‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 69 sur 84 · ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

ESPÉRANCE

Le vicomte de Monte-Cristo avait vingtdeux ans.

Grand, élancé, il avait cette beauté parfaite qui résume la grâce orientale et la vigueur des pays européens du midi. Ses cheveux noirs et bouclés retombaient sur son front blanc jetant une ombre douce sur ses yeux, fiers comme ceux de son père, et cependant nuancés de je ne sais quelle fatigue.

Ses mains longues et blanches semblaient celles d'une femme. Le pied était d'une petitesse exceptionnelle.

Mais ce qu'il convenait d'examiner avant tout, c était le cabinet de travail qui «eivait de cadre à cette physionomie.

Toutes les fois que Monte-Cristo entra»: dans un nouveau logis, il y avait ià

subitement une métamorphose. Gomme sous le coup baguette d'un magicien aes Mille et une Nuits, tout s'éclairait, sein-' tillait, s'empourprait. Plus un coin^^sombre. Partout la lumière ; les étoffes soyeuses aux reflets chatoyants, les plumes arrachées aux petits oiseaux les plus rares des forêts asiatiques, les meubles les plus élégants, ciselés parles premiers artistes, les tentures éclatantes, les tapis aux rosaces multicolores, tout s'harmonisait dans un ensemble qui rappelait les plus merveilleuses conceptions des poètes d'Orient.

La haute stature du comte, sa pâleur mate, la recherche un peu théâtrale de sa mise, tout contribuait à augmenter l'illusion.

Il p.'y avait pas jusqu'à la noire figure d'Ali, qui, tout vêtu de blanc, apparaissait entre les portières de Karamauie, comme une statue de bronze et de marbre, qui ne semblât une apparition fantastique.

Monte-Cristo semblait l'idole d'un temple.

Chez le vicomte, au contraire, toutes les teintes étaient adoucies, fondues Plus de ces antithèses héro'iques, véritables fanfares de couleur, qui juxtaposent l'or à la pourpre, l'argent aux noires profondeurs du velours. *

Le cabinet dans lequel nous U retrouvons—alors que le front appuyé dans sa main, il lit et relit la lettre de son père était drapé de tentures grises, relevées de passementeries noires. Les meubles de chêne sculpté plaquaient leurs découpures sombres sur le fond monotone, accru encore par les tapis en fourrure de petiigris.

Son costume était celui des jeunes gens à la mode, mais sans aucune originalité. Simplicité d'excellent goût, dédaigneuse de tout ce qui frappe. Monte-Cristo aimait à se montrer le cou dégagé, les cheveux tombant sur sa nuque juusculeuse. Espérance portait la cravate réglementaire, nous dirions, tristement régulière {.

Dès le matin -— il était à peine onze heures — Espérance était correct. Non point qu'il eût cette raideur ridicule, cette recherche d'une fausse sévérité qu'affectent certains de nos jeunes gens, jaloux de jouer au diplomate. Mais il y avait en lui une sorte de dédain de tout ce qui pouvait attirer l'attention.

Autour de lui, il y avait comm d une ombre de tristesse, d'insouciance du présent et de l'avenir, qui contrastait avecv-

n nom d'Espérance.

Sur le bureau de chêne devant lequel il se trouvait, des livres étaient ouverts. C'étaient des études philosophiques sur les sujets les plus ardus. La fée Imaginalion no passait point par là; dans cette chambre, on n'entendait pas le froufrou de ses ailes d'or.

Tandis qu'il lisait. Espérance était pâle.

Un pli creusait sa joue, à la naissance des moustaches noires qui retombaient à \orientale sur ses lèvres un peu blanches.

Il passa sa main fine sur ses yeux, non pour effacer une larme — car il ne pleurait pas — mais en quelque sorte pour atténuer la ride profonde que la contention d'esprit avait creusée sur son front.

Tl releva la tête, étendit la main et sonna.

Coucou entra.

Le zouave lui-même aurait été difficilement reconnu. D'abord les années qui avaient passé sur sa tête avaient laissé leurs traces. Mais avant tout, quelle difi"érence entre la mise originale de l'ancien 2hacal de cette irréprochable tenue d'aujourd'hui '

îs'on qu'il portât une livrée ! Certes il ne l'eût pas acceptée, et nul d'ailleurs n'aurait songé à la lui imposer. Mais la redingote dfc, drap brun avait des lignes quasinotariales, le pantalon tombait droit sur la chaussure brillante.

Le col de chemise — empesé — tenait la tête droite et immobile.

Cependant, pour qui eût attentivement examiné le zouave, il y avait dans les yeux un reflet de ces éclairs d'autrefois qui étaient tout audace et gaieté.

Seulement la gaieté devait être en dedans, car en dehors elle ne paraissait guère.

— M. le comte a quitté l'hôtel ? demanda Espérance dont la voix grave et pleine rappelait à s'y méprendre celle de son père.

— Oui, monsieur le vicomte, répondit Coucou en s'inclinant.

— A quelle heure?

— Cette nuit, pendant le sommeil de monsieur le vicomte.

— Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillé?

— M. le comte l'a formellement défendu. n a donné ordre de vous remettre, à votre réveil seulement, la lettre que vous avez reçu^.

— M. le comte est parti seul?

— Avec 1.1 Bertuccio.

— Quelle direction-a-t-il prise?

— Je l'ignore, <it je puis assurer à M. le vicomte que nul n'en sait plus que moi iADslbètel. M le »f«nte est rentré hier soir

vers onze heures comme à l'ordinaire il s'est retiré dans son appartement après avoir fait appeler M. Bertuccio. A deux heures du matin, M. Bertuccio est venu m'éveiller, m'a remis la lettre en question, puis m'a dit qu'il partait avec son maître,

— Vous ne l'avez pas interrogé?

—Mon Dieu, monsieur le vicomte sait que

je n'ai pas froid aux yeux... pardon, monsieur le vicomte... je veux dire que...

— Que vous n'avez pas peur. Je le sais... continuez...

Mais Coucou était embarrassé. Une idée le tracassait :

— Tenez, monsieur le vicomte, je voudrais vous parler franchement. Je crains que monsieur le vicomte n'aime pas mes façons de parler... mais c'est plus fort que moi...

— Et qui vous fait croire que ces expressions... pittoresque me déplaisent?

— C'est que monsieur le vicomte a l'air si sévère...

Espérance réprima un léger tressaillement.

— Je vous affirme (}ue vous vous trompez... Je puis avoir l'air triste... sérieux... Sévère, non !... Je vous en prie, ne changez rien à vos habitudes. Parlez-moi comme à mon père...

— Aht c'est que M. de Monte-Cristo, s'écria étourdiment Coucou, avait toujours un sourire si encourageant...

Encore une fois, une ombre passa sur le front du vicomte. Mais, se remettant aussitôt :

— Mon père est bon... meilleur que moi, je le sais.

— Oh ! monsieur le vicomte... je ne voulais pas dire cela...

— Pourquoi ne pas dire la vérité? Mais, une fois pour toutes, je vous demande, mon cher monsieur Auguste... de ne vous gêner en rien et de vouloir bien achever le récit que vous avez interrompu...

— J'obéis. Cependant je voudrais demander une grâce à monsieur le vicomte.

— Une grâce ! Elle est accordée d'avance.

— Monsieur votre père m'appelle... non pas Auguste qui est mon nom sérieux, enregistré... mais Coucou... Voulez-yous m'appeler aussi comme cela...

— Soit, fit Espérance avec une légère nuanced'impatience. Enfin, monsieur Coucou, vous disiez...

Le lecteur se tromperait grandement s'il ressortait pour lui de cette conversation qu'Espérance fût fier, dur à ses serviteurs, vaniteux. Non. Mais il lui manquait cette familiarité qui est le plus souvent la mar-

jue d'une supériorité de bon aloi. En réalité, U était timide.

Coucou l'aimait — non point seulement par ordre de Monte-Cristo — mais par une sympathie qui s'était depuis longtemps affirmée et affermie.

— Cré coquin ! disait-il à maman Garaman, que nous retrouverons bientôt et qui remplissait dans la maison les fonctions d'intendante-lingère. Cré coquin! je donnerais je ne sais quoi pour dégourdir ce crapaud-là t

— Ça viendra, mauvais sujet, ripostait la grosse mère, qui avait doublé d'envergure, mais n'en était ni moins bonne ni moins gaie.

Mais ça ne venait pas. Et malgré lui.

Coucou se sentait mal à l'aise en face de son jeune maître, si froid, si compassé et qui, au dire du zouave, avait l'air de s'amuser dans la vie comme une croûte de pain devant une malle.

Quoi qu'il en soit, il fallait, quant à présent, répondre aux questions du vicomte.

En somme, Bertuccio n'avait rien dit.

n partait avec Monte-Cristo, c'était tout. Etait-ce pour un long voyage, on ne pouvait le deviner, puisque, selon l'habitude, le comte n'emportait avec lui aucun bagage.

De plus, les domestiques étaient trop bien stylés pour se permettre le moindre espionnage.

Un seul fait restait acquis. Le comte de Monte-Cristo n'était plus à l'hôtel.

— Merci, mon ami, dit Espérance en congédiant Coucou d'un geste.

Comme le zouave tournait sur ses talons et allait militairement vers la porte :

— Monsieur Coucou I dit Espérance.

Coucou s'arrêta brusquement et se tint,

immobile, au port d'armes.

Espérance fit un pas vers lui.

— Je vous assure encore une fois, ditil d'une voix qui tremblait un peu, que je ne suis ni un ingrat, ni un méchant. Je sais que vous m'êtes profondément dévoué, je sais que jadis vous avez aidé mon père à me sauver la vie...

— Parlons pas de ça, monsieur le vicomte.

— Si fait Je veux vous prouver que mon cœur n'oublie pas. U ne faut pas m'en vouloir si j'ai ces apparences froides... î'enez, donnez-moi votre main !

Coucou, ému jusqu'aux larmes, posa avec précaution sa large patte sur la main délicate du vicomte.

Celui-ci la lui serra affectueusement.

— àïe ! cria le zou*ve.

— Qu'y a-t-il?... demanda Espérance étonné.

— Il y a... mande pardon I... rien... seulement...

— Seulement I...

— Ah tant pis I je parle comme je sens! Savez-vousbien, monsieur le vicomte, que vous avez une sacrée poigne. . . je ne suis pas une mauviette , et j'ai une petite force comme les autres... eh bien! vrai... vos doigts m'ont serré comme un étau de fer.

Espérance, avec une surprise singulière, regardait ses mains blanches sur lesquelles les muscles ne faisaient aucune saillie.

— Ami, dit-il à voix basse, comme s'il eût parlé dans un rêve, je suis fort!

— Comme un Turc... ou plutôt comme votre père, ce qui veut dire plus que tout le monde.

— Je ne vous ai pas fait mal au moins...

— Ah ! non ! vous n'avez pas serré.

Espérance regardait toujours ses mains.

Il y a dans ses yeux une sorte de crainte.

— Ça n'empêche pas, reprit gaiement Coucou, que voilà une poignée de main qui m'a fait bien plaisir... Où monsieur le vicomte déjeunera-t-il?

— En bas, dans la galerie.

— Monsieur le vicomte sera seul ?

— Je ne sais. Peut-être viendra-t-il quelque convive. Mais je ne me souviens pas d'avoir invité quelqu'un.

— Entons cas, monsieur le vicomte peut être tranquille. Un coup de sonnette et il sera servi comme il le désirera...

Coucou, l'œil brillant, très fier de sa poignée de main, quoi qu'il tînt les doigts écartés pour rétablir la circulation un instant compromise, descendait l'escalier en murmurant :

— Sapristi I Quel dommage qu'il soit si gniole t

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