IL FAUT LES SAUVER
On n'a pas oublié l'incident di-amati.[ue qui avait suivi le suicide de Jane. 8auselme s'élançant au hasard, presque fou, cherchant de toutes parts la trace de sa fille bien-aimée, arrivant à la berge de !a Seine, puis poursuivant une ombre de femme, bondissant après elle dans le fleuve, et enfin emporté par le flot, ne devant la vie qu'au dévouement de deux de nos anciens amis, Fanfar et son fidèle Bobichel...
Gomment se trouvaient-ils là, à cette heure tardive?
Rien de plus simple à expliquer.
Monte-Cristo — pai'tant pour une destination que nul ne connaissait — pas même ceux en qui il avait la confiance la plus absolue — avait dit à Fanfar :
— Je vous confie mon fils. Vous m'aimez, donc vous l'aimez. Soyez à lui comme vous êtes à moi.
Fanfar était de ces hommes qui ne se reprennent point lorsqu'ils se sont donnés !
— Comptez sur moi, avait-il dit simplement.
Et Monte-Cristo était parti, confiant en lui, confiant surtout, faut-il dire? dans cette fatalité qui l'avait toujours servi.
Fanfar lui avait tenu parole. Sentinelle vigilante, il épiait attentivement toutes les démarches d'Espérance, ifais il avait aussi reçu pour instructions de ne point laisser deviner cette surveillance et de ne l'accentuer qu'autan: qu'Espérance sa trouverait dans un danger réel.
Or, le soir où Espérance s'était rendu à la soirée <ie Gontran, Fanfar, accompagné de l'inséparable Bobichel, avait suivi de loin le jeune homme, l'avait vu entrer dans la maison de son ami, l'avait vu encore lorsqu'il avait reconduit Jane à sa voiture, et enfin lorsqu'il était sorti au bras de Gontran.
Quelle apparence alors qu'un incident imprévu pût se produire. Deux jeunes gens qui, se tenant le bras, sortent sur les Champs-Elysées et causent, est-il rien de plus rassurant?
D'un commun accord, Fanfar et Bobichel s'étaient volontairement relevés de leur faction, et, pleinement satisfaits, s'étaient rabattus vers la rive gauche, où Fanfar occupait une petite maison à peu de distance de la Seine, dans la rue Bellechasse.
Tous deux causaient du passé, de l'avenir. Quand on a vécu ensemble de longues années, on a toujours quelque souvenir à éveiller qui vous sourit et vous enthousiasme. Tout à coup, alors qu'ils traversaient le fleuve, des cris d'appel, de désespoir avaient frappé leurs oreilles.
Il y a des natures de terre-neuve. A ces animaux superbes, Fanfar et Bobichel eussent remJu des points. Qu'on se souvienne de l'arrivée de Fanfar à la citadelle de Maldar.
Cette fois, il ne s'agissait plus de se jeter dans le feu, mais de plonger en pleine eau.
Qu'à cela ne tienne I Plouf! Plouf I Qui des deux était tombé le premier? En tout cas, c'était bien en même temps qu'ils étaient arrivés à la rive, chacun portant son fardeau.
Trois jours s'étaient passés depuis lors, trois jours terribles.
Car de ces deux êtres qu'ils avaient arrachés miraculeusement à la mort, l'un, Sanselme, était en proie à une sorte de fièvre chaude, qui lui enlevait toute notion intelligente.
Et l'autre... la vieille femme, au visage émacié, aux cheveux blancs collés sur les tempes... l'autre, vêtue de haillons, aux pieds nus, l'autre était folle...
Mais, chez celle-ci, ce n'était pas un obscurcissement passager de la raison. Fanfar ue pouvait s'y tromper.
Cette malheureuse devait être aliénée deiiuis longtemps déjà.
b où fenail-elle f Qui était-elle ?
lin vain, oii I avait fouillée. Elle neposséihiil rirt'i, nen absclument.
>S'êtail-nlle échappée il'' quelque hospice? c'élatl possible. Cependant Fanfar
était allé dès le lendemain à la Préfecture et avait demandé des renseignements.
Aucun avis de disparition n'était parvenu à l'autorité.
Naturellement Fanfar s'était abstenu de donner aucun détail.
Mais avec Bobichel, qui était de bon conseil, il raisonnait.
Entre ces deux êtres qui, à la même heure, s'étaient précipités dans le fleuve, il était impossible qu'il n'existât pas un lien. Il devait y avoir là quelqu'un de ces effrayants mystères qui délient toute divination. Mais leur devoir était tout tracé : S'ils avaient sauvé ces deux malheureux, ils leur devaient le secret le plus absolu, jusqu'à ce que du moins ils se fussent convaincus qu'ils pouvaient sans danger pour eux révéler cette sinistre aventure...
Et les heures passaient.
Sanselme avait des accès de rage furieuse pendant lesquels il criait des mots sans suite, entrecoupés d'imprécations incompréhensibles.
Quant à la vieille femme, dès qu'elle était revenue à elle, elle s'était élancéi.' hors du lit dans lequel on l'avait étendue. . .
Et elleétait allée se blottir contre laporle, debout, haletante, les yeux hagards et pleins d'une indicible épouvante. ..
Si, l'écartant doucement, pou'* entrer dans la chambre ou en sortir, on ouvrait cette porte, alors portant ses deux mains à sa poitrine, elle s'affaissait sur le plancher en poussant un cri terrible.
Enfin pour comble de mystère — lorsque la femme de Fanfar, ange de bonté et de dévouement, — l'avait déshabillée, elle avait appelé son mari pour lui montrer, sur le sein de la malheureuse, la cicatrice d'une effroyable blessure.
Elle avait dû être frappée d'un coup de couteau.
Quand? où? par qui? toutes questions qui restaient sans réponse.
Et ce soir là, pour la centième fois, Fanfar resté seul s'interrogeait.
Bobichel était sorti depuis quaiantehuit heures. Fanfar était sans nouvelles d'Espérance. Il se reprochait de s'être donné tout entier aux deux malheureux qu'il avait sauvés, et avait envoyé Bobichel aux informations.
Fanfarveillaitauprcsdulitde Sanselme.
Dans une pièce voisine, la folle doruiait toujours accroupie auprès d'une porte.
Sanselme, le visage congestionné, était immobile. Chose singulière, en quobiues jours cette face grasse, ronde, s'était creusée, amincie. On eût dit le masque du désespoir.
Fanfar le considérait attentivement. Il cherchait à lire dans les lignes de ce visapo le secret d'une existence douloureusement tourmentée. Avec son instinct infaillible, il se disait que, sous la douleur visible, il y avait un remords, la torture d'un crime commis.
Mais, jiour les consciences fermes, le crininel adroilàtouslessoinsquecoinmande 'humanité. Fanfar luttait opiniâtrement yOnice le mal, qui déjà semblait se lasser du combat.
A ce moment Sanselme, de sa bouche tordue par la congestion, proféra quelques mots.
Fanfar se leva et se pencha vivement vers lui.
Sanselme voulait parler, on le voyait, mais lessonssemblaientdéchirer sagorge.
Cependant Fanfar crut saisir quelques paroles :
— Ma fille!... mortel... morte!...
Et 'ce dernier mot, sinistre, était répété avec un inexprimable accent d'angoisse.
Que signifiait cela? Celle que Sanselme avait tenté de sauver était plus âgée que lui. Du moins tout, dans son apparence, indiquait la sénilité. Elle ne pouvait donc pas être la fille de cet homme.
De qm pailait-il'?
Fanfar lui dit de sa voix claire et forte :
— Vous avez une fille? vous l'avez perdue!...
— Ma fille! oui... ma Janei...
— Elle s'appelle Jane?...
Sanselme se tordait sur son lit, comme si chaque parole prononcée lui eût infligé une épouvantable douleur.
En vain, Fanfar multiplia les questions; il ne pouvait rien arracher du malheureux, ni son nom, ni aucun détail cjuipùl servir de base à des hypothèses sérieuses.
Ayant pris une potion, le malade s'assoupit, seulement il était évident que, dans cette ivresse du délire que la congestion fait tourbillonner au cerveau, le malheureux était en proieà des hallucinations terribles.
Fanfar, découragé, avait pris un livre.
Soudain, il entendit retentir le timbre de la porte extérieure.
Et, un instant après, Bobichel paraissait.
— Eh bien? lui demanda Fanfar.
^- Ah ! patron '
Le brave Bobichel était rouge comme un coq et, outre qu'il s'était hâté de telle sorte que son front ruisselait de sueur, de plus il semblait en proie à une émotion telle qu'il s atialasur une chaise, répétant seulement son : Ah! patron! avec des intonations désespérées.
— Mais parle donc I s'écria Fanfar. Estil arrivé quelque malheur!
— Oui! oui! un grand malheur!...
— Mais h qui donc?
— Au fils de Monte-Cristo... Au vicomte Espérance!...
— Malédiction! s'écria Fanfar, bondissant sur ses pieds.
Et, dans l'excès de sa douleur, il saisit le bras de Bobichel et le secoua rudement :
— Parleras-tu, à la fin?...
— Oui, patron ! mais, vrai ! je n'en puis plus! Ça m'a donné im tel coup!... le vicomte Espérance s'est enfui de son hôtel...
— S'est enfui! Allons donc! C'est une folie !... Sans doute iju'il a obéi à quelque caprice et est parti en voyage sans avertir personne.
— Non ! ce n'est pas cela 1 il a bel et bien disparu...
— Qui t'a dit cela?
— Parbleu! les deux de la maison... la vieille Caraman et Coucou !...
Fanfar passait ses mains sur son front, comme pour dissiper le trouble que lui causait cette étran:4e nouvelle.
— Voyons, mon vieil ami, fit-il. Prends pitié de mes angoisses et dis-moi exactement ce que tu sais...
— Voilà, reprit Bobichel. Donc, vous, comme moi, vous étiez inquiet de ce que depuis la nuit en question nous n'avions pas eu de nouvelles de M. Espérance... Eh bien ! figurez-vous que pendant que nous sauvions ces deux malheureux qui sont là, le vicomte de son côté,sauvait(}uelqu'un...
— Comment! il n'était donc pas rentré directement chez lui?...
— Faut croire 1 Car deux heures après il rentrait avec son ami M. Gontran... en ramenant un blessé.
— Un blessé!...
— Je me trompe, une blessée!. . . unejeune fille... qui avait reçu un coup de pistolet...
— Quelle histoire me racontes-tu làl...
— Ecoutez, patron ! moi-même, je ne voulais pas croire... mais parait que c'est la vérité... et tenez, comme je me doutais bien que vous vous demanderiez si j'étais fou, j'ai eu une idée...
— Laquelle ?
— C'est de vous amener des témoins...
— Qui cela?
— Eh ! parbleu ! la Caraman et Coucou î
— Comment! ils sont ici?
— Oui... et à votre dispo'silion, pour vous donner tous les détails que vous pourrez leur demander.
— Et tu ne me le disais pas I Vite, Bobichel... je les interrogerai, et je jure que je saurai bien parvenir à connaître la vérité