‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 68 sur 84 · LA REVANCHE DE BRNEDETTO · texte numérisé non relu

LA REVANCHE DE BRNEDETTO

A M. le vicomte de Monte-Cristo — Champs- Elysées — à Paris. — Avril 186...

« Mon cher enfant, voici douze années écoulées depuis le jour terrible où, avec l'aide de nos chers amis d'Algérie, j'ai pu vous arracher à une mort afl'reuse. Depuis ce temps, bien des événements ont passé sur ma tète, aujourd'hui grisonnante.

« J'ai dépassé la soixantaine, et si je veux faire encore quelque bien, je dois me hâter.

• Puis, vous l'avouerai-je , mon fils bien-aimé, j'ai résisté à bien des catastrophes, je me su's s-?ati vaillant et invincible en face de bien des douieurs, de bien des périls : j'ai lutté .■sans un frisson contre les plus forts et les puissants...

« Une seule chose m'a fait plier, c'est le dernier sourire de votre mère mourante.

M II y a cinq ans, celle qui avait consenti à accepter mon nom, celle qui connaissait le secret de ma vie, celle qui, avec un dévouement adorable, avait accepté la tâche difficile de me faire croire à l'avenir, la comtesse Haydée s'est endormie dans mes bras. Et comme je sanglotais — moi qui jusque-là avait tenu à orgueil enfantin de ne jamais montrer une larme à mes paupières, alors même que mon âme criait et pleurait — il m'a semblé que, dans son souffle suprême, passait ce mot des anciens : « Souviens-toi que tu es un « homme I >

« Un homme I certes, et rien de plus! Un homme, et moindre que tant d'autres qui, plus simples de cœur, vont dans la vie d'un pas égal et doux, sans songera se mettre au-dessus de ce qui nous domine tous, moindre que le plus modeste des médecins qui peut-être aurait pu arracher à la mort votre luère tant aimée I

« Et je me disais tout bas :

« — Comte de Monte-Cristo, regarde ces joues qui pâlissent, ces yeux qui s'éteignent, ces lèvres qui se décolorent! Ta es là, vivant, en pleine possession de tOB intelligence, héritier de la science du vieux Faria... Que peux-tu contre la mort?

« Tu as triomphé de Villefort, de Morcerf, de Danglars, de Benedetto, de Maldar, le bourreau de ton enfaut! mais tu ne triomphera.^ pas de la mort!

« Tu voudrais donner ta vie, ton sang, pour b.-iuver celle qui est là, et tu ne peux rien! Souviens-loi que tu es un homme I

« Vous vei.'.ez d'avoir seize ans. Espérance, et vous pleuriez, vous aussi. Car vous compreniez que l'enfant dont la mère s'en va perd la moitié de lui-même. Vous vous disiez cependant : Mon père me reste.

« Eh bien ! quelque chose aussi était mort en votre père. Ou plutôt quelque chose était né, avait grandi en lui, l'envahissait tout entier. Ce quel.iue chose, c'est le doute. Pendant de longues annéesmon fils, votre père s'est cru supéxieur à tous, maître de la destinée, de la' sienne et de celle des autres, il a été convaincu — avec une sorte de naïveté dont je scaria tristement aujourd'hui — que nulle per-

«onne n'était égale à la sienne, que tout et tous éternellement plieraient devant l.:i...

« La Mort lui a présenté son bras de squelette, et avec toute sa vigueur, il n'a pu le faire plier.

i> Votre père savait commander à son visage, aux fibres de son front, de ses lèvres, et pas une impression ne se reflétait sur sa physionomie sans qu'il l'eût permis. Mais à ce front les rides sont venues, les cheveux ont blanchi, les lèvres ont pâli, et avec toute sa volonté, il n'a pu eflacer une ride, noircir un de ses cheveux, faire monter le sang à ses lèvres.

« En vérité, il avait oublié tout cela.

« Aurai-je le courage de tout avouer? il le faut !

• J'ai été tout-puissant pour le châtiment, pour la vengeance. Mais quand j'ai voulu réparer le trop de mal que j'avais fait, ai-je donc aussi bien réussi?

« J'ai arraché le tils de Mei'cédès aux mains des fanatiques d'Ouargla. Mais, deux ans après, il tombait sous les balles, en décembre 18.51, au jour de cet attentat qui n'est pas encore vengé. Et Mercedes mourait de douleur, brisée par ce dernier coup.

« Où est Maximilien Morel, où est la fille de Yillefort, cette douce Valentine que j'aurais voulue si heureuse? N'ont-ils pas péri tous deux dans l'épouvantable révolte des Cipayes, aux Indes, en 1859.

« Il semble que si ma haine a été toute puissante à frapper, mon amour sera impuissant à protéger.

« Et dans cette nuit que la mort répand autour de moi, on dirait que j'ai peur; oui, peur de mon orgueil, peur du passé.

a Si je vous écris tout cela, mon nls, ce n'est pas pour vous attrister. Mais vous êtes mieux que mon fils, aujourd'hui :

vous êtes mon confesseur, vous êtes ma joie suprême et ma suprême espérance !

« De votre mère, vous avez les instincts dévoués et généreux, vous avez l'exquise bonté, dont parfois même la faiblesse est un charme de plus.

t Que vousai-je donné, moi? La science, la vigueur, l'énergie.

• Puissé-je ne vous avoir point donné l'orgueil !

« Quand cette lettre sera sous vos yeux, Fspérance, je serai loin. Oui, je pars. Et je Veux vous dire pourquoi je me suis imposé ce sacrifice... le plus pénible, le plus douloureux de tous. Je veux que vous me [ comprenie» bien

• Ces x)n(idences que je vous fais auiourd'biii. aur mes douleurs latentes, sur

mes désespoirs sombres, vous les entendez pour la première fois. Je sais que voua ne les aviez pas devinées. Je suis resté pour tous, pour vous-même le comte de Monte-Cristo, devant lequel tous s'inclinent, et qui — ô misère! — passe à travers la vie coHiine un de ces souverains de l'Inde qui se croient et qu'on croit des Dieux.

« On ne change pas sa nature, mon fils. Je suis, je reste dominateur, je le répète, orgueilleux. Montrer à mon front un signe de faiblesse me serai': une honte. Je rougis de cet aveu. Mais c'e jt encore de l'orgueil que d'avoir le courage de le faire.

« Je suis un maitre, et pour vous-même, de près, je ne suis pas un ami.

« Auprès de moi, vous n'êtes pas vousmême. Inconsciemment, vous vous blottissez dans mon ombre, vous croyant hors de toute atteinte, parce que moi, le grand Comte, je suis là! Vous ne voyez la vie qu'à travers ma vie, vous ne jugez qu'à travers ma raison, vous ne pensez qu'à travers ma conscience.

« Vous non plus, vous ne vous souvenez pas que je suis un homme.

« Je vous rappelle à ce souvenir. Et je vous dis à vous-même : Vous êtes un homme aussi, et il faut vivre en homme, de votre vie libre et indépendante, il faut vouloir votre volonté propre, penser vos pensées.

« Espérance! ceci est le plus grand service que je vous aie encore rendu. Ce sera le plus utile de tous. Je vous ai armé pour la vie; je veux que vous vous serviez de vos armes. Vous êtes libre I vous avez vingt-deux ans, vous ne redoutez aucun des obstacles" qui trop souvent s'opposent à lexpansion d'une existence. Vous êtes riche Vous savez. Vous pouvez. Maintenant il faut vouloir.

o Devant vous le terrain est débla>é.

Vous n'avez pas d'ennemis. Je crois les avoir tous écartés de votre route. Ne vous préoccupez que d'amis. J'ai encore commis cette faute de n'en pas avoir : je n'ai eu que des clients ou des protégés. 11 n'y a que les égaux qui s'aiment réellement. Faites-vous l'égal de tous.

« Je vous connais sincère, généreux.

Croyez et donnez. Déliez-vous de la défiance. Il est bon parfois que l'homme se trompe. L'expérience vraie est faite d'erreurs. Ne vous effrayez pas de leurs conséquences.

« Surtout redoutez l'irréparable. L'homme n'a pas le droit de faire de l'absolu. Tuer est un crime, le seul peut-être, parce qu» c'est le seul qu'on ne puisse réparer.

Une jeune Tzigane jouait du violon.

Liv. 81.

« Voici encore que je vous donne trop de conseils, ■ Je suis incorrigible. Les meilleurs sont ceux qu'on se donne à soi- (nèine. Si cependant vous commettiez quelques fautes, n'hésitez pas à vous les avouer. On se connaît soi-même : seulement il arrive qu'on ne voie pas ou qu'on se voit trop.

« Allez donc dans la vie, mon fils. Frayezvous votre chemin. Je ne vous rappelle point les règles de l'honneur, je vous connais.

« Vous avez auprès devons des dévouements éprouvés. Coucou est un brave cœur qui vous aime. J'ai emmené mon vieux Bertuccio. Je ne veux point que vous croyiez à la présence de surveillants. En cas de péril, ayez toute confiance en Fanfar. Celui^uivousa sauvé enfant, vous aime comme un père.

• Je ne crois pas que jusqu'ici vous ayez eu de secrets pour moi. Votre cœur est libre. Il vous guidera bien, j'en ai la conviction. Souveoez-vous que l'amour est le bonheur tout entier... ou quelquefois le malheur.

" .\u revoir, mon enfant. Je vous envoie le baiser de mon âme. Toujours je pense à vous, et en vous quittant, je vous aime.

« Où vais-je? le sais-je moi-même. Je cherche. Quoi? l'inconnu. Je ne sais quel rêve hante ma pensée. Je voudrais être utile. Je voudrais trouver la solution du problème insoluble, le bonheur humain.

« Cher, cher enfant! Oh! comme je vous chéris!... Gomme je vous bénis!

« Comte DE Monte-Cristo. »

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