ÉTERNELLE CHANSON
hevenons chez le vicomte Espérance.
Trois jours: s'étaient passés depuis la terrible nuit où Jane, mourante, était entrée dans ihotel des Champs-Elysées.
Nous retrouvons maman Caraman en grande conférence avec la personne qui
lui inspire le plus de confiance au monde, et qui n'est autre qu'elle-même.
Deux heures du matin venaient de sonner.
Le calme et le silence étaient profonds.
A demi-étendue sur un canapé, l'excellente femme songeait, tout en prêtant cependant l'oreille au moindre bruit qui pouvait venir de la chambre où reposait la jeune fille, plongée dans une prostration profonde.
— Voyons, se demandait-elle, suis-je bien dans mon droit en agissant comme je le fais. M. le comte de Monte-Cristo m'a recommandé son fils, m'a priée de veiller sur lui. Certes, je n'ai pas manqué à ce devoir, mais est-ce que je le remplis tout entier? Voici que j'ai accepté du vicomte Espérance une mission de confiance, que, depuis trois jours, je soigne jour et nuit cette pauvrejeune fille... C'est bien I et, de ce côté, je n'ai rien à me reprocher...
Mais, d'autre part, M. le vicomte m'a invitée à lui garder le secret, même auprès de son père... et j'y ai consenti. Là, je ne sais pas si j'ai bien fait... et cela me trouble...
Pour s'éclaircir los idées, mamam Caraman ajouta une goutte d'eau-de-vie au crog dont le sucre fondait ; puis, ayant bu un doigt d(, l'exquis mélange :
— M. le couite m'a dit : Si jamais vous aviez quelques nouvelles à me faire parvenir, allez parler à M. Fanfar... C'est simple et clair. Mais si j'obéis au père, je désobéis au fils... M. Espérance est-il en danger? Non !.. eh bien! alors pourquoi me tracasser? il sera toujours temps...
Cependant il semblait que tous ces raisonnements ne suffisaient pas à convaincre la fille du gendarme de l'excellence de sa cause, car elle secouait la tète et faisait de ses lèvres qui s'avançaient une moue signiticative.
Mais force lui fut d'interrompre sa méditation, car un léger gémissement venait d'attirer son attention.
D un bond, elle fut sur les pieds et courut, — ou plutôt roula, car elle n'avait pas maigri, la bonne femme, — vers le lit de Jane.
La jeune fille était étendue, immobile.
Son beau visage avait la teinte mate de la cire. Ses paupières étaient teintées de bistre. De ses lèvres entrouvertes s'exhalait un soupir entrecoupé.
— Pauvre petite, murmura maman Caraman, on dirait qu'elle soufire plus que de coutume.
Elle se pencha vers elle et la considéra attentivement.
Les deux corps étaient étendus.
Pauvre Janel était-ell» sauvée?... Hélas I le» médecins ne répondaient pas encore de sa vie I Gontran, sur la prière d'Espérance, avait amené deux amis discrets, d'une science éprouvée, et de longues heures avaient été passées à son chevet.
Mais les désordres produits parla balle étaient graves, la cicatrisation était lente, et, à cliaque minute, des complications nouvelles étaient à redouter.
Elle n'avait pas encore repris connaissance...
Tandis que la Garaman s'apprêtait à lui donner quelques gouttes de potion, Jane, par un mouvement brusque, écarta la couverture qui lui couvrait la poitrine, et jeta ses deux mains en avant, par une sorte de geste de résistance, de terreur.
— Eh bien! petite, fit doucenu nt la Garaman. Est-ce qu'on ne veut pas être raisonnable?
Mais il semblait que Jane n'entendît pas. Une vive coloration montait à ses joues.
C'était la fièvre — cette lièvre terrible qui
pouvait la tuer ! Sa poitrine haletait. Soudain ses yeux s'ouvrirent, étince-
lants, presque h;igards. <■
Une inexprimable angoisse se peignit
sur ses traits amincis par la souffrance. Et, se tordant les bras, elle s'écria : -r Mourir I je veux mourir I...
— Mon enfant, ma chérie ! disait la Garaman qm, les larmes aux yeux, embrassait son iront et ses cheveux, voulezvous bien ne pas dire des folies comme celai... Voyons... soyons bien calme... ou je me Kche...
Mais Jane ne l'entendait pas. Elle se débattait.
On eût dit qu'elle était hantée par je ne sais quelle horrible vision.
Le délire évoquait-il devant ses yeux quelque scène atroce du passé ?... La fièvre a de ces étonnantes résurrections.
Maman Garaman était forte. Mais, outre quelle n'osait pas déployer toute son énergie, les muscles des hallucinés de la fièvre ont des vigueurs incroyables.
Jane, dans un aflblement désespéré, répétait toujom's :
— Je veux mourir I je veux mourir I... La Garaman avait pour consigne d'appeler Espérance à la moindre alerte.
Elle étendit la main et toucha le bouton d'une sonnette.
Et quelques secondes à peine s'étaient écoulées que des pas se firent entendi'e dans la pièce voisine.
Le porte s'ouvrit et le ûls de Monte- Cristo apparut sur le seuil.
Oh I comme il était pâle, lui auesi, et combien les angoisses avaient posé leur stigmate à son front creusé.
A peine l'écho de son nom avait-il retenti que Jane était retombée en arrière, cachant son visage dans ses mains crispées.
— Qu'y a-t-il? demanda Espérance.
— Oh! presque rien, monsieur le vicomte, un peu de fièvre... Cependant, j'ai eu peur d'un accident. .. et je vous ai appelé.
— Vous avez bien fait, et je vous en remercie... ajouta-t-il en s'approchant de la jeune fille.
Il lui prit les deux mains et les écarta de son front.
Sous cette pression, il y eut dans tout le corps de Jane une sorte de commotion électrique, et des larmes soudaines jaillirent de ses yeux qui s'étaient refermés.
— La voici plus calme, dit maman Garaman, et je suis presque au regret de vous avoir dérangé...
— NonI noni je vous en remercie t tenez, vous devez être fatiguée.... allez prendre du repos... je veillerai (moi-même jusqu'au matin...
— Pour ça... je ne veux pas! moi, je suis vieille, je n'ai pas de sommeil... tandis que vous...
Espérance s'était assis au pied du lit de Jane et lui tenait toujours les main.* qui s'abandonnaient, moites et détendues...
— Croyez-vous donc que je puisse dormir... quand elle souffre! dit doucement le vicomte. Allez! je vous en prie!... je vous promets de vous rappeler bientôt... allez! allez!
Maman Garaman résistait encore, peutêtre un peu pour la forme.
' Mais Espérance plaidait si doucement I sa cause. Oh! il ne pensait pas à prendre j un ton d'autorité I Et puis il l'appelait ! maman Garaman I Après force recommandations, la bonne femme sortit...
I Le jeune homme s'était laissé glisser à î genoux sur le tapis.
! La main de Jane avait suivi sa main...
Et ils restaient ainsi, immobiles, silen-
, cieux, dans le calme profond de la chambre
! où l'on entendait encore les bruissements
d'ailes de l'ange de la mort.
I Sous la douce pression de la main d'Es- I pérance, Jane semblait éprouver un sou- I lagement profond. N'est-il donc pas vrai qu'il peut exister entre deux êtres une ! sorte de communication magnétique, qu un fluide peut s'épandre le l'un à l'autre, j mettant en rapport deux organismes qui,
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en cet inst .ni mystérieux, n'en font plus qu'un.
Ils se taisaient, jouissant jjour ainsi dire de cette intimité profonde et divine.
Et Espérance attira vers sa bouche la caaia de Jane et y appliqua ses lèvres.
Alors, la jeune fille ouvrit les yeux.
Plus de fièvre. Les prunelles, claires, avaient repris leur limpidité.
Une teinte rose remout sit aux joues, un souffle plus égal agitait la poitrine.
— Jane I Jane I appela à voix basse Espérance.
Il lui sembla que les doigts de la jeune fille serraient doucement les siens.
— Vous m'entendez? dit-il encore. Vous me permettez de rester auprès de vous?... Oui, n'est-ce pas? Si vous saviez, je souffre tant de vous voir souffrir, moi qui donnerais ma vie pour vous épargner un chagrin...
La main répondait par une pression plus forte.
— Vous ne savez pas, reprit-il, quand je vous ai rencontrée, l'autre soir, il me semblait que ce n'était pas la première fois que je vous voyais... En vérité, il me paraît que déjà vous m'êtes apparue dans mes rêves..* Jane, pourquoi donc vouliezvous mourir?...
11 s'était relevé à demi, et lui parlait maintenant en la regardant.
L'écoutait-elle? L'entendait-elle? Il y avait dans ses yeux, tout à l'heure si lirùlants de fièvre, une placidité singulière...
L'amour a de ces hypnotismes. Un engourdissement délicieux s'était emparé de lètre entier de la jeune fille. Elle croyait dormir, elle croyait rêver, et cette voix charmante, dont l'écho parvenait jusqu'à son cerveau, lui apportait des harmonies extra-humaines.
Ohl comme le j assé était loinl Jane était dans une de ces périodes, trop rares
{)Our notre malheurea^e humanité, où tous es souvenirs douloureux s'effacent, où tout se fond dans l'ineffable joie du bonheur présent...
Et elle se sentait si heureuse. C'était un bonheur immense, complet, qui emplissait sou cœur et sa conscience; il lui semblait que tout pour elle recommençait, et le pi-incipe de sa vie nouvelle était daus la protisiou de cette main sur la lienuc.
Lui couliiiuait :
— Jane, avant de l'avoir vue, je ne vivai.-5 l'as... Une immense tristesse m'envahissait tout entier... Que m'importait le luxe qui lu'entoure, la science acquise I II
y avait autour de moi comme une impression de désert... et, chose singulière, je l'ai ressentie pour la première fois dans cette chambre même où nous somnaes maintenant...
Il regardait autour de lui.
— G est ici que ma mère est morte 1 Quand j'ai entendu son dernier soupir s'exhaler de sa poitrine, j'ai cru que c'était mon souffle qui s'en allait... Il y a eu dans mon cœur cooune un brisement... et voici que sur tes lèvres le souffle de vie ramène mon être... Oh! ma Jane! ma Jane! n'estce pas que tu me permets de te dire que je t'aime?
Etait-ce réalité? était-ce un jeu de la lumière sur le visage de la jeune fille?
Espérance crut la voir sourire, et ce sourire était un consentement.
— Oh! merci I vois-tu... je suis sûr que, toi aussi, tu as souffert... horriblement souffert... mais c'est fini désormais... je suis là... près de toi, pour te protéger, pour te défendre... Tu me diras tout... nous n'aurons pas de secrets l'un pour l'autre... et, laissant nos mains l'une dans l'autre, comme à présent... nous nous en irons à travers la vie, loin, i)ien loin d'ici, de cette vie de Paris qui ine pèse... Nous choisirons quelque retraite paisible où nous nous endormirons dans notre bonheur au souffle du vent qui joue à travers les grands arbres... Jane! ma Jane!...
je suis à toi pour toujours... pour tou» jours...
Et ces deux mots répétés, éternelle chanson de l'amour, vibraient à travers les tentures de la chambre paisible pour monter vers ce ciel où les serments s'inscrivent en raj'ons d'étoiles...
Elle ne répondait pas. Mais, de ses pau-
fùères demi closes, une larme roulait — arme de joie — sur sa joue virginale...
Et Esj>-;rance, se courbant, but cette larme daus un baiser chaste, baiser de frère et de fiancé...
Jane sourit encore une fois. Ses lèvres s'agitèrent et un mot s'en échappa :
— Espérance I je t'aime !...
Le vicomte tressaillit. Ah! qu« de joie dans cette dernière parole! 11 se mit à genoux, joignant les mains comme le prêtre devant l'idole...
Puis de nouveau, tous deux se turent... quelque chose de pareil à un murmure pas.sait dans l'air. On eût dit que leurs d.iix âmes se donnaient encore uue fois le baiser que leurs lèvres avaient échangé...
Ohl Jane n'était plus en dangur/ noal Dans cette union mystique du leurs deux êtres, la vie avait triomphé de la mort...
Et Espérance pensait :
— Oui, nous quitterons Paris, nous irons cacher notre bonlieur dans quelque villa perdue des rives méditerranéennes, là où le ciel est toujours pur, où la mer est toujours bleue. . . c'est la vie, c'est l'étei'nité du bonheurl...
Et voyant alors que Jane reposait, s"étant endormie dans son calme reconquis, Espérance se redressa, et lentement sortit de la chambre en lui jetant des baisers à pleines mains, comme les enfants qui jettent des roses devant l'autel.
Dans la pièce qui précédait la chambre, maman Garaman qui, entêtée, n'avait pas voulu s'aller coucher, s'était étendue sur un canapé, et, faut-il l'avouer? ronflait comaie l'eût pu faire le gendarme qu'elle pleurait, s'il fût subitement revenu à la vie...
Espérance sourit. Il avait le cœur plein d'indulgence. Sachant que maintenant Jane dormait, il necraignaitrien... il passa devant la bonne femme et ne la réveilla pas...
Il courut à sa cbarabre. 11 avait besoin d'être sen], emportant son bonheur comme un trésor.
Mais à peine les derniei's échos de son pas avaient-ils éli- étoufl'és par les tapis que, dans la chambre de Jane...
N'est-ce pas une illusion, un cauchemar?
Voici que là, dans le coin sombre, les tentures s'écartent...
Et, à la lueur faible de la lampe qui vacille, une forme sombre paraît.
C'est un homme. On ne peut voir son visage, que cache un voile noir...
Il tient à la main un mouchoir blanc, sur lequel il verse le contenu d'un flacon.
Il marche vers le lit, doucement, si doucement, que pas un bruit, pas un craquement ne révèle sa présence.
Quel est donc cet homme? C'est ainsi que jadis le comte de Monte-Cristo pénétrait dans la chambre de Valeutine de Viilefort...
Et ce n'est pas Monte-Cristo I non!...
Autour de celui qui entre là, mystérieux et sinistre, il y a comme un rayonnement de vice et de crime...
Il va vers le lit, considère un instant la jeune fille endormie, puis étendant le bras, approche de son visage le mouchoir d'où s'élève une sorte de vapeur blanchâtre...
Le mouchoir est posé sous ses narines...
Elle respire, lentement, régulièrement...
puis soudain son corps tressaille I ce n'est
qu'un instant I puis l'immobilité... Les
membres se raidissent... la teinte rose ûe ses joues s'efface... son front devient pâle... on dirait la mort I
L'homme se penche, saisit dans ses bras le corps inerte, qu'enveloppe une longue robe blanche pareille à un suaire...
Puis, toujours lentement, avec des précautions infinies, l'homme, chargé de son fardeau, revient vers la tenture, qui s'écarte et se refei'me...
Maman Caraman ! vous dormez 1 Espérance 1 tu rêves à ton bonheur!...
Tu ne sais pas quel est cet homme!...
Il se nomme Benedetto !... C'est la reva!> che qui commence.
Et dans la chambre vide, il n'y a plus d'autre bruit que le tic-tac de la pendule, disant l'heure du désespoir pour ceux qui trouveront la chambre déserte.