ER AVANT
Espérance était descendu avec empressement, et dans la salle à mander — véritable chef-d'œuvre de marqueterie et de mosaïque — il était venu les deux mains ouvertes vers un jeune homme qui lui rendit cordialement sou étreinte.
— Mon cher Gontran, dit-il, vous ne sauriez venir en meilleur moment. Et j« ne sais combien vous remercier de votre visite...
Celui auquel s'adressait cette phrase était un grand jeune homme de vingt-cinq ans environ, aux cheveux d'ui. blond roux, mais dont la physionomie ouverte et gaie respirait la franchise
C'était un peintre, Gontran Sabran, déjà presque célèbre.
— Parbleu! répondit-il, en souriant, Toilà qui s'appelle bien recevoir les gens 1
Il posa ses deux mains sur les épaules d'Espérance-
— Mais... que se passe-t-il donc ici?...
— Que voulez-vous dire? fit le vicomte non sans un certain embarras.
— Je puis à peine vous expliquer cela. Mais d'bouneur, il me semble que je ne vous ai jamais vn tel que vous êtes en ce moment...
— Ai-je donc subi quelque métamorphose?... à mon insu...
— Hél peut-être 1... En vérité, votre physionomie, d'ordinaire un peu triste, — je vous l'avoue — semble éclaircie d'une sorte de joie intérieure... vos yeux brillent... et, tenez, je suis sûr que vous avez quelque secret à me confier.
Les deux jeunes gens avaient pris place à la table servie avec cette suprême élégance dans laquelle on reconnaissait le goût exceptionnel de Monte-Cristo.
— Un secret I vous vous trompez, dit Espérance. Et j'aurais grand'peine à vous expliquer moi-même ce -grand changement.
o — Qui est cependant bien réel. Et tenez, si vous vous écoutiez vous-même, vous percevriez dans le son de votre voix je ne sais quel éclat auquel je ne suis pas habitué...
Espérance l'interrompit avec quelque impatience.
— Laissons cela, mon cher ami, reprit-il vivement. Les signes que vous croyez remarquer sont trompeurs, car loin d'avoir sujet de me réjouir, j'ai au contraire un grave motif de tristesse...
— Bah ! s'écria Gontran en riant, est-ce que d'aventure les problèmes du moi et du non moi dont vous m'aviez si sérieusement entretenu, lors de ma dernière visite, n'ont pas voulu se laisser arracher leur secret...
— Mon père est parti, dit gravement Espérance.
Gontran le regarda.
La liaison des deux jeunes gens, la seule d'ailleurs à bujuelle se fut prêté Espérance, dont le caractère, on le comprend, comportait une certaine sauvagerie, remontait déjà à deux ans. Gontian avait «btenu au Salon un succès de bon aloi. Espérance, dont les goûts artistiques étaient heureusement développés, avait remarqué la toile du jeune peintre, dont le cara '1ère rêveur et bizarre l'avait frappé.
C'était une Tzigane jouant du violon en dansant.
Espérance avait dtoiri faif« l'acquisi-
tion du tableau. Bertuccio s'était rendu chez le peintre, muni d'une somme dont le dixième eût paru suffisant pour acheter l'œuvre.
Mais Gontran avait refusé de se séparer de son tableau.
Habitué à ce que tous ses caprices fussent immédiatement satisfaits, Espérance, surpris, était allé lui-même à l'atelier de Gontran.
— Monsieur, lui avait dit le jeune homme, vous m'offrez vingt mille francs d'une toile dont un marchand donnerait à peine cinquante louis... et pourtant je refuse. Mais votre insistance qui me flatte grandement, je vous l'avoue, réclame de moi quelques explications. Ce tableau est pour moi un souvenir, et je ne puis ni ne dois le vendre...
Et comme Espérance, avec une curiosité d'enfant, l'interrogeait :
— Ohl il n'y a là ni drame ni poème. Quelque chose de bien simple, presque de banal. J'avais une maîtresse, que j'ai beaucoup aimée. Elle était atteinte de la poitrine. Parfois, tous deux, les bras enlacés, nous allions à travers la c impagne, presque au hasard, pai'laut du présent, osant à peine parler de l'avenir... Un jour, comme nous nous étions presque perdus dans le bois de Meudon, notre attention fut attirée par des sons étranges...
« C'était une mélopée bizarre, presque sauvage. Parfois un cri de colère, parfois des plaintes si douces qu'on les eût dites proférées par un enfant...
« Doucement nous nous approchâmes.
Et, dans une clairière, nous vîmes, cachés que nous étions par les branches, une jeune Tzigane qui, presque dressée sur la pointe de ses pieds brunis, jouait du violon...
• Cette musique — ignorante des règles — mais profondément « sensoriale », si je puis dire, nous causait une émotion profonde, délicieuse et pénible à la fois...
« J'écoutais, me laissant bercer par ca rythme singulier, évoquant dans mon imagination des scènes à peine entrevues, tant elles fuyaient rapidement sous l'archet endiablé, quand tout à coup je m'aperçus que le bras de ma compagne s'était alourdi...
« Sa tète pâle «'était appuyée sur mon épaule...
« Elle était évanouie... »
« Je la saisis dans mes bras et l'emportai. Huit jours après, la mort frappait à notre porte. Elle me dit : Je voudrais en core entendre la Tzigane I
« Je ne pouvais pas la quitter, j eavoyu
||il!i|;i|i|!|iiïpi|||g^^^^
Liv. 82.
■es amis à la recherche de l'inconiiue.
• Chaque matin, elle m'interrogeait anxieusement.
-< Et comme je lui disais qu'on n'avait pas retrouvé la Tzigane, elle souriait et disait :
« — Je veux encore l'entendre. J'attendrai pour mourir I
« Le quatiième jour, elle se dressa i\ demi dans son lit et me dit en souriant :
t — La voilà! je puis partir I...
« A peine avait-elle prononcé ces paroles que la mélodie résonna derrière le mur du petit jardin... je courus à la fenêtre. C'était elle, c'était la Tzigane.
€ Comment la pauvre malade avait-elle eu conscience de son arrivée? Car elle m'avait parlé d'elle avant que le premier coup d'arcliet fût arrivé jusqu'à mon oreille... je ne sais... mais elle voulut que la Tzigane vint dans sa chambre.
« Ce n'était plus l'heure de lui rien refuser. J'y consentis.
€ La 'Tzigane entra, et voyant la pauvrette si pâle et si amaigrie, elle se mit à jouer, si doucement... ohl si doucement qu'on eût dit que les cordes étaient tissées de tils plus ténus que ceux des arbres d'automne...
i< Ma pauvre Aimée écoutait, souriante, ayant aux lèvres un souffle suspendu, le dernier, hélas!
« Car tout à coup elle m'attira vers elle, m'embi-assa et mourut.
« Le violon s'était tul...
« Cette Tzigane, monsieur, c'est celle que mon pinceau a tenté de fixer sur la toile. Comprenez- vous maintenant qu'il est des souvenirs qui ne peuvent se payer avec de l'or? »
A cette époque, Espérance s'efforçait de copier, autant qu'il était en lui, les allures
fiaternelles. Que celui qui fut sans défaut ui jette la première pierre. Il avait à peine dix-neuf ans. Il jouait l'impassible.
Le récit de Contran, très simplement raconté, l'avait ému plus que de raison, et surtout plus qu'il ne lui aurait plu de l'avouer. Il avait donc pris son air le plus flegmatique, le plus anglais, pour répondi'e au peintre •
— C est fort intéressant, monsieur. Mais je paiei-ai cinquante mille francs.
Gontran avait été surpris, et fort désagréablement. Aussi était-ce avec une sécheresse toute spéciale qu'il avait accentué son refus de vente.
Espérance s'était retiré, mécontent de lui. des autres, de tout le monde.
C'était un caractère singulier. A peine
etait-il rentré chez lui qu'il s'était senti
honteux de sa conduite.
Que signifiaient les derniers mots jetés par lui avec un sourire dédaigneux, sinon qu'il ne croyait pas à cette légende fantaisiste et que lui, millionnaire, supposai seulement qu'on avait voulu lui vendre le tableau le plus cher possible.
La vanité le tenait fortement. C'est une étreinte dont il est bien difficile de se dégager. Il eut deux longs jours d'hésitation, pendant lesquels il n'eut d'autre préoccupation que cet importun souvenir.
Le troisième jour, il sortit, seul, alla droit chez le peintre, sonna, et ayant été introduit, dit simplement :
— Monsieur, il y a deux jours, je me suis mal conduit à votre égard. Je vous prie d'agréer mes excuses.
Gontran était une nature excellento, fière, délicate. Resté depuis longtemps orphelin, il avait fait un cher apprenUssagt de la vie, et, grande chose, il avait appirl,» l'indulgence.
Du premier coup d'œil, il devina daus ce beau jeune homme, aux yeux noirs mais voilés, au teint un peu pâle, à la désinvolture presque ft'.minine, un grand enfant qui ne connaissait encore de l'existence que les faciles satisfactions. Il ne fut point si sot que de lui faire de la morale, que do lui expliquer combien il avait été frus-é de son inconvenante sortie, il lui paiia en ami, presque en camarade, comme s'iU'eût connu depuis longtemps.
Espérance l'écoutait, sans parler, sans l'interrompre.
La triste défiance qui était innée en lui combattait l'élan naïf qui l'entrainait vers Gontran. Mais celui-ci, plein d'une sympathie réelle, feignait de n'y point prendre garde.
Et Espérance eut un ami.
AGoutran seul, il ouvrait son cœur, non point tout entier. Car il n'avait pas encore dépouillé tout à fait le vieil homme. Et quand il avait passé quelques bonnes heures avec Goutran, écoutant les gaités sonores de l'artiste, ses paradoxes qui cachaient des vérités, toutes ces explosions de vitalité qui l'étonnaient et le séduisaient à la fois, il reprenait bien vite pour reparaîtra devant Monte-Cristo son front de marbre. Que de familles où l'enfantpose ainsi, sans que le père le devine I
Discret, Gontran ne lui demandait pas le secret de sa vie. Il savait bien qu'un jour viendrait où le papillon se débarras 'n-ait de sa chrysalide.
— Mon père est parti, avait dit iisp^. raucd.
— Quoi! M. le comte de Monte-Cristo!...
— A quitté l'hôtel cette nuit même...
— Pour aller ?
— Je l'igiiore. Mou père m'a écinl quelques lignes. C'est tout.
Gontran jugea inutile de s'étonner. C'était la . maison des impassibles. Le père partant sans dire adieu à son fils, il était de bon goût que le fils trouvât cela tout naturel.
Il faut un peu souffrir pour être épique.
— Donc, vous voilà seul et livi"é à vousmême !...
— Oh ! fit Espérance en souriant tristement, n"étais-je point libre ?
— Si fait... Mais enfin!... Tenez, laissons cela, si vous le voulez bien. Et...
Le jeune homme s'arrêta. Evidemment une pensée nouvelle venait de germer dans son cerveau.
— Je suis venu vous demander un service, reprit-il.
— A moi? fit Espérance. Voici certes le plus grand plaisir que vous me puissiez faire... Vous saveziiuejesuis toutà vous...
— Oui ! oui ! un mot de plus et vous allez m'offrir des millions...
— Je ne songeais point à cela I s'écria Espérance avec quelque dépit. Je suis riche, fort riche, soit. Après tout, est-ce ma faute... et est-il bien généreux de me reprocher ces millions que je n'ai ni désirés ni cherchés ?
— Là! là! ne vous fâchez pas, mais je l'ï répète, je ne vous ai jamais vu dans une pareille animation. Si j'avais besoin d'argent, je vous en demanderais... et je sais encore que ce qui est à vous est à moi... Vous voyez que je vous devine...
— Soit ! mais je ne croirai à votre amitié, à votre estime... que lorsque vous m'aurez demandé un véritable service...
Parbleu I . . . vous donner un million ! qu'estce que cela me coûte I de décliirer une feuille de carnet, d'y inscrire un chiffre... et voilà tout 1 Mais demandez-moi donc de me battre, de me faire tuer pour vous.
Gontran lui prit les deux mains dans les siennes, e> souriant :
— Savez-vous, Espérance, quel est le plus grand sacrifice que je pourrais vous demander !
— Dites I je .suis prêt I
— Eh bien, mon cher ami, ce serait... de monter sur l'impériale d'un omnibus!...
Ah ! cela vous étonne et vous vous demandez sije ne me moque pas de vous...
• — Je ne vous en voudrais pas, fit Espélaace résigné.
— - Ce que je dis est tout ce qu'il y a de plus sérieux... Voyez-vous, mon cher Es-
pérance, vous souffrez... vous n heureux...
— Mais!...
— Ne protestez pas. Vous n'êtes paskeureux parce que vous vivez dans le factice, dans le convenu. Je vous dis que rian no vous paraîtrait plus héroïque que de monter sur l'impériale d'un omnibus. Franchement, y êtes-vous jamais monté?...
— Non... j'avoue...
— Quand vous avez besoin de sortir, vous faites un signe, on attèle... où que vous soyez, votre voiture vous attend.
Allez-vous au théâtre, vous trouvez votre loge bien spacieuse, qui vous appartient... Vous allez dans le monde, sur votre passage, ce sont des sourires de commande, pareils aux fleurs de serre que le jardinier de la maison a clouées aux tentures..
Savez-vous bien que cette vie-là est assommante, ou bien plutôt, que ce n'est pas la vie !..
— Pourquoi me dites-vous cela aujourd'hui, interrompit Espérance, et ne me l'avez-vous pas dit depuis longtemps?...
— Mon cher ami, chaque chose a son heure. L'occasion est tout. Je ne sais comment ces phrases me sont venues aux lèvres, mais soyez certain qu'elles expriment la stricte vérité... Vous autres, archimillionnaires vous ignorez absolument la vie véritable ; vous passez au milieu de l'humanité, comme une goutte d'huile dans un vase d'eau, sans vous mêler... et vous vous ennuyez... voilà le fait...
Espérance eut un léger mouvement de dépit.
Il lui déplaisait d'être si bien deviné.
En ce moment surtout, les libres allures du peintre lui paraissaient blessantes.
— Enfin, reprit-il, vous ne m'avez pas encore dit quel... sacrifice vous alliez réclamer de moi!...
— D'abord je n'ai pas dit sacrifice, j'ai dit service.
— Service ou sacrifice, j'attends.
— Bon ! fit Gontran riant franchement.
Voici l'impassible qui reparait. Ne vous fâchez pas. Vous êtes le meilleur garçon que je connaisse. Ne vomv faites point plus méchant que vous n'êtes,
— Enfin, n'êtes-vous donc venu que pour me morigéner?...
Or il faut dire que, par une habitude contractée dès l'enfance. Espérance buvait toujours de l'eau. La table était garnie de vins de premier choix. Il n'y touchait pas. On sait que telles étaient les habitudes de Monte-Cristo. NaturellementEspéranc* 'ia avait contracter^
Gontran — qui avait, à ce qu'il paraît, des ptiases machiavéliques, versa dans le verre d'Espérance un large doigt de Xérès, puis, tendant son verre pour le heurter contre celui de son amphitryon :
— Je suis venu, dit-il, pour vous faire un aveu... et un emprunt.
Il but. Machinalement, Espérance, dont l'esprit était fortement préoccupé, but aussi.
— L'aveu, le voici. Moi, Gontran, peintre de la nouvelle école, ancien pris de Rome, médaille de deuxième classe au dernier salon, je donne demain une soirée...
— Vous!...
— Ni plus ni moins. Et encore dois-je ajouter un bal.
— Quoi ! dans votre atelier 7
— Eh 1 mon Dieu , je sais que c'est moins spacieux que la place de la Concorde ; mais la maison du sage a le droit d'être petite, poui-vu qu'elle soit remplie d'amis...
— Mais, à quelle occasion ?
— Oh I ceci est toute une histoire, fort courte d'ailleurs. Un grand seigneur italien, un certain comte Vellini a été pour moi, lorsque j'étais à l'école de Rome, au Monte-Pincio, un vrai Mécène; j'étais reçu chez lui comme un fils. Il vient à Paris, et je veui faire quelque chose pour lui... et pour mes amis. Comme il est lui-même archimillionnaii'e... oh! pas dans votre genre... une bagatelle, vingt ou trente millions, tout au plus, je veux le lancer d'un seul coup dans notre monde... Je dispose mon appartement en galerie et j'organise un musée des œuvres de mes camarades. Puis... ah 1 voici où j'ai besoin de vous... pour mon atelier, j'ai bien quelques tapisseries ; mais je suis ambitieux...
Espérance, accoudé, l'écoutait avec une telle attention qu'il ne s'apercevait pas que Gontran versait et reversait le xérès :
— Nous avons la prétention, nous auti-es artistes, de faire mieux et plus beau que vous autres, Plutus ou Midas... Je veux que mon atelier soit une merveille. Or, comme nous ne sommes pas assez riches pour avoir ou acheter des tentures orientales, nous allons tout simplement tiouver nos amis et nous leur disons : Monsieur le vicomte, vous possédez des trésors, voulez-vous avoir l'obligeance de les mettre à la disposition de votre très humble serviteur!
— Si bien que ce service...
— C'est tout simplement de vouloir bien
me prêter quelques-unes de ces merveilleuses étoffes que vous m'avez montrées un jour... de ces vermillons inouïs qu'on ne trouve qu'au Japon. ..
— Vraiment, je regrette qu'il ne s'agisse que de pareille bagatelle. Mais, à mon tour, je veux que vous me laissiez faire...
— C'est selon ce que vous voulez faire.
— Je veux, j'entends que vous ne vous occupiez en rien de votre installation.
Demain à l'heure que vous désignerez les tapissiers de l'hôtel viendront prendre chez moi les soies de Smyrne, les brocards de Tiflis, et iront poser le tout chez vous.
E s'interompit. Gontran venait de frapper sur la table du plat de la main.
— Mais non ! mille fois non ! vos sacrés tapissiers — passez-moi le mot — disposeront cela bêtement, niaisement... d'après les principes de je ne sais quel .\ristote de la tenture qui leur a douné. il y a des siècles, les trois unités... Je veux, à mon tour, j'entends faire cela moi-même, et ne comptez-vous donc pour rien le plaisir de monter sur un escabeau, en manches de chemise, un marteau à la main, de disposer un pli ici, une torsade là... Des tapissiersl Horreur ! trois fois horreur!
Et comme Espérance, troublé, le considérait avec une sorte d'efïroi :
— Mon cher ami, vous allez, je vous prie, m'ouvrir vos coffres, nous allons chercher à nous deux, plonger nos poings dans cette soie, en étudier les reflets... j'emporterai mon ballot sur mon dos, comme le dernier des portefaix, et je serai enchanté, et je vivrai ! A propos, vous savez, si vous voulez venir à ma soirée, vous serez le bienvenu...
— Oh! vous savez, le soir je travaille...
— Gela ne fait rien. 'Vous avez mon adresse. A propos, vous savez qu'il y aura des dames !
Espérance ne dit rien.
JANE ZILD
Il y a nombre de gens qui s'intitulent (irtistes et qui ont moins de di'oit à ce titre que le bottier qui assouplit le cuir de vos souliers. Le vocable est bien porté.
— Que faites-vous ? demande-t-on à un individu qui ne fait rien.
— Je suis artiste, répond-il avec aplomb.
Artiste en quoi? en cheveux, en cors aux pieds ou en... peinture ?
"Vous n'osez pousser l'enquête plus loin. L'animal est sacré artiste, par ce fait
mémo que si l'on vous interroge sur son compte, vous répondez comme le plus bénévole des perroquets :
— C'est un artiste !
Ces bons oisifs sont généralement rishes. *
Grands habitués de l'hôtel des Ventes, ils ont acquis — avec le temps et au prix d'un nombre incalculable de sottises — une sorte d'expérience. Les meubles les plus curieux, les tentures les plus authentiques, les bibelots les plus rares leur reviennent du plein droit... de l'argent.
Ils sont donneurs de dîners, amphitryons de naissance.
Et une fois au moins par semaine, des hommes de lettres, des artistes — des Trais — viennent admirer les majoliques de la salle à manger ou les Azuleios du fumoir.
Chez eux, c'est cossu, chic, ruisselant.
Conclusion : tout cela a coûté des millions de francs et, quand on sort de cette boutique de curiosités, on se dit :
— Quel bazar 1
Pourquoi ? parce qu'il manque en tout cela je ne sais quoi, ce reÔet de personnalité, d'idée,*qui éclaire tout, qui, au moindre objet, donne un relief, une attraction.
Dites-vous artiste, dépensez un demimillion à vous meubler; si vous êtes un philistin, ce qui est plus que probable — en raison même du demi-million — vous pourrez éblouir, mais vous ne charmerez pas.
Au contraire... quiconque entrait chez Sabran — initié ou profane — tombait immédiatement en arrêt. Certes, le peintre commençait à bien vivre, quoi qu'on ne couvrit pas encore ses toiles d or.
Ce qui frappait dans son atelier, dans son petit ai)|iiirtement (2,400 francs) de l'avenue Montaigne, c'était comme un parfum sut geneiis qui vous montait au cerveau. Pas ua cadre, pas un tableautin, pas un bronze, pas une figurine (lui Sassassent inaperçus. C'était comme une e ces réunions choisies ou chaque physionomie commande l'attention. Point d'uniformité. De tous côtés des teintes, des formes qui piijuaient leur note originale.
Aux lumières, tout cela séduisait encore plus. Pas une note criarde ne détonnait, on eût dit que tout avait utie physionomie amicale, attractive.
Goniran avait dit la vérité. C'était lui — aidé de Vlousse, sou rapio, — qui avait
tout disposé. Il y avait là des plis de tenture qui étaient des chefs-d'œuvre.
Autre chose. L'oisif dont nous parlions tout à l'heure aurait pu, à grand renfort de billets de banque, amener chez lui, comme un prisonnier entre deux gendarmes, — tel célèbre chanteur, telle diva acclamée au théiltre. Mais on aurait pu le délier, fût-il riche comme le Rothschild, de réunir dans ses salons les célébrités qui, sur une simple invitation, s'étaient empressées de venir donner à Gontran une preuve de leur aft'ectueuse sympathie.
Certaines maisons privilégiées sont aussi des terrains neutres où la littérature, le théâtre, l'art plastique se rencontrent et se mêlent; toutes les rivalités disparaissent, se fondent dans l'atmosphère d'universelle estime, inspirée par l'ami commun.
Il y avait de bonnes causeries, des rires francs, des gaietés expansives. Rachel Martins, la grande tragédienne, avait consenti à faire les honneurs, avec Emma Bruges, la sculpteur admirable.
Comme Contran l'avait expliqué, cette fête impi-ovisée avait un double but. Il s'agissait d'une part de remercier, par une hospitalité parisienne et artistique, une hos|iitalité italienne etprincière.
Mais ce n'était pas tout. Gontran avait conçu une idée d'une exquise délicatesse. Il avait organisé chez lui une sorte d'exposition au petit pied, toute composée d'oeuvres de choix de ses jeunes amis.
Lui-même s'était elfacé modestement et ne figurait dans la collection (jue par sa Tzigane.
Pour ceux qu'il avait choisis, c'était un premier pas sur la route de la célébrité. Car les critiques influents, — vieux mot qui avait déjà cours au temps de Balzac — avaient tous répondu à son appel, et, rendus bieuveillanls par les sourires des femmes, par une excellente musique, par quelques verres d'un punch exquis, notaient des noms dans leur mémoire.
L'hôte annoncé, le comte Vellini, grand vieillard d'une alfabilité charmante, amateur émérite, avait adressé à «lueliiues amis de Gontran les paroles les plus encourageantes, et comme il était archimillionnaire, ses éloges excitaient des esnérances très naturelles.
11 n'était pas venu seul. Il était accompagné d'une sorte d'intendant, de secrétaire, si l'on veut, à l'oreille duquel il avait déjà jeté quelques mots, aussitôt notés sur un calepin ad hoc.
Ce personnage, que les jeunes peintres couvaient d'un oeil adiniratif, n'était cependant point des plus sympathiques.
Une balafre déparait son visage, encadré dans une clievelure et une barbe d'un noir de jais. Ses yeux creux et profonds avaient un regard mobile et inquiet.
— Je ne sais pas si c'est ce monsieur qui tient la caisse, avait dit un peintre; mais il ressemble plutôt à celui qui la pille qu'à celui qui la remplit.
On rapjielait II signor Fagiano.
11 avait les manières cauteleuses, ultraobséi[uieuses, qui sont parfois si agaçantes chez les méridionaux. Quant à son âge, il eut été difficile de le préciser. La cinquantaine, probablement.
Du reste, il passait presque inaperçu, ne s'approchant du comte que lorsque celuici lui adressait un signe.
A un certain moment, il y eut un mouvement de curiosité.
On venait d'annoncer M. etMUe de Larsangy.
Or, ce matin même, le journal officiel de l'empire avait enregistré les statuts de la Banque du Crédit impérial, autorisée par décret, et fondée à un capital de soi-tante millions.
M. de Larsangy en était le directeur.
Gontran s'était avancé au devant de lui avec empressement, mouvement ijui eût fort risqué de diminuer la sympathie (juil nous inspire, s'il n'avait été expli<iué aussitôt par la présence d'une charmante jeune tille blonde et gracieuse, M"e Carmen de Larsangy.
Il y eut même quelques chuchotements agrémentés de sourires.
Goutran avait fait le portrait de Carmen, qui avait été fort remarqué au Salon. C'était d'ailleurs cette circonstance qui expliquait la présence du banquier et de sa tille, dans les salons de l'artiste.
Il parait que M. de Larsangy était veuf. Sa fille était élevée un peu à. l'américaine, et parfois ou lui avait reproché une mise excentrique ou quelijues folies de millionnaire; mais, au demeurant, comme elle était jolie et qu'on n'avait à lui reprocher aucune imprudence trop grave, on lui pardonnait des allures (ju'on n'eût certes point tolérées chez une petite bourgeoise.
M. de Larsangy était un vieillard d'une maigreur bizarre. Il se tenait très droit, exagérant la raideur qu'on est convenu d'appeler anglaise. Un tic nerveux con- Tulsait continuellement son visage, étiriint
la lèvre supérieure par un mouvement qu'on aurait volontiers comparé à celui d'un chien qui va se jeter sur un os.
D'ailleurs très bien en cour. La chronique racontait qu'il avait prêté des sommes importantes à l'heure du coup d'État de 51. Et les complices intimes de Bonaparte l'appelaient leur ami.
— Combien je vous remercie, mademoiselle, dit Gontran à Carmen, d'avoir accepté une invitation que j'avais à peine osé adresser à monsieur votre père...
Carmen devait avoir à peu près vingt ans.
Très blonde, avons-nous dit, elle avait une carnation rosée sous laquelle on voyait courir un sang riche et actif. Son corsage, hardiment ouvert, révélait une poitrine admirablement formée. A vrai dire, un observateur attentif aurait remaïqué je ne sais quelle sûreté d'allure, de mouvements et aussi des habiletés féminines qui juraient un peu avec la virgmité.
Mais, en somme, elle était adorable.
Peut-on demander plus'? Elle s'était gracieusement appuyée au bras de Gontran, en lui disant :
— Vous êtes mon peintre ordinaire; je parle comme un souverain, et l'histoire nous apprend que les reines vont chez les artistes...
— Exemple : la duchesse de Ferrarel dit à mi-voix un jeune homme qui, passant avec un ami, avait saisi la phrase et répondait par celte allusion — un peu trop claire, peut-être — à la visite de la duchesse chez le Titien, alors qu'elle se fit peindre dans le costume élémentaire de notre mère Eve.
11 est des mots que celui qui les lance croit ne devoir pas être compris.
En était-il ainsi? il eût été dilficile de le dire, car quelle apparence que M""* Carmen de Larsangy connût cette anecdote scandaleuse'? El, cependant, on aurait parié qu'elle avait eu peine à réprimer un petit rire.
Du reste, elle avait entraîné Gontran dans la galerie des tableaux.
— A jiropos, dit-elle, on m'a dit que vous réserviez deux surprises à vos in vité>, et je vous avoue que c'est cette grande curiosité qui ma décidée à venir. Vite, quelles sont vos deux surprises?
— Mon Dieu, fit Gontran, je ne puis vous en promettre qu'une seule... Vous avez entendu parler de Jane Zild?
— Cet oiseau merveilleux, cette cantatrice qui nous arrive je ne sais d'où, de Laponie, de Finlande?
— Ou plus simplement de Russie.
MO
— Jusqu'à présent, elle a refusé de se faire entendre à Paris. Je sais que l'empereur a désiré qu'elle vînt à Gompiègne...
— Etelle a refusé 1... Eh bien I pour vous, ajouta Gontran en baissant légèrement la voiy, j'ai obtenu ce qui a été refusé à un empereur.
Il avait pressé doucement le bras de Carmen contre le sien.
Un singulier regard passa dans les yeux de la jeune fille.
Elle tourna les yeux vers lui et le regarda bien en face, de ses prunelles bleues et claires dans lesquelles il y avait comme un reflet d'acier.
— Vous ai-je blessée? demanda-t-il inquiet.
— Non, dit-elle après un silence. Mais voici mon père qui me cherche.
Et elle ajouta avec un étrange sourire :
— Et mon père ne peut se passer de moi.
[1 sembla à Gontran qu'elle avait appuyé de bizarre façon sur ces deux mots : mon père.
Au moment où ils se dirigeaient vers le banquier, il se passa une scène très courte, mais assez frappante.
U signor Fagiano, qui causait peu, allait à petits pas à travers les salons, dardant sur tous les visages ses yeux noirs.
Un hasard, d'ailleurs très naturel, le mit en face de M. de Larsangy.
Fagiano recula très brusquement, mit la main sur son visage, et, dans ce mouvement, il fit un faux pas et faillit tomber.
Par un geste instinctif, le banquier étendit la main pour le retenir.
Fagiano, reprenant son équilibre, se redi'essa et, saluant profondément, s'éloigna.
Peut-être, après tout, n'y avait-il dans eet incident rien que de très naturel. Et cependant Gontran avait senti le bras de Carmen tressaillir contre le sien; puis elle s'était vivement écartée pour rejoindre M. de Larsangy.
Celui-ci, fort calme, semblait indifférent à ce qui venait de se passer.
Elle vit cela, et sans doute son inquiétude — si tant est qu'elle existât — se dissipa aussitôt, car elle reprit en s'adressant à Gontran :
— Vous ne m'avez pas dit encore quelle •econde surprise vous me ménagiez?...
Au mèm*^ instant, la voix d'un domestique laM<;a deux noms :
-' Mademoiselle Jane Zild...
— M. le vicomte de Monte-Cristo.
— Voici ma seconde surprise, dit le peintre.
Mais tout à coup :
— Qu'éprouvez-vous donc? monsieur i(e Larsangy, vous êtes d'une pâleur I
— Moi... rien... rien... balbutia le banquier. La chaleur... je vais me rendre un instant sur la terrasse. . . vous permettez ?. . .
Et sans attendre, avec une brusquerie qui n'avait rien de paternel, il arracha son bras de celui de sa fille et disparut derrière une tenture...
Carmen, d'ailleurs, n'avait paru uitacher à ce malaise qu'une importance très relative, et s'était mêlée à un groupe d« dames.
Gontrans'élançaau-devant des nouveaux arrivants.
Un murmure d'admiration s'élevait sur le passage de celle que Gontran avait désignée sous le nom de Jane Zild.
Grande et fine, la taille d'une suprême élégance, vêtue d'une robe de tulle noir, piqué de roses rouges, la jeune femme — elle devait avoir vingt-deux ans environ — s'avançait, le sourire aux lèvres.
Ses cheveux noirs, tordus sur son front en diadème, et laissant retomber sur ses épaules ses tresses dénouées, faisaient ressortir la blancheur mate de son teint. Ses yeux longs et bruns avaient une singulière fixité.
Qui était-elle? Voilà ce que personne n'aurait pu dire.
Elle avait fait son entrée dans la vie parisienne de singulière façon.
Il y avait deux mois environ, un incendie considérable ayant détruit un des théâtres du genre des théâtres de Pai is, le journal le plus répandu avait organisé au bénéfice des victimes une représentation musicale.
Le monde qui s'amuse — et (jui aime la bienfaisance amusante — avait répondu à l'appel de ses chroniqueurs Hivoiis, et au jour du bénéfice, la salle était comble. La principale attraction était la rentrée sur une scène parisienne d'un chanteu!- qui avait eu quelque bouderie avec la direction de l'Opéra et qui avait consenti à chanter avec la diva en renom un duo célèbre. Ledit personnage était réputé d'ailleurs pour n'avoir pas un caractère des plus faciles.
Or, voici que —la chambrée étant complète et les mains gantées, toutes prêtes à applaudir — un exprès était arrivé au théâtre.
La diva était maladel ou tout au moins avertissait, à la dernière minute, qu'elle était dans l'impossibilité de paraître sur la scène.
Désillusion complète! (Jn supplie le baryton illustre de chanter se/i. II s'; refuse et fait mine de se retirer- ^TéU"' u'
Espérance avait arracliù une lapisscne..
Liv. 83.
jésarroi général. En réalité, l'absence des deux étoiles compromettait la représentatioi\ <i ce point que les organisateurs — exaspérés de ces caprices — parlaient de rendre la recette et de tout envoyer à la dérivr.
Artistes, journalistes, directeur, secrétaires, tout le monde était' réuni au foyerj formant groupe, pérorant avec non moins d'animation que s'il se l^t agi d'aller une seconde fois prendre la Bastille.
Le grand baryton, à demi étendu sur le canapé, dans une pose nonchalante, caressant sa barbe noire, accueillait d'un sourire dédaigneux les supplications dont on le comblait. On avait intm-verti l'ordre des numéros. Des artistes de bonne volonté s'étaient sacrifiés pour faire attendre If public. Mais l'instant fatal approchait où force serait bien d'avouer tout haut la triste déconvenue dont on était victime.
Soudain, dans le foyer, alors que dans le feu de la discussion nul ne prenait garde à ce qui se passait à trois pas de lui, une voix retentit, lançant dans l'air la cavatine de Faust :
Ah! je ris de me voir Si belle en ce Diiroirl
Et cette voix était si pure, à la fois si éclatante et si bien posée, que tous se turent interdits. Baryton le Grand, lui-même avait sursauté sur son canapé. Car, sous l'homme désagréable, il y avait l'artiste de premier ordre.
Nul ne songeait '..i à s'étonner ni à interrompre. On écoutait.
Celle qui chantait et qu'on voyait à peine, enveloppée qu'elle était dans de longues dentelles noires — s'accompagnait avec unehabilité extraordinaire, résolvant cette difficulté de donner toute sa voix dans la pose difficile du pianiste à l'instrument.
Et quand dans la trille de reprise elle égrena les notes pour ressaisir avec ui e maesiria délicieuse le thème principal, des applaudissements éclatèrent.
Le baryton s'écriait :
— Admirable! Plus fort que M°" Garvalhol...
— Quiêtes-vous?
— Bis!... quel talent!...
La jeime fenune, sans se troubler, avait achevé l'air de Gounod, puis se levant, elle s'était appuyée au piano, souriante, regardant (eut ce monde sans embarras.
Le baryton s'inclina légèrement.
— Madame connaîtrait-elle le duo aua je devais chanter?...
Déjà l'accompagnateur s'était élancé au piano et avait lancé la ritournelle.
L'inconnue esquissa ses deux premières phrases avec un sentiment exquia.
" — Madame, commença ^ baryton...
— Mademoiselle, rectifia la jeune femme qui avait relevé tout à fait son voile.
— 'Vous avez cent fois nlus de talent queM"«X...
, — Ne la nommons pas; qu'elle ignore à jamais cette trahison d'un de ses plus fervents admirateurs.
IMais tout le monde était si fort irrité contre elle que le jugement du baryton fut ratifié d'une seule voix.
— Consentez-vous à chanter avec moi?
acheva le baryton.
La jeune femme répondit doucement:
— 11 s'agit d'une fcte de bienfaisance, je ne saurais refuser.
— Mademoiselle, dit le régisseur, qui voj^aitlasituation sauvée, je dois faire une annonce... auriez-vous l'obligeance de me dire votre nom...
Le baryton se redressa.
— Pas d'annonce! dit-iL Je donnerai la main à mademoiselle... cela suffit.
On eut dit d'un souverain armant un chevalier.
Et de fait, quand le baryton entra en scène, amenant l'inconnue, le public sembla un instant interdit.
Ce n'était pas la célèbre X... — ne !a nommons toujours pas — mais le baryton se posait en chaperon. Il ne pouvait pas se tromper. Il y avait là une originalité le haut goût. Pas une,.voix ne s'éleva pour protester.
Le duo commença...
Maître baryton se surpassa... mais fut surpassé.
L'inconnue était une artiste hors li.îjn'j. E!!e semblait la statue de la Passion ellemême, et ses yeux noirs jetaient des é( laiis à travers la sldle qui croulait sous les applaudissements.
Ce fut un tel triomphe, qu'on en parla deux jours à Paris.
Mais le plus curieux, c'est qu'elle avait disparu eu se dérobant à toute ovation et que pendant vingt-quatre heures, les reporters battirent inutilement Paris pour retrouver sa trace.
En lin l'un d'eux, l'infatigable Y (pas do réolame) la découvrit dans un hôtel dos Champs-Elysées. Elle était inscrite sous le nom de Jane Zild et était arrivée de Russieavecune sorte d'intendant, de v.ilet de chambre, d'on ne savait ti^op quoi, qui se nommait Maslènes.
Le reporter, muni de ces ren se)gnemen Is sommaires, bâtitaussitùt toute une légende. Jane Zild anpartenait — ou devait aLioar-
tenir— àunedes plus grandes familles delà Russie. Son père était ou devait être^un boïird de premièie classe, au moins. Elle ivai —elle devait avoir— fui le domicile paiernel pour des raisons mystérieuses, « sur lesquelles la discrétion 1 ien connue du journal ne lui permettait pas d'insister. "
Pendant quinze jours, ce fut une chasse à courre de tous les directeurs, agents dramatiques, entrepreneurs, barnums et cornacs d'étoiles.
M;iis nul ne put parvenir jusqu'à l'é- Vrange créature.
domine à ce moment un personnage politique se suicida, l'attention publique se porta ailleurs, et sans le reporter — dont telle découverte avait stimulé l'amourpropre — on n'aurait plus parlé de Jane Zild.
Quand deux jours avant la soirée fixée pour sa tête, et justement pendant qu'il était chez le vicomte de Monte-Cristo, un petit billet parfumé avait été remis à la demeure du peintre, Jane Zild offrait de se faire entendre, Gontran n'hésita pas. C'était donner à cette réunion un éclat iiicspé'.é. 11 tit mieux que de consentir, il •emercia chaleureusement.
Jane Zild entra.
.\ deux pas derrière elle, était Espérance.
Comment le vicomtes'était-il tout à coup ilTcidé à rompre avec ses habitudes de retraite?
Certes il avait dû en coûter beaucoup a sa timidité, à sa sauvagerie. Peut-être avait-il bien lutté contre lui-même.
Mais Monte-Cristo lui avait écrit :
— Vivez !
Et la tenta. on avait été forte à ce point ([ue le jeune homme, qui dans les contes de fée eût mérité l'épithèle réglementaire de >; besu comme le jour», s'était jeté dans sa voilure et s'était fait conduire chez Gontran.
Voyez le hasard. 11 s'était trouvé juste h iiniiit pour offrir la main à la jeune étran- ^;oVl' descendant de sa voiture, si bien qu'en pénétrant dans les salons de Gontran, il était à demi son cavalier.
Le ciel parisien est si vaste qu'il y a toujours place pour une étoile nouvelle. \'A il y reste tant de vieilles lunes que l\js jeunes astres y brillent d'un centuple vclal.
De fait, Jane Zild n'eût-elle pas été enveloppée de celte atmosphère mystérieuse qui donne un si ri and charme, qu'elle n'en tût pas moins élu proclamée une des reine» de Paris.
Sa beauté n'avait rien de banal. Bien (jiK. tout cil elle fûi d'uue délicatesse (Lri8locr«lique. il y ax'-ail dans celte na-
ture je ne sais quoi de nerveux, tiéHergique, qui rappelait ces liqueurs pâles, si douces au palais et si capiteuses au cerveau.
Ses lèvres étaient rouges comme des pulpes de grenade, et mettaient un éclatement de vie sensuelle dans ce visage un peu pâle.
La poitrine discrètement voilée avait des vigueurs de marbre, et les bras nus étaient ronds et fermes, s'attachant au poignet en des mains d'enfant.
Voyez l'ingratitude.
Gontran avait supplié le vicomte Espérance de venir à sa fête. Espérance était venu, et Gontran semblait l'oublier.
A peine quelques regards curieux avaient salué l'héritier d'un nom des plus populaires qui fussent en P'rance. Tout pour Jane qui, d'ailleurs, avec des allures de reine, passait au bras de Gontran, fort oublieuse sans doute de l'admirable cavalier qui tout à l'heure lui avait donné la main.
Les vieux critiques — ceux qui avaient le moins de cheveux — se hâtaient de venir solliciter une présentation. Gontran, d'ailleurs, enchanté de son rôle de maitre des ambassadeurs, abusait des — notre illustre — notre célèbre — notre grand — en désignant les rois de Paris à cette reine qui passait fort calme, avec son sourire de sphynx.
— Adorable I divine! très réussie! épatante 1
Tous les vocables officiels ou fantaisistes couraient de lèvres en lèvres.
El lorsque, sans se faire prier, elle se mit au piano, il y eut un silence, comme lorsque le prêtre" catholique élève l'hostie devant le tabernacle.
Elle chantait. Quoi? Procurez-vous le compte rendu esquissé le lendemain par le reporter.
Dos mélodies inconnues, puis des aira d'opéra, un chant slave, une ariette d'opérette.
Et c'étaient des éclats de joie, des clameurs d'enthousiasme.
— Savez-vous bien, dil une voix derrière Gontran, que vous uvez l'amabilité capricieuse.
Le peintre se retourna et rougit jusqu'aux oreilles.
'l'était la belle Carmen qui lui avait parlé.
Et réellement il se conduisait avec elle de fa(;on un peu singulière.
Il se confondit en excuses : il perdait un peu la tôte... les devoirs de ui';iiliK« Je
maison, le bruit, les mille questions aux- '(uelles il dev:iit répomhe...
— Je vous pardonne, dit doucement M'ie de Larsiingy, mais à une condition...
— .)t ferai tout pour que vous m'excusiez...
-- Oh I j'exigerai peu de chose... ponvez-vous prendre quelques minutes de liberté?...
— Certes... en ce Moment mes invités n'ont pas besoin ds rroi?...
— Eli bien I dori.ùez-moi votre bras, et menez-moi faire un tour sur la terrasse...
— La terrasse ! fit Gontran avec une certaine surprise. Vous savez donc qu'il y a une terrasse chez moi...
— Soyez tranquille. Je ne me suis pas permis de pénétrer chez vous pendant votre absence. Mais j'ai entendu M. de Larsangy dire tout à l'heure qu'il allait prendre V:\'u- sur la terrasse... donc, il y en a une...
Gontran avait olfert son bras à la jeuue fille et perdait les groupes :
— En ell'et, dit-il, monsieur votre père est venu ici pour me parler de votre portrait, et jelu' ai monlié ce qui lui plait d'appeler une terrasse... à vrai dire, c'est un pauvre petit carré de zinc, sur lequel je soigne quelques plantes malingres, et que j'ai jugé inutile de montrer à mes invités...
— Vous ferez bien une exception en ma laveur...
— Certes; et je suis trop heureux d'e.xaucer un de vos désirs...
Ils marchaient à travers la galerie.
'J'oat à coup Gontran tressaillit.
11 venait d'apercevoir Espérance, debout contre une porte, pâle, semblant absorbé dans une profonde méditation.
La voix de Jane arrivait jusque-là, un peu voilée par l'éloignement, mais peut être plus séduisante encore.
— Voulez-vous me permettre de vous présenter M. le vicomte de Monte-Cristo? dit tout bas Gontran à la jeune fille.
— C'est le fils du célèbre comte? demanda-telle sur le même ton, en examinant attentivement le jeune iiomme qui KO semblait rien voir autour de lui.
— Lui-même... c'est un des hommes que j'aime et que j'estime le plus...
— C'est sans doute pour cela que vous le délaissez... aussi-, ajouta-t-elle avec une étouiderie qui peut-être n'aui-ait pas paru très naturelle.
— C'est mou crime, en effet, dit (ion- , tnm. en serrant doucement contre lui [
un bras qui ne se montrait pas trop rebelle, de négliger qui j'aime le plus au monde...
Elle ne répondit pas; mais, encore une tois, elle plongea ses yeux dans les siens.
Puis elle reprit :
— Faites donc cette présentation... les oubliés sont faits pour s'entendre...
Il étai t impossible d'accepter de meilleure grâce l'aveu du jeune homme.
A ce moment, Espérance releva la tète et voyant Gontran, il lui tendit la main :
— Vous voyez, dit-il d'une voix attristée, que je vous ai obéi...
— Et bien vous avez fait, mon cher ami. Mademoiselle, reprit-il en s'adressant à Carmen, permettez moi de vous présenter M. le vicomte de Monte-Cristo...
Espérance s'inclma profondément.
— C'est la première fois, je crois, dit Carmen, fixant ses regards sur le jeune homme, que j'ai le p'aisir de rencontrer M. le vicomte... -■
— Oh ! le vicomte Espérance est un homme de travail qui dédaigne nos plaisù"^~ ir'ondains...
Espérance protesta d'un geste et murmura (juelques banalités.
Evidemment son attention était ailleurs.
— Mademoiselle, dit Gontran, c'est sur vous et sur vos charmantes amies que je compte pour corriger ce solitaire.
Mais Carmen — dépitée sans doute du peu d'attention quv. semblait lui porter Espérance, entraîna le jeune homme, après avoir salué Espérance d'une inclinaison de tète.
— Comment le trouvez-vous? demC.-"i.ù Gontran avec intérêt.
— Fort beau... mais pour son espr»;.
j'avoue mon ignorance...
— Je suis certain qu'il est fort troubié tout à l'heure je commencerai son éduc* tion mondaine...
Carmen pai-ut réfléchir un instant.
— Le comte de Monte-Cristo, demandât-elle, c'est bien ce personnage singulier — véritable héros de ronian — qui a eu les aventures les plus invraisemblables... et qui s'est appelé, je crois. Edmond Dantès...
— Lui-mèrne.
— Dites-moi... Est-ce que — excuses celte question — est-ce que M. de Larsangy s'est trouvé en relatio.!is avec lui...
— Point que je sache, monsieur votre père n'est à Paris que depuis quelques années. Et M. de Monte-Cristo a rarement habité Paris depuis c« temps... Mrds à
moD tour, puis-je vous demander s'il y a là quelque détail qui vous intéresse?... Je m'informerais...
- Non f non I c'est inutile I dit vivement Carmen Fh bien ! et cette terrasse...
— Nous y sommes, dit Gontran.
Soulevant une tenture, il avait ouvert une porte vitrée.
L'appartement que Gontran occupait dans l'avenue Montaigne était situé au second étage. A cette époque, les constructions princières qui se sont élevées depuis dans le quartier des Champs-Elysées n'existaient pas. •
La très modeste terrasse dont il avait parlé et ((ui était recouverte d'un simple berceau de vigne vierge, avait devant eue une admirable perspective.
Le regard, prenant en écharpe la grande avenue, pénétrait à travers les massifs d'arbres jusqu'à la place de la Concorde,
La soirée était calme, sereine. Une lueur douce tombait des étoiles en donnant aux feuilles naissantes de la vigne des reflets d'argt^nt.
Le bourdonnement de la ville montait comme la vibration d'une harpe qui va se taire.
En vérité, M'" Carmen de Larsangy eût peut-être mérité les critiques que parfois lui attiraient ses imprudences.
Sa carnation de blonde avait, sous cette lueur, drs transparences séduisantes. Gontran était jeune et passionnément amoureux.
Avouez que la situation était dangereuse...
D'autant que tous deux se taisaient, commetin tous les moments ou la véritable éloquence est le silence.
Carmen n'avait pas quitté le braf, du jeune homme et s'attendrissait un peu, inconsciente sans doute. Sa gorge avait des palpitations involontaires et dans un soupir, elle murmura :
— Ah 1 (ju ou est bien ici!...
Lui — très ému — avait passé son bras a* tour de sa taille, et comme elle s'apuavaii, sans doute pour mieux regarder les teintes nacrées du ciel, elle se pencha en arrière...
Gontran se pencha en avant...
El — (jue ct'hii ipii est sans péché leur jette la piemicre jiierre — leurs lèvres se rencontrèrent...
A ce mo:nenl précis, une voix sèche, vibrante, monta du petit jardin qui donnait .sur la tmrasse.
Kl .'elle 'oix disait :
,— Prenez garde de trop tôt savoir mon nom. monsieur de Larsan^-y.
Les deuxjeimes gens se séparèrent brusquement.
Carmen courut à la balustrade et se po.ncha.
Au-dessous, la nuit était profonde, on n'entendait plus rien que deux voix irritées qui discutaient...
Gontran était resté assez penaud. H est des instants dans la vie où il est fort pénible d'être dérangé.
Carmen revint, ouvrit la porte vitrée et dit:
— Rentrons I
Sa voix avait pris je ne sais quel accent métalli(iue.
Reprenant le bras de Gontran, et sans s'appuyer, cette fois — oublieuse, l'ingrate I de la joie qu'elle avait donnée — elle rentra dans la galerie...
Le vicomte de Monte-Cristo aperçut Gontran, et allant brusquement à lui :
— Mon ami, je vous en supiilie, dit-il, il faut que je vous parle.
CODP DE FOUDRB
Gontran avait été frappé du ton singulier dont ces paroles étaient prononcées.
Troublé par l'émotion qui s'était emparée de lui tout à l'heure, et en nit^me temps, par une inquiétude dont il n'était pas le maître, il se hâta de reconduire Carmen dans la salle du concert et de revenir vers Espérance.
" — Je suis bien coupable envers vous, lui dit-il vivement. Pardonne>,-moi. Me voici maintenant tout à vous... dites-moi ce nue vous réclamez de moi...
Le vicomte était pâle. Il hésitait à parler.
— Encore une fois, qu'avez-vous? s'écria le jeune peintre.
— ;\Ion ami, dit gravement Espérance, vous avez conliance en moi... n'est-il pas vrai?
— Certes, mon affection et mon estima vous sont tout ac(iuises...
— El vous me croyez incapable de vous tromper, iucapal)le de mentir...
— Cette question même est inutile... je m'iionore d'être votre...
— Eh bien I écoutez-moi donc!... tout à l'heure, j'étais à cette môme place. Je m'él:iis arrêté, écoutant la voix divine de cette jeune lille, et ])crdu dans un monde de rêveries inconnues... Vous veniez de pa.sser devant moi et de m'adre^ji-r quel- <jUP« paroles (jne j'avais à peine eulen- (lues... lorsiiue, là, derrière celte tenture, ces mots fuient dislindenicnt prononcé*;
LE FILS DE MOh\£-CRlST0
« Vicomte de Monte-Cristo, prenez garde. Vous êtes <-enu vous prendre au piège qui TOUS a été teodu, prenez garde ! »
— Un piège! que signifie? Qui vous parlait?..-
— Je ne sais. Tiré subitement de mes méditations, j'avais violemment écarté la tenture, et... je n'ai vu personne...
— Personne 1 fit Gontran souriant malgré lui. Mais c'est du sortilège : Voyons, mon cher Espérance, éte.s-vous bien sur?...
— Voyez. Ce que je craignais arrive...
Vous doutez de moi...
— Non pas. Mais cependant raisonnons.
Vous étiez vous-même avez-vous dit
; ongé dans uue rêverie qui vous absorbait -ut entier... il peut arriver, en pareille ciccasion, qu'une illusion se produise...
— Une illusion ! s'écria Espérance avec une sorte d'impatience. Je vous dis que j'ai entendu, clairement, nettement...
— Serait-ce donc quelque mauvais plaisaiii qui, vous voyant ainsi taciturne, a voulu s'amuser à vos dépens ?.,.
— C'est possible, reprit Espérance. Et irtant cette voix avait un accent de sin-
rité qui m'a frappé!...
— Mais ces paroles n'ont aucun sens!
a piège!... Qui vous 1 aurait tendu?
I.iûil... A votre tour, dites-moi si vous avez conû;ujce en moi... J'ai voulu vous ai-racher à votre solitude. A votre âge, vicomte, on n'est point fait pour se cloîtrer ainsi dans l'étude. J'espérais cependant à peine vous voir ici. Que vous vous soyiez décidé, j'en suis heureux. Mais enfin... vous l'avez fait de votre plein gré. J'ai même eu cette coquetterie de ne point trop insister, jugeant que je élevais vous laisser libie... Allons, cher aiXii, secouons ces inquiétudes , ici tout tît à vous : mon cœur et ma conscience voua appartiennent... Prenez mon bras... et ma foi! acheva Gontian en riant, plongez-vous hirdiment dans la fournaise...
Et disant cela de sa voix chaude et franche, Gontran entraînait vers le salon où Jane Zild chantait, le jeune homme qui ne résistait plus :
— Et où serait le piège? continuait Gontran. Serait-ce dans les accents délicieux de cette voix qui vous remue jusqu'au fond de l'âme... serait-ce dans ces deux Le lux yeux qui lancent des éclairs ?. . .
Ksp-rance se trouvait en ce moment à q!icl ;ues pas du piano.
Jane Zild se levait, au milieu des applaudissement- remerciant ses admirateui-s d un sounr' exquis...
Ses yeux tombèrent sur Espérance... j
Gronti-an sentit tressaillir le bras de aon compagnon.
— Tenez, lui dit-il, pour chasser ces idées noires, causez avec notre radieuse
! étoile...
— Mademoiselle, ajouta-t-U en s adressant à Jane, voici un de vos plus enthousiastes admirateurs qui sollicite l'honneur de vous être présenté...
Les deux jeunes gens se trouvaient en fact l'un de l'autre.
Espér-ance regardait Jane, silencieux, pâle... elle le regardait aussi, attentivement, attendant peut-être un mot, une louange...
A ce moment, un fait singulier se prp* duisit
Comme la foule s'était un peu écartée, les laissant tous deux quasi-seuls, une bougie se détacha d'im des lusU-es et tomba sur le plancher.
La fiamme lécha le bord de la robe de tulle noire... et soudain un cri partit de toutes les poitrines.
Une haute flamme avait jailli, enveloppant Jane...
Mais, avec une rapidité qui défiait la pensée, Espérance avait arraché une des lourdes tapisseries dOiieut, et l'avait jetée sur la jeune femme, la serranV dans ses bras, et cela si promptement, si habilement, qu'en moins de temps qu'il ne laut pour lécrii-e, la flamme avait été étouffée.
Et Jane restait debout, pâle, mais souriante, comme si elle avait eu à peine conscience du danger quelle avait couru...
Elle était admirablement belle ainsi, enveloppée de ce manteau improvisé qui semblait une parure royale...
Ayant accompli son œuvre, Espérance avait reculé d'un pas, comme le fidèle terriùé d'avoir touché la déesse...
Elle lui tendit la main en lui disant ce seul mot :
— Merci !
Au même instant, à travers les flots pressés de la foule, un homme s'élança.
il portait un costume qui rappelait les livrées sombres de ces vieux serviteurs d'autrefois, auxquels les maiti-es épargnaient les signes trop voyants de la domesticité.
11 était tète nue. Sa figure, grave et blanche, avait quelque chose de ces /âcies de prêtres, indolents et satisfait*. Mais ses ti'aits étaient contractés par la terreur.
Et tandis que tout le monde se pressait autour de Jane, il écarta rudement ceux qui s'opposaient à son passage :
— Blessée i s'éciia-t-il, êtes-vous bles-
Bée?
A cette voix, deux tressailleraeiitsrépondirent.
Jane avait paru troublée jusqu'au fond de l'âme, et rougissant :
— Non, mon ami , dit-elle. Ce n'est qu'un acciileut, je suis sauvée...
El elle ajouta en désignant Espérance .
— Grâce au dévouement et à la présence d'esprit de M. le vicomte...
C'était Espirance qui avait tressailli, lui aussi, en en lendant celte voix...
Pourquoi? l'arce qu'il lui avait semblé la reconnaître pour celle qui lui avait donné tout à l'heure un avis mj'stérieux.
L'hoiume avait regardé celui que Jane lui montrait et s'était lu :
— Ahçàiquelest doncce domestique qui semble si fort s'intéresser à sa maîtresse? demandait-on dans les groupes.
— Ça! c'est l'intendant-majordoine, maître Jacques (jui accompagne partout •laneZild, répondait le reporter enchanté de faire preuve d'érudition, celui qu'à l'hôtel on m'a désigné sous le nom de Maslènes.
— Monsieur le vicomte, ditJane àEspérance, achevez votre Ijonne œuvre... Voulez-vous m'oH'rir voire bras jusqu'à m»
voilure ?
11 semblait (jue le danger eût passé près d'elle sans l'effleurer.
Tandis que tous, effarés, presque tremblants, s'épuisaient en compliments de condoléance, Jane, drapée dans les plis éclatants de son m,-nleau d'emprunt, s'appuyait gracieusement sur le bras de son sauveur.
Après une pareille alerte, son départ n'élalt que trop ju^sti^lé.
Gonlran lui-même n'avait pas cherché à la retenir, quoiqu'il comprit bien ^uc '•'était là le signal général du départ.
Minuit était sonné depuis longtemps
Espérance marchait lentement, st-nlanl sur son bras la douce moiteur de celle main d'enfant.
Il aurait voulu parler. Il lui semblait que mille mois se pressaient sur ses lèvres. El cependant, il se taisait, allant devant lui, savourant je ne sais (juelle impression inconnue qui l'envahissail tout (.•nlier.
L'intendant les précéiLiit. Pour qui l'eut f'-^ar-ic i\ci: -niii, il «-'lit élé étrange de (.onstjrttM- quelle singiilicre contraction la icrrc'u- av.ul iuipriiiiéc â son visage, bien qu'il^s'cIVoiçAt decoiwjerver son pas ferme, ht-:- jîîirvJie» IlécliisBaioulel ses mains criHlM<' iviiioiil de tels iicinblemeiils qu'à
peine pouvait-il ouvrir la portière de .a voiture.
— Encore une fois, merci, dit doucement Jane. Nous nous reverrons, n'esl-i',e [las ?...
Follemenl,comme agissant dans un rêve, Espérance se pencha vers la main qui se tendait vsrs lui et y imprima un baiser long, passionné.
La main frémit, mais ne se retira pas tout de suite.
Puis Espérance ne vit plus rien, ni la portière qui se refermait, ni l'intendant qui s'arrêtait auprès de lui comme s'il eût voulu lui parler, ni le cocher qui ramassait les guides dans sa main...
Seulement il entendit le bruit des roues qui s'ébranlaient, le trot des chevaux 'iui partaient, et il porta la main à son cœur, étonné de sentir dans sa poitrine desballe mentsquilui faisaient mal...
11 restait là sur le bord du trottoir, sans remarquer l'examen dont l'honorai •)nl les laquais attendant leur maître...
— Monsieur le vicomte rentret-il à l'hôtel ? lui demanda son cocher, s'approchanl respectueusement.
— Hein ? (ju'y a-t-il V fit Espérance en revenant à lui. Oui, oui, à l'hôtel...
Il fit un pas vers sa voiture, mais le cocher ajouta :
— iSi monsieur le vicomte veut bien attend: e un instant, le valet de pied ira lui chercher son chapeau...
Son chapeau ! Espérance était tète nue I et il ne s'en apeirevail pasi
Que se passail-il donc en lui, si méthodique, si minutieux d'ordinaire.
Il enl une sorte de houle de lui-même el lépliqua :
— C'est inutile, attendez-moi 1 j'y vais moi-même...
Et il rentra dans la maison A ce moment il lui sembla entendre comme un rire d ironie, éclatant sourdement dans la pénombre du veslilmle.
11 se trompait sans doute, car il n'y avait là que la loule des invités <iui descendaient. Contran donnant la main à Carmen (pii suivait son père, M. de Larsangy, puis le comte V'anelli et son scciélaire Fagiano.
— .MonsieurdeMonte-Cristo, dilGarmen au jeune homme, au nom de toutes us daines, je vous remercie, vous voas elca conduit en héros...
M. de Larsangy toussa fortement, bans doute il voulait parler el m gorge lui refusait le service. Cependanl il dit •.
— C'est très bien, monsieur le v.<-«bI«,
Il leva le revolver, prêt à faire feu.
Liv. 84.
Tl siEjiior Fagiano dit à voix haute :
— ^ionsieur le vicomte est le digne fils de so:i père...
Je ne sais pourquoi, ces mots sonnèrent désagréablement aux oreilles d'Espérance, quiseretournabrusquement. MaisFagiano était dans l'ombre, et il ne vit de lui que ses yeux noirs qui brillaient.
Ses nerfs étaient surexcités. Il y avait en lui comme une sorte de fièvre.
Gontran ayant reconduit ses invités, se rapprocha de lui :
— Espérance, dit-il doucement, la nuit est belle... ne vous plairait- il pas de remonter ensemble les Champs-Elysées?
— Oui, oui, fit le vicomte. J'ai besoin de marcher, de prendre l'air.
Il prit son chapeau des mains d'un domestique, donna l'ordre à son cocher de regagner seul l'hôtel, puis il sortit avec Gontran...
Ni l'un ni l'autre ne sut que Fagiano n'avait pas accompagné le comte Vanelli, mais que, s'étant jeté dans l'angle d'une porte, caché dans l'ombre, il suivait des yeux le vicomte qui s'éloignait et qu'il murmurait les poings crispés :
— Oui, digne fils de ton pèrel... mais je te jure que j'aurai ma revanche.
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C0Œ3IENT ON SE RETHOUVbI
Ainsi qjie l'avait découvert l'infatigable leporter, Jane Zild occupait un appartement au premier étage d'un petit hôtel — ou plutôt d'un de ces boardlng houses à l'usage des familles et personnes respectables qui viennent des quatre coins du monde admirer les splendeurs de la capitale.
Maison d'apparence fort honorable, d'ailleurs, à l'entrée de l'avenue d'Eylau, avec sa grille à l'anglaise, son perron blanc comme mai'bre, son parlour au rezde-chaussée, et ses trois étages toujours occupés.
La douairière qui avait organisé cette entreprise avec ses petites économies, était — comme il convient à la veuve d'un capitaine — longue, maigre, portait ses cbeveux en boucles à l'anglaise, balbutiait quelques mots des diverses langues et avait une aptitude remarquable à la comptabilité
Elle louait cher, très cher ; mais ce qu'elle portait ivant tout en ligne de co' -.le, c'éta'u- le calme profond dont on iouissait dans ce quartier à la fois élégant el rcUré. l^ûur un p«a, «U« eût ajouté ssr
ses mémoires un article tranquillité.
Surtout pus d'artistes!... ceci avait ('té une condition formelle jusqu'au jout où l'intendant Maslènes était venu lui offrir cinq cents francs par mois d'un appartement que d'ordinaire elle ne louait que trois cents. Pas de femmes seules! Or Jane Zild vivait seule. Mais M"» "VoUard avait été chargée de lui fournir un Pleyel de premier choix, avait gagné une somme ronde sur l'affaire et avait rayé — avec un sourire — sa condition sine quâ non.
Maintenant qu'elle flairait, de son ncs fortement tapissé de tabac à priser, une étoile de l'avenir, M°>« Vollard redoublait d'amitié et de complaisance pour sa locataire. Il s'était trouvé qu'elle était quelque peu marchande à la toilette, quelque peu vendeuse de toutes sortes de choses, et elle comptait sur de fort bonnes affaires, quoique jusqu'ici Jane se fût refusée à toute acquisition importante. Mais l'avenir est aux patients. M"» Vollard attendait.
Cette nuit-là, sacaant que Jane Zild allait dans le monde. M"* Vollard avait voulu l'habiller de ses propres mains. Et elle ne manquait pas de goût, on l'a vu. Elle était sûre que la jeune fille aurait de grands succès, et ces succès-là, elle avait passé sa soirée à les escompter.
Il était environ deux heures quand la voiture s'arrêta devant la porte.
M°" Vollard se précipita. Elle avait voulu rester là, elle-même, à attendre la « chère mignonne », ainsi qu'elle disait avec des inflexions maternelles.
Maslènes s'était jeté en bas du siège et avait rapidement aidé Jane à descendre.
jVIms Vollard, l'apercevant- leva les bras au ciel.
De fait, la toilette de la jeune fille était assez bizarre pour exciter l'étonnement.
On eût dit d'une reine de théâtre.
— Oh! mignonne! l'admirable manteau... vous ètes-vous bien amusée au moins?...
Mais Maslènes l'avait doucement écartée :
— Pardon, madame, mais mademoiselle est fatiguée... un peu malade !
— Un peu malade!... mon Dieu! mais est-ce que je ne suis pas là I ma chère enfant, un peu d'eau de mélisse ! j'ai de l'afnica... de l'alcool camphré...
Maslènes coupa court à ees jérémiades, en conduisant Jane à son appartement et en répétant :
— Non, non... ce n'est rien i... demain.... Aujourd'hui, mademoiselle a besoin d* r«fo«.
Go8
Du reste, Jane n'avait prêté à toutes ces doléances qu'une attention distraite, et, arrivé dans sa ctiambre, s'était laissé tomber sur un fauteuil, comme épuisée.
Ses cheveux dénoués étaient tombés sur ses épaules, elle regardait devant elle, fixement.
Maslèiies avait refermé doucement la
f)orte, et se tenait debout, immobile et siencieux.
C'était un homme singulier que cet intendant.
Il était gros, trapu, nous l'avons dit, à la figure ronde, mais d'une pâleur blafarde, blanchâtre, presque malsaine.
En face de ce visage un physionomiste «ût été embarrassé.
Quel âge avait cet homme? Soixante ans sans doute, et pourtant le front, les joues étaient sans rides. Les cheveux coupés courts étaient blancs, touffus. L'oeil était gonJlé, cerclé d'un bourrelet de chair, la prunelle grise, de couleur douteuse.
On éprou 'ait, au premier abord, je ne sais quelle répulsion.
Et cependant, en l'examinant plus attentivement, on éprouvait une singulière impression. 11 y avait en cet homme du vice, mais du vice passé, quelque chose coiniae un écioulement de passions, d'ardeurs éleinles.
En ce moment où, les deux mains croisées sur sa poitrine, sa physionomie exprimait quelque chose de plus quel intérêt d'un valet en face de sa maîtresse, dans l'œil terne, il y avait une lueur douce, près (ue compatissante.
Les lèvres charnues, pâlies, Iremblaient.
Comme Jane ne parlait pas :
— Vous soutirez I lui dil-il doucement.
Elle frissonna, comme si celte voix l'eût
tirée d im profond sommeil
— Non... non, lit-elle. Je ne sais...
Fuis, soudain, elle laissa tomber son
front sur sa main :
— Vous avez encore voulu m'entrainer dans ce monde qui n'est pus le mien. Je o'irai plus... jamais... oh non I jamais... je vous le jure!
L liomme se m(>rdil les lèvres et baissa la lùle.
— Et i;ependant, n'avez-vous pas été s.oluée comme une reine?...
Elle releva le front brusquement, et avec une sorte de colère :
— Pourquoi me dites-vous cela, reprittiledune voix tremblante. Pourquoi exc;ler eu moi des pensées qui ne doivent pus être mienues?... Heine I... moil...
iT'^i '..
— Mais votre talent, votre voix ! ..
— Eh! que me fait tout celai 'enez laissez-moi... je veux, je veux être seule.
Elle parlait presque durement. De quel droit, d'ailleurs, cet homme, qui n'était qu'un serviteur, prétendait-il s'imposer à elle?
II comprit cela, et tristement il ajoutt •
— Ne vous irritez pas, Jane ! voms savet bien que je vous obéirai toujours...
•- Oui, je le sas. Pardonnez-moi, si je suis dure, cruelle même! Hélas I vous savez bien, vous, quelles douleurs je cache dans ma poitrine!...
Elle s'était levée.
— Ah I pourquoi le feu ne m'a-t-il pas dévorée ? j'aurais certes moins souffert que de cette flamme qui me brûle le cœuri... Mon Dieu ! mon Dieu !...
Elle s'appuya contre la muraille, et là, la tête ca;:hée dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.
Maslèues, embarrassé, avait, lui aussi, de grosses larmes dans les yeux.
II avait glissé sa main sous sa chemise et de ses ongles se déchirait la poitrine.
Ce qu'on devinait en lui, c'était uniaffection mystérieuse, profonde pour cette jeune fille si belle, qu'un secret terrible sans doute torturait cruellement...
Et en même temps une impuissance à la consoler qui le désespérait...
— Jane! mademoiselle Jane ! (ii s'était repris vivement) ie ne vous ai jamais vue ainsi 1 que s'est-il donc passé ce soir?... Quelqu'un vous aurait-il blessée, insultée?...
En disant ces derniers mots, sa voix s'était élevée.
Une lueur rapide, presque féroce, avait passé dans ses yeux.
— Non! murmura Jane. Non, je vous le jure...
— Alors, c'est cet accident qui vous a surexcitée... Mademoiselle, je vous en jirie, revenez au calme... je sais, oui je sais qu'il est des pensées douloureuses que vous ne pouvez pas chasser de votre cerveau... mais vous êtes jeune, vous avez l'avenir devant vous! voui oublieree oe passé... il le faut!... je vous en prie!...
Jane avait peu à peu repris son sangfroid. De son mouchoir de dentelle, elle élauclialt les larmes qui avaient jailli de ses yeux.
Par une transformation subite — netpeut-être d'un effort de volonté — une placidité singulière s'était répandue sur ce beau visage.
— Oui, oui... j'oublierai, dit-elle apréi un silenr.p. Vont avez raison, il le faut:...
LE Fll^ DE MONTE-CRISTO
Je serai raisonnable, . Voyez- vous, c'est quelquefois comme une folie qui vous monte ou cerveau!... Pardonnez-moi... le voulez -vous?...
Et elle lui tendit la main.
Il eut une hésitation ; mais il se recula et dit :
— Reposez-vous... nous causerons demain... Vous savez que je vous suis dévoué...
— Ohl oui... je le saisi... à demain donc... En effet, je me sens si lasse I...
Maslènes sortit. Quand il fut sur le palier, il eut tout à coup comme un sanglot qui le saisit à la gorge.
Et chancelant, il s'appuya à la rampe, en murmurant :
— Misérable! ohl misérable que je suis?...
— Eh bien I demanda M°" Vollard, qui attendait, blottie derrière sa porte, pour avoir des nouvelles, la chère mignonne va mieux?...
— Oui... oui, je vous remercie. C'est que, voyez-vous, il y a eu un accident... le feu a pris à sa robe...
— A sa robe! ohl comme cela tombe!
!'ai justement une toilette de bal toute fraîche à céder... et dont la chère enfant pourra très bien s'accommoder...
— Bien... cela sera très bien... mais demain, demain! je vous avoue que moimême je suis assez fatigué...
Et, brûlant compagnie à la complaisante douairière, Maslènes monta.
Il ne l'entendit pas murmurer, la digne vieille :
— Ça ne peut pas durer comme ça... une si jolie fille t. .. il faudra lui faire un sort!
Il montait tout en haut de la maison.
C'était là qu'il demeurait dans une mansarde, sous les toits.
La chambre était d'une simplicité cénobiti(iue.
Un lit de fer, une table, une chaise. A terre, une malle fermée par des serrures solides.
Maslènes étant entré, referma soigneusement la porte.
Puis U se laissa tomber sur l'unique chaise de paille, accablé sous des pensées trop lourdes.
Cet homme devait être — ou avait été — un violent. Cela se devinait au tressaillement de ses muscles, à la rage contenue qui convulsait son visage.
II asséna tout à coup sur le lit un coup de poing vigoureux :
— Que faire? grinça-t-il. Que faire?...
Il restn un iustaut immobile, réfléchis-
Puis il se leva, alla à la malle doul uous avons parlé et, tirant un ti'ousseau de clefs de sa poche, l'ouvrit.
Elle ne contenait que quelques bardes qu'il souleva.
Au-dessous, il prit un sac et un portofeuille.
Il soupesa le sac et eut un haussement d'épaules.
Ayant détaché la corde qui le fermait, il en tira une dizaine de louis qu'il regarda, avec un sourire navré. Puis, ayant ouvert le portefeuille, il y compta trois billets de banque de cent francs chacun.
— Et dans deux jours, murmura-t-il, cinq cents francs à payer! et après cela! quoi? que deviendrons-nous... que deviendra-t-elle ?
Encore une lois, il répéta d'un accent désolé :
— Misérable! oh oui I je suis un bien grand misérable!
Il se mit à marcher dans sa petite chambre comme un condamné dans sa cellule :
— Que puis-je inventer? se disait-il, je ne puis rien faire, rien tenter... j'ai toujours peur... et puis à (juoi suis-je bon?... quand même d'ailleurs je trouverais une place, quand même je pourrais me cacher de telle sorte que nul ne me reconnût, à quoi cela servirait-il?... .J'obtiendrais à peine un morceau de pain pour moi, mais pour elle?...
Il eut un soupir douloureux :
— Pauvre, pauvre Jane I... et cependant je donnerais toute ma vie, tout mon sang pour lui épargner une douleur!... Si elle voulait cependant, avec ce talent, elle serait riche comme une reine!... mais voilà... il y a le passé, ce passé qui pèse sur elle comme sur moi, et qui est mon œuvre!...
Et, avec un geste d'une énergie effrayante il ajouta :
— Pourtant, je ne veux pas qu'elle soit malheureuse!... je ne veux pas qu'elle meure!
Machinalement, il comptait et recomptait les quelques louis qui glissaient dans sa main.
A ce moment, il tressaillit.
Il lui semblait qu'un coup léger venait d'être frappé!... quelque part. A sa porte sans doute; il rejeta le sac et le portefeuille dans la malle, donna un tour de clef et courut à la porte qu'il ouvrit toute grande.
Rien. L'escalier était obscur.
— Y a-t-il quelqu'un? demauda-t-il i mi-voix.
Nul ne répondit.
— Je me suis trompé, murmura-t-il tn revenant sur ses pas.
Mais de nouveeax coups resonnèrent, plus nets, précipités, en forme d'appel.
Il s'aperçut alors que le bruit venait de la petite fenêtre, sur les toits.
11 s"approclia, et à travers les carreaux, dans la nuit grise, il distingua une forme humaine.
Ce n'était qu'une silhouette et il lui était impossible de distinguer les traits de celui qui était là.
Un voleur? C'était peu vraisemblable.
D n'eût point attiré l'attention de cette façon.
Pourtant, prudent, Maslènes étendit la main et détacha un revolver, pendu à un clou.
Puis, venant vers la fenêtre, il l'entrouvrit :
-i- Qui est là'? demanda-t-il.
— Quelqu'un qui veut vous parler...
— A qui? à moi?... mais je ne vous connais pas !
— Qu'en savez-vous ?.. . eh 1 par le diable, ou\Tez donc.
Et, poussant la fenêtre, l'individu sauta dans la chambre...
Maslènes leva le revolver, prêt à faire feu. Mais à ce moment, la lumière tomba sur le visage de l'inconnu. Il poussa un cri :
— Vousl vous, ici! sécriat-il avec un profond sentiment d'horreur. Ah! sortez, sortez vite! ou, Dieu me damne, je vous brûle la cervelle!..
— Vous ne nie brûlerez rien du tout, monsieur l'honnête homme, reprit l'autre. Car si vous commettiez cette sottise, on accourrait , on vous trouverait auprès d'un cadavre, et il faudrait expliquer ce qui se serait passé... On vous demanderait votre nom, monsieur l'intendant... Maintenant, si vous tenez essentiellement à ce que la police lourre le nez dans vos affaires, à votre aise....
Et comme celui qui portait le nom de Maslènes se taisait :
— Boni reprit l'inconnu. 'Vous voilà déjà plus raisonnable. A quoi bon s'irriter? 11 parait que vous m'avez reconnu comme je voua avais reconnu moi-même.
Comme ou se retrouve pourtant I après si lon>,'lemps!... Ah 1 nous n'avons guère tait fortune... à ce qu'il parait. Mais bah! il s'agit de ne pas s'abandonner soi-même. Aide-loi, le ciel l'aiderai...
Il s'était assis, avait tiré un cigare de sa poche et s'approchait de la bougie pour l'allumer.
— Ecoutez-moi, dit Maslènes. Pourquoi ôtes-vous venu ici? je n'ai, je ne veux pas plus avoir ri«Q de commun avec veus...
vous suivez votre voie, je suis la mienne... allons chacun de notre côté... '^ous êtes le mal... je tâche, moi de répai-er par quelque bien les crimes que j'ai commis naguère... Je ne vous gênerai pas... ne me gênez pas... J'oublie qui vous êtes, oubliez. . Vous vous appelez Fagiano... je m'appelle Maslènes... c'est tout... Maintenant partez...
L'autre se mit à ricaner :
— Vous êtes devenu bien fier, forçat Sanselme, dit-il.
Sanselme — car c'était bien lui — poussa un cri de colère et répliqua :
— Vous êtes toujours resté infâme, Benedetto 1