‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 77 sur 84 · TIO · texte numérisé non relu

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Maigre tout l'empire qu'il savait conserver sur lui-même, Fanfar ne pouvait résister à l"impatienc« qui s'emparait de lui.

C'est qu'aussi il éprouvait comme un remords. S'il était survenu quelque catastrophe dont Espérance eut été viclime, ne lui incombait-il pas une effrayante respons.abilité ?

Quoi ! Monte-Cristo — auquel il aurait donné sa vie — lui confiait ce qu'il avait de plus précieux au monde... et lui, Fanfar, n'avait pas su veiller sur ce trésor ! . . .

Et comme ces réflexions se pressaient dans son cerveau, la Caraman et Coucou entrèrent.

Eux aussi sentaient toute la responsabilité qui pesait sur eux !

Ils aimaient tant Monte-Cristo!...

— Mes amis, dit Fanfar, tandis que la bonne Caraman sanglotait douloureusement et que Coucou, au port d'arme, mâchait sa moustache pour ne pas imiter sa compagne, mes amis, je ne puis croire

, encore au malheur que m'annonce Bobichel. Il me dit que le vicomte Espérance a disparu...

— Hélas ! soupira Coucou.

''— Ainsi, c'est vrai I voyons, maman Caïaman, ce n'est pas le moment de se désoler. Les pleurs ne remédient à rien. Si Espérance est en danger, moi et mes amis sauront bien le sauver. Mais il faut que vous me disiez tout !...

La Caraman se laissa tomber à genoux, .et les bras tendus vers Fanfar :

— C'est moi qui suis coupable I s'écria-t-elle. Ah ! je ne me le pardonnerai jamais !

— Coupable ! expliquez-vous !. .. je vous promets de ne pas vous gronder...

— Et vous auriez tort 1 je suis une malheureuse I... j'ai manqué à toutes mes promesses, en ne vous avertissant pas plus tôt! et pourtant j'avais comme un pressentiment que tout cela finirait mal !...

Elle avait des hoquets désespérés. Et la plupart de ses paroles se perdaient dans des sanglots inarticulés.

Enfin elle se remit un peu, et Fanfar L'i'inimença à comprendre.

J La Caraman pouvait d'ailleurs expliquer peu de chose. Elle dit comment Espérance et Contran étaient rentrés au milieu de la nuit, apportant une jeune fille blessée d'un coup de feu et qui semblait mourante ; comment des soins assidus paraissaient l'avoir arrachée à la mort. Enfin elle ne cacha rien jusqu'au moment où

obéissant au vicomte^ elle s'était retirée dansla piècevoisine, oùelleavaitsuccombé au sommeil.

— Je ne sais pas comment cela s'est fait, gémissait-elle. J'avais beau être fatiguée, j aurais dû me déchirer le corpa avec mes ongles plutôt que de dormir... mais on aurait dit qu'une main de plomb s'était posée sur ma tète... j'ai fermé les yeux, et puis je n'ai plus rien entendu. M. Espérance était resté auprès de la jeune fille. Quand j'ai ouvert les 5'eux, il faisait jour. J'ai sauté sur mes pieds, et j'ai couru à la porte... je n'osais pas entrer d'abord. Je croyais que M. Espérance était toujours là. et dame, vous comprenez, on a peur de parailre indiscret... je prêtai l'oreille, je n'entendis rien ! — Elle dort ! me disais-je. Enfin, après quelques minutes d'hésitation, je posai la main sur le bouton de la porte, je le tournai tout doucement et j'entrai. Tout était calme et silencieux. C'est à peine si j'osais faire un pas... les rideaux étaient retombés et cachaient le lit. On eût dit un nid d'oiseau. Sans doute la pauvre petit« dormait... je retenais ma respii-atioa... mais voilà que tout à coup, je ne sais quelle idée me passe pai* la tète... il y avait trop de silence, trop d'immobilité dansla chambre. ..je cours au lit... Il èi.iii vide !

— "Vide 1 fit Fanfar. Mais la jeune fille ne pouvait-elle avoir été transportée autre part...

— Naturellement ! Ça été ma première idée!... quant à marcher toute seule, i! n'y avait pas à y penser, elle était trop faible !... Alors je me suis dit que, peutêtre, le vicomte avait réclamé l'aide de Coucou...

— Et moi aussi je dormais, sacri... interrompit l'ancien zouave. Voilà que maman Caraman déboule dans ma chambre comme une avalanche... et me secouai un vrai prunier I

— Je ne pouvais pas le réveiller, ce fainéanl-là ! et je n'avais pss le temps de faire de façons, d'autant pluj que j étais de plus en plus inquiète... je î'intenogel Bon ! il se frottait les yeux d'un air stupide 1

— Maman Caraman.

— Mettons ahuri I il n'avait rien vu, rien entendu !... Que faire?... je retourne à la chambre. Rien! pas une trace !... décidément il n'y avait que M. Espérance qui pouvait avoir emporté la pelile. Et là, encore, voyez notre bêtise ! je ne sais pas quelles mauvaises idées me sont passées par la tète... le ne voulais nas aller dé-

Liv. m

il lai fit respirer le monchofr imbibé du liquide.

ranger 1h vicomte... non, je me disais que, SI la petite était cliez lui, il' n'aimeruit peut-être pas qu'on le sût... Oh ! c'était mal de ma part... une pauvre fille qui ■ n'avait que le soultle ! et douce, et honuête, j'en jurerais...

— Hâtez-vous un peu, ma chère dame, dit Fanfar avec une nuance d'impatience. Vous vous perdez tout le temps dans des détails...

— Vous avez raison... mais j'ai eu tant d'émotions que vrai ! je n'ai pas la tète bien à moi... enfin, je' me décide... et je vais frapper chez M. Espérance. Oh ! il n'était pas couché. Il était doLioul, travaillant avec des livres de médecine tout autour de lui... et je lui dis tout... Si vous l'aviez vu ! il est devenu si pâle, si pâle, que j'ai cru qu'il allait tomljer... et puis en me repoussant un peu rudement, il s'est élancé vers la chambre... et là quand il a vu que je lui avais dit la vérité, il a failli devenir fou ! et des questions ! et des colères J Voyez-vous, il n'y arien de bète comme quand on est dans son tort et qu'on l'a rien à répondre. . . Bien sur, ia petite ne s'était pas sauvée par la fenêtre qui était fermée en dedaiis... est-ce qu'elle en aurait eu la force, d'ailleurs?... Pas plus par l'escalier... les verroux intérieurs étaient tirés... Alors quoi'?... j'en perdais la tète!.. M. Espérance a interrogé tout le monde... il était dans une telle fureur que j'ai cru qu'il allai; nous tuer... et au fond, il n'aurait pas eu ton, ! Quand je pensé que si je ne uiétai.s pas endormie comme une marmotte...

— Mais lui ! Espérance ! on m'a dit qu'il avait disparu !...

— Oui... depuis'hier soir... quand il a vu que rien ne pouvait lui servir d'indice.^ qu'il y avait là-dessous comn^e qui dirait du sortilège, de la magie... alors il a mis son , chapeau sur sa tète, et il est sorti... Il ne nous a i-ien dit... mais voilà la nuit et'une partie de la journée passée... on ne l'a [^as revu.

— Et ce qu'il y a de plus grave, ajouta Coucou, c'est qu'il a emporté des pistolets. Je m'en sui.-^ aperçu, car ils n'étaient plus à la place où je les avais moi-même rangés hier...

Fanfai- réfléchissait.

— Hiei> ne peut vous faire supposer la direction qu'il a prise'.'...

— Uien. Nous étions si hébétés que nous n'avons pas pensé à le suivre...

Ahl eL' tout cela, nous sommes bien coupables .et quand M. de Monte-Cristo fiaur^- lia !...

— Vous avez" été légers, imprudents.

déclara Fanfar. Mais toutes les récriminations sont inutiles. '".\vant tout, il faut retrouver la tra(îe d'Espérance. Voyona, répondez sin<:èrement à mes questioTîs.

Avez-vous quelque idée delà fayou dont la jeune fille avait été blessée?

— NonI mais M. Gontran le sait...

— Le peintre, l'ami d'Espérance. En effet, je vais courir chez lui... ^

— Ohl nous y sommes déjà allés. Il est sorti pour toute la journée. Mais il doit savoir beaucou[i de choses, car... tenez, peut-être avons-nous mal fait... mais voici un petit carnet que nous avons trouvé sur le tapis de la chambre et (jui est évidemment tombé des vêtements de la jeune mie.

En disant cela, la Ctraman présentait à Fanfar une de ces pochettes en marotjuin qui servent à garder des cartes de visite.

— Nous l'avons ouvert, continua la Ga raman, et nous y avons trouvé ceci...

— Une lettre! fit Fanfar; mais sans adresse. Voyons.

La lettre ne contenait que quelques lignes, c'était le remerciement adressé par Gontran à la jeune fille quand elle avait consenti à se rendre à la soirée du peintre. Ce billet commençait par ces mots : « Mademoiselle .lane... »

— .lanel s'écria Fanfar, dont un rapide souvenir traversa le cerveau.

A son cri, un autre cri répondit.

La porte venait de s'ouvrir violemment, et Sanselrae, livide, s'appuyaut au chambranle, apparut chancelant.

— .Jane! .Jane! avez-vous dit?

Fanfar s'était élancé vers lui et l'avait

soutenu dans ses bras. - ^

— Ah! ne vous occupez pas de moil s'écria Sanselme. Répondez... ce nom, est-il vr-ai que je l'aie déjà entendu?... Jane!

— Enetïet, ce nom est bien celui qui est tracé sur ce billet.

El comm-9 Fanfar tendait le papier à Sanselme, celui-ci s'en empara, d'un geste presque brutal, et le dévora des yeux.

— Oui! oui! c'est bien celai Janel ma f...

Il se reprit, ayant, dans son demi-délire, la force de ne pas trahir le secret qui lui brûlait le cœur.

— Ainsi, s'écria Fanfar, vous connaissez cette jeune tille?...

— Si je la connais!... mais ce n'est donc pas elle qui a voulu mourir — ce n'est donc i)as elle que j'ai sauvée'?..

— Non. Mais calmez-vous par gi-âcel...

il faut que vous raisonniez froidement. Des dangers teiTibles meiiaceut peut-être tous ceux que nous aimons.

LE h'ILS DE MONTE-CRISTO

— Jane! Jane en danger, cri& San selme. . . Ah! laissez-moi! je veux soitir d'ici, je veux...

Il sétait dressé, haletant, hagard... mais ses forces le trahirent, et il serait tombé en arrière si Fanfar ne l'eût retenu.

Alors le malheureux laissa tomber sa tète dans ses mains et éclata en sanglots.

— Ah ! s'écria-t-il, j'aurais dû m'en douter! Avec le misérable Benedetto, le malheur devait revenir vers moi!...

— Qui donc a parlé de Benedetto? dit une voix rauque.

Tous se retournèrent.

Devant eux se tenait la vieille femme, la folle, dans ses haillons déchiquetés, avec ses longs cheveux blancs collés aux tempes, apparition quasi fantastique de sibylle.

Et voici que Sansehne, relevant la tète, avait vu cette femme.

Un cri terrible s'était échappé de sa poitrine, et il reculait, les yeux fixes, tout grands ouverts, comme s'il eût été en face de quelque fantôme.

— Elle! elle! murmurait-il Les morts sortent-ils donc du tombeau?...

La folle marchait vers lui, l'examinant attentivement.

Elle vint si près, si près, qu'en étendant le bras elle lui loucha la poitrine de sa main maigre.

Puis, avec un rire sinistre, elle cria : • — Le forçat!... C'est lui! Ah!... Le bagnel Toulon!...

Et encore une fois, frissonnant de tout son être, elle répéta :

— Benedetto!... qui donc a parlé de Benedetto?

— (Jue signifie tout cela? s'écria Fanfar.

— Je vais tout vous avouer, dit Sansehne, en baissant la tèie. Oui, je suis un ancien forçat, oui, cette femme dit vrai... mais elle sait bien que. moi, je ne lui ai jamais fait de mal... Femme, eiilends-nioi. regarde- moi !... est-ce moi (jui t'ai Ira pjjée?

La folle écarta les loques (jui couvraient sa poitrine.

On vit alors l'horrible cicatrice dont nous avons parlé.

— Frappée I oui, j'ai été frappée!... J'ai bien souU'ert... et puis ma tètel... il y a du feu !...

-r- Mais qui t'a poignardée?... Femme, dis son nom !...

Et d'une voix à peine perceptible, la folle dit :

— Son nom!... Il s'appelait Benedetto!

et c'était mon (ils!

Un cri d'iioireur s'échappa de toutes les poitrines.

— Oui, reprit Sanselme avec force, il y a quelque part un misérable qui a vécu par le crime et pour le crime... Cet homme a assassiné sa mère... Comment, par quel miracle elle a échappé à la mort, elle seule pourrait nous le dire... Mais cet homme, ce Benedetto maudit, est ici à Paris... et il est venu pour se venger de Monte- Cristo...

La folle, qui s'était de nouveau accroupie auprès de la porte, tressaillit à ce nom et dit :

— JMonte-Cristo !... Ah ! celui-là m'a pardonné!...

Et elle retomba dans son immobilité.

Fanfar interrogea Sanselme, qui avoua tout, sauf un seul point.

La tète sous le couteau de la guillotine, il n'eût pas dit que Jane était sa fille, et aujourd'hui surtout, qu'il avait été souffleté de ce nom infâme de forçat.

Fanfar l'écouta attentivement. Puis :

— 11 n'y a plus à douter, dit-il, ce qui se passe maintenant est l'œuvre de ce Benedetto... Donc, c'est lui qu'il faut retrouver... c'est à lui qu'il faudra demander couiple de ce crime nouveau... Sanselme, vous qui avez été si coupable,- ètes-vous prêt a vous racheter par le repentir ?

— Quoi que vous m'ordonniez, je vous obéirai. Sauvez Jane et tuez-moi après.

— Eh bien! vous tous, préparez-vous à la lutte... Dès aujourd'hui j'adresse au comte de ^lonte-Cristo le signal convenu entre nous et qui doit le rappeler... 11 sera ici dans trois jours, heure pour heure...

Il regarda sa montre :

— Donc dans trois jours, à minuit, le comte de Monte-(^rislo sera auprès de nous... Il faut que ce jour-là nous puissions lui dire : Comte, nous avons sauvé votre fils.

— Ah! tonnerre I cria le zouave, cela sera ou Coucou sera inorti...

— .\ l'œuvre! dit Fanfar en se levant. ■Vous Sanselme. passez avec moi dans mon cabinet, j'ai encore (inelques questions à vous adresser.

11 se tourna vers la folle.

— .Mais cette femme, nesavez-vous pas son nom?

— Jamais Benedetto ne nie Va. appris... Faiitar alla vers elle, et lui posant la

main sur le front :

— 0,ii èles-votis, lui demanda-t-il, et comme nt vous ;i]i|ielez-vous?

Elle, iiranlani. la tète et riant d'un rire stupiite, rét>oiidil :

— Je n'ai plus de nom... je suis morte.

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