DE CHARYBDE EN SCYLLA
La situation était en réalité épouvantable.
Bobichel avait dit vrai.
Quand Fanfar était tombé comme une masse sur le banc des accusés, on avait cru d'abord à une syncope, explicable par la terrible émotion qu'il avait dû éprouver en entendant son arrêt, et il avait été transporté en toute hâte dans une salle voisine du tinbunal.
Là, les secours les plus actifs lui avaient été prodigués, mais sans succès. Les battements du cœur étaient arrêtés, les organes respiratoires ne fonctionnaient plus, l'œil prenait cette glaucité sinistre que donne la mort. Le doute sembla impossible.
Il y eut là de bonnes âmes, toutes imprégnées de la charité chrétienne, ([ui déclarèrent que le ciel avait justement aggravé l'arrêt trop indulgent prononcé par la cour.
Quoi qu'il en fût, de vives discussions s'étaient élevées entre les divers personnages dont la responsabilité se trouvait en jeu. On accusait hautement le directeur de la prison d'un défaut de surveillance. Le coupable avait pu, — grâce à sa surveillance, — se soustraire à la vindicte des lois en s'empoisonnant.
Il est bien entendu que des médecins, présents à l'audience, et qu'on avait immédiatement requis, nul n'avait pu se mettre d'accord avec ses confrères. C'était un feu roulant de mots scientifiques, une fusillade antithétique d'expressions barbares, d'où il résultait — à ne s'y pouvoir méprendre — (|ue Fanfar était mort d'une congestion... ou bien dune rupture d'anévrisme... ou bien de ceci, de cela ou d'autre chose... mais qu'en somme il était mort, et bien mort.
Il n'appartenait plus à la justice. Et quelqu'un émit l'idée que l'autopsie était indispensable. Ouvrant ce cadavre comme un livre; on y découvrirait sanb doute la mot de l'énigme. La motion étant sensée avait été appuyée à l'unanimité, d'aut;int l)lusque chacun se tenait pour cerlaii. de prouver, à l'examen des poumons, du cer-
ve.iu, des viscères ou des entrailles, que sa thèse propre était la seule vraie.
D'où cette résolution de transporter le corps à l'Hôtel-Dieu. qui était l'hôpital le plus proche, et qui avait l'heur de posséder pour médecin en chef le sénérissime docteur Albaret, honoré de la confiance de Sa Majesté, et chargé par fonction spéciale d'étudier les fanges de la maladie royale.
Donc le corps fut placé sur un brancard, et bientôt, Fanfar, les épaules et le buste découverts, le reste du corps caché sous un drap de toile bise, était étendu sur une des froides dalles de la salle d'autopsie, les infirmiers, l'examinant curieusement et déclarant que c'était dommage qu'il fût mort, attendu qu'il était bâti à vivre cent ans.
Un exprès avait été dépêché auprès du docteur Albaret.
En l'attendant, les divers personnages ^ui composaient les autorités de l'hôpital 8 étaient prévenus l'un à l'autre, afin que tous pussent assister à ce spectacle émouvant à double titre et par la notoriété du sujet et par l'importance de la découverte attendue. D'ailleurs, on savait que l'honorable docteur Albaret se plaisait à opérer devant un public : on lui préparait sa claque.
Puis, il y avait quelques distractions.
On dressait la longue et solide table où le corps serait déposé tout à l'heure; puis c'étaient le billot, les scalpels, les couteaux droits ou convexes, les ciseaux longs et flexibles, les pinces, les érignes, les stylets, les sondes, les aiguilles, le tube à insufflation, larugine, la scie, le marteau, un mètre, un compas, une loupe, du fil, des éponges, de l'eau, du linge...
Arsenal dont chaque pièce, charmante comme un jouet, faisait pâmer d'aise les novices et les curieux.
Et pendant que se promenant dans la yaste salle ou s'arrêtant en groupe, les impatients échangeaient leurs remarques indifférentes. .
Fanfar, la tète rejetée en arrière, pâle comme s'il eût été de marbre, — Fanfar, Ignorant de lui-même ' inconscient de ce qui se passait autour de lui, Fanfar vivait...
Cette fois, il était perdu. Le plan des Héros du Droit avortait. Peut-être pousserait-il un cri. un soupir. Mais ce serait îeulement alors que l'instrument chirurjical atteindrait un des organes essentiels le la vie. On devait le tuer en le ressus- :itaut.
1. Oq sait qy^ les cyanures administrés dans des ODiUiiûDs spéciales déterminent la mort apparente, lue mime les incisions réveillent le sens vital.
Enfin, la porte s'ouvrit, et le docteur Albaret, beau vieillard, rose, frais, souriant,parut, et distribua quelques sourires et quelques poignées de main protectrices. Puis, seredressant, il s'approcha du corps, le palpa un instant, eut un hum ! de satisfaction, puis retira sa large redingote, qu'il remplaça par le tablier d'.\mbroise Paré, et enfin, prenant délicatement entre le pouce et l'index un scapel, préalablement essayé sur l'extrême ténuité de l'ongle, se tourna vers son public et dit :
— Messieurs, en pareil cas de mort subite, les Allemands pratiquent une longue incision allant du menton au bas ventre, passant à gauche de l'ombilic... et une autre allant d'un hypocondre à l'autre.
Disant cela, il traçait de son pouce spatule des lignes sur le corps immobile et froid.
— Mais nous autres. Français, noua n'agissons pas ainsi... Voyez I
Et, pour joindre l'action au précepte, il plaça le scalpel sur la lèvre inférieure...
— La section que je vais opérer partagera la lèvre et descendra jusqu'au sternum. .
— Monsieur le docteur Albaret t.. . cria une voix de stentor.
Le praticien se releva.
A la porte venait d'apparaitre un personnage vêtu de la livrée des piqueurs du roi.
— Un message de Sa Majesté, dit le piqueur.
— De Sa Majesté!... Ah! messieurs...
je vous demande pardon!... mais, vous comprenez... le roi 1... le roi!...
Il prononçait le rouàâ!
Et, pour mieux prouver son dévouement à Son Impotence Louis XVIII, il s'élança vers l'homme à la livrée.
Certes, pour un observateur, il eût pu paraître étrange que le rouââ envoyât une lettre par un domestique, comme le premier bourgeois venu.
Mais on n'y regarde pas de si près, quand, ainsi que le docteur Albaret, on s'écrie :
— Messieurs, le rouââd réclame ma présence... des soins d'une intimité délicate
— et il appuya sur le mot, fier et radieux
— m'obligent à courir aux Tuileries...
— Mais l'autopsie ! demanda ledirecteur désappointé, se faisant en cela l'écho de toutes les pensées.
— Inutile ! déclara le docteur. Ce gaillard-là est mort d'une hyperhémie cérébrale, c'est clair comme le jour.
Sur hyperhémie, tous se regardèrent...
hyperhémie était le comMe de la science.
le nec plus ultra du diagnostic... le premier venu aurait dit congestion. Il disait hyperhémie ! (*uel homme !
Et il se trémoussait, arrachant le tablier, se trompant de manche en endossant sa redingote, plaçant son chapeau de travers sur sa perruque déplacée et murmurant, avec un coassement respectueux :
— Le Rouââl le Bouda f
— Mais que faire du cadavre ! cria le directeur.
— Enterrez-le I parbleu!... vous n'avez pas l'intention de le conserver dans un Docal! cria Albaret bondissant dehors.
On courut après lui. Sur l'escalier, il signa en maugréant le permis d'inhumer et disparut.
Une voiture l'attendait dans la cour de l'hôpital. Il s'y effondra de toute sa rotondité, et fouette cocher I...
Or, le piqueur royal resté en arrière, sortait à son tour de son pas le plus calme, traversait le quai, s'engageait dans une ruelle étroite, pénétrait par une porte sombre dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins, et se laissant tomber sur un banc s'écriait :
— Tonnerre de chien 1 il était temps 1 moi\ vieux Bobichel 1 une seconde de plus... et nous n'avions plus de Fanfar...
Cependant, à la salle de dissection, régnait un réel désappointement. Pas d'autopsie! pas de cours in anima nobili !.. il il est vrai qu'il restait hyperhémie. Mais c'était peu.
— Bah I cela se retrouvera ! fit un philosophe.
El chacun se mit en devoir de se retirer, il faisait faim. Rien ne creuse comme la vue prolongée des instruments d'acier.
Ceci est une observation étrange, mais absolument exacte.
Le directeur del'Hôtel-Dieu avait maintenant grande hâte de se débarrasser de ce cadavre inutile. C'était une affaire nianquée, mieux valait n'en plus entendre parler.
Donc, fort de son permis d'inhumer, il donna des ordres pour (jue, dans le plus bref délai, le corps fut enlevé.
On sait que c'était là ce qu'attendait Girdel, maintenant dépouillé de sou attirail de laquais. Le transport des condamnés morts belfectuait par les soins d un entrepreneur, nanti de ce privilège, et qui. iiioyeniiaiit argent, devait céder sa place ^ (jinlel et à ses comiiagnoiis avant que la barrière ne lill franchie.
'l'uni allait aa mieux.
Le directeur avait exjiùdié ses ordres, et une heure ne devait pas s'écouler avant
que la voiture mortuaire emportât l^anfar, quand on vint avertir le fonctionnaire qu'un haut personnage demandait à lui parler.
En même temps, on lui remettait une carte sur laquelle on lisait ce nom : marquis de Fougereuse.
De plus, au coin du carré de vélin, un signe particulier s'imposait à son attention, en lui dévoilant que son visiteur était spécialement recommandé par la congrégation à laquelle il s'honorait d'être tout dévoué.
Il donna ordre d'introduire le marquis sans perdre un moment.
Fougereuse parut, s'appuyant au bras de Pierre Labarre .
Maintenant en les regardant, on aurait pu se demander lequel des deux était le plus âgé : Fougereuse était méconnaissable; sur son visage s'était en (juelque sorte moulé un masque de décrépitude; ses forces s'étaient brisées; il titubait comme un homme ivre.
Le directeur, respectueux des noms sonores, s'était levé pour le recevoir.
Fougereuse voulut parler, mais sa voix s'éteignit dans un sanglot; il terni it au fonctionnaire un pli cacheté qu'il tenait à la main. »
C'était un ordre émané du ministre de la justice, et invitant le directeur de l'Hôtel-Dieu à remettre au marquis de Fougereuse le corps du nommé Fanfar, mort subitement à la cour d'assises. »
On voit que la promesse du million adressée à Fernand de VeLletri et à ses honorables commettants avait porté fruit. La première requête du mar(}uis avait obtenu, sans délai, la satisfaction réclamée...
Cet homme ne songeait plus au poste de premier ministre ; il achetait le cadavre de son fils au prix dont il eût payé les plus hautes faveurs.
— Cet ordre est formel, dit le directeur. Kt dès (lue vous le désirerez, le cadavre vous sera délivré...
— Puis-je le voir... le mort? articula péniblement le marquis.
Le directeur s'inclina et précéda les deux hommes vers la salle où gisait I<'anl'ar.
Le spectacle était morne et sinistre.
Le corps avait été recouvert d'un long drap qui moulait ses formes. Ou eût dit une statue cachée sous un voile de marbre.
El, pour ajouter à l'horreur de cetîe scène de mort, sur la longue laiilo do dissection se mêlaient uiicuie, grimaçants, les outils du chirurgien, que les aidef u'avaieul pas fait disparaitie.
OSi
Fougereuse s'approcha.
Combien ce fils, — découvert seulement alors qu'il avait été frappé par la fatalité, — combien cet homme vigoureux, plus beau eucore par la pâleur marmoréenne qu'imprimait à ses traits réguliers cette mort apparente, différait de celui auquel Fougereuse avait tout sacrifié !
C'est que le sang des Talizac s'était régénéré en passant par les veines de la paysai.ne outragée. La pureté de la vierge, chaste jusque dans sa honte innocente, avait dominé les sanies du débauché.
Le marquis, écartant Labarre qui pleurait silencieusement, s était agenouillé. Et, ainsi prosterné, il resta silencieux pendant quelques minutes.
— Quels sont les ordres de M. le marquis? demanda le directeur qui ne comprenait pas et qui s'impatientait.
Labarre lui dit tout bas :
— Que les valets de M. le marquis montent avec la civière...
Le fonctionnaire alla à la porte et transmit les instructions à un aide.
Quelques instants après, Fanfar. étendu sur un brancard, quittait la salle de l'Hôtel-Dieu.
Et, tandis que les valets se hâtaient, emportant ce corps qu'ilscroyaientcadavre...
Fougereuse et Pierre Labarre, chapeau bas, suivaient, dans l'ombre de la nuit qui s'épaississait autour d'eux, le triste cortège.
Us arrivèrent ainsi à l'hôtel de Fougereuse.
Fanfai- fut déposé auprès de son frère :
Labarre se sentait sans force' pour résister au funèbre capiice du marquis.
Devant cet écroulement d'orgueil et de volonté, le vieillard ne se souvenait plus que d'avoir aimé son maître de toute la ferveur de son dévouement...
11 est lies catastrophes qui écrasent la colère. Le vengeur se sentait vaincu.
Le marquis ne parlait plus. Tous ses mouvements semblaient automatiques.
Tout à coup il dit :
Qu'on ap[telle M""» la marquise ..
Le valet auquel cet ordre était adressé répondit :
M°"« la marquise a quitté l'hôtel il y
plus de deux heures...
Seule?
— Seule et à pied...
Fougereute et Labarre échangèrent un
|egard.
Lue même t)ensée avait travei-sé leur lei'veau.
Mais Fougereuse ht un geste de suprême léuain, puis il cougédia le valet :
— Monsieur, dit-il alorsàPierreLabarr», veuillez entendre mes dernières volontés, puis me dire si, dans votre conscience d'honnête homme, vous vous croyez le droit de les exécuter...
— Vos deinières volontés 1 répéta lentement le vieillard.
— Je me suis condamné 1 comme elle, sans doute... ajouta Fougereuse en désignant le portrait de la marquise.
Labarre s'inclina. Il ratifiait l'ari-êt prononcé.
— Je vous écoute, dit-il.
— Je vous ai demandé un million, vous savez maintenant dans quel but. J'ai acheté le cadavre de celui que je ne puis appeler mon fils, puisque je l'ai tué. La fortune de mon père reste entre vos mains. Je voudrais qu'elle fût employée par vous à réparer mes crimes... elle appartient à la tille de Simon Fougère. Ne lui cachez rien, racontez-lui les détails de cette horrible tragédie, je veux que ma mémoire subisse le châtiment dont, vivant, je n'aurai pas été frappé... Que tous me maudissent! ce sera justice!...
A'^eillez sur cette jeune fille. Si elle le veut, proclamez bien haut .'^es droits aux titre et à la fortune des Fougereuse... qu'on sache que Fanfar était innocent... je vous remettrai quelques ligues qui rétabliront la vérité... Enfin, quand je serai mort, je ne veux pas être enterré dans le caveau des Fougereuse...' j'aurais .^^eur que le cadavre de mon père ne se redressât pour me chasser... Vous emporterez mon corps à l'étranger... je ne suis pas digne de la France... et, dans quelque site ignoré, vous cacherez comme un supplicié celui que la justice des hommes n'aura pas atteint... Pas de pierre, pas de nom... et puisse ceux qui passeront jeter avec mépris et colère une pierre vengeresse au maudit. Vous m'obéirez I...
Labarre le regarda, puis d'une voix solennelle :
— Je vous obéirai, monsieur le marquis.
— Merci. Maintenant mes ordres sont donnés. Nous partirons cette nuit même pour l'antique château des Fougereuse.
Et là, côte à côte, nous ensevetiroi.-s les deux fils dont je suis l'assassin. .,
Pendant (iue Fougereuse, pliant sous le poids du remords, prononçait sur luimême la forumle d'anathème, une scène terrible dans sa vulgarité se paos;iit à l'Hôiel-Dieu.
Aussitôt qu'ils avaient reçu l'ordre attendu, Girdel et Bobichel, revêtus de la sombre livrée des porteurs funèbres,
«'étaient présentés à l'hôpital pour enlever le corps de Fanfar ;
— Ahl ih / s'était écrié en riant le eoncierge goguenard, trop tard! mes braves !...
Et les deux hommes atterrés avaient appris que Fanfar venait d'être trans porté... où?... Voilà ce que nul ne savait, excepté le directeur qui venait de quitter l'Hôtel-Dieu. Quand reviendrait-il?... on l'ignorait.
Il fallait attendre. Combien de temps?...
Et, brisés cette fois, anéantis, Girdel et l'ancien pitre, chancelant sous l'ivresse de la douleur, étaient sortis, et étant dehors, s'étaient accoudés pleurant, impuissants à penser, sur le parapet du quai...