvenue.

En toute hâte, il avait fait appeler Magdalena.

— Madame, lui avait-il dit, réjouissezvous !... oublions nos torts réciproques, car une voie nouvelle s'ouvre devant nous... toutes nos inquiétudes sont dissipées... celui qui se trouvait entre nous et la fortune est mort !...

— De qui voulez-vous parler ?

— De l'homme qui, après avoir tenté d'accomplir contre notre roi bien-aimé un attentat odieux, vient de se fairejustice lui-même...

— Quoi !... ce Fanfar ?...

— Ce Fanfar était le flls de Simon de Fougereuse...

— Le ftl» de votre frère 7...

- Oui, madame, notre père — qui nous h;iissait — aVait laissé la plus grande partie de s» fortune à une sorte de laquais fa- «7<ji^ueTiui la ooneerv&it en dépôt, pour la

remettre au fils de Simon, le jour od il l'aurait enfin découvert. T ant qu'il l'a cru vivant, il a refusé de se dessaisir de ce dépôt. Aujourd'hui il faudra bien quil parle... le seul héritier des Fougereuse, c'est moi... et j'invoquerai, s'il le faut, la justice de mon pays I...

La marquise se fit longuement expliquer l'aventure. Maintenant il ne s'agissa itplus que d'amener Girdel à parler. Ceci n'était pas le point difficile, puisque sans défiance il répéterait le récit qu'il avait déjà confié au marquis...

Quant à Pierre Labarre, toute rési tance de sa part était impossible. Tant qn le marquis avait su Fanfar vivant, il avaii dû user de prudence. Mais maintenant il n"avait plus de mesure à garder. Soi peine de s'exposer aux peines les pi sévères,le vieux serviteur des Fougereu ne pouvait garder plus longtemps s secret...

Quel rêve enfin réalisé!... un milli aux Jésuites, et un avenir immense se frait à l'ambition du marquis.

— Notre fils sera riche et heureux ! c sait Magdalena convaincue.

Et elle ajoutait :

— Gomme il me tarde de l'embrasse Vite, monsieur, écrivez-lui 1 qu'il n vienne immédiatement. Ce pauvre enfant doit tant souffrir de l'exil que vous luiavez imposé...

La pensée deFougereuse était ailleurs:

— Cyprien m'a bien servi, murmura-til. Cominent ne l'ai-je pas vu pendant ces deux derniers jours !

— Je vous parle de votre flls I reprit Magdalena dont le caractère violent avait des explosions soudaines.

Fougereuse la regarda :

— Mon fils! mais, madame, n'est-ce pas pour lui seul que je me suis engagé dans la voie ténébreuse où ie me suis si longtemps débattu I

Elle eut un mouvement brusque.

— L'aimez-vous ? s'écria-t-elle.

Le marcjuis se leva et lui saisissant les mains :

— Écoutez-moi, marquise, dit-il d'une voix triste. En vérité, il faut <\ue nous nous connaissions l'un l'autre. 11 est temps. Voici tantôt vingt ans tjue je marche dans une ombre sinistre, trébuchant sur le sangH qui fait nappe sous mes pieds... Voici que

j ai subi tous vos caprices, que j'ai /excusé toutes les fautes commises. Ces dilapidations folles qui m'ont poiwsé vers sel abline où le nasard seul m'empêche de tomber et de vous entraîner avec moi... eh bien 1 si j'ai commis ces faiblesses —

Et levant sa lanterne, ils virent le misérable agenouillé... Liv. 78.

les ciiuibrf — cbl-ce donc pour moi? Quel arantage ai-je retiré de ces complaisances, de ce? efforts sans cesse renaissants? Rit,»ardez-moi... mes cheveux sont gris, Icd rides coupent mon visage !..■ jamais je n'ai goûté une lieure de vrai repos!... Pour qui donc ai-je assumé cet épouvantaljle fardeau?... pour ma satisfaction égoïste 1... je méçi'ise les hommes, je méprise le pouvoir, je vous méprise, je me méprise moimême! Voici la vérité!... mais j'ai au cœui une passion farouche, irraisonnée, passion mauvaise (l'événement 1 a prouvé) c'est l'amour de cet enfant auquel je léguai mon nom!...

Ou'avez voua, donc ^ait pour lui, vous qui m'inlcnoHez!

i Sous son regard liévreux, Magdalena baissa la t jîe :

— Pouniuoi cet amour? je ne le sais. Ou plutôt, tenez, je vais être franc, les loups aiment leurs petits, les hyènes se font tuer pour défendre leur portée!... je suis méchant... crmiiuol d'instinct... égoïste et cruel de nature... or, il est tel que moi... tel ipie vous, madame ma femme, qui n'avez pas au cœur un seul sentiment qui ne soit tgoismc et cruauté... enfant de fauves, c'est un fauve!... donc nous l'aimons! voilà!... vous m'avez questionné...

je vous ai répondu I êtes- vous contente!...

Et, les bias croii^és, le visage contracté, Fouo;ereuse,- presque beau à force de cyiji,sme de paternité, lit un pas vers Magdalena qui, se laissant tomber à genoux, cria : .«

— Mais je l'aime, moi aussi!

On frappa à la porte :

— Enti-ez, dit le marquis en relevant brusquement sa femme.

'il vaiel parut, embarrassé, balbutiant COMune s'il hésitait à parler :

- Ou'y a-t-il, s'éci'ia le marquis d'une voix furieuse.

— )!ou.sieur le marquis, dit le valet qui était blême, c'est i\I. le vicumte...

- Ah! il revieut! il a doviaé que nous l'ai tendions! ût la marquise s'élançant veis la porte.

Mais le laquais, par un mouvement instinctif, se tenani devant la porte, étendit les bras, comme pour la retenir :

- Madame la marquise 1 commença-t-il.

■ Eh bien! m'empêcherez- vous de passer l mou ùïs est là, dites-vous 1 je veux le

oir...

— C'est que...

L'homiiie s'arrêta.

— Expliquez- vous I cria le marquis.

Déjà la vivacité de son imagination allait

,u dev.mt du danger. Il y avait quelque

chose, sou lils avait été arrêté, venait sous !a garde des agents de police...

— M. le vicomte est mort .'' dit le 1 arj uais d'une voix grave.

Il y eut un double cri, horrible, strident, rauque, désolé!

Ces deux criminels se regrardèrenl, hagards, fous! Ils avaient mal entendu...

Le laquais avait fait un signe...

Des hommes pai'urent sur le palier portant une civière.

C'était un épouvantement sans nom. Un drap moulait l'ossature d'un cadavre. Ceci était réel, mais qui était là-dessous? Le fils? Lui?... non, c'était imi)ossit)le... cet homme mentait... Ah ! comme on le chasserait pour cette imposture infâme !...

Un jeune liûi»me parut. C'était un des compagnons ordinaires du vicomte deTalizac, Gaston de Ferette, que nous avons vu auprès de lui naguère, au Palais-Royal.

Fougereusi? et Magdelena tendirent Ipi bras vers lui, sans un mot, navrants, eiïi'ayants d'angoisses.

Gaston courba le front et dit :

— Il est mort!

II! ce n'était pas encore son nom! de qui parlait-il?...

Il ne comprit pas qu'on doutât, mais il ajouta :

— M. de Talizac vient d'être tué en duel!...

Magdalena eut un hoquet sinistre, elle battit l'air de ses mains et s'afîàssa. Fougereuse eut un rire niais.

— Folie! lit-il... mon fils... le vicomte ne s'est pas battu., .

— Il a croisé l'épée avec M. Arthur de Montferrand, reprit Gaston de Ferette, et le fer de son adversaire lui a traversé le cœur...

Fougereuse se dressa sur ses pieds, les yeux grands ouverts. '

Puis de toute sa hauteur il s'abattit sur la civière. De ses mains contractées par la fièvre, il souleva le drap, arracha les linges sanglants...

Le visage fut mis à découvert...

C'était lui I c'était le vicomte de Talizac!... la mort avait creusé le masque, aminci les ailes du nez, laminé les lèvres... et sur la poitrine, que recouvrait mal la chemise, une large tache de sanar coagulé se plaquait à la place du cœur...

Ce père — indigne de paternité —pétait maintenant etïrayant à voit-. Il avai. à la bouche des contractions involontaires qui secouaient le rictus affaissé. Il essayait de parler et des sons rauques, heurtés, gloussaient dans sa gorge. Ses main 3

eio

grattaient le drap, par une crispation inconsciente.

Gastou de Ferette et les laquais restaient immobiles, stupéfiés devant cette douleur qui avaient le caractère de la folie... . ^ ^

Ainsi se passèrent de longs instants.

Fougereuse ne pleurait pas : ses yeux secs restaient fixes, atones, glauques...

Puis il se laissa tomber, le front sur la civière, et dit d'une voix étouffée :

— Qui l'a tué? je veux tout savoir I... Gaston fit un signe aux valets qui s'éloi-

nèrent.

— 'SI. le vicomte de Talizac, dit-il quand il 86 trouva seul avec le marquis et Magdalena qui reprenait ses sens, a été tué loya lement en duel...

— Qui l'a frappé? cria la marquise qui sanglotait.

— M. Arthur de Montferrand...

— Âhl c'est lui qui a provoqué mon fils!... qui l'a assassiné! fit Magdalena, B'élaaçant vers le cadavre.

— C'est M. de Talizac qui, le premier, a envoyé ses témoins à M. de Montferrand. Les causes du duel devaient rester secrètes, et il ne m'appartient pas de contrevenir à ses volontés formellement exprimées... Rendez-vous fut pris pour aujourd'hui au Bois de Boulogne.

« Lorsque- les adversaires arrivèrent sur le terrain, l'exaltation de M. de Talizac était telle que nous dûmes nous interposer, pour que le duel fut retardé. M. de Montferrand y consentait, mais M. de Talizac, en proie à une fureur regrettable, déclara que si M. de Montferrand n'acceptait pas le combat immédiat, il l'y contraindrait par un outrage sanglant... nous fûmes forcés de laisser le combat s'engager... il fut court! dès les premières passes, M. de Talizac s'élança sur son adversaire avec une telle violence qu'il B'enlerra lui-même... l'épée de M. de Montferrand lui avait traversé le cœur, et la mort avait été immédiate...

Debout, les yeux hagards, Magdalena avait aux lèvres une sorte d'écume :

— Oh! je le vengerai! s'écria-t-elle.

Jusque-là, Fougereuse était resté immobile. , , .

Quand il releva la tète, il était méconnaissable, ces quelques minutes en avaient fait un vieillard...

11 fit un geste de la main :

— Ainsi... il lia pas parlél... il n'a pas «rononcé un mot d'adieu 1...

-^ Avant de partir pour le lieu du combat, reprit Gaston, M. de Talizac m'avait remis un pli, que je devais, en

cas d'accident, déposer entre vos mains... Gaston plongea sa main dans s;i poitrine et en tira une enveloppe cache'.ée de noir, qu'il présenta au marquis.

Mais déjà Magdalena l'avait prévenu, et, s'en emparant, avait brisé le cachet d'une main fiévreuse.

Elle jeta les yeux sur le papier déplié et poussa un cri rauque.

Une seule ligne était écrite :

f Vous qui m'avez mal aimé, soyez maudits! n

Cet anathème, sortant d'une tombe, jeté par les lèvres pâles de ce cadavre immobile était épouvantable...

Fougereuse avait arraché le papier des mains de Magdalena.

Il avait lu, lui, aussi...

Et ils étaient là, l'un en face de l'autre livides, se regardant, agités d'un tremblement sinistre...

Gaston se tenait à l'écart, devinant que la crise arrivait à son maximum d'intensité. . .

Tout à coup Magdalena, comme saisie d'un accès de folie, s'élança sur le mar: quis et de sa main le frappant au visage - — Assassin! cria-t-elle, c'est vous qm l'avez tué!...

Puis, plongeant sa tète dans ses main». frissonnant d'horreur, sans oser jeter uu dernier regard à ce fils qu'il l'avait maudite, elle bondit vers la porte de son appartement et disparut...

Fougereuse ne faisait pas un mouvement.

Maintenant il pleurait, au milieu de cet écroulement qui s'écrasait sur lui...

Il revint vers le corps et s'agenouilla. Comme Gaston s'approchait, sans doute pour tenter de lui donner quelques consolations :

— Laissez-moi seul, lui dit-il d'une voix faible comme celle d'un enfant, je vous en prie. ,. . ,

Gaston s'inclina et se dirigea vers la

porte...

Au moment où il allait la franchir, elle s'ouvrit et un vieillard parut sur le seuil, tète découverte, ses longs cheveux blanc» tombant sur ses épaules...

Fougereuse ne le voyait pas...

Le vieillard vit le cadavre et tressaillit:

— Le vicomte de Talizac est mort! murmura Gaston en s'éloignant.

L'homme tressaillit, et une expression de pitié poignante parut sur son visage...

Il fit un pas vers le marquis, toujours agenouillé...

Et lui posa la main sur l'épaule.

SU

L« marquis frémit, se redressa à demi it retomba murmurant :

— Pierre Labarrel

C'était en effet le vieux serviteur des Fougereuse, grave, ayant aux yeux le regard enfiévré du désespoir...

Précédant Françoise et Caillette, il était revenu à Paris de toute la vitesse des chevaux de poste : il avait appris que le procès de Fanfar suivait son cours.

Sans perdre une minute, il avait couru au palais...

Là, le malheureux avait appris la foudroyante nouvelle Fanfar avait été transporté dans une des salles basses du bâtiment, et là les médecins, aussitôt appelés, n'avaient pu que constater la mort, attribuée à une rupture d'anévrisme...

— Pierre Labaire ! s'était écrié le marquis, pou) qui cette apparition, en un pareil moment, semblait l'évocation d'un spectre. Vous êtes vengé I continua-t-il en balbutiant.

Puis, tout à coup, comme si la honte de sa faiblesse l'eût saisi à la gorge :

— Que venez-vous faire ici? cria-til.

C'est vous qui l'avez tuél... C'est vous, voleur d'héritages I... vous, complice du crime de mon pèrel... Sortez d'ici I... je TOUS chasse...

Mais le vieillard restait immobile.

— Monsieur le marquis, dit-il, tout n'est pas encore fini entre nous... et... vous m'entendrez...

— En vérité ! s'écria le marquis avec un éclat de rire strident. Monsieur Pierre Labarre daigne maintenant me donner mon véritable titre... Il n'ose plus devant ce cadavre m'appeler vicomte de Talizacl Ahl ahl...

Puis, comme si ce rire eût brisé sa poitrine, il recula en portant les mains à son cou, et, arrachant sa cravate, se déchira la gorge de ses ongles crispés.

— Je n'ai plus de fils... je n'ai plus de fils! râlait-il.

Labarre étendit la main sur le cadavre de Talizac.

— Celui-ci, dit-il, est mort, écrasé par les fautes commises... mais il est un innocent qui, à cette heure, n'est plus qu'un cadavre, et, sur celui-là aussi, monsieur le marquis, vous devez pleurer en vous frappant la poitrine...

Curieux, ne comprenant pas, Fougereuse releva la tète!

— De qui >oulez-vous parler? fit-il.

— De celui qu'on nommait Fanfar...

— Fanfar I... Ah! j'y songe... en vérité, TOUS devez tout savoir... vous m'appelez marquis de Fougereuse, parce que vous

savez qu'il est mort I... Oui, c'était à celui-là, à ce misérable que vous prétendiez livrer le secret du trésor de Fougereuse...

Labarre ne répondit pas. Un éclair de pitié passa dans son regard.

Le marquis, railleur, gi'inçant des dents, continuait :

— Vous l'ignoriez?... non, ce n'est pas possible... il fallait agir plus tôt!... Ce Fanfar était le fils de Simon Fougère... c'était lui qui avait droit au titre de marquis de Fougereuse, à cette fortune que mon pèi'e m'avait volée!... eh bien!... il est mort!.. . entendez-vous!...

Il se dressa sur ses pieds et levant les bras avec un geste d'épouvantable colère :

— Et c'est moi qui l'ai tué I . . .

Labarre poussa un cri et recula .

— C'est vous ! qui l'avez tué... Ah 1 ne dites pas cela!...

— Pourquoi donc me tairai-je maintenant I ce n'est pas vous qui irez me dénoncer. M. le serviteur dévoué de Fougereuse... oui, j'avais découvert le secret, et je voulais me défaire de cet homme qui se dressait sur ma route comme un obstacle vivant... il est mort! parbleu! je le sais bien... puisque c'est moi qui l'ai fait empoisonner!...

Le vieillard s'appuya au mur pour ne pas tomber. H pressa entre ses doigts tremblants son front vénérable :

— Oh 1 malheureux ! malheureux ! murmura-t-il d'une voix étouffée.

L'autre était fou, fou de désespoir, de haine, de fièvre...

— Vous me plaignez!... merci!... c'est bien à vous!... tenez.je voudrais que vous eussiez le courage de me dénoncer! qu'estce que cela me ferait maintenant de monter à l'échafaud!... Bah! le comte de Horn était d'aussi grand nom que les Fougereuse I... J'ai tué ce Fanfar, et dans mes angoisses présentes, cette seule pensée me met un peu de joie au cœur...

— Misérable! mais taisez-vous donc!...

Ce Fanfar n'était pas marquis de Fougereuse, il n'était pas l'enfant de Simon Fougère...

— Tant pis!...

— Au nom de celui qui est là, au nom de celui que vous pleurez, ne répétez pas ce sacrilège... Monsieur le marquis vous souvenez -vous d'une nuit passée en 1804, le 16 mai, dans une humble chaumière du village de Sachemont?...

— Sachemont, répéta Fougereuse.

— Cette nuit-là, deux hommes réclamèi-ent l'hospitalité dans la maison l'un vieillard... C'étaient deux fugitifs; l'un

d'eux était an Français , traître à la patrie..- le paysan les accueillit... et pour Dayer son hospitalité, les deux hommes furent a«sez infâmes pour insulter les filles du vieillard... et l'un d'eux, le Français, commit un crime odieux... A.vez-vous oublié cela, monsieur de Fougereuse!

L'homme qui fit subir à une pauvre fille le dernier des outrages, s'appelait alors le vicomte de Talizac...

Fougereuse. immobile, les yeux grands ouverts regardait le vieillard sans répondre :

— L'homme s'enfuit comme un voleur... laissant derrière lui le désespoir et le déshonneur... mais il ne savait pas tout encore... monsieur de Fougereuse, la malheureuse que vous aviez souillée mit au monde un tils...

— Eh ! que m'importe ! cria Fougereuse, qui ne voulait pas comprendre.

'- Silence ! dit Labarre (4'une voix grave. Je n'ai pas fini. Ce fils, sajVez-vous (jui l'a recueilli, qui l'a élevé," qui en a fait un homme... c'est celui qi^ vous haïssiez, Simon Fougère. Votre victime était morte. Lui a réparé le mal que vous aviez fait, il a épousé la sœur de celle que vous avez tuée, et il a adopté votre enfant... et quand là-bas, au village de Leigoutte, vous lanciez lee cosaques sur l'auberge de France, sur la métairie du vieux Lasvène, ayant cette infaniie de tuer une femme et des enfants, eh bien ! de ces deux enfants, monsieur le marquis de Fougereuse, il en était un qui se nommait Jacques.., et celui-là c'était votre fils!...

Fougereuse était livide. De larges

fouttes de sueur tombaient de .son front. I ne répondait pas. Sa propre infamie l'écrasait, son criniele tenaità la gorge.

— L'enfant ne mourut pas pourtant...

l'incendie plus clément que les incendiaires, épargna les condamnés... mais je neveux pas parler que de Jacques... Errant, perdu, alfolé, le pauvre petit fut recueilli... et c'est lui qui, à cet licure, git inanimc... c'est ce Facfar que vous dites avoir assassiné !.. .j'ai fini I... qu'avez-vous àme dire!...

Le manjuis fit uïi effort pour parler.

— Cesf lau.i: ! grinça-t-il. Cet enfant était le tils de mou frère I...

- Voici, dit le vieillard, l'acte de n;iissanbe de l'enfant recueilli par Simon Fougère... Voici le récit tracé tout entier de la main de votre frère... Oh! regardez... vous connais.-ez bien son éciilure, car, étant petit, ."ous interceptiez les lettres qu'il adressait à son père... Uegirdez, vous disle, et lisez... Ces lignes seules suffiront...

Et, à voix haute, tenant le papie** devant les yeux de Fougereuse et lui désignant les "lettres du doigt, il dit :

— Moi, fils aine du marquis dt- Fougereuse, sur mon honneur et ma conscience, je léclare que l'enfant qui passe pour mon fils et porte le nom de Jacques est né de Jacqueline Lemaltre et du vicointe de Talizac, mon frère. — Signé : Simon de Fougereuse, dit Simon Fougère.

Le munjuis était tomlîé à genoux, hébété, stupide...

— Monsieur, lui dit Labarre, il y a des fatalités terribles... et qui sème le crime, récolte le désespoir!... mais au nom du ciel, rétractez les horribles paroles que vous avez prononcées tout à l'heure... le temps des forfanteries cyniques est passé... il n'est p;is vrai, n'est-ce pas, que vous ayez empoisonné Fanfarî...

Fougereuse frissonna et ses deux mains se crispèrent sur son visa-'e.

Labarre, se sentait envauir par une indicible épouvante :

— Répondez doncl... vous n'avez pas r,oniuiis cette lâcheté!... vous n'avez pas tu» votre ::ls 1...

Fougereuse s'affaissa, se retenant d'une main au plancher et dit...

— Tuez-moi ! j'ai tué mou fils!...

— Misérable! c'était donc vrail proféra le vieux serviteur.

Ses deux bras — qui retrouvaient de la force, — se dressèrent pour écraser le criminel. Mais tout à coup il se souvint du vieux marquis... de ceV homme qu'il avait tant aimél... il ne pouvait porter la main sur son fils, si criminel qu'il fût...

Il se recula d'un pas et passa sa main sur sou front:

— Dites-moi tout. ..je le veux...

Fougereuse était brisé. Kt puis son infamie l'éloutfait, il fallait qu'il pariât.

— Voici, haleta-t-il. Un houmie i\ moi... Cyprien... l'a empoisonné. ..je voulaisètre seul héritier... vous contraindre a livrer la fortune... que vous a conliée... le vieillard mourant... il m'aobéi... je suis maudit!... maudit!...

Et iltombasur le sol, prosterné, Je front \m- le tapis...

Labarre ne pouvait plus douter. Un immense dégoût lui montait aux lèvres... cet homme lui répugnait.

Adieu 1 fit-il eu se dirigeant vers la porte.

Fougereuse se redre.ss.i.

— Non, ne me quittez jias i... aujiiAs ao ce mort, j'ai peur ! j'ai peur !...

La folio montait à son cerveu i

— .ic veux... l'autre... je veux voir... mon lils!... je vous en prie... à genouxl... nul ne sau^^ que je l'ai tué!... je lui demanderai pardon!... pitié ! pitié!.. .

Lîibarre s'était arrêté. Une réflexion subite venait de traverser sa pensée :

Mais ce misérable I ce Cyprien, où est- U?...

Fouf^ereuse le regarda. Il se leva tout à coup criant :

— Ah ! s'il ne m'avait pas obéi 1 je n'aurais pas assassiné mon enfant !

Fievreu.K, il courut à une sonnette.

Un laquais entra :

— Cyprien est-il à l'hôtel?

— Non, monsieur le marquis, depuis deux jours, il n'a pas reparu...

— Deux jours!... cest bien I laissez moi !

Il s'approcha de Labarre, et pliant le genou :

— Il me reste de graves devoirs à accomplir, dit-il. Ne craignez rien ! justice sera faite... je vous en supplie... venez avec moi... je voudrais voir mon fils!...

Et comme le vieillard détournait la tète :

— Au nom de mon frère, dit-il.

Pierre Lal)arre tressaillit :

— Venez. Jit-il simplement.

Fouj^ereuse s'arrêta tout à coup :

— Dites-moi, reprit-il, cette fortune, laissée par mon père, existe bien réellement...

Labarre tressaillit. Quoi ! c'était à cet argent que cet homme songeait eu un pareil moment. Il eut un geste de souverain mépris.

— Mon Dieu! cria Fougereuse, vous De comprenez pas !... vous ne pouvez comprendre !... mais répondez-moi 1... oui ou non 1 les millions des Fougereuse...

— Sont eu sûreté, acheva Labarre.

— Vous pouvez me remettre un million... demain... non pas demain!... ce Boiv mèmel...

— Mais qu'avez-vous donc besoin d'un million... pour pleurer vos crimes I...

— Répondez! répondez... le million, il mêle faut...

— Je puis vous le fournir demaid matin... les tities sont chez un nol;wre, ici même...

— Biiiii

Fougereuse courut à son bureau et écrivit quelques mots, puis sonna :

-' ilette lettre à M. Fernand de Velletri... vous attendrez la réponse et vous me l'appor erez au Palais de Justice... que pas une minute ne soit perdue. Allez!..,

— Mais quelles sont vos pensées... à relie heure sinistre! a'écria Labarre.

— Vous le saurez!... oh! ne vous hâtez pas de m'accuser!... et maintenant venez! venez!...

Et, entraînant le vieillard, il s'élança dehors.

l'autopsie

Dans une maison qui faisait face au Palais de Justice, au coin d'une des ruelles étroites et obscures qui, à cet époque, souillaient le centre même de Paris, son bei'ceau, la Cité, deux hommes causaient, à l'étage le plus élevé, dans une mansarde située sous les combles.

De ces deux hommes, l'un était assis, l'autre debout.

Celui qui était assis, robuste et vigoureux, interrogeait afcec anxiété un personnage vêtu de noir, JRlle, au visage sévère, qui lui répondait froidement. et avec un accent respectueux'^*

— Ainsi, docteur, disait l'un, vous répondez de tout...

Soyez san.s inquiétude... j'ai souvent pratiqué... semblables expériences, et la science ne trompe pas...

— C'est pour demain, vous le savez, et nous ne pourrons agir que dans la nuit... ce qui représente plus de quarante heures.

— En acceptant la terrible responsabilité que vous avez bien voulu me confier, j'ai songé à tout... encore une fois, ayez confiance en moi!... ayez confiance dans le savoir humain et dans le dévouement de ceux qu'une môme cause rend frères...

L'autre se leva et tendant la main à celui qu'il avait appelé docteur :

— Merci! dit-il. Pardonnez-moi ces défiances, ces inquiétudes!... Hélas! puis-je être maître de moi!...

— Pendant tout le temps qui nous sépare encore de l'œuvre de salut, je me tiens à votre disposition... Si donc l'heure de l'action était avancée ou retardée, soyez certain que je serai toujours prêt.

Les deux hommes se serrèrent la main.

Le docteur sortit.

L'autre se laissa tomber sur une chaise, et, cachant son visage entre ses larges mains, il pleura...

Il pleura comme un enfant, le pauvre Giruel, le vigoureux Gueule-de-Fer!...

Mais il se leva brusquement, et trappant le sol du pied :

— Sacré nom! cria-t-il. Faudra bien que ça réussisse 1...

An même instant, il entendit du bruit dans l'escalier. On montait, rapide, par grandes enjambées.

n tendit l'oreille et se rapprocha de la porte.

On frappa :

— Qui est làT

— Bobi !

11 ouvrit aussitôt. C'était en effet Bobichel, rouge, essoufflé, avec de larges gouttes de sueur qui coulaient de son front au bout de son nez pointu, où elles se suspendaient en stalactites.

— Mev'là! ditBobichel.

— EteUel...

— Oh ! la bonne petite créature chérie!... quand je suis arrivé, ce qu'elle pleurait! ce qu'elle avait de gros, gros chagrins!... en v'ià une qui l'aime, le gars!...

— Et elle est venue I

— Parbleu!... sac à papier! patron, fallait voir ça. Donc... on y dit mon nom et elle donne ordre de me faire débouler... je déboule... elle sanglote plus fort... Alors j'éloigne d'un beau geste... comme ça... et j'y dis : P'tite mère! faut pas s'échigner les yeux!... j'viens vous chercher! — Moi! qu'elle dit — Vous quej'dis. Et vous aurez de l'agrément! — Ça me r'gardel... j'voyais qu'a voulait m'questionner... et j'savais bien su quoi!... alors J'iui dis : Eh bien ! non ! là ! c'est pas vrai ! . .. c'est d'ia farce ! — Elle me saute au cou I vrai ! elle l'a fait! la bonne âme et elle dit tout bas... tout bas... — Fanfar! — Comme toi-z-et-moi ! que j'réponds.. . et v'ià 1 ... j lai amenée... elle est en bas!...

Bobichel avait débité sa tirade couramment, sans perdre haleine.

— A voulait m'faire monter dans sa voiture!... Pas d'ça!... j'ai couru derrière! ça fait que j'ai chaud! patron! y a-t-il de la boisson?...

Girdel était déjà sorti de la chambre. Bobichel regarda autour de lui, aperçut une bouteille à demi pleine, la mit sous son bras, et après une cabriole, sauta à cloche-pied à la suite son patron...

Girdel était arrivé au rez-de-chaussée.

La maison d'ailleurs semblait inhabitée.

Il ouvrit une porte et se trouva dans une pièce du re/. de-chaussée, simplement, mais convenablement meublée- Irène de Salves était debout, vêtue de noir, paie, avec ses t,'rand8 yeux éclairés par la tièvie de l'angoisse :

— Ah! monsieur! s'écria-t-elle, je ne sais plubl... je deviens folle I M-je donc compris t Fanfar...

— Fanfar n'est pas mort I...

La jeune fille chancela. Girdel la soutint et reprit :

— n n'est pas mort !.... j'ai compris votre douleur! parce que je sais que vous 6t68 une brave fille!... et j'ai voulu que vous sachiez tout!...

— Mais où est-il?...

Girdel se gratta l'oreille.

— Dame ! ça, vous savez, y a que nous et quelques amis qui sachions le fin mot... mais pour tout le monde, le pauvre Fanfar étendu dans ce moment-ci sur quelque dalle bien froide, dans une salle bien noire, Fanfar parait mort comme celui qui l'a inventé...

— Ah! c'est horrible!...

— Oui, à première vuel... mais au fond, c'est plus gai que ça n'en a l'air... demain à pareille heure, Fanfar sera vivant et libre...

— Vivant! Libre !... Ah! j'ai peur de ma joie!... j'ai peur de mon espérance!

— Non!... si je n'avais pas eu peur que vous ne fissiez quelque bêtise — je vous demande pardon!... comme de vous périr, je vous aurais rien dit... mais j'ai mieux aimé parler.

— Vous avez bien fait. Merci!... Que s'est-il donc passé?...

— Vous savez que je vous avais fait remettre un petit billet à porter à Fanfauaprès la condamnation...

— Oui... et je l'ai encore...

— Eh bien ! fallait pas attendre !... voil4 ce que j'ai découvert... et tenez I faut que je vous montre un peu ce que c'est votre joli monde de canailles, vos marquis, vos comtes et tout le tremblement... tous n'avez pas peur de l'humidité...

Irène, surprise, le regarda en souriant :

— Parce (ju'il y a là-dessous un vilain animal que j ai coffré dans la cave et qui va vous raconter une petite histoire qui vous intéressera...

— Je suis prête à vous suivre... mais un mot! Vous êtes certain de sauver Fanfar I

— Tiens! c'te bêtise! fit Bobichel. A moins que nous ne soyons tous crevés d'ici demain!...

Ce Bobichel n'était vraiment pas parlementaire.

— Mademoiselle, rectifia Girdel, avec de la force dans les bras et du cœur sous les côtes, on sauve les amis...

Puis se tournant vers l'ancien prtre :

— Toi, Bobi, pendant que je vais causer un brin avec le gredin d'en-bas, vu ÎA lias... ouvre tes oreilles... écarquille le« yeux et sache tout ce qui se passe... s'il ;iriivait quelque chose de nouveau, ne fais ni imo ni deux, et arrive... c'est compris...

i!illllllllliiil]Jlllll<IIHI!!ilJII

En face du cadavre, il versa d'abondantes larmei.

Liy. 79

fll»

— - Comme le pater aux ânes, patron... ■oyez tranquille, mamzelle, je voudrais bien n'être jamais plus mort que notre Fanfarl...

Et, faisant une cabriole, Bobichel s'élança dehors.

Girdel- détacha une lanterne de la muraille, puis s'adressant à Irène qui, le cœur battant, l'examinait curieusement :

— Venez avec moi, lui dit- il.

Ils sortirent sur le palier, puis, Girdel, tirant une clef de sa poche, ouvrit une lourde porte qui, en s'écartant, laissa apercevoir les premières marches d'un escalier de pierre.

— Descendez doucement, dit Gueule-de- Fer, ça glissote!... Etfautrien sedémolir.

Irène, sans hésiter, suivit le saltimbanque.

C'était une voûte de cave, s'enfonçant assez profondément dans la terre.

Girdel tenait haut la lanterne et s'arrêtait de temps à autre, se tournant à demi pour éclairer la jeune fille, dont la silhouette fine et gracieuse se détachait dans la pénombre. On eût dit une de ces fées des Contes bleus qu'un gnome conduit vers des trésors enfouis aux entrailles de la terre.

Ce n'était pourtant pas vers un trésor que Girdel conduisait M"° de Salves. Et il fut aisé d'en obtenir la preuve, quand, ayant ouvert une autre porte, lourde, épaisse, garnie de ferrures, à grand grincement de ressorts, à verrous glissant en criant, Gueule-de-Fer s'écria :

— f)ebout! canaille I v'ià d'ia compagnie...

En dépit de son courage, Irène avait fait un pas en arrière.

— Entrez donc, mademoiselle, dit Gueule-de-Fer. C'est une bête féroce, mais ça ne mord plus...

— Et Irène vit, solidement attaché, les ' mains derrière le dos, retenu à la muraille par une chaîne de fer, un homme qu'elle ne reconnut pas tout d abord.

— Allons ! fais le beau, gredin I reprit Girdel. Ceci vous représente le sieur Cyprien, domestique, laquais, chien couchant de Son Excellence M. le marquis de Fougereuse, empoisonneur à ses moments perdus...

C'était en effet l'honnête Cyprien, l'âme j damnée du marquis. ;

— Vt'ux-tu raconter ta petite histoire?

dit Girdel.

— Détachez - moi 1 répondit Cyprien d'une voix rauque,

— (jud non pas, vieux gueux ! tu en as encore pour quelques jours... mais si tu

veux répondre à ma question, eh bien f t'auras à manger...

— J'ai faiml murmura le misérable.

— Bah 1 un repas par jour ne te suffit p-as 1 veux-tu causer ?...

— Vous me donnerez à manger...

— Je te le promets...

— Interrogez-moi...

— Pourquoi voulais -tu empoisonner Fanfar?...

Cyprien laissa échapper un gémissement.

— Entends-tu? Quel intérêt avait le marquis de Fougereuse à tuer Fanfar?...

— Je n'en sais rien...

— Tu mens !...

— Cet homme ne peut s'expliquer, dit Irène prise de pitié ; délivrez-le !...

— Pour ça... non!... Ecoutez donc, mademoiselle. Voilà un gueux qui avait grisé un des geôliers de la prison et qui l'avait décidé à donner à Fanfar une drogue qui devait le tuer en cinq minutes... Heureusement que j'avais Fœil... moi.., j'ai guetté... et, primo, j'ai sauté sur le Cyprien... je l'ai amené ici où je l'ai logé à mes frais, comme vous voyez, et puis, je suis allé de sa part trouver le geôlier et lui remettre la drogue en question.. Seulement j'avais fait un petit changement au programme... N'y a qu'une chose qui me chiffonne : c'est que je ne sais pas pourquoi le Fougereuse en veut à Fanfar...

Cet animal ne veut pas parler..

— Mon ami, dit Irène, si coupable que vous ayez été, vous n'êtes que l'instrument d'un plus criminel que vous. Pourquoi ne rachetez-vous pas vos fautes en disant la vérité?...

Cyprien la regarda. Il hésita, mais il répondit encore :

— Non, je ne sais rien !

— Alors, bonsoir, mon petit... Tiens, je suis encore une meilleure bête que tu ne crois .. voilà un gros morceau de pain... Bourre-toi le coco. . . et prends patience...

Irène avait hâte de sortir de ce lieu humide et froid.

Girdelrefermasoigneusementlesportes.

Ils remontèrent :

— Vous voyez , mademoiselle ce que c'est que tous ces gueux-là... Ces marquis de malheur et ces comtes de carton... des assassins, des empoisonneurs., tandis que nous autres, du populo, nous nous couperions la main plutôt <jue i'ea faire le quart... mais, minute! c'est pas toujours les mêmes qu'auront l'assiette au beurre, comme disait un autre gredin de ma c-ou' naissance...

— Quel est votre plan? demanda Irène.

— C'est bien simple... au lieu de poison, Kanfarapiibtin narcotique... un fameux...

SI bien qu'il passe pour mort ! on va l'enterrer... et nous le déterrerons... c'est bien simple, pas vrail... d'abord c'est nous qui conduirons le corbillard... c'est arrangé... ça a coûté quelques sous... mais ça y est. Enlevé, Fanfar 1 ni vu ni connu !...

Irène était horriblement pâle ; cachant son visage dans ses mains elle éclata en sanglots.

— Faut pas se faire du chagrinl... il fait (lodo, le Fanfar 1... on vous le rendra...

A ce moment on entendit des pas préci-

Eilés, la porte s'ouvrit violemment et Boichcl parut, livide, les vêtements en désordre :

— Ah ! patron ! s'écria-t-il en se laissant tomber sur une chaise.

— Qu'y a-t-il?...

— Fanfar! le pauvre Fanfar I

— Eh bien i parle donc !...

— Mon Dieu!... tout est perdu! faisait Irène en se tordant les mains.

-^ Voilà!... ah ! mais c'est qu' c'est effrayant 1... j'étais à l'affût... v'ià que j'entends dire... on va chez le médecin...

— Le médecin!...

— Ah ! faut vous dire que Fanfar est à l'Hôtel-Dieu maintenant!...

— Bon! ce n est rien! après! après!...

— Un médecin que je me dis, pourquoi ;aire puisqu'il y eu a des tas dans la maison... et puis je croyais que Fanfar était revenu... désendormi... c'est ça qui aurait compliiiué l'aifaire...

— Enfin !

— Enfin c'était pas ça. On allait chercher un grand niùilecin parce qu'on voulait savoir de quoi Fanfar était mort... et qu'on allait faire l'autor... l'autap... je me rappelle pas bien...

— L'autopsie! cria Girdel.

— C'est ça. On va le découper!...

Un cri terrible avait retenti. Irène était tombée à genoux, à demi morte d'angoise :

— Ah ! courez ! disait-elle. Il faut tout avouer!... sauvez-le!... par grâce !...

(iirdel s'arrachait les cheveux à pleines mains...

Tout à coup :

— Quel est le médecin? demanda-t-il.

— M. Albaret...

— Un des médecins des Tuileries!...

Gueu\e-de-Ferrélléchissait maintenant.

11 prit entre, ses deux mains la main

d'Irène :

— MaJemoisolle, dit-il d'une voix grave, jt' ae suis qu'un saltimbanque , qu'un

pauvre homme !... mais ce que j'ai dit-, je le ferai! je sauverai Fanfar 1... je vous le jurel... oh! oui, je vous le jure!..

Et dans cette voix vibrante.^ il y avait tant d'énergie, tant de dévouemeot, qu'Irène se reprit à espérer...

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