‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 70 sur 84 · QUE FERA.-T-IL · texte numérisé non relu

QUE FERA.-T-IL

Espérance était resté seul, debout, à la même place.

Son front était plus soucieux encore que de coutume.

Soudain il porta ses deux mains à sa tête et une sorte de sanglot s'échappa de sa poitrine.

Puis il courut vers une porte que fermait une portière retombanten plis lourds, l'ouvrit et se trouva dans une pièce, petite, sombre et qui semblait un oratoire.

Des vitraux aux teintes brunes laissaient filtrer une lumière douteuse.

D'un geste fiévreux. Espérance les fit glisser dans leurs châssis et le jdux brillant envahit la chambre, éclairant 1m étoffes brunes.

Par l'ouverture entraient aussi les senteurs du printemps.

Espérance un instant, se tint immobile, puis, se tournant vers la muraille, il écarta nn rideau.

Un haut portrait, admirable, vivant, se trouvait là.

C'était celui du comte de Monte-Cristo.

En face, par un même mouvement, il découvi-it un second portrait.

C'était celui de sa mère, de celle qui avait porté autrefois le nom d'Haydée, fille d'Ali de Tebelen.

Espérance les regardait tous deux, ses yeux allant de l'un à l'autre.

Un rayon de soleil se jouant à travers Ja pièce vint allumer le regard du comte. On eut dit que le portrait allait parler.

Le jeune homme s'inclina.

— 0 mon père, dit-U à voix basse, ôma mère, écoutez-moi, jugez-moi, conseillezmoi ! Qui suis-je? Où vais-je? Quel est mon avenir ? Suis-je un coupable ou bien...

Il frissonna tout entier, et plus bas, plus bas encore, ajouta :

— Suis-je un fou?

Puis, avec un élan subit, il reprit, rejetant sa tète en arrière :

— Non, je ne suis pas fou. Je suis maître de foute ma raison. Et cependant je ne puis me comprendre moi-même. Oh I père/ pourquoi n'ai-je pas eu le courage de vous parler, de m'ouvrir à vous. Vous m'auriez compris, conseillé, encouragé.

Car maintenant — en cette minute même — alors que votre regard se pose sur moi, il me semble qu'un voile se déchire...

.— J'ai peur de la vie, peur de moimême... peur du nom que je porte, peur de votre grandeur dont l'éclat m'enveloppe ne me laissant que l'ombre... Oui, voiLàla vérité !

Disant cela. Espérance marchait à gi-ands pas.

Il lui était difficile de s'expliquer à luimême l'étal de sa conscience.

Dans la lettre qu'il avait adressée à «on lils, Monte-Cristo avait dit la vérité. Le grand comte était un dominateur, un despote inconscient. Non point qu'il eût de ces rudesses autocratiques dont l'excès même appelle la révolte, mais dans la placidité de sa tyrannie morale, il imposait a tous l'obéissance, le renoncement.

Espérance était jeune, ardent peut-être, enthousiaste certainement. Mais Monte- Cristo, dans l'exercice plein de sonorguen, n'av.iif pas songe à se demander quelles ôiaunt les ^aptitudes, quelles pouvaient Strc les passions de son fils.

Il eût voulu, il voulait que dans l'homme de vingt ans, il y eût les expériences sévères que les années lui avaient données.

D'Espérance, il avait fait un savant : il avait cru pouvoir en faire un philosophe.

Dès qu'un fait se produisait, Monte- Cristo, doctoralement, en maître de logique, lui en expliquait ce que nous appellerions volontiers les dessous, la raison intime.

Espérance eût voulu applaudir à ceci, rii"e à cela, admirer ou réprouver avec cette inconséquence charmante de la jeunesse, qui obéit à des instincts plutôt qu'à des raisonnements. Mais la froide raison du père arrêtait ces rires ou ces larmes.

Edmond Dantès avait été jeune, vivace, enthousiaste, plein d'illusions et d'espérances. Monte-Giùsto l'oubliait; et surtout il oubliait qu'Espérance avait vingt ans.

Eteindre dans un cœur jeune ces flammes de jeunesse, engrisailler .sa conscience de scepticisme et de défiances, c'était mal.

Et cependant telle avait été l'œuvre d« Monte-Cristo.

Oui, il avait été pour son fils, bon, dévoué, aimant. Il lui avait tout .appris, il l'avait fait riche, fort. Il l'avait — selon son propre mot — armé pour la lutte. Il s'était trop préoccupé de la cuirasse et point assez du cœur. "

D'où le singulier état de conscience dans lequel se trouvait Espérance.

— Vivez votre vie, pensez votre pensée, lui disait son père.

Mais c'était après avoir éteint toute initiative en lui qu'il faisait appel à cette initiative. Cette vie à laquelle son père l'appelait, est-ce qu'il la connaissait? Cette pensée qu'on l'invitait à lancer en avant, est-ce que, pendant vingt années, on ne l'avait pas enchaînée?

Espérance, certes, n'eût pas accusé son

Eère. L'eût-il fait qu'il se fût trompé. Les ommes de la trempe de Monte-Cristo ne peuvent point se rapetisser jus(iu'i\ l'enfant, jusqu'à l'adolescent : ils tentent de l'élever jusqu'à eux.

Mais de cette éducation singulière, qu était-il résulté ?

Espérance venait de le dire dans un murmure à peine perceptible pour luimême.

Il avait peur, peur de lui-mime et dos autres.

Toutes les fois que dans ce cœur de vingt ans. un élan se produis:iil. touUa Inc /ets

qu'il obéissait à une attraction soudaine, involontaire, immédiatement il y avait en lui comirib un temps d'arrêt.

Devant ce fait, devant cette action, devant cette beauté qui avait semblé à Espérance le type même du bien ou du grand, Monte-Cristo, le père, s'arrêtait avec son sourire froid, ironique, sarcastique. 1

Monte-Cristo ne croyait plus. Espérance n'osait plus croire.

Chose singulière, Monte-Cristo sentait qu'il n'était point le père qu'Espérance attendait. Mais il cherchait en quoi il démentait cette paternité. Il voj'ait son ûls triste, silencieux, et il ne devinait pas que ce qui lui manquait, c'était justement cette joie insouciante de la jeunesse, cet entraînement sublime et doux qui autrefois jetait Edmond Dantès aux genoux de Mercedes.

Oh ! gardez- vous de vouloir vos enfants parfaits I

L'adolescent raisonnable, mesurant ses sensations, étudiant et pesant ses sentimentalités, est ua être incomplet.

Monte-Cristo avait cependant compris qu'il fallait qu'Espérance fût livré à luimême. Il était parti subitement, mystérieusement. Incorrigible, il avait, dans la soudaiîieléde cette disparition, mis encore quelijue chose de théâtral.

Espérance restait seul, se sentait seul, avait peur d'être seul.

Où Monte-Cristo se trompait, c'est lorsqu'il avait dit k son fils qu'il était armé pour les combats de la vie. Oui, armé contre les tragédies de l'existence, mais non contre les péripéties banales de la vie de chaciue jour.

Espérance parlait toutes les langues. Et cependant il en est qu'il n'eût pas comprises, de celles qui se murmurent à l'oreille et qui sont parfois éloquentes alors qu'elles sont le plus muettes.

Espérance était d'une force musculaire dont Coucou lui-même constatait la puissance : et cependant nul n'eût été plus faible contre lu douleur vraie. Il eût placé sans pâlir son poignet sur un brasier, comme aux temps anciens, le Romain de l'histoire. Il eût frissonné, crié peut-être sous une piqûre d'épingle.

Et maintenant que Monte-Cristo n'était plus là, Espérance se sentait seul, comme un enfant sans mère.

Tout à coup, il eut un geste de suprême résolut ion :

— Oui, s'écria-t-il, je vivrai, je le veux! Devant cet incoanu formidable, je ne N- «ulerai pn«.

Soudain une rougeur monta à son front.

Je ne sais quel souvenir aval., tout à coup traversé son esprit.

Vivre! était-ce donc la première fois que ce désir intense s'emparait de sou cœur?

N'avait-il point eu déjà comme une échappée de vision à travers la vie ignorée !

A ce moment, le timbre de l'hôtel résonna deux fois.

C'était le signal qui annonçait une visite.

Espérance passa sa main sur son front.

Puis s'adressant aux chers portraits qui se trouvaient devant lui :

— 0 ma mère, douce et sainte, dit-il à haute voix, donne-moi la délicatesse de ton cœur, la chaleur de tes enthousiasmes, la pureté de ton amour! et vous mon père, donnez-moi votre force et votre vaillance. Serai-je digne de vousl

Et ayant embrassé d'un dernier regard ces êtres qui pour lui résumaient le passé et le présent, il les cacha sous le rideau qui glissa.

S'approchant de la fenêtre, il regarda à pleins yeux l'espace, le ciel pi-oibnd, et une expression d'ardeur presque mystique éclaira son visage.

Il referma la fenêtre.

La nuit se fit de nouveau dans le cabinet mystérieux.

n rentra dans sa chambre.

Coucou entra, présentant une carte sur un plat d'argent.

Espérance regarda le bristol et eut un mouvement de joie.

Je descends, dit-il, mettez deux couverts et servez.

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