LE SECRET DE JÀNE
Sanselme — puisque maintenant nous connaissons son véritable nom — s'était élancé hors de la maison Vollard.
Il semblait fou, fou de désespoir et de rage...
Où allait-il?Le savait-il lui-même? Non.
il courait au hasard...
Jane s'était enfuie, la nuitj sans môaio lui laisser un mot d'adieu...
Sans même lui faire conserver re.-<pérance d'un retour.
Cet homme que nous avona i encontre pour la première fois à là /"orcô:.. que nous avons retrouvé à Bicêtre... puis au ha{{ue de Toulon...
Cet homme qui ricanait sous les coups du ^arde-chiourme...
Ce cynique hiideux qui, un moment, avait fait horreur à Benedetto lui-même... Ce misérable... maintenant... atïolé, pleurait en prononçant des mots sans suite.
C'était un écroulement dans sa vie. Comment celaV Cependant cette Jane Zild n'était point de sa part l'objet dune de ces honteuses passions qui, jadis, l'avaient poussé sur cette route infâme dont le but est le bagne ou l'échafaud !
Quel mystère étrange se cachait doue <;ous celte aventure ?
— Car — il n'y avait pas à en douter — quand tout à l'heure il avait imposé silence à Benedetto, quand, en face d'une menace, il s'était soudain courbé, soumis, cet homme ne jouait pas la comédie!...
Et dans ces larmes mêmes, qui roulaient sur ses joues flétries, il n'y avait point de simulation, point de feinte. N'était-il pas seul dans la nuit?
Non.C'étaientde vraies larmes, c'était un désespoir vrai...
A -lui parler? A qui demander des renseignements sur la route que Jane pourrait avoir prise ?
Deu.\ .-sergents de ville passèrent.
Sanselme alla droit à eux, lui qui avait si grande terreur de la police.
Cependant, ayant eu la force de recouvrer son sang-froid, il les interrogea doucement. 11 attendait une jeune dame, dont il était le laquais, l'intendant. Comme elle était étrangère, il avait peur qu'elle se fût égarée. Ne l'avait-on pas vu passer.
Un des agents de police demanda d'un ton rogue :
— Comment une dame qui a des domestiques rentrerait-elle à pied?
C'était vrai. Sanselme eut |)eur de s'être compromis, s'excusa et se remit à marcher.
Il avait dit une sottise. Il le sentait bien. Pourvu que maintenant on ne l'espionaât pas.
Si, du moin^;. il avait eu une idée quelconque de la direction (ju'il devait suivre t
Pour cela, il eût tallu que Jane connût i)&alqu uu à Paiib. Mais elle vivait «^olitairemeut.
Deux :oi-' scuh-iiienl.elleétail allée dans le monde ; la première, pour cette fête de chant' où. son succès avait été si grand la gei-oiide." ehex le pf^^ntre Goulran.
Jc&n«elm.û '-.i arrivait à cioire que Jane aval I été »ai::ie d'un accèa de folie...
lit pourtawl 1 Non, il n'osait pas se l'avouer -t iui-u^ùi.tc. T) y avait dans la vie
de Jane un secret qu'il connaissait... Il y avait quelques heures à peine qu'il l'avail vue en proie à une douleur navrante...
Donc elle avait fui... Quoi ' pour s'éloigner de lui? Mais quel mal lui avait-il fait ? N'avait-il pas montré pour elle le dévouement, la soumission d'un chien 1...
L'avait-il blessée, irritée? M;ris non, puisqu'il se serait tué pour lui éviter un chagrin I...
Sanselme avait descendu les Champs- Elysées jusqu'au rond-point, puis il était revenu sur ses pas, l'oreille tendue, écoutant les moindres bruits.
Si, à travers l'ombre, il apercevait une forme humaine, il se mettait à courir vers elle, puis s'approchant, il reconnaissait quoi? quelque chiâ'ounier attardé, quelque ivrogne qui titubait.
Un instant, une idée sinistre avait traversé son cerveau.
La Seine n'était pas loin I Si elle avait voulu mourir I
Puisqu'il y songeait lui-mèiue, c'étai donc que Jane avait quelque terrible motif de désespoir I Oui, sans doute. Car cette idée de suicide s'imposait maintenant à lui.
Il avait couru vers le fleuve. Quelle folie ! Que pouvait-il voir quand même? Le matin était froid, l'aube (jui venait lui mettait un manteau de glace aux épaules. Il remontait, il descendait le cours de l'eau, plongeant son regard dans la masse d'eau qui roulait avec des reflets d'acier.
Et toujours rien ! rien !...
Alors le malheureux se laissa tomber sur la berge, les ongles crispés dans les cheveux, et il se prit à sangloter.
Quel était donc le sinistre secret de cet homme? comment entre un misérable de son espèce et cette adorable créature qui s'appelait Jane Zild pouvait-il exister un lien?
C'est ce que nous allons raconter.
Il y avait quinze ans de cela, le forçat Sanselme avait assisté, dans une maison du Beausset, entre Toulon et Maiseille, ii une épouvantable scène...
Un !il^ avait plongé un poignard dann Lsem de sa mère... ^
Il s'était emparé d'une oaasetif'conttnaiit un ti'ésor...
Sanselme était un bandit: et oepeudaat, devant cet elfroyable crime, toute &a iw« ture s'était révoltée.
Et lui qui avait contribué à l'éva>i"ii (!-• Benedetto, dans leapou de par'ay- 1 un million volé, avait repoussé là uiairi ;>aiiglAute qui lui otlrait xa part.
OM
Un crime I certes il en aurait commis un. Mais un parricide! mais tuer sa mère!
• Va t'en, ou je te tue! » avait-il crié à Benedetto.
Et l'assassin de sa mère s'était enfui, emportant son sinistre butin...
On se souvient comment il avait gagné la côte, puis comment il avait été jeté par une tempête sur l'Ile de Monte-Cristo...
Mais Sanselme?
D'abord il était resté comme hébété, comme fou, ayant à ses pieds le cadavre Immobile.
Puis tout à coup, comme un rayon de jour pénétrant par l'étroite fenêtre était venu éclairer sa face livide, Sanselme avait tressailli.
— Si elle n'était pas morte I pensa-t-il.
Et voici qu'il s'était penché vers elle ; il avait passé son bras sous les épaules de U malheureuse et l'avait soulevée doucement.
Sa poitrine n'avait pas un soufiîe, son cœur n'avait pas un battement...
Sanselme se demanda s'il devait appeler du secours.
Mais le faire, c'était se livrer, lui, le forçat évadé.
N'était-ce encore que cela ! On le trou- i verait seul auprès d'un cadavre... j
Ou le prendrait pour l'assassin, et ce ne ' aérait pas le bagne seulement, ce serait l'échafaud. En vain il nierait, en vain il découvrirait le véritable assassin, qui le croirait ? I
Cependant l'humanité — subitement réveillée — combattait encore en lui.
Et peut-être aurait-il sacrifié jusqu'à sa propre sûreté, quand il entendit du bruit au dehors.
Rapidement il s'élança vers la fenêtre...
C'était le curé qui revenait, aux premières lueurs du jour.
Sanselme eut un soupir de soulagement.
C'était le secours désiré — hélas I sans doute inutile, — qui arrivait...
Alors il attendit que Is prêtre fût sur le seuil de sa maison.
La porte extérieure était toute ouverte. C'était par là que Benedetto s'était enfui.
Le pi'ètre, stupéfait, s'aiTèta un instant, puis au rez-de-chaussée, il frappa violera- ' ment à la porte de sa gouvernante, la vieille sourde, qu'aucun bruit de la nuit n'avait pu tirer de son sommeil.
Cet incident devait être le salut pour Sanselme.
Il s était penché sur la fenêtre, et s'ac- :rochan>- aux branches do l'arbre qui déjà ivait permis à Benedetto d'a'iteindre la chambre Bupérieui-e, il se laissa glisser
jusqu'au sol, et rapidement tourna dei rtéie la maison.
Il était sauvé. Il jeta un dernier regard vers le lieu du crime ; puis devinant bien que Benedetto avait pris la roule la plus courte pour gagner la mer, il se décida i tenter de sortir de France par la frontière de l'Est.
Au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances, il y parvint ! Mais un moie après, Sanselme, complètement transformé méconnaissable, entrait en Suisse et de là gagnait l'Allemagne.
Intelligent, habile, il parvint assez rapidement à sortir de l'extrême misère. Une métamorphose singulière s'était produit* en lui ; on eût dit que le dernier crime d« Benedetto lui eût ouvert les yeux sur ses propres infamies.
Je ne sais quelle pensée de rédemptioa était entrée en lui.
Pendant dix années, utilisant la connaissance qu'il avait des langues étrangères, Maslènes — il avait adopté ce nom — vécut modestement, caché à Munich, menant une existence r«tirée.
Ses passions s'étaient refroidies. Cet homme qui jadis abusait de son caractère de prêtre pour corrompre l'enfarce, s'était pris d'une affection chaste pour ses petits élèves auxquels il enseignait le français.
Pas une faute n'avait attiré sur lui l'attention de la police.
Il vivait presque heureux, songeant parfois que s'il eût choisi tout d'abord la route droite, il se serait créé une famille, un intérieur...
11 se sentait seul. Il avait de longues méditations, douloureuses et repentantes.
Puis le désir lui vint de revoir la France.
Chose étrange, même chez les plus misérables, cette pensée de la patrie ne se prescrit pas. Certes, ce pouvait être de sa part une imprudence grave. Qui sait si la trahison d'un ancien complice, quelque hasard impossible à prévoir ne révéleraient pas son passé ?
N'importe ! tJn jour il partit.
Et il franchit de nouveau la frontière de France.
Dix années s'étaient écoulées -depuis son évasion.
Quelle supposition que quelqu'un le reconnût?.
U vint à Lyon, n'osant pas encore affronter Paris. D avait cependant choisi une grande ville, sachant qu'il est plm. facile de s'y perdre et d'y passer inaperçu.
Il possédait quelques économies, de quoi attendre une occasion.
eifi
n comptait sur des travaux encyclopédiques, des leçons.
Dfc fait, ij réussit. Et U n'y avait pas bIx mois encore qu'il habitait Lyon que déjà le brave-M. Maslènes, qui demeurait i un troisième étage du quai Saint-Antoine, avait su conquérir la sympathie de tous, et notamment des conservateurs de la bibliothèque, dont la protection n'avait pas tardé à lui procurer les moyens de gagner modestement sa vie.
En vérité, c'était l'existence la plus régulière qui se pût imaginer. Qui donc aurait soupçonne chez ce gros bourgeois, à la démarche lente, aux allures calmes et modestes, l'ancien forçat évadé I...
H était résigné maintenant à mourir dans cette obscurité.
Il éprouvait je ne sais quel bien-être k l'engourdissement dont il s'enveloppait.
Le soir, il sortait seul, faisant de longues promenades sur les quais. C'était a cette heure seulement, par une vieille habitude de prudence, qu il portait haut la tète, aspirant l'air à pleins poumons.
Bien souvent aussi, dans ses courses solitaires, de poignantes pensées l'assaillaient. Rappelant dans sa mémoire les hontes de son })as8é, il se demandait si bien réellement il avait le droit de juger qui que ce fût au monde, fût-ce même un assassin.
Il n'avait pas tué, lui I Mais n'était-ce pas un acte plus condamnable qu'un meurtre, cette corruption, cette souillure qu'il infligeait à des êtres impuisbants à se déleadie, inconscients du bien et du mal...
Qu'étaient devenues les victimes de sa dépravation 7
Quand il jiensait à cela, il frissonnait, et une véritable souffrance peignait son cceur...
Non, le remords n'est pas un vain mot... on croit qu'il n'existe pas, on en rit, on s'en moque, et à qui en parle, on répond par un haussement d'épaules...
Jusqu'au jour où — tout à coup et sans qu'on sache d'où est venue l'évocation — le fantôme marche vers vous, dans l'ombn* et vous pose le doigt sur le front...
.\lorB, dant le cerveau, c'est comme une effroyable résurrection de choses oubliées.
On a peur de sa pensée. On voudrait lui iuipoue: silencp; elle parle, elle parle toujoliit.. On voudrait la repousser; elle ae B élWi^ne pas et, au contraire, se rapproche encore. Et en môme temps, dans tout l'étr* )Khy»Hu«, il T <k des douleurs.
des piqûres, des lancinements si pénibles que la chair en tressaille. ..
Un soir d'hiver, la neige étar', tombée toute la journée, Sanselme av-tit prolongé plus tard qu'à l'ordinaire sa promenade quotidienne.
Le froid était vif. La nuit sans lune mettait sur la Saône des ombres épaisses.
Sanselme était dans cette disposition poignante du souvenir pénible.
Il allait di-oit devant lui, dans la solitude du quai qui, pour lui, se peuplait de fantômes oubliés, et surgissant tout à coup.
Il marchait, la tète baissée, triste, le pas lourd.
Soudain, sur le trottoir opposé à celui qu'il suivait, il entendit des bruits de voix.
C'était une dispute. Des accents avinés se mêlaient à des accents plaintifs, presque suppliants.
Toujours prudent, Sanselme avait l'habitude de ne se point mêler des querelles. Il redoutait toute complication qui le pouvait compromettre.
Comme il se hâtait, dans son égoïsme excusable, les plaintes se changèrent en cris. 11 y avait là, évidemment, une femme qu'on maltraitait :
— Misérables ! criait-elle. Làchez-moi 1... ma fille, mon enfant 1 je ne veux pas 1 A moi 1 Au secours I
Sanselme s'était arrêté, attentif, s,aisi de je ne sais quelle émotion qui ^ùi sei rait le cœur et lui faisait monter le sang au cerveau.
Et comme la femme appelait encore à l'aide, il oublia tout t-t d'un bond s'élança dans la direction d'où partaient les cris.
11 était robuste, l'ancien forçat. Sous le coup d'une émotion vive, il retrouvait sa vigueur d'autrefois. En quebjues élans, il se trouva au milieu d'un groupe...
Une femme se débattait au milieu de trois ivrognes, cherchant à arracher de leurs mains une jeune ûlie de douze ou treize ans, vêtue comme une ouvrière.
— Eh I ne fais donc pas tant la mijauréu, Zilda, rauquait un de ces bandits. Parbleu ! tu t'es vendue assez souvent I tu y .; bien laisser le tour à la petite... Ali •. viens, toi... ou t'appiaudra à rigoler coi. • n > ' à ta mère...
La jeune fille, saisie aux nms, tiux .'paules, se tordait pour écha[iper aux étreintes... Chose singulière! elle nt i référait pas un cri, jias une plaiulu...
Elle luttait, mais silenciensiinent...
Un des hommes la saisit brutalement nar la tailla et l'enleva de terre.
Elle laissa tomber le carton qu'elle portait- fit (jui, s'ouvrant. répandit dans la nei}^.' fies tulles et des dentelles... Elle poussait des exclamations contenues plutôt de dép;oùt, éloignant de ses deuî iïi:'.ins la face du misérable qui se penchait vers elle...
Elle vit Sanselme et alors seulement cria au secours.
Alors, d'un seul coup de poing, asséné avec une force énorme, Sanselme assomma l'honHue dont les bras s'ouvrirent. U tomba avec un Han I d'angoisse.
L'enfant était libre. Mais maintenant, c'était contre le défenseur improvisé que les deux autres bandits dirigèrent leurs efforts.
C'étaient des gars solides, aux épaules larges, aux mains calleuses.
11 n'y avait pas à reculer. La bataille s'engagea.
Mais là-bas, dans le lieu maudit, Sanselme avait appris toutes les rubriques de la lutte.
En un clin d'œil, d'un coup de pied iucé en pleine poitrine, il aplatit l'un contre le mur, tandis «jue, pivotant luimôme, il jetait l'autre à terre d'un coup de tète.
— Vous avez votre affaire, dit-il Vous l'y reviendrez pas !
— Ob' merci, monsieur! dit la jeune fille eu se baissant sur sa main qu'elle effleura do st s lèvres.
Sanselme tressaillit. Cet hommage d'en- ■ ant le remuait.
— Mais, ma mère t voyez donc f mon Dieu, elfe se meurt I
En etîet, la pauvre femme avait chancelé, puis s'était atl'aissée dans la neige.
— .Mlpns ! pepisft Sanselme. Il ne faut pas faire à demi ma première bonne action...
La jeune fille s'était agenouillée auprès de sa mère et s'efl'orçait de la soulever dans ses bras.
— Laissez-moi faire, dit Sanselme. Estce que vous demeurez loin ?
A cette question pourtant si simple, la jeune tille' eut une sorte de frisson.
Sanselme avait saisi la femme et la portait.
— Kh bien t mademoiselle , répéta Sanselme, où faut-il aller
Elle parut faire un effort et dit :
— A deux pas d'ici, dans la rue Tranehefoin...
— .le ne connais pas cette rue...
— En effet... oui... c'est possible 1 balbutia la jeune fille. Je vais vous conduire...
Elle avait ramassé le carton dans lequel elle avait empilé les objets dispersés, puis avec une sorte de résolution, elle -^e mit à marcher devant Sanselme.
A ijuelques mètres du quai, à l'endroit où s'était passé la scène dans laquelle Sanselme était si vaillement intervenu, sa trouvait — à l'épocpie où se passe ce récit
— un dédale de rues infectes, étroites, noirâtres...
Et pour tout dire, d'un mot : les plus mal famées de la ville...
Sanselme ne songeait guère à cela.
Il se sentait tout heureux. Avoir protégé, sauvé quelqu'un, lui semblait une réhabilitation.
Il marchait aussi rapidement que le lui permettaient et la lourdeur du poids qu'il portait et la neige qui s'enfonçait sous ses pieds.
La jeune fille s'était engagée dans une rue — ou plutôt une luelle assez longue
— très sombre en dépit d'un bec de gaz morose qui jaunissait à une de ses extTCra.tés.
Des deux côtés de la rue, de hantes maisons, étroites, titubantes, vieilles constructions qui ne semblaient tenir debout que par miracle... "
Peu éclairées. Et pourtant au rez-dechaussée, on voyait des retlets lumineux derrière des rideaux rouges.
Une porte s'entrouvrit, et une voix de femme, rauque, dit:
— N... de U... quel chien de tempsl La petite marcha plus vite.
Eutiu, elle s'arrêta devant une masure qui en langue romantique eût mérité le nom de bouge d'enfer.
Au rez-de-chaussée, on entendait des chants et de gros rires.
La porte n'était pas fermée, seulement un énorme poids la tenait close.
La petite appuya résolument ses mains sur le lourd panneau et poussa de toutes ses forces.
Le panneau tourna sur lui-môme, avec un bruit de poulie mal graissée.
Dans une sorte de conlofr aux murs suintants, une grosse femme se tenait debout, les deux mains sur les hanches.
— Eh bien ! si ça n'est pas se ticher dii monde, cria-t-elle dès quelle vit la petite. Est-ce que Zilda à besoin de deux heures pour...
— Ma mère se meurt, dit nettement la petite, se retournant pourreteui'- la |)orte.
Sanselme parut dans le cadre, po^taa^ le corps inanimé.
— Allons bon ! encore saoule, cria la
mégère. En v'ià une qui ne moisira pas dans 1,1 maison...
— On vous, il dit que cette femme était malade, articula brutalement Sanselme qui commençait à comprendre dans quel lieu il se trouvait. Allons ! montrez-moi la chambre où je dois porter cette malheureuse !...
— Malade 1 commença la duègne infâme.
Cil I des blagues 1...
— Madame! je vous en prie I supplia la jeune fille.
— C'est boii I... Venez par ici. Je réglerai tout ça demain.
Elle détacha une lanterne dans laquelle fumait une chandelle, et se mit à monter un escalier dont les marches craquaient sous ses pas...
Au moment où ils gravissaient les premières, des hommes sortirent de la salle du rez-de-chaussée et l'un deux cria :
— C'est Zilda ! eh bien ! qu'elle viennel elle nous chantera des gaudrioles!...
Mais, déjà, la duègne avait ouvert une porte et Sanselme, entrant, avait déposé sur le lit la femme toujoui-s insensible à ce qui se passait autour d'elle.
C était une chambre sordide, avec des rideaux de serge qui jadis avaient été roses et aujourd'hui avaient une couleur de viiisûi'i.
Aux murs, pendaient des gravures à sujets de nudités. Sur l'une d'elles s'étalait une large tache vernissée — quelque verre de liqueur qu'on avait écrasé contre le mur.
Et sur tout cela planait une odeur acre de i)arfumerie à douze sous.
Devant le lit, un tapis dont les franges 6'étendaient jusqu'au milieu.
Ignominie de la vente d'amour, misérable et vicieuse.
Etendue sur le lit, la femme qu'on avait appeli'e Zilda ne bougeait pas.
— Si au moins on olait le couvre-pied 1 maugréa la vieille, qui avança la main pour arracher le tissu défraîchi.
Sanselme eut une révolte. L'ancien criminel avaitla compréhension de toutes les misères.
— Ne touchez à rien, dit-il brusquement. S il y a du dégât, je le paierai.
— Ah I du iiiouienl que monsieur en répond, lit la mégère avec un sourire.
Elle avait vu la redingote très propre, l'allure bourgeoise, il y avait là une garantie.
— Et maintenant, ajouta Sanselme avec •ulorité, il faut un médecin...
— Un médecin I laissez donc... tenez, uioii itrave monsieur, il ne faut pas vous
laisser prendre à ces manières-là... rjuoi' je lui donne tous les soirs une demi-heure pour aller chercher sa petite, qui est en apprentissage .. elle se sera baladée,., el elle a sa pointe, voilà tout...
Il y eut un gémissement.
La jeune tille étaij' tombée sur une chaise, et la tète dans ses deux mains, sanglotait.
Sanselme eut pitié et dégoût à la foi.'^.
Pitié de cette pauvre fille au visage de laquelle on jetait la honte de sa mère.
Dégoût de cette misérable, qui ne respectait même pas cette chose sainte enli e toutes, et pour les plus dégradées, la maternité...
Il prit dans sa poche une pièce de vingt francs.
— Je veux un médecin, dit-il. Qu'est-ce que cela vous fait, puisque je le paierai.
— Oh ! comme ça ! fit la duègne.
— Et hâtez-vous, je vous prie, insista l'ancien forçat.
— On y va I on y va !
— Un instant après, on entendit son jia.s lourd peser sur l'escalier.
Sanselme restait seul avec les deux femmes.
L'enfant, toujours assise, affaissée, pleura it.
La femmen'avaitpas fait un mouvement.
Sanselme se sentait envahi par un singulier embarras.
Comment lui dont la vie s'était faite si calme et si régulière, se trouvait-il dans cette maison infâme! Si l'on savait cela.
Il eut un instant l'idée de fuir.
Il avait fait son devoir. Il avait défendu deux femmes attaquées.
Il avait payé pour qu'on donnât des soins à la malade.
Qu'avait-il encore à faire ici ?
Le moindre incident pouvait le compromettre, lui faire perdre sa position.
Lyon — grande ville — n'est en réabte qu'une petite ville. Chacun y est surveillf-. épié. Il est presque impossible qu'un fait y reste inconnu. Toute action est commentée, grossie, exagérée.
Et lui qui avait tout à ménagei^ I...
Il se tenait debout, roulant son chapeau entre ses doigts, regardant la porte. Mais soudain, avec un mouvement de décision, il posa ce chapeau sur une chaiae.
— Allons! murmura-t-il. Pas deh'ichetél il faut aller jusqu'au bout.
Ce! homme — par remords du nal — était jiossédé d'une sorte de rage du bien. Le médecin allait venir. C'était bon.
I Mais jusqu'à son arrivée, n'y avait-il li.n à faire?
Le médecin examina rapidement la malade.
Liv. 87.
Ml
Parce que cette créature était méprisable, n'avait-elle donc plus des droits de lemme, ou plutôt d'être humain?
Il fallait la secourir. Gomment? Sanselme n'était ui habile ni expérimenté
Ayant toujours été seul, il ignorait ces mille petits soins qui ne s'apprennent que dans la vie de famille.
Et puis... toucher à cette femme I il n'osait pas.
Il fit un pas vers la jeune fille.
— Mademoiselle I lui dit-il doucement.
Elle n'entendit pas tout d'abord. Il répéta son appel.
Il faisait sa voix aussi douce, aussi paternelle que possible.
Elle releva la tète, et alors à la lueur de la lanterne qui jetait une lueur jaune, il la vit.
Elle étaitadorable, toute mignonne, avec de beaux cheveux noirs plaqués sur son front tout simplement.
Elle avait passé le temps de la première enfance. Quel âge avait-elle? Seize ans, peut-être. Si mince, si fine qu'elle paraissait d'abord plus jeune. Mais non. Ce n'élait plus une enfant.
— Mademoiselle, dit Sanselme, il faudrait dégrafer le corsage de voire mère. . lui donner de l'air. . aider sa. respiration.
La jeune fille le regardait, les yeux fixes, comme si elle ne l'eût pas compris.
Que se passait-il dans le cerveau de cette enfant ?
De quelle honte, de quel désespoir étaient voilés ces yeux qui semblaient ne pas voir?
Sanselme comprit peut-être, car.il reprit, d'un ton presque sévère :
— N'est-ce pas votre mère?
Elle se leva toute droite, pâle, fermant à demi les yeux.
Elle alla vers le lit, et se penchant vers la femme, elle lui posa ses lèvres uu front.
Sanselme se détournait. Sa propre émolioa rétonnait.
Qui lui eût dit cela autrefois? Il y a donc une jouissance à être bon.
Redevenue soudain actfve, la jeune fille desserrait les vêlements de la malade dont la respiration sifflait.
Sentant les mains de sa fille, elle se tordait et ces mots s'échappaient de ses lèvres :
— Non! non! laissez-moi. Je souffre!
Non!
— Maman I maman ! disait la jeune fille. Elntends! c'est moi, ta fille 1...
Maintenant la poitrine était plus libre.
Mais c'était au cerveau que le mal s'était porté. La malade ne comprenait pas et 8« débattait.
Sa fille l'avait entourée de ses bras et douce, caressante, essayait de la calmer.
Il y avait commencement de délire.
— J'ai froid! répétait la malade, dont les dents claquaient. J'ai mal 1 pourquoi me met-on de la glace sur les pieds 1...
Soudain, elle voulut se dresser et d'un mouvement si brusque, avec une tension si violente des muscles, que sa fille fut impuissante à la retenir.
— Venez, monsieur, venez, criait-elle à Sanselme.
Lui, accourut vivement.
La femme s'était levée sur son lit, le buste à moitié découvert...
Elle devait avoir à peine trente-cinq ans.
Le visage était fin, mais les traits creusés annonçaient une vieillesse précoce.
Ses grands yeux noirs étaient hagards, cerclés.
Se dégageant de l'étreinte de sa fille, elle parvint à poser ses deux pieds sur le misérable tapis.
Elle se tint debout, ses ongles crispés à ses cheveux...
El des profondeurs de sa poitrine, un cri s'échappa, sirauque, si déchirant, qu'on eût dit que tout l'être se brisait pour le proférer.
Elle disait :
— Oh I le misérable ! l'infilme !
Et voici que Sanselme qui la regardait, qui pour la première fois la voyait en face, reculait lentement devant ce reg;ird dardé sur lui... Voici qu'il tremblait coinme un enfant devant une apparition fantastique.
— Oh I fit-il en s'appuyant à la cheminée pour ne pas tomber.
A ce moment, la porte s'ouvrit. C'était la mégère qui revenait avec le médecin.
Celui-ci avait aux lèvres une crispation de dégoût. Il lui répugnait d'entrer d;i pareil lieu, comme si le sentiment de l'humanité ne purifiait pas tout.
Il entra brusquement — on pourrai!
dire brutalement — le chapeau sur la tête, et vit la femme qui, debout, hagarde, était semblable à unepythonisse possédée du dieu.
Ses longs cheveux pendaient le long de sa face amaigrie.
— Allons, recouchez-vous, lui dit rudement le médecin.
Elle le regarda avec terreur, j .n.-., à coup, docile coiuino un enfaiiî. r-lio .( replaça sur le lit.
— Et vous, la camarade, aiJea-moi.
Ces mots, pleins d'un mépris insultant, étaient a^lrr^ssés à la jeune fille.
Le médecin avait à peine daigné la regarder.
Chose singulière, ce fut la vieille femme qui fut blessée :
— Oh ! monsieur, celle-là n'est pas d'ici... c'est la fille de madame... une enfant !
Mais déjà, la jeune fille obéissait, pariiissant n'avoir pas entendu.
Rogue, ayant hâte d'en finir, le médecin examina rapidement la malade. Il eut un Liussement d'épaules.
— Rien à faire, murmura-t-il. C'est usé j isqu'à la corde !
— Mais taisez-vous donc, monsieur !
fit Sanselme exaspéré. Cette femme vous entend et vous allez la tuer...
Le médecin raffermit ses lunettes sur son nez, d'un coup sec de l'index. Puis, toisant Sanselme de haut en bas :
— Monsieur s'intéresse beaucoup à madame ! une de ses parentes sans doute? dit-il ironi([uement.
— Peu vous importe, monsieur. Je vous prie seulement ds prescrire le traitement nécessaire, je paierai ce qu'il faudra.
Il parlait gravement. Son ton imposa au médecin, triste exception dans cette corporutioi" où le dévouement ne se mesure pas à la qualité de l'être soulfrant. Il demanda du papier et écrivit une ordonnance.
La femme était retombée sur son lit, insensible. Peut-être l'arrêt porté contre elle l'avait-il déjà brisée.
Le médecin bredouilla ensuite quelques recommandations, puis sortit.
Sanselme dit qu'il allait chercher les médicaments commandés et sortit à son tour. .
Il était livide et avait peine à se tenir sur ses jambes.
Cependant, ayant hâte de revenir, il courut chez le pharmacien. Un quart d'heure s'était à peine écoulé quand il revint.
La vieille femme l'attendait en bas :
— Dites donc, Monsieur, dit-elle, la Zildavous intéresse'?...
— Comme toute créature malheureuse...
— Pas plus celle-là qu'une autre alors? C'est dommage.
— Pourquoi me demandez-vous cela?
je ne vous comprends pas...
— Danie I parce que vous comprenez Lien que j ai pas euvie d'avoir des histoires dans la maison... ça me ferait du lort. Et puis j'aime pas les morts...
— Ce qui veut dire?
— Que je vas l'emballer à l'hôpital et plus vite que ça...
Sanselme tressaillit. Puis après avoir réfléchi un instant :
— Dites-moi, madame, comment s'appelle cette femme ?
— Ça, c'est facile. J'ai ses papiers làhaut... je crois que c'est queique chose comme Zild... d'où on a fait Zilda... voua comprenez... c'est plus coquet...
— Oui, oui. interrompit Sanselme. Et savez-vous quelque chose de son passé?
— Pas grand'cho^e I Dam ! vous comprenez, c'est pas une vertu. Ça a roulotté un peu partout... ça a fini par dégringoler
— Mais elle a une fille !...
— Et c'est pas le plus agréable pour nous. Ça lui prend tout son temps à cette femme !... elle ne nnnse qu'à ça. La petite ne peut pas demeurer ici, vous comprenez bien ça... alors elle demeure dans un petit garni à côté. Seulement Zilda va la chercher tous les soirs à l'atelier... Des bêtises au fond. Car toutes ces précautions ou rien, pour les jeunesse?, psst ! c'est la même chose...
Sanselme réfléchissait toujours :
— Je vous en prie, madame, montrezmoi les papiers dont vous parlez, et je vous promets de m'intéresser à cette femme... •
— De m'en débarrasser. Voilà tout ce que je demande...
— Eh bien ! oui 1 comptez sur moi !...
— Alors c'est l'affaire d'une minute...
En efi'et, un instant après, Sanselme
tenait entre ses mains les papiers de la malheureuse.
Elle s'appelait Jane Zild. Elle était née dans un petit village de la Suisse allemande, auprès de Zurich.
Joint à son acte de naissance, se trouvait un permis de séjour qui avait été délivré à son père, l'autorisant à résiderdans la commune de Sitzheim, en Alsace...
Sanselme chancela si fort qu'il dut s'appuyer au mur pour ne pas tomber.
— Eh bien ! Qu'est-ce que vous avez donc? demanda la vieille qui l'examinait curieusement. Ça a diablement l'air de vous remuer...
Il balbutiait, ayant peine à répondre :
— Oui... en elïet... un souvenir... le hasard!... Tenez madame, reprit-il d'un ton plus ferme, donnes-moi jusqu'à demain matin et je vous promets d'emmener cette femme...
— Mais I si elle meurt diciiai enflai
Il fait un c^ien de temps, je suis bonne femme. C'est dit... mais qui est-ce qui la veillera?
— Moi ! dit Sanselme. Seulement je vous demanderai comme un service d'éloigner sa fille...
— Tout ce que je peux faire pour vous, c'est de faire dresser un lit dans un petit cabinet qu"il y a côté de la chambre... Seulement faudrait pas qu'on sache ça,
farce que ça pourrait me compromettre... fne mineure, ici I mazette I
Enfin, à force d'arguments, soutenus d'argent, Sanselme obtint de la mégère ce qu'il désirait.
Ils étaient remontés dans la chambre.
Zilda semblait plus calme. On eût dit qu'elle dormait.
Sa fille était affaissée sur le tapis, agenouillée au pied du lit.
Sanselme lui parla doucement. Elle avait levé la tète et le regardait.
— Mon enfant, lui disait-il, votre mère va un peu mieux. Il faut qu'on la soigne. Je m'en charge. Vous êtes lasse vousmême I madame va vous conduire dans une chambre...
A ces mots, la petite se leva :
— Moi ! moi 1 passer la nuit ici 1 oh 1 non... non 1... dans la chambre de ma mère, c'e^t possible... mais ailleurs... je ne veux pàsl...
Et sur ce visage d'enfant, si pur et si chiiste, il y avait une horreur telle, que Sanselme resta interdit. N'était-il pas atroce de penser que cette malheureuse fille connaissait le honteux métier de sa mère? N'était-il pas douloureux de songer qu'elle comprenait cette ignominie ? Qui sait ce qu'elle avait dû souffrir, ce qu'elle souffrait peut-être tous les jours dans cet atelier où la lâcheté de ses camarades lui jetait sans cesse cette honte à la face !...
Cependant la jeune fille finit par comprendre qu'il ne s'agissait que d'aller dans un cabinet voisin, qui n'avait pas d'autre issue que le cabinet de sa mère.
Elle tremblait pourtant de peur et de honte.
Ses grands yeux purs se fixaient avec épouvante sur les murs de la maison d'infamie. On eût dit qu'elle craignait d'être souillée par l'air même qu'elle respirait.
Maintenant la inalheureuse Zilda était tombée dans un état de prostration qui la rendait étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle.
La jeune fille s'était approchée d'elle.
— Mère, lui dit-elle aouceme'st, est-ce que lu ne m'entends pas 7
La femme ne bougea pas.
— Elle dort, dit Sanselnie, ne la T'éveilles pas, cela la soulage.
La petite regarda Sanselme avec une sorte de surprise. On eût dit que pour la première fois, elle s'aperçût réellement de sa présence.
— Alors, lui dit-elle avec hésitation, c'est vous qui passerez la nuit...
—Oui...
— Vous connaissez donc ma mère ?
— Moi I fit vivement Sanselme. Non, non! mais... vous êtes épuisée de fatigues et d'émotion. Il faut que quelqu'un veille. Et puisque j'ai commencé à rendre service, mieux vaut que j'aille jusqu'au bout.
Il était embarrassé, parlait longuement, comme s'il mentait.
Mais la jeune fille était trop naïve pour constater ces nuances.
— Surtout, dit-elle, si ma mère s'éveille, ne manquez pas de m'appeler. Pauvre mère! ajouta-t-elle avec un accent singulier, elle est si bonne 1
— Je vous appellerai, je vous le promets, répliqua Sanselme.
Elle posa les lèvres sur le front de sa mère, puis sortit par la petite porte qui ouvrait sur le cabinet.
Sanselme l'entendit. Elle touchait les murailles, comme pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'autre issue. Puis elle mit des chaises devant la porte.
Puis le silence se fit. La nature était plus forte que le dégoût et la peur.
Au bout d'un quart d'heure, la jeune fille dormait profondément. Sanselme, l'oreille collée à la porte, entendait sa respiration régulière.
Il se recula et revint vers le lit.
Il était seul. De l'ignoble salle du bas, montaient, de temps à autre des bouffées de rires et de cris. On se souciait bien là de celle qui là-haut mourait.
Oui, mourait. Sanselme ne s'y trompait pas.
Le visage pâlissait de plus en plus ; les traits se tiraient comme sous l'action d'une main invisible.
Le souffle hoquetait, parfois avec un ronronnement sinistre.
Cette organisation ébranlée, énervée, s'était brisée à ce dernier coup.
Sanselme, pensif, se promenait de long en large à travers la chambre, puis il s'arrêtait devant le lit, regardant cette face décolorée et essayant peut-être de retrouver, so^us la griffe de 1» mort, une image oubliée... ♦
Que 'faisait-il là, d'ailleurs? Quelle étrange fantaisie l'enehaioait auprès de
cette moribonde? Pourtant eût-il voulu partir qu'irne l'aurait pu. Il y avait quelque part, autour de lui, dans l'ombre vague qui l'entourait, des liens dont il ne pouvait se dégager.
n faisait froid. Pas de feu. La lumière tremblotante avait des reflets jaunes Sanselme se sentait frissonner, et pourtant il restait...
L'heure passait.
Peu à peu la maison se faisait silencieuse.
Il y avait eu des bruits de portes qui se fermaient, des éclats de voix sur le seuil extérieur, puis plus rien.
Ce fut comme un soulagement pour lui.
Il s'assit dans l'unique fauteuil — vieux et dur — qui se trouvait là, et le front penché dans ses mains, il réfléchissait, absoroé dans ses pensées et comme engourdi.
Soudain, il tressaillit. Un gémissement, faible comme un soupir, s'était échappé de la poitrine de la mourante.
Ses bras s'agitaient, ses mains cherchaient dans le vide quelque chose qu'elles n'atteignaient pas.
C'était comme un appel au passé, à la la jeunesse, à tout ce nui représentait la force. En vérité, c'est le mouvement de l'être qui' perd pied et se noie.
Sanselme, nous l'avons dit, et ainsi qu'on l'a vu depuis le début de ce long récit, avait une face large et ronde — celle du curé bien vivant et paisible.
* Sur cette face, la pâleur s'étalant était blafarde.
C'était l'efTet d'une lune qu'un rayon rend plus triste encore.
il revint vers la femme, et lui prenant les deux mains, comme pour les empêcher de s'accrocher au vide :
— Que voulez-vous? lui dit-il avec une inelîable douceur. Souffrez-vous?
— Non.
— Alors... soyez calme... dormez...
Sur les lèvres de la femme, un étrange
sourire passa.
— Dormir... oui... tout à l'heure I murmura-t-elle.
Puis, sans transition, ainsi qu'il se passe dans la Qèvre qui est le uhlan de la mort :
— Maudite I maudite I ûtrelle en se redressant.
C'était étrange. Il n'y avait pas un éclat de voix. Elle parlait tout bas avec un susurrement si doux qu'à peine Sanselme pouvait saisir le sens des mots.
Oh I la petite pouvait dormir. Elle n'entendrait pas.
Savait-elle cela, la mère, qu'elle parlait si bas?
Elle s'était soulevée sur son lit, les deux bras rejetés en arrière, se soutenant sur ses bras raidis, les mains crispées, les ongles s'accrochant à l'oreiller :
— Oui, maudite ! continua-t-elle. Oh I l'infâme I
Elle était épouvantable à voir. Ses cheveux semblaient avoir subitement blanchi. Maintenant c'était une auréole de vieillesse qui entourait son front. Il s'étai' fait des creux dans son visage.
Les pommettes ressortaient comme des pointes.
Sanselme, penché, avait l'air d'un mort.
— Oui, l'infâme ! continua la mourante. J'étais une honnête fille! honnête, plus que cela, innocente. Je ne savais rien : on me disait : crois et prie ! Je croyais et je priais. Puis il fallait confesser mes péchés ! mes péchés! Quels étaieni-ils? j avais quatorze ans. Oh ' maintenant que :e sais ce qu'est la honte, quand je pensa combien j'étais innocente I
Sanselme, haletant, avait de grosses gouttes de sueur qui coulaient de son front à ses joues.
Comme elle s'arrêta un inptant, il voulut boire tout son maityre.
C'était comme une coupe qu'il avait touchée du bout des lèvres, et dont l'amer tuuie lui donnait l'étrange désir de la savourer tout entière.
— Continuez, lui dit-il, en se courbant sur elle.
Puis, il ajouta :
— C'était à Sitzheim, murmura-t-il.
— Sitzheim ! oui! oui I oh ! comme tout était calme et charmant... j'étais venue là toute petite... il y avait une montagne... oui... couronnée de pins... et au pied, un torrent... Bien souvent, quand j'étais petite, j'y suis venu baigner mes pieds... je me souviens !
— Sitzheim 1 dit encore Sanselme, do la peau frissonnait d'une indélinissal li angoisse. Une place ! une fontaine !
— La fontaine ! oh I oui... J'étais toute gamine... Comme on riait là... Les camarades venaient puiser... Les mains claquaient sous l'eau... et on se mouillait la figure... Ah I comme c'était joyeux I
Ah I ah L.. elle riait, et le ah I se modi^ laitende8chromati(jues bizarres .. quaii i soudain elle l'arrêta brusque .sur un ali plus long..
Et elle dit voujours, de ce ton mi-notouc, neutre, qui n'avait pas d'écho :
— Le voilà... il passe... vêtu de sa roi' noire. 11 paraît si doux, si bon ! Toute-
aousnoiis taisons! Vo;is savez... il faut le respecter..- C'est le curé... le curé de Sitzhciin... et nruis faisons le signe de la croix.
De sa main défaillante la moribonde exquissa le signe chrétien.
Saiiselme fit un pas en arrière.
Elle — souriante — continuant avec un accent respectueux:
— C'est M. le curé... oh I nous devons ivoir confiance en lui... c'est l'envoyé de Dieu sur la terre... et puis il est si bon ! il a une façon de vous toucher de la joue... cela fait plaisir... et peine aussi, quand il est fâché...
«... Mais je ne veux pas qu'il soit fâché ;ontre moi...
« Le voilà qui approche de la fontaine... U me voit...
« — Jane, me dit- il, pourquoi n'es-tu pas encore venue te confesser?
« — Mais, monsieur le curé, je n'ai rien à dire .'
« — Viens quand même I la plus innocente n'est pas pure devant le Seigneur... « — Et le dimanche, quand à l'église, je l'entendais parier de l'enfer... oh I comme j'avais peur ! Quelquefois, un oubli 1... celasuffit pour être damné I Damné! le feu éternel! ohl non... monsieur le curé f j'irai me confesser! »
C'était chose étrange et eflfrayante à la fois d'entendre cette prostituée, qui avait repris sa voix enfantine et zézayait, comme autrefois.
— Parle I parle encore I disait Sanselme. Car maintenant le doute n'était pas possible.
Le niiiuvais prêtre, le prêtre infâme... c'était lui.
En vain, devant la vérité, devant l'évidcnce, il avait reculé. Elle le saisissait à 1h gorge. Le curé de Sitzheim, c'était lui !
Ce qui se passait était atroce.
Sanselme — l'ancien forçat — s'était aissé glisser au pied du lit de la mou- ■ante...
Et les ongles crispés aux cheveux, pleurait...
Pleurait, comme un enfant, mieux, coiame un homme qui pleure ! ce qui est cent fois plus douloureux.
Ou £ passé à travers la vie. On est — on ee croit blindé 1
Pleurer . quelle plaisanterie I Est-ce qi;e rie.- vaut la peine qu'on s'émeuve sérieusenieut!
Conclusion : un homme qui souffre borribieinent... Sauselme.
Et la mourante continuait :
— Kh bienl vrai, quand je suis allée
me confesser, j'étais contente, je ne sala pourquoi. Je ressentais l'impression de l'homme qui porte un fardeau trop lourd et qui veut se décharger...
L'Église t je la vois !
Maintenant, glissant de son lit sur le parquet, elle était effrayante.
Sanselme, ayant vu tant de choses dans sa vie, n'était pas de ceux qui s'épouvantent de rien
Pourtant, quand elle posa ses pieds sur le tapis, il eut peur et recula.
C'était le passé — spectre — qui se di-essait et marchait vers lui.
— Elle continuait, d'une voix basse, précipitée.
Elle était bien jolie, l'Eglise... avec des fleurs... et puis le confessionnal ! comme c'était triste. Je pleurais. Lui, l'homme qui était derrière la grille, me parlait tout doucement... Ça me consolait. Je voyais ses yeux qui brillaient... il m'a promis des images, des friandises... et,.
A quoi bon détailler l'épouvantable récit que faisait cette morte !
Le prêtre avait été infâme, abusant du caractère paternel que lui avait conféré la religion...
Ses supérleui-s avaient connu sa honte.
Obéissant à cet esprit de corps qui est une complicité, on ne l'avait pasiivi-é à la justice... on l'avait déplacé...
Sa victime était restée au village...
Et, si jeune, qu'elle ignorait jusqu'à
son infamie... elle était devenue mère...
Mère ! Sanselme écoutait tout cela, et
pressait son front qui lui faisait mal...
Comme le hasard le punissait !
Ainsi c'était lui qui avait jeté cette malheureuse dans le goutïre sans fond, où elle avait roulé. Car, à cause de sa faute dont elle n'avait pas même eu conscience — de sa faute qui n'était pas sienne — on l'avait brutalisée, méprisée, chassée de partout. Et elle était partie au hasai-d, enceinte, accablée sous ce double fardeau de honte et de douleur...
Elle était accouchée... n'importe où...
dans un fossé.
Elle n'avait pas tué l'enfant. Je ne sais quel instinct bestial lui avait épargné ce crime. ..Et alors pour vivre, pour manger... elle était devenue ce qu'elle était encore... Sanselme — épouvantablement pàlf — se di-essa à demi et prenant la main de la moribonde :
— Eî l'enfant? demanda-tTU. Ou'est-elle devenue?
Lafemmeleregarda. On eût dit que pour la première lois elle s'apercevait de sa présence.
Et soudain, sous les métamorphoses de l'âge, BOUS les rides de la vieillesse, elle reconnut l'homme du confessionnal...
Hagarde, échevelée, elle étendit vers lui sa main décharnée :
— Oh ! le prêtre 1 fit-elle avec un accent d'inexprimable terreur.
— Eh bien! oui... c'est moi ! pardon Ij'ai horreur de moi' disait Sanselme en se traînant à genoux. .Te suis un intâme ! insulte-moi, maudis-moi... mais par grâce dis-moi ce que tu as fait de ton enfant !
Elle ne parla plus.
L'émotion horrible avait brisé les derniers ressorts de la vie...
Seulement elle étendit la main vers la chambre où sa fille dormait...
— Elle ! c'est elle !... s'écria Sanselme. C'est... ma fille !...
— Oui, râla la moribonde.
Et comme si ce simple mot résumait tout ce qui lui restait encore de vie, elle tomba, raide, de toute sa hauteur, sur le parquet...
Sanselme, aflFolé, voulut la relever.
Elle était morte!...
Il la posa sur le lit, et le misérable prêtre, écrasé sous sa honte, osa prier.
Puis comme les pi emiers rayons du jour filtraient à travers la fenêtre, il alla vers la pièce voisine et frappa.
La jeune fille, éveillée en sursaut, accourut...
— Votre mère est morte I lui dit Sanselme.
Le lendemain, Sanselme conduisit la pauvre femme au cimetière.
Puis il dit à la jeune fille :
— Je connaissais votre mère... Avant de mourir, elle m'a fait promettre de ne pas vous abandonner... voulez-vous me suivre?...
Jane Zild n'avait plus ni force ni volonté.
Où serait-elle allée d'ailleurs? elle se sentait entourée d'un cercle de honte qu'elle ne pouvait pas franchir...
Le passé d'infamie pesait sur elle. Tant que sa mère vivait, l'affection quelle lui témoignait lui faisait oublier quelquefois la sinistre vérité...
Mais, dès que la mort l'eut laissée seule, elle se sentit ressaisie pai- cette ignominie. Certes sa mère s'était bien conduite avec elle, et Jane était pure. Mais, l'tiabitude de la honte amène une indifférence atroce. A peine la mère pienait-elle la peine de dissimuler devant sou enfant.
Si bien qun Jane savait tout...
Et maiiitf.iiHntelle avait honteet horreur d'elle-môme...
Sanselme avait pris une grave résolution.
Il voulait réparer le mal qu'il avait tait. Le pouvait-il?...
Il quitta Lyon et emmena Jane, qui ignorait la source de son dévouement.
D se fit professeur, intendant, presqua domestique.
Le coupable était touché de cette grâce qui s'appelle la paternité.
Dans l'acte de dévouement, dans l'esclavage physique et moral qu'il acceptait, il trouvait comme un rachat, une rédemption du passé.
Chose singulière, cet homme avait commencé à se relever le jour où un parricide lui avait fait horreur; jusque là il avait tout raillé, tout méprisé. Ce qui est respectable au-dessus de tout, une mèi-e, l'avait transformé par sa mort.
Aujourd'hui, il y avait en lui volonté de martyre paternel.
Jaiîe ignorait qui il était, d'où il venait, pourquoi il s'était donné tout entier à elle. Quand sa mère était morte, quand Jane était ressortie de la maison de honte emportantson désespoir, elle avait été comme folle. .V
Doucement, paternellement, Sanselme l'avait consolée, encouragée.
Il avait conservé l'onction du prêtre, cette persuasion du langage qui touche et trouble à la fois. Seulement, maintenant ce n'était plus l'hypocrisie qui dictait ses paroles. Il écoutait son cœur et répétait ce que sa conscience lui disait.
Jane n'était pas une élève difficile : docile, elle restait constamment triste.
Ayant réuni quelques économies, Sanselme avait réalisé quelques milliers de francs. C'était l'avenir devant lui. Que ferait-il de Jane?
Il avait quitté Lyon, espérant qu'avec l'éloignement les douloureuses pensées s'effaceraient dans l'âme de la jeune fille. Vain espoir. La moindre circonstance lui replaçait le passé devant, les yeux. Elle était la fille ae... Ce souvenir la tuait. Il lui semblait qu'elle avait participé i cette haute, que c'était une tunique de Nessus attachée à ses épaules et qu'elle ne pouvait pas arracher.
Elle apprenait merveilleusement. L'étude devait la distraire de son chagrin, qui la minait.
Sanselme l'espérait du moins. 11 s'élait ressouvenu do tout ce qu'il avait appris naguère, et le père, — qui ne s'avouait pas, — voyait avec délices les progrès de son enfant, qui ne le connaissait pas.
Un hasard, — comme il s'en produit
U la vit se précipiter par dessus le parapet.
Lit. 88.
dans toute existence, — lui révéla tout à coup, chez Jane, d'étonnantes dispositions musicales.
11 eut un mouvement de joie.
Si l'art se saisissait d'elle, ral)sorbait tout entière, elle oublierait, elle entrerait dans une vie nouvelle. La passion musicale pouvait, en l'éblouissant, effacer de ses yeux le reflet d'infamie qui souillait son regard.
Elle apprit les principes; puis, comme ils s'étaient fixés dans une petite ville d'Allemagne, Sanselme saisit l'occasion de lui faire entendre les chefs-d'œuvre des maîtres.
Ce fut pour Jane comme un enivrement.
Elle buvait ces mélodies qui devaient être pour elle comme la liqueur d'oubli dont parlent les anciens.
Sa mémoire était prodigieuse, son goût parfait, sa voix exceptionnellement juste. Sanselme, n'hésita plus. Là était le salut.
Et au bout de quelques années, Jane, devenue une grande artiste, suivait son b;enl'aiteur à Paris.
Leurs rapports ne s'étaient pas modifiés. Sanselme restait respectueux, affectant de mettre entre elle el lui une distance qu'il s'interdisait de franchir.
Lui avouer qu'il était son père ! lui dire son viai nom ! Mais n'eût-ce pas été lui révéler que, si elle était la fille de la misérable Zilda, ce n'étaitpas encore là toute sa honte!
Si elle avait appris que son père s'appelait Sanselme le forçat!
11 se taisait, se faisait petit pour elle.
De fait, il semblait que le souvenir du passé, de Lyon, s'effaçât de l'esprit de la jeune fille. Jamais un mot.une allusion ne lui rappelaient plus sa mère. Elle-même n'en parlait jamais.
Ce silence surprenait Sanselme et l'effrayait à la fois.
11 avait assez longuement étudié Jane pour connaître son cœur : il savait ce qu'il renfermait de bonté réelle, de i-econnaissance et de délicatesse.
Non, elle n'avait pas oublié celle qui l'avait aimée, elle qui était morte de l'avoir détendue. Alors pourquoi se taisaitelle, sinon parce que l'évocation de ce souvenir était toujours une douleur.
Le caiactère de Jane était un singulier mélange d'audace et de timidité. C'était de son ]ilein gré qu'au théâtre elle était venue offrir son concours : et quand Sanselme lui avait parlé de se rendre chez le peinti'e Sabran, elle avait à peine hésité.
Elle cherchait à s'arracher aux terribles
idées qui lui poignaienl le cœur...
En dépit de tout, elle était hantée par un spectre. Elle cherchait à le repousser, à l'écarter. Deux fois déjà, dans l'enivrement d'un triomphe passager, elle s'était dit peut-être que, comme les autres, elle pourrait se frayer une route à travers la vie.
Le théâtre — souvent trop calomnié — est aussi un temple de l'art vrai.
Que Jane y consentit, et demain sa place était marquée sur nos premières scènes lyriques. C'était le salut, c'était la gloire honnête, c'était la fortune...
Quand Sanselme pensait à tout cela, il fermaità demi les yeuxet éprouvait comme un frisson de bonlieur...
Car si ces rêves se réalisaient, ce serait là son œuvre !
Jane était née d'un crime, d'un crime doublenient odieux. Et ce serait le crimii\e\, ignoré, perdu dans l'oubli, qui aurait roparé ce crime.
Comme il avait songé à tout cela 1
Oui connaissait le nom de Jeanne Zild ? Personne. Qui irait ou pourrait fouiller dans ce passé? Un jour, un enthousiaste lui donnerait un nom nouveau. Elle serait respectée, honorée I Pour qui lui demanderait compte de son-passé, elle répondrait qu'elle était une enfant aj^andonnée, recueillie par la charité d'un brave homme ! et alors Sanselme disparaîtrait, ne réclamant d'autre paiement de son dévouement que de la voir, de loin, quelquefois, passer dans sa richesse et dans son bonheur!..
U n'osait espérer tout cela, et cependant il s'eiïorçait de rendre cet impos.sible possible.
C'était avec un frémissement de joie qu'il avait conduit Jane chez Gontran. 11 avait entendu les acclimations, les applaudissements... il avait vu le témoignage de respect dont on entourait la jeune fille !...
Qu'elle y consentît, et son avenir était assuré 1
Mais pourquoi donc jusqu'ici, avait-elle toujours refusé de prêter l'oreille aux propositions qui lui étaient adressées ?
Dans cette soirée, cependant, Sanselme avait éprouvé une surprise sinistre.
Il avait reconnu Benedetto.
C'était son passé, à lui, qui se dressait devant lui ! Mais bah I Benedetto ne le reconnaîtrait pas !...
On a vu qu'il se trompaic.
Puis il avait commis uue imprudence.
Quand il avait entendu prononcer la nom du vicomte de Monte-Cristo, il t'était souvenu tout à coup â<3e rages foUas
de Benedetto, au bagne, alors qu'il jurait de se venger du comte ! Alors il grinçait des deuts avec fureur et tout son être Bemblait secoué par une colère démoniaque !
Et voici que le fils de Monte-Cristo allait se trouver en face de Benedetto.
Un instinct secret avait averti Sanselme.
Il ne voulait pas croire que ce fût le hasard qui avait mis ces deux hommes en présence, une victime désignée en face d'un bourreau.
Et, blotti derrière une tenture, il avait jeté au vicomte Espérance un mot d'alarme.
Puis il s'était enfui, ayant peur de ce qu'il avait fait.
Est-ce qu'il avait le droit de tenter le hasard? Que lui importait Benedetto et ses haines! Que lui importait le fils de Monte-Cristo !
Et pourtant, par je ne sais quelle intuition étrange, il lui avait semblé en cet instant, qu'Espérance et Jane Zild s'identifiaient en un seul être. Il avait agi pour lui comme il eût agi pour elle.
Quand le feu avait saisi la robe légère de Jane, quand dans le cri d'angoisse qui s'était élevé, il avait vu l'acte rapide, courageux d'Espérance. . Ah I il s'était dit qu'il avait bien fait d'écouter la voix qui l'avait poussé en avant...
Décidément, le fils de Monte-Cristo était <nèlé à sa vie. Il lui devait protection à lui aussi.
Et les yeux gros de larmes qu'il dissimulait, gardant son attitude humble et résignée, il avait vu Jane au bras d'Espérance...
Quand tous deux ils étaient rentrés à la maison des Champs-Elysées, Sanselme avait le cœur plein de joie. 11 aurait pu à peine expliquer ce qu'il ressentait : mais il lui semblait qu'enfin l'avenir s'ouvrait. Surpris, il avait trouvé Jane, triste, prête à pleurer. Pour la première fois, elle lui avait parlé vivement, presque durement. Oli I certes, Sanselme lui pardonnait I elle 1 eût \frappé, tué, qu'il eût dit : merci I
Mais tout à coup il avait éprouvé un sentiment d'épouvante.
Dans celte crise subite qui ébranlait les nerfs de la jeune fille, il avait vu poindre de nouveau le spectre, (ju'il croyait à jamais disparu : la femme de la rue TranchefoiQ 1 IJ avait entendu bruire à ses oreilles l'ignoble voix de la mégère qui insultait la mourante.
Il «était dit que le passé venait de res-
saisir sa proie ! Mais pourquoi Jane peusait-elle à tout cela ?
Or 1 il fallait en finir. Il fallait la séparer à jamais de ces hideux souvenirs, fuir encore, chercher dans létourdissement des voyages, des succès habilement ménagés ? l'oubli définitif, a'isolu...
Mais de l'argent? 11 n'en avait plus ! Est-ce qu'il faudrait voler... pour elle, pour sa 611e?
Eh bien ! on verrait : tant pis ! il ferait tout, pourvu qu'elle ne le sût past
Et c'était au moment où ces pensées atroces le torturaient, que l'ignoble figure de Benedetto lui était appai-ue !
Ce n'était pas tout encore 1 ce Benedetto savait son secret I...
Comme si ce n'en était pas encore assez, comme si les affres de ces tortures n'étaient pas suffisantes — alors qu'il venait de se Her par un pacte à son hideux complice, quand il venait de recevoir le salaire d'une infamie qu'il devinait, saus la comprendre — voici que tout à coup Jane disparaissait, s'enfuyait !
Ah ! cela, — c'était le dernier coup.
Qu'allait-il devenir, maintenant ? Car c'était toute sa vie, son dernier espoir, c'était comme sa propre réhabilitation qui l'abandonnait.
Avoir élé toujours infâme, avoir raillé tout ce qui est sacré, avoir traîné son existence dans toutes les hontes, comme une loque qu'un enfant pioiuf^ne dans le ruisseau...
Puis soudain, dans cette obscurité delà conscience, avoir vu poindre une lueur, l'avoir suivie, respectueux, craintif...
Et la voir s'éteindre, laissant derrièie elle la nuit et la mort !
C'est plus que n'en peut supporter lénergie humaine.
Ce misérable souffrait tant, qu'il était à plaindre...
On se souvient qu'il avait couru vers ta Seine.
11 croyait au suicide de Jane ; c'est qu'il la connaissait bien I
Oui, une circonstance qu'il ne connaissait pas — qu'il ne pouvait pas deviner — avait fait remonter aux lèvres de la jeune ûlle — comme une hideuse liquei.r — la nausée du passé I Elle avait fui cette honte,
?ui remontait sans cesse d'une tombe mal ermée, pareille à une odeur de charnier. C'était celai Mais pourquoi? Pourquoi?
Et, affaissé sur la berge de la Seine, Sanselme se martelait la tète avec ses poings et pleurait...
Tout à coup, il tressaillit. Un bruit singulier avait frappé son oreille.
Un pas précipité... On courait sur la ' berge. I
Ce pas était léger et saccadé à la fois.
Pour l'oreille exercée de l'ancien forçat, il n'y avait pas de doute.
C'était le pas d'une femme qui fuyait de toutes ses forces...
Une femme! Si c'était... D'un bond, il se trouva debout...
L'ombre était profonde. D ne voyait rien.
C'était par là, cependant, sur sa droite. Le bruit s'était perdu rapidement. La femme courait vite.
Sanselme. au hasard, s'élança.
11 se trouvait alors sur la déclivité du chemin de halage qui monte au pont d'iéna.
Mais il y a une bifurcation. On peut aussi pas.^er sous le pont.
Fallait il aller ici ou là? et pourtant hésiter, ne fût-ce qu'une seconde, c'était tout risquer... tout! c'est-à-dire la vie de sa Jane, de son enfant...
Il monta à grandes enjambées...
Et soudain il eut à la gorge comme un sanglot de joie...
Il entendait de nouveau les pas, toujoui's plus vifs...
La femme était devant lui. Oh! il faudrait bien qu'il la rejoignit...
Dans un suprême effort, il franchit la dernière di.stance ..
11 é;ait sur le pont maintenant.
Et à ijuelques pas devant lui, il apercevait une ombre noire...
Dans le rayonnement de nuit qui l'entourait, il percevait une silhouette de femme. Etait-ce bien Jane?
Comment l'affirmer? Pourquoi le nier?
Dans l'imagination de ce père affolé, pouvait-il y avoir place pour une autre supposition? Partout il ne voyait, il ne pouvait voir ijue sa tille!
Il allait l'atteindre. Il criait :
— Janel mon enfant!
Les bras tendus, il allait la saisir...
Quand tout à coup il vit l'ombre grandir, se dresser... sur le parapet du pont...
Puis ur élan! quelque chose de noir projeté dans le vide I
Puis un bruit sourd, plaqué, effrayant...
— 'J rop tard! s'écria Sanselme. Ohl je la sauverai!...
Et à son tour, bondissant sur le rebord de pierre, sans voir, sans mesurer la prolondeur de l'abirne qui était au-dessous de lui, rendu plus terrible par le brouillard qui le lui cachait, il se précipita...
C'était un vigoureux nageur que Sanseinie.
On s'en souvient, il en avait donné la preuve, là-bas, à Toulon.
Le forçat robuste se retrouvait, avec son mépris de la mort, avec sa volonté de lutte implacable. Il en avait fait bien d'autres pour reconquérir sa liberté, et maintenant il s'agissait de la seule affection qu'il eût connue en ce monde...
Est-ce qu'il avait aimé la mère? Non.
Est-ce qu'il avait eu un ami? Non.
Il avait été méprisé et ha'i, avait haï et méprisé.
Et ce n'était que du jour où il avait recueilli Jane qu'en son âme s'était épanouie cette fleur tardive d'amour, de passion dévouée!
Il la sauverait! Il ne s'agissait pas de mourir!
Il n'avait pas le droit de désespérer.
L'homme, ayant plongé, était maintenant en possession de tout son san^'froid.
Etant remonté à la surface, il regarda autour de lui.
L'eau était éclairée d'un vague reflet.
Peut-être l'aube qui commençait à poindre et qui mettait au flot une légère teinte d'acier.
hunile corps avait-il déjà été entraîné? Non! c'était impossible! Il raisonnait froidement. Le costume des ftm'.nes les empêche de trop vite s'enfoncer... il plongea encore, tournant sur lui-même, cherchant, puis encore une fois remonta...
Arrivé à quelque distance, il vit une tache noire.
Enfin I c'était elle! il nagea vigoureusement, et l'atteignit... il était temps.
Ce qu'il prévoyait était arrivé, maintenant les jupes s'étaient imbibées d'eau, et au moment où il arrivait, le corps obéissant au poids énorme s'enfonçait...
Il jeta les mains en avant et saisit un bras.
C'était le salut.
Seulement, voici ce qui se passa. Cet homme qui était sûr de lui, de sa vigueur, de son énergie, éprouva — à ce moment — une telle commotion de joie que tout son sang afflua à son cerveau.
Il eut un éblouissement. Des coups violents lui martelaient les tempes.
Et il se sentit envahir par une épouvantable torpeur.
C'était un engourdissemp'nt qui serrait ses membres, en y mettant des fourmillements lancinants.
Cependant il se raidissait. Il voulait agir.
La rive n'était pas loin. Il avait accompli naguère bien d'autres tours de force
LE FILS DE iMONTE-CRlSTO
Mais ce jorps pesait si lourd !...
Puis, ce ne fut pas tout. Voici que, dans ime convulsion subite, la noyée, tournant sur elle-même, s'accrocha à lui...
Ahl pour le coup, c'était trop! il se sentait paralyser...
Il sulToquait! par un effort suprême, il revint ;ï la surface, et, dans son angoisse, lança dans l'air uu cri d'appel :
— A moi au secours !
Au-dessus de lui, la nuit noire. Au-dessous, tout autour, l'eau avec son aspect sinistre de solitude, de néant.
— A moil au secours!
Il haletait, nageant avec les jambes, s'etlorçant d'entrainer ce poids qui l'entraînait...
Vain elîort! il sentit un tourbillonnement dans sou cerveau, le flot lui entra dans la gorge... c'était fini...
Soudain, deux voix éclatèrent tout proche :
— Courage! voilà! Tenez bon I...
Puis, de l'un à l'autre, deux hommes
qui nageaient vigoureusement, s'encourageaient :
— Hardi! Bobichel! j'en tiens un!
— As pas peur! «onsieur Fanfj- ça biche !
C'étaient de solides compagnons, c», en nn instant, chacun s'étant chargé de l'un des noyés, nageait vers le bord.
— Savez-vous, patron, dit Bobichel, que voilà des gaillards qui peuvent se vanter d'avoir eu une rude chance"?
— Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! — dit Fanlar, qui s'était agenouillé auprès des deux corps, en posant alternativement la main sur leur poitrine.
— Ça ne fait rien, ça fait du bien, un bain, le mutin! faisait Bobichel, eu se secouant eumuie un chien mouillé. Et qu'est-ce que nous allons faire'.'
— Nous allons charger chacun l'un d'eux sur nos épaules... et en route...
— Bon, patron) à TOtie service! seulement c'est ennuyeux de ne pas avoir de lumière et de ne pas voir la frimousse des bonshommes qu'on sauve...
— 'l'ii les verras à la maison...
— Heureusement qu'il n'y a pas loin...
allons, marchonsi
Et j'.obichel, saisi.ssanl Sanselme, le jeta sui son épaule avec autant de facilité que si c'eût été un vulgaii-e sac de plâtre.
FaiiLir avait pris la femme dans bes b^h^ '
Déjà, au lalle des maisons, un rayon blttuc passai I sur les toitures.
lia allaitiiii >l un pas ferma et égal.
A une centaine de mètres environ, sur le quai, ils s'arrêtèrent.
Il y avait là une petite maison, bien close; cependant, à l'une des fenêtres, on apercevait le reflet d'une lumière.
Fanfar fit entendre un cri particulier.
Les volets s'ouvrirent vivement :
— Est-ce toi? demanda une voix de femme.
— Moi-même! répondit Fanfar. Mais j'amène du renfort...
Un instant après, la porte s'ouvrait.
Puis, dans une chambre bien chaude, les deux corps immobiles étaient déposés sur le tapis...
Fanfar prit une lampe et se pencha vers eux.
— Tiens, fit Bobichel. J'ai vu ce particulier-là à la porte où nous avons fait faction ce soir...
— En effet, dit Fanfar. Mais quelle est donc cette femme?
Celle qui était étendue là n'était pas Jaufe...
C'était une vieille femme, aux cheveux blancs qui, collés autour de sa face pâle, lui donnaient un aspect effrayant.
— Peu importe I dit Fanfar. Il s'agit maintenant de les sauver. Allons, madame Fanfar, ma trousse... des linges chauds... et à l'œuvre...
Quelle était donc la femme que Sanselme avait voulu sauver?
Très beaux, très vastes, très dorés, étaient les bureaux de la Banque de Crédit Impérial, dont les statuts autorisés par le Conseil d'Etat, dont le gouverneur, élu par le gouvernement de Napoléon lil, devaient, n'est-il pas vrai? inspirer toute confiance aux actionii.iiies.
La lecture des prospectus — disons plus respectueusement des programmes — vous faisait venir l'eau à la bouche.
Songez-y bien! On allait mettre à exécution les idées les plus civilisatrices de lEiiipereur (un E majuscule, je vous |)rie), c est-à-dire faire i)articiper les petits capitaux, les petites bourses aux immeises bénôlices que devaient — nécessanenienl.
làlalenient— produire le£ grands travau.^ d'intérêt |)uldic.
L'Empereur Napoléon 111 (il l.iudra:!
être un monstre d'ingratit .de jiour le nier) a toujours jiorté grand inlércl à l'argent des anlies. 11 aimait à V'/ii dans Ifa poche '!■■ '■■■Il I" inoiil,. (■.(.l'in.r I ■■f:\.
8a bonté s'étendait sur toute la... fuiaucel
A une aussi noble institution, il avait fallu un palais digne d'elle, et dans la rue de Rivoli, face à face avec les Tuileries, la Banque de Crédit Impérial s'était élevée, orgueilleuse, splendide.
Le gouverneur élu, c'était M. de Larsangy, qu'on considérait comme un véritable génie en affaires. Mirés doublé de Robert Macaire.
Quoique déjà un vieillard, il semblait doué d'une activité fiévreuse. Le tic qui agitait continuellement ses mâchoires lui avait valu le surnom de Loup Cervier. En fait, il avait l'air de toujours manger quelque cbose. Quxrens quem devoret.
Il était environ dix heures du matin.
Dans une chambre meublée avec un goûl exquis, où chacjue détail était d'une incomparable richesse, Carmen, vêtue d'un peignoir de dentelle qui moulait les richesses d'un corps de marbre, était à demi étendue sur une causeuse, réfléchissant.
Ses admirables cheveux blonds, encore vierges pour ce jour-là de tous les artifices de l'artiste capillaire, retombaient sur ses épaules en cascade dorée.
C'était une belle créature, que peut-être certains délicats eussent voulue plus... fine, plus... chatte, plus... femme, en un mot.
Les mains, quoique d'une blancheur de lait, n'avaient point ce modelé exquis des mains parisiennes. Le pied, chaussé de soie rose et suspendant à sa pointe une pantoufle de satin, n'avait pas tout à fait cette cambrure dont nos jolies femmes sont !=i fières.
Belle, oui; délicieuse, non.
Et le même observateur — trop méticuleux peut-être — se fût étonné que M. de Larsangy, maigre jusqu'à l'étisie, fût le père d'une aussi vigoureuse enfant. Après cela, peut-être tenait-elle de sa mère.
Elle réfléchissait, disons-nous, et de temps en temps secouait sa tête avec mutinerie. Soudain, comme prenant une résolution longuement discutée avec ellemême, elle étendit la main et tira le cordon d'une sonnette.
— Mademoiselle a sonné, demanda une camériste, au minois de la bonne école.
— Où est M. de Larsangy?
— Dans ses bureaux... comme à l'ordinaire, il est descendu à six heures du matin...
— Quelle heure est-il?
— Dix neures et demie...
— Envoyez le valet de pied dire à M. de Larsangy que je l'attends pour le déjeuner...
— Mademoiselle va s'habiller? demanda la camériste avec une légère surprise.
— Eh! pourquoi faire?... Je ne sortirai que dans l'après-midi...
— Je veux dire... une toilette du matin pour passer dans la salle à manger...
— Non! non! Je déjeunerai ici à côté, dans mon boudoir...
— Avec monsieur votre père?...
— Oui... La chose a l'air de vous étonner... Je n'aime pas ces airs-là... Vous dresserez une table, là, à côté... deux couverts... Vous nous servirez... puis vous vous retirerez, pour ne plus venir que lorsque je vous sonnerai...
— Bien, mademoiselle, fit la camériste.
Seulement, en sortant, elle murmura, en haussant les épaules :
— Drôle de monde, pourtant!... On n'est pas plus bégueule qu'une autre... mais une fille qui déjeune, à moitié déshabillée, avec son père! Enfin... ça ne nous i-egarde pas...
Le fait est que — quelle que scit la familiarité autorisée par la paternité — la toilette de Carmen était quelque peu élémentaire.
.Vu bout d'un quart d'heure, M. de Larsangy frappa à la porte du boudoir.
Respectueusement, il prit la main de sa fille et y déposa un baiser paternel.
Comme ils étaient seuls, Carmen haussa les épaules à son tour et dit :
— Allons, vieille bête, pas tant de manières !...
Les mâchoires tremblotantes du vieux essayèrent un sourire.
Cependant, craignant que cette apostrophe un peu vive eût été entendue, il posa un doigt sur ses lèvres.
Un instant après, ils étaient installés tous deux devant une table chargée des mets les plus divers.
On servait à la russe, des plats froids tout disposés en un seul service.
A vrai dire, il y avait là de quoi nourrir un régiment.
— Laissez-nous I dit Carmen à sa camériste.
Larsangy mangeait. Carmen le regardait, grignotant à peine du bout des lèvres.
Ce que le banquier absorbait était phénoménal.
On a vu des cas tératologiques de cette nature. Cet homme semblait atteint de boulimie.
Sans parler des hors-d'œuvre, multiples et variés, il avait posé sur son assiette un poulet entier qui avait disparu
en quelques minutes. Les mâchoires ne tremblaient plus. Elles étaient de fer. Des ressorts d'acier les ouvraient et les fermaient. On entendait les os craquer.
Puis ce fut le tour d'un pâté de foie gras, puis de tranchps énormes de roastbeef. Tout cela sans ordre. 11 levait sa fourcliette, piquait, avalait, recommençait.
H ne parlait pas, absorbé tout entier dans ce travail d'engloutissement.
Il ne buvait que de l'eau.
— Est-ce bientôt fini? demanda Carmen qui depuis quelques instants tapotait la nappe de son couteau avec une impatience non dissimulée.
— En vérité, mâchonna Larsangy, je me sentais singulièrement en appétit ce matin.
— Ah çà ! dit Carmen, vous avez donc crevé de faim dans votre vie ?
Larsangy, qui absorbait en ce moment un gargantuesque morceau de fromage, resta la fourchette en l'air. Une violente contractio:'; secoua tous les muscles de son visage :
— Ne parlons pas de cela ! fit-il avec un tressaillement.
— Pourquoi donc? poursuivit Carmen.
Tout le monde n'est pas né avec un million dans son berceau ! Parb'eu ! moi aussi, j'ai crevé de faim 1...
— Carmen!
— Ahl oui! c'est vrai!... il faut vous laisser manger... manger jusqu'à ce que vous soyez rassasié... comme les dindons qui ne gloussent que quand ils ont le gésier plein... Allons, avalezi... j'aiàcauser avec vous...
Certes, si Contran, grâce aux sortilèges de quelque magicien, avait pu entendre Carmen à distance, comme Faust entrevoit Marguerite, il eût été stupéfié !
Quoi! c'étaitlà cettejeunefille à laquelle, on reprochait, il est vrai, quelques légèretés mais qui, en résumé, se tenait aussi bien que la majorité des jeunes tilles de ce monde de cocoterie officielle.
Quel ton I quelle expression ! Et s'il l'avait vue!
Non qu'elle fût moins jolie! Au contraire, peut-être. Délivrée de toute con- ' Irainte, elle s'épanouissait, plus robuste elvivace. Ses joues étaient plus roses, son regard plus brillant, ses lèvres plus rouges ! j
Elle avait posé sur la nappe ses deux coudes que les manches relevées laissaient nus /;ette chair était fraiclie, comme eût flit l'Ogre du Petit Poucet.
Larsangy, quoique évidcninienl sensi- •ilt Hux railleries de Carmen, mangeait.
mangeait toujours. Ce n'étatt pis une jouissance, c'était un besoin qu'il assouvissait, impérieux, féroce.
Enfin il s'arrêta. Tout autre aurait eu le visage cramoisi : les yeux hors de la tète. Il était toujours blafard, les j'eux ternes. Le travail d'absorption n'amenait pas le moindre développement de calorique. Il poussa un soupir de satisfaction.
— Cela va mieux, dit-il.
Carmen sonna. Puis le café fut apporté. Encore une fois, ils se trouvèrent seuls.
— Ma chère Carmen, dit Larsangy, dont les mâchoires avaient perdu — pour un moment — leur mouvement de trépidation, vous avez dit que vous vouliez causer avec moi... je suis tout à vous... de quoi s'agit-il?
Carmen avait allumé une cigarette, et les yeux fixés sur lui, jetait dans l'air les spirales grisâtres.
— Il s'agit de beaucoup de choses, ditelle brusquement.
Larsangy qui s'épanouissait dans sa réplétion satisfaite, réprit :
— De l'argent... Oh! tout ce que vous voudrez.
— De l'argent... non... des renseignements.
— Des renseignements!
— Bon I voici déjà que vous avez l'air inquiet! je sais que vous n'aimez pas les questions.
Larsangy, qui en était à sa troisième tasse de café, eut un léger frisson :
— Je ne vous comprends pas, chère Carmen...
— "Vous me comprendrez tout à l'heure... et d'abord pourriez-vous ra'expliquer ce que signifie cet appétit insensé, féroce?
— Il signifie... que j'ai faim, tout simplement.
— Non... j'ai connu des gens qui avaient faim... parbleu ! Moi-même, quand j'avais seize ans et quand maman Lousteau n'avait pas de pain à me donner...
— Carmen! pourquoi rappeler ces souvenirs?
— Pourquoi? je vais vous le dire... je tiens à bien vous rappeler qui je suis, cela me servira peut-être à savoir qui vous êtes...
— Carmen! Carmen! suppliait le vieillard, oui blêmissait plus encore.
— Je vous répote que je veux savoir qui vous êtes... Taisez-vous et laissez-moi parler... voilà trop longtemps que j'ai un iioids sur la poitrine... il faut que j'en aie le cœur net...
n saisit nn couteau et bondit vers la jaune Alla.
Nulle expression ne saurait rendre l'ahurissement, la terreur qui se répandait sur la face spectrale du banquier. Il balbutiait :
— Mais... Carmen, nous sommes si tranquilles... si heureux... Que veux-tu de plus?
— Je veux savoir, répliqua l'implacable Carmen. Appelez cela de la curiosité, de l'inquisition, libre à vous. Mais je vous le dis... tout en vous est mystère, est mensonge. Il y a en vous, à mesure que je vous connais mieux, quelque chose d'étrange, d'effrayant qui m'épouvante...
— En moi ! mais non... je t'assure...
— Oui, tout en vous est bizarre, répulsif... jusqu'à cette façon de manger qui me répugne... et plus encore... m'irrite, m'effraie!... H y a de la bête fauve en vous...
Elle le regardait, de ses yeux agrandis :
— Tenez, quand je vous considère avec votre face pâle et maigre, avec vos dents longues, votre mâchoire qui — tenez ! — a repris son atroce mouvement de mâchage, il me semble que je suis en face d'un animal sauvage... Vous êtes hideux et vous me faites peur.
Et comme si, réellement, cette peur agissait sur elle, Carmen recula sa chaise d'un geste brusque.
Larsangy voulait rire, protester :
— Ce sont des enfantillages. Voyons...
il y a longtemps que tu !ne connais...
— Oui, mais il n'y a pas longtemps que je vous vois... J'ai vingt-deux ans... vous m'avez prise à quinze ans, quand maman Lousteau était cuisinière chez vous, hà-bas, à Florence...
— Plus bas I Carmen ! si on entendait !
— Et qui vous dit que cela me fasse quelque chose d'être entendue... Oui, voilà mon histoire, monsieur est banquier, tripote, a de l'argent... Ma brave femme de mère est en condition chez lui; un soir monsieur le banquier m'attire chez lui et me viole... La mère l'apprend... elle est sur le point de devenir folle de douleur et de honte... l'apoplexie la prend... elle meurt... et moi je reste votre maîtresse 1
— Carmen !
— Oh I je ne vaux pas mieux que vous! je le sais bien! Vous étiez riche... vous me donniez de belles toilettes et des bijoux... J'avais seize ans... J'ai tout oublié... et je suis restée avec vous... Seulement comme vous reveniez en France, vous n;'avez fait comprendre quU fallait avoir en ^pparence une existence régulière... qu'Ù fallait mentir... et j'ai consenti à passer pour votre fille! Ah çal
acheva-t-elle en se croisant les bras, pourquoi doncnem'avez-vous pas épousée?...
— Mon Dieu! parce que...
— Parce que... quoi?... parce que vous ne pouvez pas me donner une bonne raison... parce qu'on ne peut pas vous arracher un mot de vérité... parce que derrière toutes vos réticences, derrière tous vos mensonges, il doit y avoir d'horribles infamies que vous n'osez pas avouer.. . même à moi!
— Carmen ! encore une fois, c'est de la démence ! je te jure I
— Parbleu! vos sentiments... je sais ce qu'en vaut l'aune...
— Mais enfin... qu'est-ce qui te prend ? tu n'étais pas ainsi!... il y a deux jours encore, tu étais douce, aimable...
— Il y a deux jours, c'était avant-hier. Aujourd'hui, c'est aujourd'hui. Qu'il y ait changement en moi... c'est possible.
Toujours est-il que je veux une bonne fois savoir ce que vous êtes, qui vous êtes... sinon...
— Sinon?...
— Je verrai ce que je ferai. Sachez bien seulement que je puis ne pas valoir grand chose... étant la maîtresse d'un vieux corrompu comme vous... mais si j'ai consenti à cette vilenie, il y a pourtant des choses que je n'accepterais... et si ce que je lis sur votre face sinistre est vrai, si dans votre vie il y a des crimes, oh ! je crois que je vous dénoncerais... quitte à me tuer après!...
Larsangy s'était levé, droit. On eût dit qu'il avait reçu un coup en pleine poitrine. Son teint avait maintenant des teintes innommables.
— Tenez! regardez- vous I s'écria Carmen, et dites-moi si vous n'avez pas véritablement une face de bandit !
Il ferma à demi les yeux, ses dents, longues et pointues, mordaientses lèvres avec tant de force que le sang en jaUlit
Puis soudain, comme si une pensée avait traversé son esprit, sans que d'ailleurs son visage trahit le moindre effort apparent, il se mit à rire.
— Voyons, Carmen! cesse de me dire des choses désagréables I Pardieu ! je sais bien que je ne suis pas beau. Je suis vieux, et comme tu le supposais toimême tout à l'heure, j'ai beaucoup souffert...
— Ah!
— Jusqu'ici tu ne m'as jamais questionné par exemple, sur cet appétit formidable qui, dis-tu, t'épouvante... mais enfin tu ne peux pas me faire un crime d'avoir faim. . .
ow
— Continuez!
— Tu ven\ que je t'explique d'où cela Tient?
— Oui!
— Eh bien, écoute ! C'est une aventure qui peut-être te paraîtra ridicule. Un jour, en Italie, étant porteur d'une somme importante, j'ai été prispardes brigands... Ces misérables m'ont enfermé dans une caverne... et, comme j'avais faim, ces hommes m'ont vendu la moindre nourriture... au poids de l'orl Du pain, vingt mille francs, un morceau de viande, cinquante mille francs... Alors, tu me connais et je ne me fais pas meilleur que je ne suis, mon amour de l'argent luttait en moi contre les tortures de la faim... je subissais .i'atroces douleurs... et pendant quelques jours, je ne voulais pas céder... Tu devines bien que je finis par en passer où le voulaient ces bandits... mais j'étais à demi-fou... et, depuis ce temps, la faim a pris en moi la proportion d'une crise violente... Voilà l'explication, bien simple en somme, de ce plunomène qui t'étonne si fort... Es-tu satisfaite?
Carmen avait écouté silencieusement. Elle réfléchissait.
Soudain, elle dit :
— Pourquoi oes brigands... ne vous dépouillaient-ils pas de votre argent...
sans vous infliger cette torture?
— Mais, fit Larsangy en tressaillant, je ne .sais...
— C'est singulier. Il me semble, moi, que ces hommes, que vous qualifiez si allègrement de bandits, exerçaient contre vous une vengeance... vous infligeaient un châtiment peut-être...
— Carmen!...
— El tenez! jouons carte sur table! je vous le répètfi, j'ai pu me prêter à l'indigne comédie que nous jouons ici, me prêter à ce rôle de « votre fille » qui parfois me répugne et me fait monter le rouge au visage... mais je ne veux à aucun prix être entraînée dans des ténébreuses intrigues que je pressens, que je devine...
— Carmen I encore une fois! je te jure!...
— Je ne veux pas être votre complice... je ne veux pas être entraînée avec vous dans un abinie d'infamie qui peut, en une seconde, s'ouvrir sous vos pas !
- ~- Mais enlin... qui peut te faire supposer?.le suis riche, très riche, honoré de la faveur du chef de l'Etat...
— Jolie recommandation! s'écria Carmen en riant avec dédain.
— Tout JJ^'\onde m'honore, me respecte... Carmen o était levée en regardant son prétendu pcro bien en face :
— Alors dites-moi donc pourquoi, hier soir, chez M. Gontran, alors que j'étais à votre bras, à un nom prononcé tout à coup, jeté par un laquais, vous êtes devenu d'une pâleur livide...
— Moi! tu te trompes ! ce n'est pas vrai!
— Osez donc nier... vous vous êtes enfui comme si vous vous étiez trouvé tout à coup en face d'un spectre... et tenez! je suis sure que si je prononçais encore ce nom ..
Larsangy était effrayant à voir. Des gouttes de sueur fioidè coulaient de son front crispé. Elle, impitoyable, continuait :
— Ce nom... c'était celui du vicomte de Monte-Cristo !
— Tais-toi! tais-toi! s'écria Larsangy qui s'élança vers elle, lamain hautecomme s'il eût voulu la frapper...
Mais, dédaigneuse, les bras croisés sur la poitrine, Carmen le regarda si'flèrement que le bras retomba.
— Ce n'est pas tout encore, mon.sieur le banquier! .. Car, il parait que, dans cette soirée, vous deviez rencontrer bien des ennemis!... Qui donc osait quelques instants après, dans le jardin, vous dire tout haut : Prenez garde de connaître trop tôt mon nom, monsieur de Larsangy?...
— Ah! tu m'espionnes? cria Larsangy exaspéré, ahl prends garde!...
— Je ne vous crains pas. . . mais, sachez-le bien, votre attitude, à ccl instant même, confirme les soupçons qui se sont élevés en moi... à votre tour, prenez garde! je saurai la vérité, et alors...
— Alors!
— Comme il ne me plait pas de partager la honte et le châtiment qui sont suspendus sur votre tète, je vous abandonnerai... ce n'e.^t pas tout! Si, pour vous défendre, vous touchez à quelqu'un que j'eslime... que j'aime!... alors cest moi qui vous dénoncerai!...
— Malheureuse!
Et Larsangy, comme fou, saisit un couteau... et bondit vers la jeune fille...
Mais au même instant, la camériste entra : j
— Monsieur le comte, dit-elle, voici { une carte qu'on m'a dit de vous remettre immédiatement...
Carmen la prit sur le plateau d'argent et lut le nom :
— Il signor Kagianol lut-elle à haute voix.
Puis, remettant le bristol » Larsangy : -r Allez donc, mon père ! n'est-ce pas cet homme qui doit vous dire son vrai J nom I i
Larsangy, blôme. les dents grinçante»,
mais se contenant, lui arracha la carte des mains et s'élança dehors.
Carmen murmura :
— Gontran est l'ami du vicomte de Monte-Cristo I je veillerai I
M. DE LARSANGY
n signor Fagiano était debout, dans le cabinet de M. de Larsangy.
■ On eût dit, en vérité, qu'il n'avait pas le saint respect que méritent les illustrations financières.
Il s'était appuyé à la cheminée, le torse bien cambré, la tête rejetée en arrière.
C'était un homme ayant atteint, peutêtre dépassé, la cinquantaine. Cheveux frisés, crépus, marquant hardiment les trois pointes...
Mais en somme, très distingué, bien campé. Quelque chose du Morny des beaux jours. Seulement le Fagiano — dont nous savons le véritable nom, — avait, en plein visage, une balafre qui le défigurait un peu.
Mais il avait si charmante désinvolture, il était si élégamment courbé sur le marbre Je la cheminée, que nul ne se fût avisé de supposer que ce seigneur élégant était tout simplement Benedetto, l'ancien forçat.
Larsangy entra.
Lui aussi avait le front haut, la lèvre dédaigneuse.
Car il est temps de dire ce qui s'était
Î)assé entre nos deux personnages, dans e jardin du peintre Gontran.
Alors que M. de Larsangy, troublé sans doute par la chaleur des lustres, s'était réfugié sur la terrasse, il avait été rencontré par le signor Fagiano qui s'était attaché à ses pas...
Et qui lui avait dit à brûle-pourpoint :
— Monsieur de Larsangy, je connais votre passé I
M. de Larsangy avait tressailli et même... laissé échapper une exclamation de terreur.
L'autre avait continué, accentuant chacune de ses phrases, de menaces fort peu enveloppées... Il demandait de l'argent, beaucoup d'argent...
Mais pourquoi?
Certes Larsangy savait que dans sa longue existence, il avait laissé nombre de créanciers derrière lui...
Et finalement il s'était écrié :
— Mais enfin, comment vous appelezvous?
Certaines gens ont tant de débiteurs, qu'ils ne se rappellent pas leur nom.
A quoi l'être mystérieux avait nettement répliqué :
— Prenez garde, vous saurez peut-êtr« trop tôt mon nom.
Or, Larsangy était inquiet, très inquipt.
Peut-être n'avait-il pas la conscience absolument nette.
Nous avons déjà vu par sa conversation avec Carmen qu'en lui certains points étaient attaquables.
II marcha droit au signor Fagiano...
Larsangy était exaspéré par la scène qui venait de se passer entre lui et Carmen.
Doublement exaspéré. Comment I voilà une fille qu'il avait daigné élever jusqu'à lui?... Nous savons ce que cela signifie. Et elle se permettait de scruter ses actes, de le soupçonner, de l'accuser...
Et M. Fagiano venait se jeter au milieu de cette colère.
Ah ça ! Est-ce que, nous, comte Larsangy, favori de Napoléon, troisième du nom, nous avons à plier devant des pygmées dont la déportation pouvait nous débarrasser en une minute.
Donc, M. de Larsangy arrivait très crânement.
Il signor Fagiano, était, avons-nous dit, appuyé à la cheminée, ayant les pointes de ses coudes appuj'ées au marbre :
— Ah ça! monsieur, dit brusquement Larsangy, qui, livide encore des émotions subies tout à l'heure, s'efforçait de reprendre son aplomb, ah ça! voici la seconde fois que vous vous trouvez sur mon passage... Là-bas, hier, vous .n'avez adressé je ne sais quelle demande ridicule qui prenait les apparences d'un chantage. Que voulez- vous? Je ne vous connais pas. Que demandez-vous? Vous ne me connaissez pas. Vous venez encore me relancer jusque chez moi. Qu'est-ce que cela signifie ? Je suis patient... mais ma patience a des bornes, et il ne tient qu'à bien peu de chose que je ne vous fasse jeter à la porte par mes laquais. . .
Larsangy, avec sa face en lame de couteau, avec son galbe émacié, ses mâchoires qui broyaient dans le vide, avait quelque chose d'effrayant.
L'autre n'eut pas l'air de s'en apercevoir et, ricanant, dit :
— Eh bien I sonnez donc, mon petit.
Gela fera venir du monde et on causera ! . . La main de Larsangy, déjà posée sur
le cordon d'une sonnette, retomba.
— Tiens 1 tiens ! fit l'autre. Vous ne tenez pas à avoir des témoins.
Larsangy eut un mouvement.
— Et vous avez peut-être raison. Napoléon, qui se connaissait en canailleries. disait : « Il faut laver son linge sale en famille. » Et nous avons, vous le savez bien, une vraie lessive à faire.
Larsangy ne sonna pas. Seulement il regardait de ses yeux, où passait une lueur fauve, cet homme sur la face duquel il ne pouvait pas mettre un nom.
Il se contint et reprit :
— Enfin, que voulez-vous? je n'aime pas les mystères. Quiètes-vousî...
n signer Fagiano s'approcha de lui, figure contre figure.
— Vous ne me reconnaissez pas...
— Non... et pourtant !
Fagiano éclata de lire. Ce rire avait quelque chose de féroce :
— Eh bien ! si je vous disais, monsieur de Larsangy : donnez-moi les deuxcent mille francs que je vous ai demandés, et vous ne me verrez plus...
Larsangy eut un tressaillement Puis se redressant avec une crànerie qui ne manquait pas de noblesse :
— Je vous répondrais, dit-il, je ne fais pas l'aumône à qui je ne connais pas...
— A-h ! ah I s'écria Fagiano. Vous faites de hi dignité. Eh bien ! nous allons en rabattre... Vous ne savez pas mon nom, mais moi... je sais le vôtre...
— Vous dites 1
— Deux cent mille francs!... Vous me les refusez ! Vous en avez volé bien d'autres, monsieur Danglai's !
A ce nom, que Fagiano avait fait siffler entre ses dents serrées comme un coup de lanière. Larsangy - d Anglais frissonna tout entier.
— Ce n'est pas vrai I murmura-t-il.
— Vraiment! un démenti! je pourrais TOUS en demander raison I la chose serait comique. Est-ce qu'on se bat avec un fau&.saire I monsieur de Larsangy, que diriez-vous si en pleine cour, aux Tuileries, on vous soulfletait de votre véritable nom, M. Dauglurs?...
— Ah! misérable !
Danglars — car c'était bien lui — avait tiré un revolver de sa poche et l'avait appuyé sur la poitrine de Fagiano.
Celui-ci, d'un coup sec, lui frappa le bras.
Larme toml^a sur le tapis, et par bonheur ne partit pas.
Fagiano la ramassa prestement, et la désarmant.
— Joujoux désagréables et qui troublent
une conversation, dit-il. Nous n'avons pas besoin de cela pour nous entendre.
Seulement, maintenant que noiis en sommes arrivés à la grande scène — à la scène de mélodrame — je vous dis, ce n'est plus deux cent mille fi-ancs, c'est cinq cent mille franc» qu'il me faut...
Danglars était abasourdi, atterré.
Fagiano s'approcha de lui :
— Cinq cent mille francs I comptant I en valeurs ayant cours, sinon je crie à tous votre nom...
— Eh bien ! que m'importe ! On le sait en haut lieu ! on a besoin de moi comme marchand d'argent... Après tout, vos menaces ne m'intimident pas!... Vous savez mon nom... dites-le tout haut... Vous n'apprendrez rien à personne...
— Oh ! oh ! A ceci j'aurai certain détail à ajouter...
— Quel détail, que voulez -vous dire?...
— A la révélation de votre nom, j'ajottterai... la révélation du mien...
— Mais ce nom... quel est-il donc?
— Quoi! suis-je donc tellement changé que vous ne l'ayez pas encore deviné...
— Je cherche!... non, votre figure ne m'est pas inconnue... mais...
— Monsieur Danglars ! est-ce que vraiment Carmen est votre fille ?
— Carmen !...
— Monsieur Danglars ! Comment donc avez-vous une fille de vingt ans quand il y a quinze ans votre femme était encore vivante?...
— Ma femme !
— Ouais ! oseriez-vous nier en face de moi que vous ayez été marié ?
— Mais que vient faire ici le nom de ma femme?
— Ceci... Vous avez une fille, et cette fille ne s'appelle pas Carmen !
Danglars commençait à perdre contenance. Décidément, cet interlocuteur inconnu était trop bien informé pour qu'il put lutter avec lui à armes égales.
Il se laissa tomber sur un siège, et les mains crispées :
« Continuez ! dit-il.
— Ah I vous comprenez enfin que vous n'êtes pas de force avec moi, monsieur Danglars! Voyez-vous, je ne viens pas à vous sans ètie sûr de mon fait. Je vai.s d ailleurs vous le prouver. .\ni;ien banquier, enrichi par nombre de spéculations plus déshonorantes les unes (jue les autres, vous avex rencontré sur votre chemin un liomuie qui vous a tout à coup écrasé sous son talcn. Vous avez été précipité de haut, mais vous êtes de ceux qui rebondissent. Aujourd'hui vous vous tiouvez de nouveau au
pinacle... Pendant de longues années, vous avez végété, grapillant à droite et à gauche de maigres ressources... quand entin, vous avez pu de nouveau ressaisir la fortune... Vous n'êtes plus Danglars, le banqueroutier, Danglars, le voleur, vous vous nommez Larsangy, vous êtes redouté, sinon respecté... Eh bien, sachez eeci, il dépend de moi de vous replonger dans la boue d'où vous avez eu tant de peine à sortir... Je serai, selon voire décision, ennemi ou complice, choisissez !... Tout à coup Danglai-s porta ses deux mains à son front :
— Ah I je vous reconnais, s'écria-t-il, vous êtes Andréa Gavalcanti...
— Ehl ehl vous brûlez, fit Fagiano en ricanant...
— Oui, oui... mes souvenirs me reviennent... c'est vous qui, vous affublant d'un titre qui n'était pas le vôtre, vous attribuant une fortune qui ne vous appartenait pas, avez prétendu à vous introduire dans ma famille... jusqu'au jour où la justice est venue vous chercher jusque chez moi...
-~ Paifait 1 votre mémoire est excelcenle !
Puis quittant le ton de persiflage, il se pencha vers Daiiglars :
— Je siiis Beiiedetto, l'assassin ; Benedetto, le forçat... mais vous ne savez pas tout encore... Savez-vous, Uionsieur Danglars, qutl était le nom de mon père ?...
— Je sais... on m'a parlé d'un procès scandaleux... mais j'étais alors loin de France...
— Vous étiez en fuite... le jour où en pleine cour d'assises, j'ai jeté ma haine et mon mépris à la face du procureur du roi... de mon père, M. de Villefort...
— Oui... oui,..
— Et maintenant savez-vous le nom de ma mèie ?
— Elle n'a jamais été nommée, balbutia Danglars.
— Ce nom, je vais vous le dire... elle se nommait M""» Danglars !
Le banquier, se dressa sur ses pieds, haletant, le corps agité pai- un tremblement convulsif...
— Elle I oh! la misérable I mais vous mentez... ce n'est pas vrai ! ...
— C'était ma mère, vousdis-je I... et je 1 ai punie, moi, le bâtard abandonné 1 je 1 aie punie... car je lai tuée.
— Tuée! mais tout cela est horrible, faisait le malhoureux en se tordant le» mains.
— Oui, tuée! et en voici la preuve I... Et tirant de sa poche le papier sur le-
quel Sanifelme avait tracé quelques lignes :
— Lisez, lui dit-il, je n'étais pas seul... j'ai un témoin qui vit encore et qui. s'il le faut, si je le veux, viendra ici même, en face de tous, vous affirmer que je n'ai pas menti...
Danglars était retombé, hébété , les bras pendants.
— Donc, reprit Benedetto, vous savez maintenant qui je suis... vous savez que je ne recule devant rien... Donc, encore une fois, voulez-vous mobéir ?...
— Mais... que voulez- vous de moi ?
— D'abord... de l'argent I je vous l'ai dit. J'en ai assez de la misère... du vol... de ces risques incessants dans lesquels je me débats... Vous êtes riche... l'aiies-nibi riche...
— Vous aurez de l'argent, dit Danglars.
— Et beaucoup!... mais ce n'est pas tout encore.
Benedetto posa sa main sur l'épaule de Danglars.
— Avez-vous oublié, lui dit-il d'une voix sourde, quel est l'homme qui vous a ruiné, humilié, torturé... dites I... n'éprouvez-vous pas contre lui une de ces haines que rien ne peut éteindre ?...
Danglars avait relevé la tète et le regardait.
— Cet homme, continua Benedetto dont le visage éiait contracté par un rictus furieux, est votre mauvais génie... le mieni Oui, le mien! car quelle raison de haine pouvait-il avoir contre moi ? est-ce que j'avais demandé à vivre moi? 11 m'a tenté, lancé dans un monde où tous mes appétits de luxe se sont développés...
puis tout à coup il m'a rejeté au bagne... quant à vous, vous rappellerai-je les tortures qu'il vous a infligées?... eh bien! cet homme... nous pouvons tirer de lui une vengeance si terrible que nous lo verrons torturé à son tour... Ah I quelle àpie jouissance je rencontrerai le jour où il se tordra dans les épouvantables agonies du désespoir! C'est cette venoeauce que je veux, que j'aurai... Dauglars , voulez-vous (jue cet homme souilfe, rugisse de douleur?... Mettez votre main aans la mienne... et que ce pacte sans pitié nous unisse à jamais...
Danglars murmura :
— Oh! me venger... oui... mais c'est impossible!
— Impossible"! ricana Benedetto. A nous deux, je vous jure que nous y réussirons.
— Non I non I ce serait tenter Dieu!... j'ai peur de lui...
Et Danglars frissonnait tout entier....
— Peur / êtes-vous donc un enfant ! une ' dernière fois, Danglars, voulez-vous vous 1 venger du comte de Monte-Cristo I
— Ne prononcez pas ce nom ! je vous dis qu'il me fait peur ! |
— Et cependant, si je vous donnais, tout de suite, d'un mot, la certitude que cette vengeance est possible.... facile même... Oh ! soyez tranquille ! j'y ai longuement et crueliementsongé... Moi aussi, j'ai eu peur de lui.... moi aussi j'ai cru longtemps que cet homme était tout puissant, inattaquable... Aujourd'hui, c'est autre chose, j'ai découvert le défaut de l'armure... je veux que cet homme pleure des larmes de sang... Une dernière fois, voulez-vous m'y aider ?
— Ah ! si vous disiez vrai ! s'écria Danglars.
— Ecoutez- moi... cet homme a dans le cœur un amour profond, immense... C'est par cet amour que nous le tuerons... Le comte de Monte-Cristo est invincible...
dites-vous I vous oubliez qu'il a un ais!...
— Son fils 1 le vicomte Espérance !...
— Frapper le fils, c'est tuer le père...
— Oui... oui 1 vous avez raison! Ah I c'est que, moi aussi, je le hais!...
— Eh bien!... unissez-vous franchement à moi... et je vous le dis, nous aurons tous deux notre revanche aussi terrible, aussi effrayante que nous l'aurons voulu tous deux...
— Et que voulez- vous pour cela?...
— De l'argent...
— Vous en aurez!... mais encore...
— Je veux, dit Benedetto, que vous soyez prêt à m'obéir, à l'heure où je vous appellerai !... à m'obéir aveuglément...
— Et vous dites que Monte-Cristo pleurera, mourra de douleur...
— Je vous le jure...
— Alors, dit Danglars, je me livre à vous!... Ah!... comme je le hais ! ...
Et les deux hommes, se regardant, mirent leurs mains dans leurs mains en signe de serment.