‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 73 sur 84 · CN COUP DE UEVOLVEH · texte numérisé non relu

CN COUP DE UEVOLVEH

Contran et Espérance étaient sortis ensemble de la petite maison de l'avenue Montaigne.

Lentement, sans parler, ils marchèrent d'abord côte à côte.

C'était, nous l'avons dit, une de ces nuits sans lune, sur lesipielles s'épand une lueur douce, tombant des étoiles.

Les Champs-Elysées étaient déserts.

C'était une vraie promenade de rêveurs ou d'amoureux.

Et. en vérité, tous deux rêvaient.

Etaient-ils donc amoureux aussi?

— Ma foi, dit tout a coup Gontran, rompant le silence qui menaçait de se prolonger indéfiniment, le mieux est d'aller droit au but.

Il avait prononcé ces paroles brusquement, comme si c'eût été la conclusion naturelle d'une conversation. Le fait est que cette exclamation lui était échappée tout involontairement, en réplique à una de ses pensées.

Arraché à sa méditation, Espérance la regarda avec surprise :

— Que voulez-vous dire? denianda-t-il.

— Tiens I J'ai parlé tout haut. Vin somme, il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Il n'y

LE tiLS UJ4 MOnTS-CRlSTO

à, dit-on, qi'.e le premier pas qui coûte', et puisque je l'ai fait, sans le vouloir, j'irai lusqu'au bout.

Il a%'ait passé son bras sous celui d'Espérance :

— Savez-vous, lui dit-il, de quoi nous avons l'air tous les deux en ce moment?...

— Mais... de deux amis qui se promènent, répliqua Espérance qui faisait an visible effort pour donner la réplique à jontraii.

— Point 1 nous avons l'air de deux commerçants qui ne savent comment ils feront honneur à leurs échéances!...

— Auriez-vous quelque gène d'argent?

s'écria naïvement Espérance.

— Bon! toujours le même!... bourse ouverte, toute large !

— Oh : pardonnez-moi... j'avais cru...

— Parbleu! je ne vous en veux pas...

Autrefois, et il n'y a pas encore bien longtemps, vos offres auraient pu tomber au mieux... Mais aujourd hui, veuillez tout simplement m'ouvrir vos oreilles... et votre coeur...

— De quoi s'agit-il?

— Du plus grand problème dont un homme puisse chercher la solution...

— Et ce problème?...

— A déjà été traité par tous les auteurs, sans exception, et notamment par notre excellent Rabelais, qui en a fait le sujet d'un des plus amusants chapitres de son Paniagruel...

Au fond, Espérance trouvait l'heure singulièrement choisie pour une dissertation littéraire.

Pourtant il lui plaisait d'être arraché à ses propres pensées, et il reprit :

— En ce cas, Rabelais vous a donné une solution évidemment meilleure que celle que je vous pourrais indiquer...

— Le malheur, c'est qu'il ne donne pas cette solution.

— Vous parlez par énigmes, et vous savez, ajouta Espérance avec un sourire presque triste, que je ne suis guère apte aies deviner...

— Eh bien, voici la chose. Panurge demande à son maître : Dois-je me marier? Dois-je ne point me marier ? et Pantagruel répond : Mariez-vous ou ne vous mariez point, à votre fantaisie...

— Et vous voulez à votre tour m'adresser cette question?

— Justement...

— En vérité, permettez-moi de vous dire que votre sympathie pour moi vous égare singulièrement. Me questionner , moi, sur une question aussi... délicate I

Le front d'Espérance s'était subifcrtent rembruni.

— Sais-je donc quelque chose de la vie, moi"? reprit-t-il, non sans amertume.

Il s'interrompit tout à coup, et, posant sa main sur celle de Gontran :

— Et pourtant il me semble que nul bonheur ne doit être plus grand en ce monde que de rencontrer la compagne de sa vie relie qui pirtagera vos joies et vo< peines.

n ajouta en secouant la tète .

— Je comprends qu'on songe à n'être pas seul !

— Si bien que, selon vous, je devrais me marier...

— Certes, si la femme que vous avez choisie est digne de vous.

Il y eut un silence, puis il continua :

— Car, avant tout, il faut dans l'union de deux êtres l'estime mutuelle, profonde, que rien ne peut altérer.

Gontran avait commencé cet entretien sur un ton familier, presque gai.

Mais le ton sérieux d Espérance inlluant sur lui, il reprit :

— Vous avez raison, c'est la chose grave entre toutes. Je vous sais homme d^ conscience juste, de raison droite. C'est pourquoi je vous veux consulter. Vous avez sans doute remarqué tout à l'heure une jeune fiUe... mais qu'avez-vous donc?...

Un léger tressaillement avait agité Espérance.

— Ce n'est rien, dit-il vivement. Mon pied aura heurté quelque pierre. Et cette jeune tille?...

— C'est celle que vous avez vue à mon bras...

— Blonde, fort jolie d'ailleurs, s'écria Espérance avec une sorte de joie.

— ÈUe-mème. C'est d'elle que je vous veux parler...

— Eu ce cas, mon cher ami, il me reste à vous féliciter d'un choix qui me parait fort heureux.

— C'est-à-dire que vous considérez M'" Carmen de Larsangy comme une jeune personne charmante?...

— Je ne m'en dédis point... (juoique je fusse un peu plus préoccupe que de raison par le singulier incident que je vous ai raconté, elle m'a para digne de toute votre attention...

— J'aurais de mon côté mauvaise gr'ii^; à nier qu'elle ait produit sur moi la {.!;•. vive impression... et si je n'écout;i ? qu'une passion — sinon profonde — i! ; moins prête à le devenir, je n'hésiterais pas une seule miuute...

— Vous l'aimez?...

— Sur mon honneur, j'aurais peine à vous répondre... je me sens attiré par cette éolîUaate jeunesse, par ces yeux qui brillent, par cette taille élégante, par ce sourire si parisien et si fin ! Est-ce là de l'amour ?

— Vous savez que je suis peu expert en ces matières.

— Vous avez l'instinct du cœur et de la conscience, qui vaut souvent mieux que l'expérience. Oui, Carmen est une adorable créature, oui, quand je suis auprès d'elle, je ne songe plus à rien... tout mon être a la fièvre... et vingt fois ce soir j'ai été sur le point de prononcer le mot décisif.

— Et pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

— Ah ! voilà ! ici commence le mystère. Si peu 'que vous aj'ez vécu, Espérance, cependant, vous n'ignorez pas que parfois — au moment d'accomplir un acte qui tout à l'heure vous semblait le plus juste, le plus naturel du monde — vous éprouvez je ne sais quel serrement de cœur; on appelle cela des pressentiments, on attribue à je ne sais quel magnétisme occulte cette impression inexplicable... on dirait alors qu'entre les choses et vous, il existe un lien mystérieux... que l'avenir s'est hâté pour vous donner un avertissement, me comprenez-vous?

— Oui, oui, fit Espérance, en baissant la voix. Mais n'arrive-t-il pas, au contraire, que parfois ce soit un pressentiment de joie, de bonheur, d'espoir...

— A mon avis, c'est plus rare. Mais, pour revenir à Carmen, sachez que lorsque, seul, je pense à cet acte suprême du niuriage, eh bien!... mon cœur se met à battre douloureusement... j'ignore ce que je ressens... c'est comme l'appréhension d'un malheur...

— Disposition maladive, sans doute.

— Ohl vous autres" savants, vous trouve? toujours des explications topiques, et pour un peu, vous me proposeriez de faire monautupaie. Mais non... je me porte fort bien... je suis fort amoureux... et pourtant I...

— En tout cas, reprit le vicomte, je ne comprends guère quel conseil voua attendez de moi?

- C'est que je ne vous ai pas encore tout dit...

— Alors... j'écoute.

— Vous écoutez... je le sais bien. Hais l'aveu est un peu pénible.

— Auriez-"vous donc commis quelque crime?

r- Hum! le mot est un peu dur... et cepeiidanv qui sait s'il n'est pas méritéT La vérité est <iue, ce soir même, entraîné par l'amour, ébloui par le double rayonne-

ment d'une beauté charmante et d'un œil exguis, j'ai pris un engagement formel... -~ Avec M"e de Larsangy?

— Oui. Et plus peut-être qu'un engagement?...

— Quoi !... Cette jeune fille...

-^- Eh bieni moucher ami... je l'ai embrassée... et très tendrement!.. Elle ne m'a point repoussé, je le confesse. Mais puisi-jelui en faire un crime? Mes assiduités m'ont compromis à ce point qu'elle n'a vu en moi qu'un mari... et que ce batser, c'est la même monnaie d'amour qu'on donne à un liancé!... Oui, ou non, maintenant, dois-je me marier?...

-• Que vous conseille votre conscience?...

"• Elle répond comme Panurge : mariez-vous ou ne vous mariez point...

— Cependant, comme vous le dites, il y a engagement formel .. ou M"« de Larsangy... est une honnête fille, et vous ne pouvez manquer à la parole donnée... ou. .

— Vous avez cent fois raison. Mais pourquoi, au moment même où je me laisHais entraîner à cette folie — disons plus — à cette mauvaise action, eh bien!... j'ai éprouvé plus que jamais ce pressentiment singulier dont je vous parle... Oui, je dois épouser M"" de Larsangy. C'est une honnête fille. Le seul coupable, c'est mol. Pourquoi donc hésité-jel vous me connaissez. Moi aussi je suis un honnête homme. De plus, je vous dis qu'elle me plaît... que j'en suis amoureux... et cependant je vous questionne, je demande votre avis... il y a là de ces impressions qui ne se raisonnent pas...

— Est-ce donc, demanda Espérance, après avoir léfléchi un instant, que M. de Larsangy lui-inème ne vous inspire pas une conliance absolue!

'Tout en causant les deux amis étaient arrivés à la hauteur de l'Arc de Triomphe, et peu à peu, ils pénétraient dans le bois dont l'ombre les enveloppait :

— Ici encore mes pressentiments .agissent. M. de Larsangy — bien que d'opinions politiques qui ne sont pas les miennes, parait avoir une bonne réputation.

C'est un brasseur d'affaires. Ces sortes de gun.3ont une moralité à part, etlopinion publique n'est pas fort rigide à leur égard. M. de Larsangy est riche, mais on ne dit pas que sa fortune soit mal Jocpiise. Je ne connais point son passé, niai.s aucun bruit malveillant n'est venu jusqu'à moi. Il m'a témoigné une sympathie très suffisanto et je n'ai qu'à me louer de lui. lit ".ependant... toujours le môme elTet!... il y a des

moments où je crois qu'il m'inspire de la répulsion...

— Mon cher Gontran, dit Espérance de cette voix grave qui ressemblait à celle de son père, je vais vous parler franchement. Dans la vie, je ne suis encore qu'un enfant. Et pourtant dans tout ce que vous venez de me dire, certaines choses me frappent, je dirais presque me blessent...

Je n'ai jamais aimé... qui sait si j'aimerai jamais ! il me semble cependant que, de ce sentiment qui m'aurait envahi tout entier, je ne pourrais parler — pardonnezmoi — aussi légèrement que vous le faites...

Gontran écoutait attentivement et ne l'interrompait pas.

— Il me semble, continua Espérance, que comme vous, je ne pourrais analyser froidement, artistiquement en quelque sorte les impressions qui me domineraient... Aimer : aimer 1 ajouta-t-il ens'e"xaltantpeu à peu. N'est-ce pas faire abandon de (ont sou être, de toute sa jiensée, de tout son avenir, vivre en un autre, se dédoubler en quelque sorte pour s'incarner dans une seconde créature?...

« Vous diles que vous aimez... vos lèvres oit rencontr,5 les lèvres de celle que vous avez choisie... et vous raisonnez et discutez... et vous dites sentir votre cœur se contracter douloureusement... Est-ce que votre cœur est encore à vous?... Est-ce que vous devriez éprouver une sensation autre que celle de votre amour?... Non, ami, vous n'aimez pas M"« Carmen de Larsangy.... je le comprends, je le devine... Ah! si j'aimais, moil...

Au moment où, oubliant pour ainsi dire son interlocuteur pour obéir à l'élan qui entraînait son âme vers l'inconnu, une détonal ion brusque, nette, éclata dans la profondeur du bois... à quelques pas du point où arrivaient les deux amis...

— Vous avez entendu? s'écria Gontran.

— On dirait un coup de feu...

— Un crime, peut-être...

' Ijès deux amis s'élancèrent à travers le fourré, brisaut les branches sans souci des rameaux qui leur cinglaient le visage...

Espérance était en avant...

Tout à coup, dans une sorte de clairière où les rayons blancs des étoiles jetaient une clarté blafaide, il aperçut un corps étendu...

D un seul élan,, il se trouva auprès de lui... et le saisit dans ses bras...

C'était le corps d'une femme...

Espérance se redressa, soutenant le corps et approchant le visage du rayon lumineux...

Et il poussa un cri terriUe^.

Celle qui était là, pâle, inerte, morte peut-être...

C'était celle dont tout à l'heure il avait sauvé la vie...

C'était JaneZild...

Un petit revolver, véritable bijou, gisait ;\ ses pieds.

Et Espérance, l'emportant dans ses Lras nerveux, plus pâle que celle qui n'était peut-être plus qu'un cadavre, s'élança sur la route...

VIVRA-T-ELLEÎ

Gontran n'avait pas vu le visage de la jeune fille.

Quant à Espérance, il avait poussé un cri, mais aucun nom n'avait été prononcé.

Le mouvement par lequel il avait relevé le corps inanimé et s'était élancé sur le chemin avait été si prompt, que Gontran, stupéfait, s'était laissé distancer de quelques pas.

Espérance allait de sa marche la plus rapide, soutenant la jeune tille contre sa poitrine, inconscient de tout, sinon d l'épouvante qui lui serrait le cœur.

Qu'allait-il faire? où emporlait-il son préceux fardeau ?

Il ne s'adressait même pas cette auestion.

Gontran, revenu de sa surprise, a^iit couru après lui :

— Espérance, lui cria-t-il, où porlozvous ce cadavre?...

Espérance, à ce mot ,eté inconsciemment, chancela...

Un cadavre? Etait-ce donc bien vrai?...

Etait-elle morte ?

Le peintre l'avait rejoint.

Elle n'est pas morte, lui cria Espérance, non! noni elle vit, elle respire! et je ne veux pas... entendez-vous... je ne veux pas qu'elle meure I...

— Mais connaissez-vous donc celte femme? demanda Gontran qui cherchait à voir son visage.

Tout à coup, il frissonna.

La jeune tille était encore enveloppée dans la tenture orientale. Un souvenir soudain traversa son cerveau :

— Janel cria-t^il. C'est elle!...

Un gémissement lent, sinistre, lui répondit. On eût dit que la moribonde avait entendu son nom.

En ce court espace de temps, ils avaient regagné la place de 1 Etoile.

Gontran regardait de tous côtés, espérant apercevoir la lanterne d'une voilui'O attardée.

Rien. La nuit était profonde, tout était silencieux et désert.

— Chi allons- nous porter cette malheureuse enfant? fit-il. Chez vous?...

Esjiérance marchait toujours. Il n'avait pas encore songé au but où il tendait.

— Oui, répondit-il vivement. Mais par grâce, hâtoiis-nous ! j'ai peur qu'elle n expire dans mes bras...

— Voulez-vous que j'aille en avant? je réveillerai vos domestiques... je ferai tout préparer...

— Oui, faites !... Oh! mais je suis fort... j'arriverai en même temps que vous.

Certes, si un agent lut passé en ce moment, il aurait été surpris de la singulière rencontre qu'il aurait faite. Mais par bonheur, si les gardiens de la paix publique ne sont jamais là quand on a besoin d'eux il arrive quelquefois aussi qu'ils ne sont pas là quand ils vous gêneraient. C'est plus rare, mais cela s'est vu.

En quelques minutes, ils atteignirent riiôlel de Monte-Cristo.

Sur l'indication d'Espéiance, Gontran avait pris dans sa poche une petite clef qui ouvrait une porte particulière. Ils se trouvèrent dans un vestibule menant à l'appartement qu'occupait autrefois Haydée.

Gontran avait allumé une bougie et niarchait en avant.

Ils arrivèrent ainsi au premier étage, et là, Gontran, ayant ouvert les portes, ils se trouvèrent dans une vaste chambre à coucher.

Espérance, avec des précautions infinies, déposa Jane sur le lit.

La tète de la jeune fille tombait en arrière; ses cheveux dénoués — d'un noir admirable — formaient à son visage pâle un cadie d'ébène.

Et quand Espérance la vit ainsi, immobile , inerte , quand il regarda les paupières bleuies qui ne laissaient plus passer aucun rayon, il succomba à l'émotion qui lui étreignait la poitrine...

Il glissa sur le tapis, à deux genoux, et 80 mit à sangloter comme un enfant.

Alil ce n'était plus la force morale du comte de Monte-Cristo I Espérance était plus homme, et peut-être soulfrait-il plus que son père n'avait jamais souffert !...

Gontran, plus maître de lui, avait t claire rapidement la chambre.

Une lamiie à la main, il se pencha vers la jeune fille.

Les lèvres étaient livides, il semblait •i>iu la poitrine ne laissât pas exhaler un \Mirfle.

— EâpéraivGC, lui dit son ami eu lui (>o

sant la main sur l'épaule, d'où vient que vous vous abandonnez ainsi I... du courage, de l'énergie!... ne voulez-vous pas la sauver?...

D'un effort violent, Espérance se redressa :

— Ah ! vous avez raison, ami, je suis lâche!... mais il faut que vous sachiez tout... si Jane meurt... je mourrai I Car... je l'aime ! je l'aime!...

Et il prononça ce mot — ce mot qui l'ésume toute l'humanité — d'un accent si profond, si douloureusement sincère, que Gontran comprit tout...

A cette âme vierge, encore pure de toutes les corruptions, il avait suffi de l'échange d'un mot, d'un regard, pour que toute une vie fut engagée. C'était bien là le coup de foudre, dont parle Stendhal — qu'on n'explique pas, qu'on n'analyse pas — mais qui frappe l'être jusqu'au plus profond de lui-même.

— Voyons la blessure ! dit-il.

— Oui... car après tout, s'écria Espérance avec une sorte d'ironie désespérée, je suis un savant... j'ai tout appris... Allons... que je sache si la science «îst un vain mot...

Doucement îes deux jeunes gens soulevèrent le corps de Jane.

Gontran écarta le châle. Le corsage avait été lacéré dans la hâte de l'accident ; entr'ouvert il laissait voir la poitrine blanche et ferme.

Et cependant, quoi de plus chaste que le mouvement lent par lequel Espérance découvrit ce sein si jeune et si beau. On eût dit la mère courbée sur le berceau de son enfant.

A gauche, au-dessous du mamelon, une tache à peine perceptible.

Oh ! la main n'avait pas tremblé, le canon avait été posé résolument sur le point où la pauvre enfant sentait le battement de son cœur.

Espérance avait appuyé son oreille sur la poitrine. Longuement il écouta.

Ce fut une minute d'elfrayante angoisse. Car Gontran savait tout maintenant, et sur le visage énergique du jeune homme, il avait deviné quelle épouvantable commotion rébranlerait tout entier, si tout espoir lui «Hait enlevé.

Enfin, il se redressa :

— Elle vit, dit-il d'une voix grave. Mais il faut que jy sache tout... Gontran, allez dans ma chambre, dont la porte donne dau.s le salon, à côté. Là, sur la cheminée, vijus verrez uif cassette de bois de sandal (ii> petite duneusion. Vous me l'apporterez.

l; un seul coup de poing, Sanselnir assomma l'horauio, dont les bras s'cm-rironL

Liv. 86. 86

n doima'u ses instructions avec calme.

D avait repris la possession de lui-même.

Gontran oliéit.

Dès qu'il iut sorti. Espérance, les yeux éclairés d'une lueur singulière, prit enti-e ses deux mains la tète de la jeune fille :

— Pounjuoi, dit-il à voix basse, pour-

Îuoi donc as-tu voulu mourir? N'as-tu onc pas songé que tu emporterais ma vie avec la tienne? Jane I Jane I tu vivras I... et désormais rien au monde ne pourra nous séparer...

Et lentement il appuya ses lèvres sut les lèvres de Jane.

Ce baiser était un serment.

Espérance le tiendrait-il?...

Gontran rentra, apportant la petite cassette.

— Ne disiez-vous pas, reprit le jeune liomme, que j'appelle quelqu'un?...

— Non, pas encore, dit Espérance.

Il avait ouvert la boîte, dans laquelle se trouvaient quelques tioles et des instruments de toutes les formes. Il en prit un, à tige longue et flexible.

— Ma main ne tremble-t-elle pas? demauda-t-il en tendant son poignet à Gonti"an.

— Non, dit le peintre.

Alors, pâle> mais si bien maître de luimême que pas une de ses fibres ne tressaillait, Espérance sonda la blessure.

Gontran, suivant avec anxiété chacun de ses mouvements, étudiant son visage, attendait un signe.

C'était en vérité une scène étrange et qui devait tenter le pinceau d'un aitiste. Jane, le buste découvert dans toute sa virginité adorable, semblait dormir.

On eût dit que sur ses lèvres le baiseï d'Espérance avait mis un sourire.

— Gontran, dit Espérance à voix basse, la balle n'a pas pénélié pi-ofondément.

Elle a tourné dans les chairs. Je la touche, je la sens...

En eflet, maintenant, de ses doigts, il palpait le côté de la jeune lille.

Un corps rond et dur roulait aous la chair.

Espérance, ayant ressaisi tout son calme, fit un signe à Gontran qui lui présenta la cassette. Espérance y prit un nistouri 3t une pince.

Une autre minute s'écoula.

— Sauvée ' dit Espérance.

Et dans sa main, la balle du revolver faisait une ^ache noire.

Sur ia peau blanche de la jeune fille, un filet de »ang îoulait.

— Maiulenant, dit Espérance, appelez Cfuraman. Au-dessous de cette pièce...

Au moment même où il pi-mioncait -es paroles, la bonne figure de M""" r.anunaa encore tout ensommeillée, apparaissait à la porte.

C'est qu'après tout elle n'avait pat U sommeil bien dur.

Et voici que depuis tantôt uii quart d'heure, elle entendait marchailler au-dessus de sa tète. Qu'est-ce qu'un pouvait donc bien fricoter lâ-haut, dans la chambre de la délunte comtesse, où nul n'entrait jamais (jue le comte.

Elle vit sur le lit la jeune fille demi-nue. . ,

Et dame ! si ses yeux s'arrondissaient... je vous le demande !...

— Madame Caraman, dit Espérance, il y a là une jeune fille blessée... un accident... je vous prie de vous installer auprès d'elle et lui donner les soins que rè clame son état.

— Ah ! la pauvre petite ! s'écria la bonns duègne en qui toutes les maternités h»

réveillaient. Et du sang ! Mon Dieu I qu'eslque c'est que tout ça?...

— Nous allons poser le premier appareil sur la blessure, repi-it Espérance. Ne vous ellrayez pas. Seulement un mot : je désire (|ue nul ne sache ce qui se passe ici, personne, entendez-vous. Vous soignerez cette jeune fille comme si elle était ma sœur. Puis-je compter sur vous?

— Oui, monsieur le vicomte, bien sûr' Pourtant... devrai-je cacher à M . le comte ?. . .

— Mon père est parti; vous ignorez où il est. D'ailleurs, je veux... je dCsire le secret. Me le promettez-vous?

V — Eh bien I oui... mais à une condition.

— Uue condition! Et laquelle?

— ■ C'est que, comme votre père, vous m'appellerez... maman Caraman.

Page 1