CODRT, MA.IS A MEDITER
Si cuirassé qu'on soit contre les émotions, il n'est évidemment rien de récréatif dans l'énoncé de ces quelques mots : Condamné à la peine de mort.
Malgré sa conviction d'assister en joueur désintéressé à une partie arrangée d'avance, Robeccal n'en n'avait pas moins frémi jusqu'au plus profond de son être. L'incident tragique qui avait terminé la séance ^'avai* pas peu contribué à ébranler son syKème nerveux, et réintégré à la Conciergerie, revêtu pour la forme, bien entendu, de la camisole de force, l'ancien amant de la Roulante regrettait la vie facile que sa maîtresse lui avait faite naguère.
Cependant, il reprenait patience et sangfroid, attendant que la porte s'ouvrit et donnât passage à un personnage ofiiciel qui lui remettrait la somme promise et lui fournirait les moyens de quitter la France.
Les minutes, les quarts d'heure, les heures même s'enfilaient en chapelet. Robeccal regardait son gendarme du coin de l'oeil et avait une envie folle de lui demander s'il n'était pas lui-même acteur dans cette comédie ; mais ce gendarme, par les moustaches, les sourcils, les traits et je ne sais quel parfum sui ^enem affirmait son authenticité.
Enlin, la hienheureuse porte s'ouvrit.
Robeccal poussa un cri de joie. Gelait bien le personnage attendu, c'est-à-dire l'honorable et honoré M. Vidocq, chef du gerviio de sûreté depuis 180;*, et qui devait pir'dre sa retraite en 1U27.
Qros. asaec grand, trapu des épauleH.
les cheveux poivre et sel, tel était celui qui s'intitulait le Croquemitai'ne des voleurs.
Robeccal, radieux, cligna de l'œil à son adresse d'un petit air entendu.
Vidocq présenta un ordre au gendarme qui, sans saluer, se retira. Il n'aimait pas la mouche.
— Enfin ! fit Robeccal. Quand sortirai-je d'ici, monsieur Vidocq?. Réellement, je commence à en avoir assez...
— Ça ne sera pas long, dit Vidocq.
— Bravo ! et les picaillons?...
— Nous allons parler de tout ça. D'abord, cher monsieur, dit Vidocq dont l'œil mobile brillait d'ironie, j'ai le plaisir de vous apprendre que vous êtes gracié...
— Parbleu ! fit Robeccal en haussant les épaules d'un petit air de dédain.
— Ah t.. vous en étiez sûr?... J'oubliais!... Eh bien!... oui, vous êtes gracié... de la peine de mort.
— Et je pars pour l'étranger. C'est entendu... avec les mousserons...
— Pour l'étranger! Hum !... je crois, cher monsieur, que vous ne quitterez pas la France...
— Vraiment! c'est trop de bonté!...
mais j'aime mieux ça...
— Seulement... vous comprenez... Una petite précaution... Oavous a désigné une
— Ah ! bah ! fit Robeccal, un peu désappointé. C'était pas dans le jeu, çal...
— Tranquillisez-vous... Vous devez aimer le midi, un climat superbe... Un soleil!...
— C'est vrai que j'adore la chaleur...
mais enfin I... ce pays s'appelle..,
— D'un nom bien facile à retenir...
deuxsylhibes... Tou-lon... t-o-u— tou 1-o-n — Ion.
Robeccal s'était dressé, les yeux écarquillés :
— Toulon ! répéta-il d'une voix rauque.
— Eh oui ! fil Vidocq en riant. On vous fait grâce de la peine de mort... qui est commuée en celle des travaux à perpétuité... ^ , ,
Livide, le visage contracte, Robeccal essayait de sourire. C'était évidemment une "plaisanterie. Mais elle était un peu forte... Oui réellement... un peu forte!...
— Cher monsieur, continua Vidocq toujours calme et poli, vous êtes une affreuse canaille !... ne vous récriez pa?'... vous avez accepté un rùli» iguoble :... et vous avez cru que vous sachant capable de tout, on allait vous rendre carrément à la circulatiou, en vous disant va, petit,
I et grand bien te fasse...
n était enlevé comme un ballot..
Liv. 80.
LE FILS DE Mi>NTB<:R1ST0
Il reprit sa physionomie sérieuse, implacable, qui faisait de son visage un masque de pierre :
— Vous direz que c'est manquer à la parole donnée, monsieur, c'est de la politique. On ne traite pas avec des bandits tels que vous... D'ailleurs, c'est moi qui vous avais donné ma parole. . . s'il y a péché mortel... je le prends à mon compte qui est de force à supporter cette légère addition.
Robeccal cria, hurla, écuma.
Vidocq alla à la porte et fit un signe. Quati-e gardiens taillés en hercule se présentèrent.
— Enlevez-moi cette fripouille, dit Vidocq, et emballez-moi ça, poste spéciale... fers aux pieds et aux mains... pour Toulon...
— Mi.sérable I Infâme I râlait Robeccal.
— Ah ! à propos, lit Vidocq, vous le bâillonnerez... c'est plus pratique. Bonsoir, monsieur Robeccal, je ne crois pas que nous devions encore nous rencontrer... Mille choses aux chevaliers de la Gourgane...
Et sur ce dernier trait d'argot, Vidocq sortit, tandis que Robeccal, saisi par les mains robustes des gardiens, était enlevé eu une minute comme un ballot...
Disons tout de suite qu'à Toulon il tent£. une évasion et fut tué à bout portant.
— Faut pas jouer avec ces choses-là 1 dit philosophiquement Vidocq en apprenant l'incident. .
A TOUS CEUX QUI AlilENT FANFAR
La nuit, descendant des falaises sur la mer, éloignant une à une les dernières lueurs rougeâtres du soleil couchant, s'étendait sur la grève, au Havre...
Au loin, l'Océan saisissant dans ses vagues la Seine, heureuse de se jeter dans ses tlots puissants, comme la vierge au bras du bien-aimé robuste... puis la côte, se décliiquetant en pointes inégales et déchirant l'ombre de ses sinuosités irrégulières, la Heve ijui seiijble l'œil vigilant de rhoiume ouvert sur la nature menaçante...
Dans une hutte de pêcheur, accrochée comme un nid de goélands au flanc de la falaise, un homme était seul, marchant d'un pas lièvreux à travers la salle basse, 8 oeine éclairée nar une lampe suspendue .lu mur.
Parfois, li b arrêtait, tendant l'oreille, s'approc-haiit de la porte entr'ouvevle. Mais ii n'entendait -lue le remous chuciiotaut du flot carea&aut le j^alet. L'heure isL)wi!.
Les ténèbres se faisaient plus profondes. Il attendait.
Tout à coup, il tressaillit. Les jiierres arrondies de la mer roulaient en s'entrechoquant. C'étaient des pas humains qui troublaient cette immobilité. Puis, comme il se penchait au dehors, interrogeant la nuit, deux ombres se dessinèrent dans le brouillard noir...
11 attendit un instant, puis il dit à voix naute .
— Qui cherctiez-vous ?...
Il y eut un moment de silence, puis une voix douce répondit :
— Fanfar.
Le jeune homme saisit la lampe, dont la lumière se projeta au dehors.
Les arrivants étaient deux femmes.
L'une, se traînant avec peine; l'autre, vivace, courageuse... C'étaient Françoise et Caillette.
Caillette vit celui qui tenait la lampe et laissa échapper un cri d'eifroi.
— Qui ètes-vous f s'écria-t-elle.
— Entrez, répondit le jeune homme. Je suis celui qui vous a appelées?...
— Mais Fanfar I Fanfar I s'écriaCaillette d'une voix étranglée par l'angoisse.
~ Ayez confiance en l'éternelle justice! Au même instant, un nouveau bruit troubla le silence.
Des pas s'approchaient, rapides, hâtifs...
— Qui cherchez-vous? demanda encore le jeune homme.
— Fanfar, répondit une voix tremblanto.
Et sous le rayon jaunâtre de la lampe,
parurent deux femmes, Irène de Salves et Francine...
Regardant celui qui les attendait, Francine tressaillit et porta ses deux mains à son cœur comme pour en étouffer les battements :
— M. de Montferrandl s'écria Irène.
Arthur de Montferrand — car c'était lui
en etl'et — s'eflaça pour permettre aux arrivantes de pénétrer dans la hutte.^
Toutes,en entrant, jetèrent autour d'elles un coup d'œil rapide. Le même nom était sur leurs lèvres: Fanfar!... Où était-il?.., pourquoi ne se trouvait-il pas là?...
Or. voici ce qui s'était passé :
Dans la nuit même qui avait suivi le jour où Fanfar avait été enlevé de l'Hùtel- Dieu, un avis mystérieux était parvenu à j Irène de Salves, à Francine et à Cail'otte. Cet avis ne portait que ces quelques 1 mots :
« A tous ceux qui aiment Fanfar. Se rendre immédiatement au Havre, sous là hutte du pécheui Pierre. Attendi-6.rfK8- I Dérer.
LE FILS DE MONTi'r^ORtSTO
D'autres instructions avaient été adr6,v séPS à Arthur de Montferrand.
Aux questions qui lui étaient adressées, voici ce qu'il répondait :
— Je ne sais rien. Mais j'ai confiance. Ici nous devions être tous réunis, et j'étais chargé de vous recevoir. Il nous reste à obéir à l'avis énigmatique qui nous a été remis. Attendons...
— Mais Girdel ! demanda Caillette. Où donc est-ii?
— Je l'ignore, répondit Arthur, cependant je crois que cet avis nous vient de lui...
Caillette s'était approchée d'Irène de Salves.
La pauvre fille avait au cœur une douleur cruelle. CarelleainiaitFanfar de toute la force de son âme, et elle comprenait maintenantqueFanfar étaità jamaisperdu pour elle...
Si, par un miracle, elle devait encore le revoir, ne serait-ce point pour qu'elle fût témoin de la joie d'Irène, de leur amour partagé?
Mais elle était bonne, et dès longtemps elle s'était préparée au sacrifice...
Elle dit tout bas à Irène :
— C'est bien d'être venue... vous 1 aimez bien...
Irène lui serra doucement la main. C'était répondre.
Puis tout à coup une pensée rapide traversa l'esprit de M"° de Salves. Entraînée vers Fanfar par une des attractions contre lesquelles lutte en vain la volonté, elle ivait retrouvé pour se rapprocher de lui cette énergie qui naguère s exerçait seulement sur des caprices d'enfant.
La jeune fille se retrouvait dans la femme, maisaussidanslafemmegermaient ces craintes inexpliquées, cette inqui'Hude inconscieote qui rendent l'amour, non pas défiant, mais inquiet... et ainsi, regardant Caillette dont le visage à la fois doux et énergique se détachait pâle sous la lumière douteuse, il lui monta au rœur je ne sais i|uelle intuition du vrai...
Elle revit cette scène de Saint-Amé où pour la première fois elle avait aperçu Fanfar.
Elle était auprès de lui, le suivant de ses grands yeux un peu enfiévrés..,
— Etvoust murmura Irène. Vous l'avez Lien aimé?...
Vierges et innocentes toutes deux, elles se comprenaient. Leurs fibres vibraient aux mêmes souffles intimes.
— VoU3 Vaimez plus et mieux que moi, dit Cuilieite eu passant ses bras au cou d'Irène, je vous le donne.
Peiidiànl ce temps, iimnobile. la tète
baissée, Françoise se taisait. Francine — la petite Ginette — était près d'elle et lui
disait: maman !...
Mais l'intirme songeait à Jacques. Son esprit troublé ne formulait pas d'idées nettes. Elle se sentait entraînée comme dans un tourbillon, elle ne savait qu'une cho.se... c'est que Jacques n'était pas là, et qu'elle avait peur.
Où était aussi le vieux Labarre?...
Arthur s'était appuyé à la fenêtre, plongeant du regard dans les ténèbres épaisses, écoutant la grande voix de la mer...
Lui aussi aimait. Depuisle jour où Francine lui était apparue, flère et courageuse, en face des insultes du misérable Talizac, il avait senti que sa vie ne lui appartenait plus...
Et il se disait :
— Si je lui rendais son frère, peut-être m'aimerait-elle...
Mais les minutes tombaient, lourdes et lentes, dans l'immensité et le silence...
Seul, Montferrand savait qu'un signal, partant de la mer, pouvait rendre à tous la joie perdue... il attendait, anxieux, et comme dit le poète, l'espérance s'en allait peu à peu à travers les vides de l'attente...
Tout à coup il se redressa, poussant un cri de joie...
— Venez ! fit-il, venez et regardez...
Du flot, comme une aigrette brillante,
venait de jaillir une fusée qui, dardée dans l'air, retombait en une aigrette de diamants...
Irène et Francine s'étaient élancées près de lui.
Caillette avait entouré de ses bras le cou de l'infirme qui tressaillit sous ui'<>. commotion convulsive...
.\h ! que parurent longues cesdernièri minutes...
Enfin on perçut, à travers la nuit, le clapotement des rames fendant vigoureusement Je flot... la quille d'une barque grinça sur le galet... des ombres se dres sèrent courant en avant.
La porte s'ouvrit...
— Fanfar!
Irène et Caillette s'embrassèrent en pleurant.
Francine cria :
— Mon frère I .,
— Nom de nomi cria Girdel, foi de Gueule de-Fer I ça n'a pas été sans peine I
Fanfar s'était élanu5 vers Françoise et tombant à genoux :
— Ma mèrel ma pauvre m^re, ht-il en pleurant.
Et la paralytique, saisisBant la tfi'e d«