‹ Le fils de Monte-CristoChapitre 78 sur 84 · LES FEMMES S'ES MÊLENT · texte numérisé non relu

LES FEMMES S'ES MÊLENT

Gontran était amoureux, Et, de plus, c'était un honnête garçon.

Donc, s'il était ému plus que de raison, si, pensant à M"« deLarsangy, il sentait le feu dans ses veines, et la fièvre à son cerveau, s'il rêvait les démonstrations les plus extravagantes pour prouver à son idole sa vénération et son adoration...

Que le malheureux qui est sans péché lui jette la première pierre.

Etre amoureux! Quelle joie et quelle souffrance I On a parlé des martyrs qui chantaient au bûcher. Quel amoureux ne s'est pas retourné sur le grjl d'amour à la façon d'un saint Laurent ravi.

Un instant, Gontran avait été distrait.

L'aventure de la nuit, le suicide de Jane Zild, tout cela avait fait à ses impressions une diversion subite. Ainsi une lumière éclatante, surgissant subitement, efface tous les détails du paysage.

Mais, le calme étant revenu, Gontran était retombé sous l'obsession de sa passion...

Passion d'autant plus vive qu'elle était plus inexpliquée.

Car i^ y avait en tout ceci quelque chose de singulier.

Carmen était jolie, adorable, elle avait ce • montant • qui, pareil à une liqueur alcoolique, monte au cerveau et donne l'ivresse.

Lorsque Gontran avait senti ses lèvres toucher les siennes, il avait frémi jusqu'aux libres les plus intimes de son être.

Baiser de vierge est, dit-on, plus capiteux que tout autre.

Possible; mais, ainsi qu'on le voit, baiser de fausse vierge peut produire même exaltation. Kn ceci, comme en tant de choses, c'est la foi qui fait tout.

Cependant, remarquez-lebien, Gontran, qui était Parisien et savait la vie, était en proie à uu bizarre combat.

N'ayant aucune raison pour douter de la vertu de Carmen, ayant de plus des raisons d'amour-propre pour admettre que — pour la première fois de sa vie — elle s'était laissé entraîner par le petit dieu d'amour, Gontran, avec la bonne foi de l'honnètehomme, se considérait comme engagé.

Baiser de vierge est signature de contrat, ceci est un autre dicton, qui a cours surtout parmi les honnêtes gens.

Donc, il n'y avait plus à hésiter. Il devait, dès le lendemain, écrire à certain oncle millionnaire qui dépensait les dernières années de sa vie à chasser le loup dans les Ardennes — l'inviter à endosser le frac, à chausser — à ses larges mains — les gante blancs de rigueur — et le lancer sur M. de Larsangj'.

Il en avait parlé a Espérance; et les réponses du vicomte n'étaient pas de nature à modifier ses intentions. Et pourtant — explique qui pourrai — il hésitait... Pourquoi? Bien embarrassé eût-il été de le dire. Et cependant il se posait ce dilemme :

— Ou épouser Carmen ou ne jamais reparaître devant ses yeux.

Or, cette disposition impliquait — comme corollaire logique — cette autre nécessité : ne jamais la revoir.

Et à ceci il ne pouvait se résoudre.

Elle était si belle ! Elle avait le regai-d à la fois si doux et si enivrant I Et les lèvres I... N'insistons pas, de grâce I

Bref, s'étant donné pendant quai-antehuit heures à Espérance, après avoir veillé comme un chien tidèle sur le repos de Jane, avoir encouragé, réconforté son ami, Gontran n'avait point été fâché de prendre l'air. Il était parti du côté de Saint-Cloud, à pied, poussant jusqu'à Ville-d'Avray, humant à pleins poumons l'air des bois, et répétant, avec accompagnement de feuilles d'arbres, l'hymne toujours mélodique :

— J'aime! j'aime!

Et sous cette solitude des grands bois, Gontran avait puisé une force nouvelle.

Quand, vers six heures, il rentra à Paris, il était décidé.

La grande question du mariage était résolue.

Dès le lendemain, il se poserait nettement en prétendant.

Carmen ou la mort ! C'est le cri des révolutionnaires d'amour.

Donc, le pas plus vif. l'esprit plus léger, il revint à l'avenue Montaigne.

La voix de son portier l'éveilla en plein rêve.

Il avait l'air mystérienx, ainsi qu'il convient à cette noble institution, quand il se présente un fait anormal.

— Eh bien! quoi... qu'y a-t-il"? fit brusquement Gontran, peu satisfait d'être ramené brusquement des hauteurs de l'empyrée à une loge de concierge.

"— Monsieur, c'est une dame, fit-il en clignant de l'œil.

— Une dame!.. . Quelle dameî...

— Ah ! ça, je ne sai? pas... Ma discrétion

TW

bien connue, je ne lui ai pas demandé soa nom

Gont'-an le connaissait pour prolixe au premier chef.

Le mieux était de s'abstenir de toute question de détail :

— J'écoute, reprit-il.

— Voici... tout à l'heure... quand je dis tout à Iheure, il y a comme qui dirait une heure ou deux... peut-être bien trois...

Gontran bouillait, mais il sut commander à son impatience.

L'autre, peut-être vexé de n'être pasinlerrompu, continua...

— Une dame est venue !...

— Ah ! laissa involontairement échapper Ooiitran.

— Je ne dis que la pure vérité... d'aboril, monsieur me connaît et sait que je ne- voudrais pas lui en imposer... Ancien militaire... le cœur sur la main. .

. — Une dame est venue, répéta Gontran, pour ramener la conversation sur son véritable terrain.

Taisant grâce aux lecteurs de très lon- L;ues circonlocutions, débitées par l'ancien militaire, — au cœur sur la main, — nous résumerons son récit en (juatre mots :

Une d^mc — qui. selon toute apparence, devait être Jeune et jolie, mais dont le visage 30 cachait sous un 'de lîes voiles de gui('iir6 noire qui dissimulent complètement les traits, était venue à la maison de l'avenue Mont.-iigne.

'J'iuiideiuenl, elle avait demandé si M. Gontran était chez lui.

Sur la réponse négative du concierge, elle avait paru inquiète, embarrassée; enfin elle s'était décidée à tirer de sa poche un petit billet qu'elle avait préparé d'avance et l'avait remis, en ajoutant que « c'était très pressé. »

— Ce billet! où est-il? vous auriez dû commencer par me le donner!

— Oh! monsieur, il est li.... dans ma cassette...

Ce concierge avait une cassette!!!

comme une petite maîtresse du siècle dernier.

l'en s'en fallut que l'impatience de Gontran ne se traiiuisit en fureur. Entin, l'autre, daigna lui remettre lo [lapier en question, rosé, parfumé, exhalant par tous ses plis cette exquise odore di femina qui a;^it si fort sur les nerfs émotionnablcs.

(lonlian le lui arraciia plutôt qu'il ne le prit et monta rapidement à son appartement. Lu, seul, ii'vtaQt enfermé, il regard»

l'enveloppe. L'adi*esse, qui portait seulement son nom, était tracée en letlres fines et longues, résultat des leçons d'un professeur d'écriture anglaise.

Qui pouvait lui écrire"? Quelque ancienne maîtresse? Pourtant, il ne reconnaissait pas l'écriture.

Nombre de gens ont l'habitude de contempler longuement une enveloppe et de se livrer à mille conjectures, oubliant que le moyen fort simple d'être immédiatement fixé, c'est de briser le cachet.

Gontran était de cette école de temporisateurs. Aussi s'écoula-t-il plusieurs minutes avant qu'il se décidât à ouvrir le billet parfumé.

Mais à peine eut-il jeté les yeux sur son contenu qu'il poussa un cri de surprise.

Il était court, mais tout d'abord la signature l'avait frappé.

Le billet était signé : Carmen de L...

Et les quelques lignes qui y étaient tracées disaient :

— « Monsieur Gontran, — pe: ibettezmoi de dire mon ami, — il se passe des choses graves, (jue je ne puis vous expliquer par lettre. Il faut que je vous voie promptement. Ce soir, à onze heures, je vous attendrai. Sonnez à la petite porte àe l'hôtel. Ma femme de chambre vous attendra. Surtout ne manquez pas. il y a péril, non seulement pour vous, mais pour ceux que vous aimez. »

Gonti-an était stupéfait. Que pouvaient signitier ces bi^nes mystérieuses? Qui Carmen désignait-elle par cette expression : Ceux ({ue vous aimez? '

Certes, il ne s'attendait guère à ce rendez-vous.

Kt loin d'en être joyeux, ainsi qu'il convient à un amoureux, il se sentait perplexe, inquiet. Une angoisse va^'ue s'emparait de lui. Mais il n'était pas homme à hésiter.

— Certes, j'irai, murmura-t-il.

L'heure lui parut longue à passer. Et

dix heures n'avaient pas encore sonné qu'il st^ trouvait déjà en vue de l'hôtel dp Larsangy, fais;int ce qu'on appelle vulgai rement le pied de grue.

Les grilles des Tuileries étaient fermées, et Gontran en était réduit à se promener de long en large «ievant les grilles. Chose étrange, il éprouvait une Jmotion qui n'était pas celle de l'amoureux allant à un rendez-vous. Une oppression singu Hère pesait sur sa poitrine.

Enlin onze heures sounèreuL. > a petite porte dont jiarlait Carnir-ii sr nouvait dans la rue Saiut-Honoré. Gontran y aU&

résolument, et au moment où il posait la main sur le hoiilon de la sonnette, la porte fi ouvrit, une main se plaça sur la sienne, tandis qu'une voix de lemme lui disait :

— Venez, on vous attend.

C'était la camériste curieu,se que nous conniiissons.

Elle était enchantée. Aventure de maître est bonne anliaine pour les domestiques. Elle ne doutait pas un seul instant qu'elle n'introduisît un amant.

L'escalier, tout capitonné de tapis, était faiblement éclairé.

Contran suivit discrètement son introductrice, et un instant après, il se trouvait dans le boudoir de la jeune fille.

Elle n'y était pas :

— Je vais prévenir mademoiselle, fit la caméiiste avec un de ces sourires malins qui veulent dire tant de choses inexprimées.

Contran était debout, le chapeau à la main, assez embarrassé de sa personne.

On l'eût été à moins. Avoir /changé quelques paroles avec une jeune fille, un soir, il est vrai, sous Tinfluence d'une nuit étoilée, avoir poussé le libre échange jusqu'au baiser, tout cela — quoi qu'on en dise — i.e vous donne pas l'autorité suffisant<- pour vous trouver bieu à l'aise dans uc boudoir où vous venez pour la première l'ois...

Carmen entia, vêtue de noir, très simplement.

Son beau visage était pâle. Ses blonds cheveux avaient des reflets d'or bruni, qui la rendaient mille fois plus belle encore.

Contran lit un pas vers elle et s'inclina profondément.

Elle lui tendit la main :

— Merci d'être venu, dit-elle. J'osais à peine espérer cette obéissance!...

— Pourquoi douter de moi ? Vous m'appeliez, pouvais-je ne pas répondre à cette marque de confiance...

Cai-men eut un sourire triste :

— Oui, vous avez bien compris, ditelle. J'ai confiance en vous, une confiance réelle, profonde, et je vais vous le prouver.

De la main elle lui désigna un siège et se laissa tomber sur un canapé.

Pendant quelques instants elle garda le silence, tenant ses grands yeux profonds fixés sur le regard du jeune homme.

— MonsieuV Contran, reprit-elle, m'aimez-vous?

A "eite brusque question, si inattendue dans sa franchise presque brutale, Contran ne put réprimer uo tressaillement.

— Mademoiselle, réplj<(ua-t-il, les sentiments (jue vous m'inspirez sont de ceux qui emplissent à la fois le •^œu'* et la conscience... Oui, je vous aiin;- vnnîinuat-il d'une voix grave, et si j'hésiiai^ à me croire moi-même, j'en a]>pellerais au clévouement profond que vous m'inspirez.

C'est peut-être plus et mieux que de l'amour...

Carmen avait baissé les yeux.

— Vos paroles me sont plus douces que vous ne pouvez le savoii". Vous me comprendrez mieux tout à l'heure. Oui, j'ai besoin de votre confiance, j'ai besoin de votre affection, car je vais les mettre à une rude épreuve...

— Quoi que vous ordonniez, mademoiselle, vous n'aurez pas de serviteur plus fidèle et plus dévoué....

H y eut un silence. Carmen se recueillait. Evidemment, elle cherchait à acquérir la force nécessaire pour le triste aveu qu'elle avait à faire :

— Ecoutez-moi, reprit-elle. Tout d'abord je vous dois une déclaration qui écarte entre nous tout malentendu. Monsieur Contran, je vous sais honnètf» homme, et, il y a trois jours, quand, sur la terrasse de votre maison, j'ai laissé tomber ma main dans la vôtre, j'ai compris que.de votre part l'acceptation .de cet abandon impliquait une sorte d'engagement...

— Certes, s'écria Contran, entraîné, de cette minute, j'ai senti que je ne m'appartenais plus... que, si vous y consentiez, je serais trop heureux de vous donner mon nom...

— Et pourtant, interrompit doucement ; Carmen, vous n'êtes point venu parler à

M. de Larsangy...

— Doutez-vous donc de moi?... J'hésitais... je n'osais pas...

— Vous avez bien fait de vous abstenir, monsieur Contran, car, sachez-le, jamais, entendez-vous, jamais je ne serai votre femme...

Contran se leva brusquement :

— Q'entends-je? Ah ! est-ce donc pour ; me briser ie cœur que vous m'avez ap- I pelé...

— Jamais je ne serai votrp femme, re- ! prit Carmen, et cela parce qu'il n'y a

qu'une honnête fille qui puisse porter

I votre nom...

I Contran la regardait etfaré, horriblement pâle :

— Parce q.ue celle que vous chûâsiinz devra -ètre'digne de vous... parce qu'entin je ne suis pas cette femme...

— Vous! Ah : mademoiselle ! je ne-puis, je ne veux pas comprendre...

— Monsieur Gontran, regardez-moi bien en face . Tout ce qu e j e vous dis maintenant, j'y ai mûrement réfléchi, et j'ai compris qu'rvan\ tout je devais faire mon devoir. J'espère que ma triste franchise me vaudra -iinon votre estime, tout au moins votre pitié J

— Ma pitié I Ah! de grâce, ne parlez p»* ainsi, Carmen...

— Attendez, je n'ai pas fini. Il faut que vous sachiez tout, Gontran, je vous aime, sincèrement, profondément. Votre caractère, votre talent, votre intelligente honte, \ tout en vous m'a inspiré pour la première fois de ma vie un de ces sentiments qui vous rendent meilleure... Avant devons avoir connu, j'allais dans la vie inconsciente du bien et du mal... et je n'avais jamais rougi...

Elle avait baissé la tête, et de grosses larmes roulaient sur ses joues :

— Vous pleurez!...

— Oui, je pleure. ..je pleure ma jeunesse flétrie, mes années souillées... Gontran, je ne puis être votre femme... ne m'en parlez jamais...

— Mais pourquoi? je vous en supplie...

— Parce que je ne suis pas la fille, mais la maîtresse de M. de Larsangy...

Un cri douloureux s'échappa de la poitrine de Gontran, et il cacha son front dans ses mains. Il lui semblait qu'il avait reçu une blessure en plein cœur.

— Oui, reprit Carmen, dont un sourire •le dégoût crispa la lèvre, je suis la maîtresse de ce vieillard... et c'est pour obéir à je ne sais quelles considérations mondaines qu'il m'a contrainte à porter son nom... Oh! interrompit-elle sur un geste de Gontran, ne vous hâtez pas de me condamner... j'avais seize ans à peine quand M. de Larsangy m'attira chez lui... Ce fut une sorte de guet-apens. Songez donc, une enfantl... Il m'enivra, et quand je me réveillai de ce sommeil plus lourd que celui du tombeau , j'étais déshonorée...

— Le misérable I s'écria Gontran.

— Oh! oui, bien infâme I Car ce ne fut pas seulement mon corps qu'il souilla, ce fut mon âme. Ohl c'est un terrible pro fesseur de démoralisation que M. de Larsangy. Tout ce qu'il y avait en moi de pudeur, <le délicatesse, fut raillé impitoyablement par cet homme qui m'enseignait à tout mépriser, jusqu'à lui, jusqu'à moi-même, ;us(iu'à ce qu'il appelait son amour! Voilà cinq longues années que dure ce martyre I Quand nous aomtoea arrivas à Paris, il a fallu à toutes ces hypocrVsiea en ajouter une plur iéfuga»a.-e

encore... il m'a fallu profaner ce saint nom de père en le donnant à -mon amant... et pourtant — vous le voy^sz, je vous parle comme à un confesseur — je n'avais pas conscience de mon ignominie jusqu'au jour où je vous ai vu... vous êtes venu faire mon portrait... vous parliez, et in vous écoutant, il me semblait que je pénétrais dans un monde nouveau, monde de la probité, de la franchise, de l'honneur... J'ai eu honte, j'ai eu horreur de moimême... et quel n'a pas été mon désespoir lorsque j'ai compris que j'étais indigne d'un honnête homme... Ahl Gontran!

Gontran I combien j'ai souffert, comme je souflFre de vous aimer I

Et la pauvre fille s'était laissée tomber à genoux, pleurant, humble comme la Madeleine devant le Christ.

Gontran posa ses deux mains sur ses cheveux.

— Carmen, lui dit-il, ces aveux que vous me faites, je ne les ai pas sollicités. Mais ils me prouvent que je ne m'étais pas trompé en voyant en vous la meilleure et la plus adorable des femmes !

— Quoi! vous ne me repoussez pas, vous ne me maudissez pas?

— Ai-je donc le droit d'être votre juge? Certes, j'ai reçu au cœur une douloureuse blessure... Mais j'ai d'autant mieux senti l'affection profonde que j'éprouvais pour vous...

Et comme elle se taisait, pleurant loiijours, il la releva doucement.

— Carmen, lui dit-il, ne vous l:ii.-;st-/ pas abattre. Si vous m'avez parlé couuiie vous l'avez fait, c'est que vous avez voulu me donner une preuve indéniable de votre confiance. J'en serai digne, soyez-en sûre. Maintenant, dites-moi ce que vous exige/, de moi?

Carmen leva vers lui ses yeux pleins de larmes :

— Comme vous êtes bon! murinurat-elle. Et comme je vous aime!...

Puis, secouant brusquement la tête, comme pour dégager son cerveau des sinistres pensées qui le remplissaient :

— Mais vous avez raison, reprit-elle.

Cette confiance, qui est tout mon bien, toute ma vie. je n'ai pas voulu la surprendre... Quand ie vous parlerai tout à l'heure du motif qui s'a engagée a voua appeler à moi, voua ne do^iteiez plus de moi, n'est-ce pas?

— Je vous jure que je vous croirai, sani une hésitation, »aofl un doute!..

Carmen s'était relevée, et, plus calme,

nMirinée par les douce» pwoles de celui

i qiâ'tii* aimait, elle s'était appuyée M

LE Fl-LS DE MONTE-CRISTO

Il la prit dans ses bras.

Liv. 92.

LE FILS DT. MONTE-CàlSTO

canapé, et ^e considérant attentivement :

— Vous aimez beaucoup M. le vicomte ie Monte-Cristo?

— Certes, s'écria Gontran. C'est une les plus nobles natures que j'ai jamais rencontrées. Mais pourquoi prononcer ce nom!

— Parce que c'est pour vous parler de lui que je m'étais rendue chez vous et que je vous ai appelé ici... Gontran, votre ami, est en grand, péril... Le danger qui le menace plane aussi sur vous, sur moi, et il laut que nous parvenions à le conjurer...

— Un danger! Ah certes, je suis prêt à tout pour récarter...

— Puissions-nous y parvenir. Car souvent l'honnêteté est impuissante contre la scélératesse... et vos ennemis ne reculeront devant rien...

— Nos ennemis, mais quels sont-ils?

— L'un se nomme M. de Larsangy. '

— Quoi! ce misérable...

— Est plus criminel encore que vous ne le supposez, que je ne supposais moimême.

— Mais l'autre?

— \vez-vous remarqué chez vous l'homme qui accompagnait ce comte italien?...

— O'ii, une sorte d'intendant qu'on appelle, je crois, il signor Fagiano-

— Ce nom n'est pas ie sien...

— Comment donc s'appeile-t-il?

— .le J'ignore. Mais écoutez-moi attentivement... nous avisei-ons après... Depuis longtemps déjà, je haïssais, je méprisais M. de Larsangy... Non seulement cet honmie avait été le bourreau de mon honneur; mais de plus je soupçonnais, :i des signes certains, que ce n'était pas là ■le seul crime qu'il avait commis. A mesure que la raison se développait en moi, à mesure que ma conscience s'ouvrait à la vérité, je me sentais en proie à une défiance qui augmentait chaque jour. Une circonstance que je ne puis oublier... confirma mes soupçons...

Ici Carmen avait baissé les yeux et une légère rougeur était montée à ses joues.

— C'était a cette soirée... que sans doute vous n'avez pu oublier... Celui que j'appelais mon père m'avait paru inquiet, nerveux. 11 avait refusé d'abord de se rendre chez vous: mais j'avais ordonné, et il avait 'lu m'obéir... Or, je remarquai d'abord deux faits graves... Quand on annonça M. Je Ficomte de Monte-Cristo, le yif!~o.- de M. "<e Larsangy se contracta. Il' devint 'une' pâleur livide, et au moment

tn« le jeune homme paraissait.

M. de Larsangy, sous un prétexte qu;"! conque, se hâta de sortir.

— En effet, murmura Gontran, Jn me

souviens.

— Ce n'est pas tout... nous passtmes quelques instants après sur la terrasse...

La jeune fille s'arrêta. Il y avait là des souvenirs qui la troublaient.

Gontran lui tendit la main, disant doucement :

— Continuez!

— Je ne sais si vous avez entendu comme moi, reprit Carmen après un silence, mais le bruit d'une discussion arriva jusifu'à nous, et ayant reconnu la voix de M. de Larsangy, j'en entendis une autre, âpre, irritée, (jui proférait une menace... je ne pouvais plus douter. Il y avait dans la conduite, dans Je passé de M. Larsangy un mystère que je voulais percer à tout prix.. Dès le lendemain, je l'interrogeai sévèrement, durement même ; . il ne m'adressa que des réponses évas^ ves. Notre entretien fut interrompu par une visite... celle de ce Fagiano... Cs jour-là, je ne vis, ni n'entendis rien... mais hier, .comme je rentrais à l'hôtel, je croisai ce Fagiano, dont la physionomie m'épouvantait... Me doutant que M. de Larsangy le recevrait dans son bureau particulier, j'y courus et y arrivai la» première... je pus me cacher dans un petit cabinet d'où il était possibJe d-entendre la conversation (jui allait avoir lieu. Ohf interrompit Carmen, ne vous hâtez pas de in'accuser. Jamais je n'avais songé à recourir à de pareils moyens, mais je ne sais quel instinct me disait qu'il allait être question de vous, du vicomte de Montf^-Cristo. Me ferez-vous un crime vd'avoir songé à vous défendre?

Pour toute réponse, Gontran porta la main de Carmen à ses lèvres..

— Les deux hommes arrivèrent quelques instants après... Dès les premiers mots qu'ils prononcèrent, je compris qu'il y avait entre eux complicité de crime... De quoi s'a;^issait-il au juste, je ne pouvais le savoir... mais Fagiano dit :

— J'ai agi, et dès maintenant notre vengeance est assurée. Mais il me faut de l'argcui.

— Je vous ai dit que vous pouvies compter sur moi, répliqua M. ie Larsangy. Voici ce que je vous ai promis.

Sans doute, à ce moment û remit à Fagiano une valeur, traite ou mandat.

Il y eut un moment de silence.

— "Maintenant, demanda -\i. de Larsangy, que couiptez-vou» faire?....

~ Déjà je lui ai porté ua coup terrible.

reprit Pagiano. Elle est en mon pouvoir, «t je saurai tien l'attirer dans un piège.... — Surtout pas d'imprudence. Ne nous eompiomeîtons pas...

— Me croyez -TOUS donc assez sot

Sour cela... Oui, je torturerai le fils de ionte-Cristo, mais les souffrances que je kii inûigerai, pour être terribles, ne sont

E)as de celles qui tombent sous le coup de a lei...

— Qu'il souffre, qu'il paie en une heure les angoisses que son père m'a fait endurer... C'est tout ce que je veux...

— Vous serez satisfait. Moi aussi, j'ai un compte effrayant à régler avec lui !

Les deux hommes se séparèrent; ils parlèrent encore, mais si bas que pas un mot ne parvint jusqu'à moi.

Je sortis de ma cachette et remontai rapidement dans mon appartement. Là, je réfléchis. Je savais bien peu de choses, il est vrai ; mais ce que ja pouvais supposer était épouvantable. Je connais M. de Larsangy ; cet homme est un de ces êtres féroces et froids qui ne reculent devant aucune lâcheté... Que devais-je faire? Évidemment, il ne m'appartenait pas d'intervenir directement... Je pouvais commettre quelque imprudence. Aussitôt je songeai à vous. Maintenant, Gontran, vous savez tout. Dites, ai-je eu tort de vous appeler auprès de moi?

— Non certes, s.'écria le joune homme Je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance. Dans votre récit, bien des points sont obscurs... Maisilyapéril.péril grave I Merci de m'en avoir averti. Vous me demandiez tout à l'heure si j'aimais Espérance... Je le considère comme un frère, et je donnerais ma vie avec joie pour lui épargner une douleur.

— De qui cet homme parlait-il donc, quand il disait : Elle est en mon pouvoir!

— J'ose à peine le supposer... mais dans une heure, je serai fixé. Et alors — oh! alors, malheur à ces misérables qui nous auront détiésl

Le jeune homme s'était levé, prêt à prendre congé.

Carmen était debout, devant lui. D l'attira doucement sur sa poitrine :

— Carmen, lui dit-il, vos aveux m'ont fait bien soutlrir... mais il me semble que mon estime a grandi pour vous... Carmen, m'?imez-vous?

% Ai-je donc encore le droit d'aimer?

demanda la jeune fille en baissant la tète.

— Moi, dit simplement Gontran, je TOUS aime I

Elle poussa un cri de joie.

— Oh! par cette parole. s'éc>-ia-t-elle, vous m'avez faite votre esclave... je voua appartiens... Je reste ici, à mon postt, de combat, surveillant l'ennemi, l'épiant sans trêve.,, le jour où vous m'appellerez à votre tour, je vous dirai : Prenez ma vie...

xvu

SUR h.K PISTE

Gontran était sorti de la chambre de Carmen, la tête troublée, combattu entre l'amour que lui inspirait la jeune fille — amour plus violent peut-être, depuis qu'il avait mieux apprécié son dévouement et sa franchise — et l'inquiétude qu'avaient provoquée en lui ses révélations mystérieuses.

D était tard. Cependant le jeune homme savait qu'il pouvait se présenter à toute heure chez le vicomte de Monte-Cristo.

Se jetant dans une voiture, il se fit conduire à l'hôtel des Champs-Elysées.

Là, il fut grandement surpris de voir les bâtiments obscurs. Pas une lumière, partout l'immobilité et le silence.

Gontran sonna.

Le suisse vint lui ouvrir.

— M. le vicomte est-il chez lui ? demanda-t-il.

— M. le vicomte... non... il est sorti et...

— Quand rentrera-t-il?...

— Nous l'ignorons, fit l'honorable fonctionnaire qui avait l'air tout embarrassé.

— Mais madame Caraman... Coucou...

— Partis d'ici il y a plusieurs heures, nous ignorons absolument ce qu'ils sont devenus.

Au moment où Gontran parlementait ainsi, ayant peine à commander à son impatience, une voiture s'arrêta devant la porte.

Fanfar en sortit. Il était accompagné de Sanselme, de Coucou et de la Caraman.

—Ah ! monsieurGontran, s'écria Fanfar, je viens de chez vous. Je suis bien heureux de vous rencontrer ici. Nous avons à nous entretenir de choses graves.

— Mais savez-vous ce qui s'est passé?

s'écria Gontran.

— Je crois tout savoir. Mais avant tout entrons : avant d'engager la lutte, il faut bien connaître le champ de i;ataille.

Disant cela, Fanfar avait pénétrv. dans la cour d'honneur et se dirigeait vers ia vestibule.

Le suisse courut après lui.

— Mais, monsieur, dit-il avec embarras, an l'absence de mes maitres, je oe puis...

— Vous pouvez vous enfermer chez TOUS et ne vous préoccuper de rien de ce qui se passera ici, dit Fanfar avec autor-

Et il montra un anneau qu'il portait à son doigt.

C'était la bague de Monte-Cristo que celui-ci lui avait remise avant son départ.

Ce signe était tout puissant sur les serviteurs du comte.

L'homme s'inclina et répondit :

— Je vous demande pardon. Vous êtes chez vous! Dois-je appeler le valet de pied?...

— Inutile. Seulement, sur votre vie, n'ouvrez à personne. Vous m'entendez...

— Oui, monsieur.

Ils montèrent les marches du perron et pénétrèrent dans les vastes appartements.

Gontran alla droit au cabinet d'Espérance.

Tout était en désordre. II étai'; évident que le jeune homme était part arécipitamment.

— Vous voyez, dit Coucou, M. le vicomTe a emporté ses pistolets.

— Raisonnons, dit Fanfar. Vous m'avez dit, si je ne me trompe, que le vicomte Espérance est parti hier soir... A quelle heure ?

— Je ne sais, dit Coucou.

— Et vous, madame Caraman?

La vieille gouvernante ne cessait de pleurer. En vérité, elle n'était pas de bien utile secours.

Fanfar laissa échapper un mouvement d'impatience. Il comprenait combien Monte-Cristo manquait à cette enquête. Avec son coup d'œil d'aigle, il eût découvert cent indices là où il semblait qu'il n'en existât pas un seul.

Se laisserait-il donc lui-même prendre en déiaut?

— Qu'on fasse monter le suisse I ordonnat-il.

Et quand celui-ci eut obéi à l'ordre qui lui avait été transmis :

— Quand M. le vicomte Espérance est-il sorti pour la dernière fois !

L'homme se tut, puis balbutia. Mais devant l'iusisitance de Fanfar :

- Monsieur, reprit-il enfin, je vais tout vous dire. La vérité esi que je n'ai pas v;i BortirM. le vicomte...

— Que dites-vous?... Vous ôtes-vous donc absenté de votre poste...

Je vous jure que non. De toute la

journée d'hier, je ne ma uis pas écarté un seul instant...

— Alors vous avez vu qui entrait et qui sortait?...

— Oui, monsieur, M. le vicomte est en effet sorti, mais il est rentré...

— Rentré I s'écrièrent à la fois Goucoi'. et la Caraman.

— Oui, rentré. C'est alors, une heure après environ, que vous m'avez annonce la disparition de M. le vicomte. Je me suis dit alors que, sans doute, par je ne sais quelle distraction, je ne lavais pas vu passer devant moi. C'est pourquoi je ne vous ai pas dit toute la vérité.

— Mais ètes-vous bien certain, dit Fanfar, que telle n'est pas en effet la vérité ? M. le vicomte n'est plus dans l'hôtel, il faut bien qu'il soit sorti.

— Je ferai observer à monsieur que M. le vicomte aurait pu partir par la petite porte qui communique directement de l'extérieur à son appartement.

— Eh bien?

— Eh bien, cela ne s'est pas passé ainsi. Tous les soirs, en allant faire ma ronde, et lorsque je m'étais assuré que M. le vicomte était chez lui, je fermais le» verroux en dedans... or, ils sont encore fermés; donc M. le vicomte n'a pas pris ce chemin.

— Soit. Mais je le répète, peut-être estil passé devant votre logis sans que vous y prissiez garde...

— Certainement... la chose serait possible... on n'est pas parfait et je pourrait avoir eu un moment d'inattention... mais j'ai la preuve que M. le vicomte n'est point passé par la grande porte...

— Et cette preuve ?

— Elle est fort simple. Toutes les nuits je ferme cette grande porte par une chaîne dont je garde la clef. Si quelqu'un veut sortir pendant la nuit, il faut qu'on m'appelle... Or, à peine M. le vicomte était-il rentré que j'ai fermé cette chaîne et elle n'a pu être détachée par personne... Oh je vous jure, s'écria-t-il avec un accent de sincérité qui ne pouvait être méconnu, que je vous dis bien la vérité. Dans le premier moment, j'étais si troublé — car ici nous aimons tous M. le vicomte — que j'ai eu peur de m'ètre trouvé en faute; mais depuis j'ai recueilli mes idées, et je suis sûr que je n'ai rien à me repiocher...

— Mais enfin ! s'écria Coucou, xVI. le vicomte n'est plus à l'hôtel. Il ne peut avoir passé à travers les murs...

— C'est bien, ditFanfar devenu «ongeur, je vous remercie de vos explications/ Vous, mes amis, ajouta -t-il en s'adressan. a Cou^

eou et à la Caraman, retirez-vous dans vos chambres... Je reste ici avec M. Gontran...

— Et moi? fit Bobichel.

— Toi aussi, je te garde. Nous pouvons avoir besoin de toi...

— Mais, monsieur Fanfar, dit la Cara- !nan, ;e vous jssure que nous pouvons vous être bons à quelque chose... il ne f'aut pas nous renvoyer ainsi...

On voyait sur le visage de la pauvre femme le chagrin que lui causait cette défiance.

— J'ai bien aussi l'intention d'avoir recours à vous. Tenez, de votre côté, visitez le jardin, examinez tout attentivement, et si vous découvrez quelque chose d'anoripal, hâtez-vous de venir m'en rendre compte...

— Je vous assure qu'il n'y aura pas un coin où je ne fourre mon nez, s'écria Coucou.

Et se tournant vers la Caraman :

— Allons! pauvre maman, reprenons coura^'e... On le retrouvera, votre chéri vicomte...

— Ah ! si son père était là I gémit la veuve du gendarme.

Fanfar resta seul avec ses deux compagnons :

— Monsieur Gontran, demanda-t-il, n'avez-vous aucune supposition à faire?... Je crois, en effet, que le vico:iiteEspér.ince a quitté mystérieusement l'hôtel... Ne connaissez-vous aucune issue secrète !...

— Aucune, dit Gontran.

— ♦Cependant, remarquez que déjà la jeune fille dont vous m'avez parlé a disparu de la même façon ; t^le n'est passée par aucune des deux portes connues...

— Votre hypothèse paraît vraisemblable. Il y a quelque part sans doute une issue connue du vicomte seul...

— Et connue aussi des ennemis de Monte-Cristo, rectifia Fanfar Car d'après la conversation que vous avez eue avec M"* Ciirmen, Jane aurait été enlevée...

— Allons à la chambre uu'elleoccupait...

— .Tallais vous le proposer. Allons, mon brave Bohlehel, ajouta Fanfar en se retournant vers l'ancien piti'e, voilà le moment venu de retrouver notre flair et notre coup d'œil d'auli-efois...

— Jnsuis prêt, dit Uobichel, et s'il faut

Eas.ser jiai\'in trou d'aÏL'uille, je saurai ieii m'muiricir comiuc jadis...

Gûiilraa prit un candélabre et marcha

.i:it après, ils arrivèrent dans la

ni) j.i blessée avait été déposée.

Fanlai .- ('laça ai; milieu, examinant at-

tettliTMiu ^^^^ 'c pluiicher, le plafond et lae

murailles. Puis, sur son ordre, Bobichel se courbant étudia soigneusement le sol qui était recouvert d'un éiwis tapis.

Pas une solution de continuité, pas une fissure.

Us déplacèrent chaque meuble un à un, et ne laissèrent aucune place inexplorée.

De même pour le 'plafond, Bobichel sauta sur les épaules de Fanfar et palpa toute la surface. Rien.

— 'Voilà qui est singulier! murmura Fanfar, et cependant je ne sais quel instinct me dit que nous sommes sur la bonne piste.

Toute la chambre était capitonnée de soie bleue.

Les trois amis se mirenti à sonder les murs en les touchant avec attention.

Partout la soie cédait doucement sous les doigts.

Pas une trace ne pouvait les avertir de l'existence d'une issue.

Quand soudain Bobichel poussa un cri :

— Maître, fit-il, regardez... voilà du nouveau...

Fanfar et Gontran s'approchèrent vivement.

Dans un des plis de la soie, un bout d'étoffe blanche, grand à peine de quelques centimètres carrés, était engagé. C'était un débris de dentelle...

— Je reconnais cela ! s'écria Gontran.

C'est moi-même qui suis allé commander des peignoirs pour la blessée. Nous ne voulions mettre personne dans la confidence, et je me suis chargé de ce soin...

— Et ce lambeau de dentelle"?...

— Devait orner un de ces j>ei;;noirs...

— .Rit voilà le pot aux roses! s'écria Bobichel, qui. cherchant avec son couteau, en avait introduit la lame dans une tissure si habilement dissimulée qu'elle se confondait avec les plis du capiton.

Fanfar s'était vivement approché.

— Il y a là uue porte de fer, dit-il.

— Elle doit s'ouvrir au moyen d'un ressort...

— Certes... mais comment le découvrir...

— M'est avis, dit Fanfar, qu'il se doit agir tout simplement d'un boulon figuré 'lar les alt:ii;hes de la soie... .\llonsl à nous trois, divisons-nous la besogne et n'en laissons échapper aucujie ..

Ils se mirent à l'œuvre, et enfin un cri de joie s fcliappa de leur poitrine...

C'était Bol)icnel qui avait mis le sur le res.-.orl...

Un panneau avait tourné sur ~ Fanfarl'ouvnt dans toute sa laiv

fco;i " ■' '' nr chaud lui sauta au visage ■\ \a liipiir des bougies, ils virent un coiil^.ir revèt'.i de marbre et de stuc, et, à qiiel.jut's ]\a.<. les premières marches d'un escalier se jPHrdaiit dans l'onihre.

E? comme ils allaient s'élancer, Fanfar les retint d'un weste.

— Ainsi, dit-il, c'est parla que Jane a été f^idevée. C'est par là qu'Espérance est paitti.

— Je crois que nous ne devons conserver aucun doute...

— .\llons donc, fit Fanfar, et à la grâce de Dieu...

Les ti'ois hommes s'engagèrent dans le corridor.

Jlnis à peine avaient-ils atteint la première marche de l'escalier qu'ils entendirent la porte se refermer. Malgré leur courayie ils frissonnèrent.

La porte, s'était-elle refermée d'ellemême, ou bien avaient-ils été guettés par un adversaire invisiiile, qui les avait emprisonnés dans cette galerie mystérieuse?

hapidement, ils revinrent sur leurs pas.

l.u effet, le lourd panneau de fer était let.omhé. En vain, ils selivi-èrent aux plus Duiinitieuse? recherches; aucune trace de rbsscrt n'était visible.

— Qu'ailons-nous faire? demanda Gontran avec uir accent plein d'inquiétude.

Fanfar réfléchit un instant, puis :

— Puisque nous ne pouvons retou'.ner en arrière, dit-il, ne perdons pas un moment, et allons en avant. Si toute issue nous est fermée de ce côté, nous nous en fraierons une autre.

— Et parbleu, patron, .s'écria Bobichel, nous en avons vu bien d'autres!...

Les trois amis, décidés à toui, s'engagèrent dans la longue galerie. Bobicliel raarcliait en avant, portant le lourd candélabre de bronze.

Espérance désespésé

C'était bien par cette voûte mystérieuse qu'Espérance était parti.

Pourquoi s'était-il ainsi enfui, en quelque sorte, sans avertir ses amis, saijs avoir recours à aucun de ceux qui avaient une mission de son père de le défendre, fût-ce au prix de leur vie'?...

C'est (jue depuis la disparition de Jane, Espérance se sentait devenir Ion.

Na|ure nerveuse, fiévreuse, affinée par la méditation, le fils de Monte-Cristo, qui jusque-là n'avait point vécu, avuit tout à

coup senti s'éveiller en lui des forces intenses, presque doidoureuses. I.e^ sensations avaient en lui une acuité iui-i<iv:ible, et dans son cerveau troublé, ift^ ,:i;,ri)lsse3 lui faisaient éprouver des im près.- ions de déchirement.

Oui, Monte-Cristo avait bien jugé, au jour où il était parti. Espérance n'avait pas été libre. Toujours soumis à la supériorité (le son père, il n'avait pas joui de ce développement graduel de la raison et de la conscience qui nous apport- peu à peu l'énergie et l'expérience nécessaires pour lutter contre les hasards de la vie.

Il avait l)eaucou|) apjtris. Avec un maître tel que Monte-Cristo, comment ne pas tout savoir'? Et pourtant que de choses il ignorait! à vingt ans, il était comme un enfant.

Ce que n'avait pas prévu son père, c'est que cette plante de serre, transpoi'tée soudainement au grand air, n'avait pas la force de supporter la grande lumière.

Ainsi, quand l'amour avait enveloppé Espérance, comme ce nuage d'éclairs et de foudi-e qui s'épandait autour 'le Moïse sur le Sinaï, le jeune homme lui ébloui. Savait-il seulement ce qui se passait en lui ou autour de lui?

11 ainuiit! il aimait avec toute l'ardeur des âmes neuves, se donnant à la passion avec la confiance du néophyte qui, lU'oyant au dieu qu'on lui a l'évélé, se livre à lui entièrement, heureux de se sentir esclave !

Quand il avait reçu dans 3es bras Jane mourante, il lui avait seml)lé que le monde entier n'existait plus pour bu. Toutes ses volontés, ses ardeurs cérébrales s'étaient concentrées sur cette femme à laquelle il se dormait

Quel poète pourra jamais peindre — dans toute.'-- leurs sploiidides réalités — les rêves d'or qui tourbillonnent dans le cerveau de celui qui aime !

Alors qu'il était rentré dans sa chanabre, après avoir échangé avec Jane un premier et chaste baiser, il s'était trouvé soudam plongé dans cet engourdissement délicieux (juc certains demandent au chanvre d'Orient.

La tète renversée en arrière il ne voyait plus rien de ce qui l'entourait : il y avait au-dessus de lui des proibnJeurs lumineuses dans lesquelles il se perdait, souvent par l'extase, comme ce.s saints<iiiisur les toiles de \ an Dyck planent, les mains jointes, sans point ïlappui sur la terre.

Pièves adoraliles, rêves <ous de 'a jeunesse, souffrances qu'on aime, joies qu'on regrette, qui vous décrira jamais?

Et voici que, dans ces jouissances qui déculpent les facultés de l'être, un cri avait tout à coup retenti.

Jane avait disparu!

Espérance n'avait pas compris tout d'abord. Disparue! Partie! Allons donc I C'était impossible! Et cependant, dans ce monde fantastique où son imagination s'était perdue pendant de longues iieures, l'impossible n'existait pas...

Il s'était élancé dans la chambre de Jane, s'était jeté en pleurant sur ce lit qui portait encore l'empreinte de son corps adorable : il s'était laissé tomber à terre, s'était tordu avec des cris de rage et de douleur, sanglotant et désespéré.

Puis, comme un fou, sans savoir où il allait, il s'était élancé au dehors.

En vérité, il ne comprenait plus rien, il ne voyait ni le ciel au-dessus de lui ni les arbres ni les passants qui le heurtaient. Il ne voyait que l'ombre profonde de son déêespoir. Il n'entendait plus les mille bruits de la ville, mais seulement une voix tintait à son oreille, répétant avec des tonalités pareilles à celles que Dai»te put entendre dans son enfer : Jane perdue I Jane perdue à jamais!

Ainsi il avait erré <à travers Paris, hagard, fuyant la réalité, mais sentant bien qu'elle s'était accrochée à lui et qu'elle marchait aussi vite...

Puis il s'était retrouvé devant son hôtel et était rentré.

Nul ne remarqua sa pilleur. Il avait vieilli de dix ans en deux heures, et il revint s'enfermer dans cette chambre où, la nuit précédente, il avait été si heureux, de ce bonheur unique et qu'on ne retrouve pas...

11 ne se sentait pas la force d'agir. Non, il resterait là, il se laisserait mourir lentement, désespérément, comme Gilliat, qui voit, le flot montera ses genoux, à sa poitrine, puis peu à peu l'engloutir tout entier.

A genoux, immobile, il regardait devant lui, lie ses [trunelles mornes...

Soudain — était-ce donc une hallucination? — ^! lui avait semblé voir la tenture s'agiter... puis lentement un panneau se iiétacher de la muraille...

Certes il n'avait pas peur. Espérance ignorait le danger.

Son père lui av.iit appris, par l'exemple, que nul péril humain nedoit taire frissonner un homme.

Dans son e.spjit, il y eut une révélation qu'il lïo chercha môme pas à s'exj)liquer.

Cette issue (jUi s'ouvrait miraculeusement devant lui, c'était celle ])ar hKinelle Jane avait été enlevée ou s'était enfuie.

Il se mit à marcher vers cette porte et se trouva dans le couloir obscur.

Derrière lui la porte se referma. C'était la nuit profonde, il n'y prit pas garde. Il avait hérité de son pèie la singulière faculté de voir dans l'obscurité.

Il rencontra l'escalier et se mit à descendre, d'un pas ferme, sans hésiter.

Dans cette imagination maladive et mal équilibrée, l'incident prenait des proportions fantastiques.

Jane était morte sans doute, et à travers cette nuit il descendait vers la mort où il la retrouverait. Que voulait-il de plus? .Mourir, n'était-ce pas être délivré de l'épouvantable obsession qui mettait à son crâne un poids de plomb?

Puis la route était redevenue plane, puis un nouvel escalier s'était présenté devant lui, remontant celui-là. Entin il s'était trouvé devant une porte, avaitposé laraain sur une clef, et tout à coup, sans se souvenir même du chemin parcouru, il était entré dans une vaste chambre toute tendue de soie.

C'était une des maisons dont Monte- Cristo s'était assuré l'asile mystérieux à ses jours de lutte. La route creusée sous le sol traversait les Champs-Elysées et communiquait avec cette maison où bien souvent le comte avait joué un de ces personnages qui semblaient prouver en lui le don d'ubiquité.

Tout était somptueux, mais Espérance ne vit rien...

Rien qu'une table de laque qui était au milieu de la pièce où il avait pénétré...

Et sur cette table quelque chose de blanc...

Ce quelque chose était une lettre et. sur cette lettre, quelques lignes étaient tracées :

« Si le fils de Monte-Cristo n'est pas un lâche, s'il veut retrouver celle qu'il a perdue, il sortira d'ici et se rendra — sans parler à personne — chez un certain Malvarnet, qui demeure à Courbevoie, impasse des l'4)ines. Là il aura ce (ju'il veut savoir et agira comme il voudra agir... »

Espérance poussa un cri de joie.

Que lui importait la singularité de ce billet? Que lui importait l'étrange mystère dont il était entouré? Que lui importait le péril?

Il ne voyait que ceci. Il avait retrouvé la trace de Jane. Le fil qu'il avait perdu se pla(;ait de lui-même dans sa main.

On lui demandait du courage I Mais, encore une fois, est-ce qu'il connaissait la peur?

Cependant, s'étant approché de la che-

Carmen entra Têtue de noir.

Liv. 93.

minée pour regarder l'heure — car il n'avait plus la notion du temps — Espérance se vit dans une glace et ne put réprimer un fi^^hiissement.

La giilïi3 (le la douleur avait imprimé sur son visage des stigmates ineffaçables.

Il eut un triste retour sur lui même.

— Ainsi, murmura-t-il, la vie commence à peine pour moi, et déjà il semble que la teiTe m'abandonne.

Il songeait à son père, à cet homme qu'il avait vu si impassible et si grand au milieu des catastrophes les plus effrayantes, et il se demandait tout bas s'il n'était pas un fils dégénéré.

Mais, tout à coup, se redressant :

— Allons, dit-il à voix haute, des ennemis inconnus ont osé s'attai[uer à moi ; qu'ils sachent que le fils de Monte-Cristo 9St digne de son père.

Et il ajouta avec un sourire de défi :

— Je m'appelle Espérance. Je n'ai pas le droit de m'appeler Désespoir.

Lorsqu'il était sorti de chez lui, la première fois, obéissant à je ne sais quelle pensi;e — de châtiment sur lui-même ou sur les autres — il avait détaché de la panoplie qui ornait son cabinet une admix-able paire de revolvers, présent de son père, et qui étaient si légers à la main, qu'un enfant eut pu s'en servir pour se iéfendre

Il en examina soigneusement les batteries et les remit dans sa poche.

— Allons, dit-il enfin. Et que mon père ▼eille sur moi !

A. L'iMPASÇE des ÉPINE3

Il y a vingt ans, à l'époque où se pasrèrent les faits terribles que nous allons raconter, le village de Gourbevoie était' loin d'avoir acquis le développement qu'on lui voit aujourd'hui.

Les maisons étaient rares, rares les habitants.

Sur le bord de la Seine, encore mal endiguée, s'étendaient ds vastes champs déserts, au milieu desquels émergeaient des masures immondes, faites de torchis et de pisé, prêtes à l'écroulement, et dont la base, incessamment mordue par le flot annuel drfs inondations, semblait chanceler.

^ quelques mètres de la rive, une sente rocslUeuse, embroussaillée, s'enfonçait dans (intérieur du pays, aboutissant à un long mur qui la coupait tout à coup.

Nu] c'y passait, car elle ne conduisait nulle pai't.

Et peu à peu, les ronces et les orties s'y étaient enlacées en un réseau inex*-% cable.

D'où ce nom, l'impasse des Épines.

Une construction de planches, noirAtrea avec les reflets verts que donne la mousse, ayant l'apparence d'une carapace à laquelle se seraient attachés des reptiles, se dressait à une vingtaine de pas de l'entrée de l'impasse.

Masure abandonnée et dans laquelle nul n'aurait osé habiter, tant le vent la secouait, tant la pluie devait pénétrer par les fissures.

Cependant, cette nuit-là, — nuit sombre qu'obscurcissait encore une pluie continuelle tourbillonnantsous l'ouragan, quelqu'un qui se fût aventuré dans ce lieu maudit aurait vu, avec surprise, une lueur rougeâtre filtrer à travers les ais vermoulus.

Dans cette maison, il y avait une pièce au rez-de-chaussée.

Dans cette pièce, une chaise et une table.

Sur la table une lampe. C'était tout le mobilier. , •

Debout, marchant avec agitation, prêtant l'oreille au bruit de la tempête qui faisait craquer les planches comme les os d'un squelette, un homme était seul.

Une barbe rousse couvrait la moitié de son visage, dont le front disparaissait sous une chevelure hirsute et de même couleur.

Cet homme, vêtu de noir, enveloppé d'un manteau, avait jeté sur la table son chapeau à larges bords.

La flamme de la lampe éclairait cette face convulsée sur laquelle un observateur eût constaté les contractions de la rage froide et cruelle.

Des mots inarticulés s'échappaient de ses lèvres :

' — Viendra-t-il?... Malédiction!... l'heure tant attendue va-t-elle donc enfin sonnerl...

A ce moment?, un léger bruit s'entendit au dehors.

Les branches craquaient sous des pas précipités.

L'homme tressaillit, puis rapidement reprit son chapeau qu'il enfonça sur sob front d'un coup de poing.

Sa main se glissa sous son manteau.

On vit poindre le lourd manche d'un poignard. ^

Mais l'homme le repoussa d'un ".'este brusque en murmurant :

— Non ! pas ainsi! il ne souffrira:! pas assez!...

On frappa à la porte.

--Oui est là? demanda celui qui attendaiî.

— Est-ce ici*que demeure un nammé Malvcrnefî

— C'est ici, repondît l'autre. Entrez rite!

Et il ouvrit 1 . porte toute grande.

Sous la rafale glacée, Espérance entra.

— C'est moi que vous cherchez, dit celui qui prenait en ce moment le nom de Malvernet. Que voulez-x usdemoi?...

Espérance regarda rapidement autour de lui.

L'homme était seul. Si c'était un guetapens, Espérance saurait bien se défendre.

— Ecoutez, dit-il d'un ton ferme. Savezvous qui je suis?

— Non. Quelqu'un m'a dit de venir attendre ici un homme qui viendrait, et

le faire ce qu'il ra'ordonner:iit. Je suis venu, je vous ai attendu. Maintenant, j'attends vos ordres.

— Eh bien : sachez ceci. Je suis le fils du comte de .Monte-Ghristo. Je suis riche, si riche que j'ignore moi-même co <[ue le possède. Eh bien! si vous m'obéissez lidèlement, si vousaccomplis.-^ez honnêtement la mission qui vous a élé confiée. ..je vous ferai si riche à votre tour que pas un de vos souhaits ne restera irréalisé...

Un ricanement s'échappa de la poitrine de Malvernet.

— Vous m'offrez de l'argent!... pourquoi? Je ne vous demande lieu, ou plutôt te n est peut-être pas la récompense qu'il me faut..

— Quelle qu'ûle soit, vous l'obtien- •irez...

— Je lésais, dit l'homme d'un accent smgulier. Mainlenai.t, encore une fois, dites ce que vous voulez de moi...

— Des misérables se sont introduits chez moi, la nuit, par une issue secrète...

— Et vous ont volé ! interrompit Malvernet avec son rire railleur.

— Oui, ils m'ont volé... mon bien le plus cher... un trésor pour lequi-l je donnerais tous mes trésors... ilsontenievé une jeune fille quej'aime...

— Et cette jeune fille se nomme?...

— Jane!... Puisque vous vous êtes engagé àm'obéir... je veux, entendez-vous, K veux que vous me conduisiez près d'elle...

— Ei si je refusais !...

— Je vo»i» tuerais, dit froidement le vicomte Elspérance f

i^' autre se mit .-i rire bruyamment.

— •Non. dit-i!, vous ne me tueriez pas. finr vous vous diriez ijn'avcc moi disp.!rattrtk Ih trace de celle que vous aimez.

Vous vous diriez (jue, si je refuse aujourd'hui, je puis consentir demain, et^vous voyez bien, fils de Monte-;".risto, que vos menaces sont inutiles et nu'tîles ne peuvent me faire peur...

— Est-ce à dire que vous me refusez de me conduire où je vous ai dit?

— Non pas! Seulement, je voulais vous avertir que ces grands airs ne valent rien. Vous avez besoin de moi. moi je n'ai pas besoin de vous. Donc, la partie n est pas égale...

— C est vrai, dit Espérance, j'ai eu tort, et je vous demande pardon!...

Le vicomte avait prononcé ces paroles d'une voix grave et é'uue.

Et comme il s'in;linait, comme pour mieux accentuer le riens des paroles qu'il prononçait, l'autre se redressait lentement, tandis qu'ui éclair do triomphe passait dans ses yeax...

Car il triomphait, cet homme qui s'appelait Bcnedetto!...

11 voyait devant lui, humble, presque tremblant, le fils de celui qu'il ha'issait de toutes les sauvageries de sa nature corse.

Il le tenait en son pouvoir; il aurait pu lui fouiller le cœur avec son poignard. Mais il attendait plus encore. La mort, si horrible qu'elle fût, n'eût pas a.=;souvi sa vengeance. ,

Quand Espérance le regarda de nouveau, Benedetto avait repris son attitude première.

— Merci, dit-il, je me suis irrité de vos paroles trop vives; mais je suis décidé à vous servir...

Espérance laissa échapper un cri de joie :

— .\lors, iiâtons-noirs! cria-t-il. Et quand j'aurai retrouvé Jane, demandezmoi ma vie... elle est à vous!..

Benedetto ouvrit la porte :

— Passez, monsieur le vicomte, dit-il, je vous suis...

Et tout bas, il ajouta :

— Oh 1 oui... je sais bien que ta vie est à moi... et «[ueje vais la prendre.,.

La rafale, plus violente, sifflait dans l'air.

La nuit était si profonde que le vicomte Espérance avait peine :\ voir son guide.

Us marchaient cependant, glissant dans les ornières. Espérance ne sentait pas la pluie qui perçait ses ^rtements, la bise qui lui coupait le visage.

Sa fièvre était si forte qu'il n'avait pas froid. >

Ils suivaient des chemins deiv^ncés, déserts. Parfois une branche, arracbé« d'uB

arbre par l'ouragan, lui cinglait le visage.

Il marchaif toujours, répétant tout bas ce seul mot qui pour lui résumait le présent el r^ivôiiir :

^- Jane!

Ah ! Monte-Cristo 1 où donc es-tu?

Quoil tu as défendu contre tous ceux que tu avais choisis, ceux que tu as aimés, et voici que ton fils est en péril ! qu'on l'entraîne dans le plus hideux guetapens où un homme ait été jamais attiré 1

Et tu n'es pas là!

Cet enfant, c'est le fils d'Haydée, de celle qui t'a donné sa vie pour que le passé fût moins amer, de celle qui est morte dans tes bras...

Et tu n'es pas là!

Mais ton tils ne songe pas à toi, en ce moment! Il se sent libre, il luttera seul à son tour... Comme toi, il dédaigne le danger et ignore la peur... Tu pourrais être fier de lui... mais a-t-il l'âme et le corps bronzés, invulnérables comme tu l'avais toi-niènie!

Monte-Cristo! pourquoi n'es-tu pas là?...

Et à travers ie déchaînement de toute la nature, Espérance suivait Benedetto, l'assassin, Benedetto, le parricide...

Tout à coup, il sembla à Espérance que l'obscurité se déchirait, comme un voile noir qui eût été tranché subitement par une lame d'acier...

— Où sommes-nous! demanda-t-il à son guide.

— Sur, le bord de la Seine. Encore quelques minutes et nous serons arrivés...

— Quoi I Jane, ma pauvre Jane se trouve dans ces lieux effrayants ?...

— Vous m'avez dit de vous conduire là où elle est... Avez- vous jieur?...

Espérance ne répondit même pas à cette insultante question :

— Allez, dit-il seulement.

. Maintenant, ils suivaient la berge dont la boue s'écrasait sous leurs pas.

Soudain, ils s'arrêtèrent.

Devant eux s'élevait une construction noire et sombre.

Pas une lumière.

Cependant Espérance tressaillit, n lui semblait que des chants lointains parvenaient jusqu'à son oreille.

C'étaient des échos lointains, pareils à ceux qu'on croit entendre quand on rêve.

Benedetto se tourna vers le fils de Monte- Cristo.

— Voici la maison, dit-il, où je me suis engagé à vous conduire...

— Quoi! c'est là que je retrouverai Jane?... ma Jane adorée...

— G est là I

— Mais quelle est cette maison V son nspect est hideux ! On dirait un épouvantable coupe-gorge 1... Qui me dit que vous ne m'entraînez pas dans un piège?...

— Monsieur le vicomte Espéi'ance, dit Benedetto, voici une demi-heure que nous sommes seuls, dans ce iieu où ne passe pas un être humain, où aucun œil ne nous voit, où aucune oreille ne nous entend... Qui m'eût empêché de vous frapper, si je l'avais voulu?

— C'est vrai... mais dites-moi, oh ! ditesmoi que vous vous êtes trompé, que Jane n'est pas là !

A ce moment, comme ils touchaient presque à la porte de la maison, des éclats de rire stridents déchirèrent l'air. Ces bruits étranges, effrayants, sortaient de la maison suspecte.

— Entrons! s'écria Espérance. Et dût le ciel m'écraser, je saurai bien sauver Jane !...

Benedetto lui prit le bras. Espérance ne tremblait pas.

— Venez, monsieur le vicomte, lui ditil. Vous avez voulu savoir... vous serez satisfait.

Il posa la main sur la porte, et elle s'ouvrit sans aucun bruit.

L'intérieur était aussi obscur que le chemin.

Espérance entendit seulement la porte se refermer derrière lui.

— Où ètes-vuus? demanda-t-il s'adressant à son guide et étendant la main pour retrouver sa trace.

Aucune voix ne lui répondit.

Alors il marcha et heurta la muraille.

Ses mains, cherchant, ne trouvaient qu'une surface lisse.

Puis, en un instant, ses yeux avaient recouvré la faculté de voir.

Il était seul, dans une pièce hermétiquement close de murs. Pas une porte, pas une fenêtre, pas une tenture...

II poussa un cri de rage :

— Le misérable m'a trompé ! cria-t-il.

Et les poings en avant, il s'élança contre

la muraille comme s'il eut voulu la renverser.

Mais à ce moment même, il vit la muraille s'entr'ouvrir devant lui, comme les deux panneaux d'une large armoire qui eussent glissé l'un sur l'autre...

Seulement, à la place de la muraille, de forts barreaux de fer se dressaient, assee écartés, d'ailleurs, pour que le regard pût pénétrer assez loin...

PJt par cette ouverture, .soudainemeot éclairée, Espérance aperçut Jane.

{ Mais ce qu'il vit était si hoi'rible, .hI hi-

deux, qu'il recula d'un pas, en laissant échappèj^un cri d'hoiTeur!...

On cliîx^îait et on riait... et aux chants et aux rires se mêi aient le tintement des Terres et des chansons...

on coucou DEVIENT PACHA

Au moment où Gontran apprenait de Fanfar l'enlèvement de Jane, il n'avait pas hésité à avoir recours à celle qui, par ses aveux même, lui avait donné une si grande preuve dedévouementet d'amour...

à Carmen, qui, au risque d'être écrasée sous son mépris, avait eu le courage de lui confesser son passé.

Gontran ne doutait pas d'elle. Elle avait juré de combattre avec lui pour le fils de Monte -Ghristo. Comme elle avait déjà surpris une partie du secret de Danglars, il était urgent de la tenir minutieusement au courant des incidents nouveaux qui se présentaient.

Aussi, au cours des recherches dans lesquelles il aidait ses amis, s'était-il écarté un instant- et avait écrit un court billet.

Puis il avait appelé l'ancien zouave.

— Coucou, lui (lit-il, sais-tu où demeure M. de Larsangy?...

— Le grand banquier... ohl certes....

ici nous connaissons tous les banquiers...

— Eh bien! sans perdre une minute, rendb-toi âson hôtel... il faut (jue ce billet soit remis à sa fille...

— A mademoiselle Carmen...

— C'est cela... mais comprends-moi bien! à elle seule I sur ta vie. que nul autre qu'elle ne sache que tu es venu... et que ce billet lui soit remis en propres m ains...

— Soyez tranquille, monsieur Gontran, avait rfipondu le zouave. Voyez-vous, pour n'-parer ma satanée sottise, je marcherais dans le feu...

Et Coucou était parti, dédaignant de prendre une voiture, ses jambes étant meilleures que celles d'un cheval d»- sang.

Cependant, chemin faisant, il rtûéchiseait.

Arriver à l'hôtel et demander tout naturellement M. de Larsangy, c'était certes un moyen simple et à la portée de tout le moniie.

Mais on liii avait dit :

— Onu Util ne sache que tu es venu... Or il faudrait passer devant le suisse,

devant les .';iquais, autant d'yeux braqués «ur lui et qui le dévisageraient, ht certes

il avait une mine assez reconnaissable pour qu'on ne s'j' prît pas à deux fois pour mettre son nom sur sa figure.

La chose n'était donc pas aussi simple qu'elle le semblait au premier coup d'œil.

Coucou était de ces gens qui, lorsqu'ils ont à remplir une mission dans laquelle sont engagés d'autres intérêts que les leurs, ne laissent rien au hasard.

Donc il résolut de ne pas commettre d'imprudence et d'examiner attentivement la place avant d'y pénétrer.

En un clin d'oeil, il se trouva rue de Rivoli.

Arrivé là, il poussa une exclamation de surprise et resta cloué sur place.

La porte de l'hôtel de Larsangy était toute grande ouverte.

La grande cour étincelait de lumières.

Une file de voitures allait lentement, entrant au petit pas des chevaux, et s'arrètant devant le luxueux vestibule sur lequel apparaissaient successivement des uniformes chamarrés et des toilettes constellées de diamants.

— Diable! fit Coucou. Voilà qui, au premier coup d'œil, semble simplifier mon alfaire, et qui au contraire la complique singulièrement. Il faut d'abord s'éclaircir les idées.

Coucou entra chez un marchand de vins qui fait le coin de la rue de Port-Mahon, et là demanda une bouteille.

Etant servi, il se versa une large rasade, la but d'un seul élan de coude, puis, conversant avec lui-même, il se dit :

— Le nommé Larsangy donne ane fête. Voilà un point acquis. Or, il est non moins acquis que .Mlle Carmen est dans les salons, occupée à faire les honneurs pour M. son père. Je ne puis la faire demander, elle ne se dérangerait pas, ceci me parait indubitable. U est vrai que les l)elle3 demoiselles millionnaires viennent dans l'antichambre pour recevoir des billets doux.

Tout cela, reconnaissons-le, était puissamment raisormé.

Coucou posait des prémisses avant qu'il Ini fût donné de formuler une conclusion.

Pour aider à ce travail de logique, il se versa et lampa une seconde rasade.

On sait que Coucou avait un de ces coffres al)sorl)ants i|ui délient l'ivresse.

Seulement, le vin lui ouvrait les idées.

— Second point, reprit-il uiwtdideiuent, la montagne ne pouvant viMiir à moi, commi' disait, à ce qu'il parait, ce gn«ux de Mahomet, c'est à moi <|u'il .ippiirtient d'aller à la montagne, ce qui, en tcrmea

moins coranesques, équivaut a ceci : Mlle Carmen ne pouvant venir dans l'antichambre, c'est moi qui dois entrer dans les salons.

La conclusion était rigoureuse. Coucou eût rendu des points au premier logicien de toutes les académies connues ou inconnues.

— Ouais! mais comme je ne suis pas invité d'une part, comme d'autre part je ne suis ni sénateur, ni préfet, ni banquier, il me parait assez difliciJe de me présenter carrément et de dire avec toupet au larbin qui tient la porte : Annoncez M. Coucou I De plus, ce ne serait guère le moyen de me cacher que de faire hurler mon nom à son de trompe par un de ces imbéciles... D'ailleurs on me flanquerait à la porte... Comment faire?...

Gomment faire ?...

A ce moment précis, un chasseur d'Afrique, en petite tenue, entrait dans la boutique du marchand de vin, et s'approchant :

— Pardon... excuse... sans vous commander, bourgeois, ousqu'est fichu l'hôtel de M. de Lors... Lurs... Larsan...

— Larsangy, acheva complaisamment le débitant qui avait le respect de l'uniforme.

— Lar... ce que vous dites... oui, que même i'ai une missive à lui obtempérer...

— Eli bieni mou brave, vous n'avez qu'à sortir sur le pas de la porte, vous allez voir une porte toute flamboyante, c'est là...

— Ahl bon! cette espèce de grand portique... qu'on dirait une arche de triomphe...

— Juslementl...

— Merci, bourgeois... que vous êtes un brave homme...

Et faisant volte-face, le chasseur se dirigeait vers la porte, quand une main se posa sur son épaule.

— Et tu vas bien, Galuret?...

— Qu'est-ce qui se permet I... tiens Coucoul...

— Coucoul Ah! le voilai fit l'ancien zouave. Ce que c'est que le hasard 1 Gomme on se renconti-el...

Et les deux anciens compagnons d'Afrique tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Et quel plaisir de boire un bon coup ensemble, hé! Galuret?

- Cerltiinement... d'autant qu'uu bon verre de vin. ça ne se refuse pas...

— Surtout quand il s'agit d'arroser une vieille iunuié comme la notre...

— Oui, mais tu sais, Coucou, je ne peux

pas m'attarder... j'ai une mission a remplir...

— J'ai entendu. Une lettre à porter.

Mais c'est là, à deux pas...

— Je sais. Mais la consigne avant touti Tu n'as pas oublié ça, quoique tu aies lâché le régiment... Ah çàl qu'est-ce que

1 tu fais maintenant?. . .

! — Moil... hum I j'ai des rentes!

I — Joli état... pas de chômage!... A ti. santé!

— A la tienne I un joli vin, n'est-ce pas?... Et toi toujours au service?...

— M'en parle pas! j'ai eu un tas de malheurs!...

— C'est vrai... comment donc se faitil?... Pas le plus petit bout de galon ?

— Je vas te dire... j'ai été onze fois brigadier...

— Onze fois!...

— Onze fois cassé... onze fois renommé.. Oh! pas de fautes graves!... pas de bêtises!... Mais mauvaise tête... tu sais, je n'aime pas qu'on m'embête... et alors je cogne... Alors quand je cogne un camarade, on me casse... Quand je cotjne un Bédouin, on me renomme, et toujours comme ça...

— Oui, ça fait la navatte. Et comme ça, tu as une lettre à poiter à M de Larsangy...

Tout en causant, Coucou arrosait galamment l'ancienne connaissance.

Un plan, que n'eût pas désavoué Machiavel, commençait à se former dans son esprit.

— Oui, une lettre, reprit l'autre. Même que ça ne m'amuse guère... Je ne suis pas un larbin, moi... brigadier, non ex-brigadier, pour le moment !...

-- Et de la part de qui ? sans te commander...

— Comment! je ne t'ai pas dit... Voilà la chose... j'arrive d'Afrique..

— Bah I depuis quand?

— Hé! depuis ce matin... avec un Bédouin, mais un ami, celui-là, un ami de la France, Mohamed-ben-Omar... une espèce de pacha de là-bas ... que j'escorte...

— Comme qui dirait son ordonnance...

— A peu près! eh bien! Voilà ijue mon bonhomme, en arrivant à Paris, glisse dans l'escalier... et s'étale par terre... Oh : mais là, d'aplomb 1...

— Miinque d'habitude, évidemment...

mais tu ne bois pas !

— A ta santé!... pour lors que le Omar était invité ce soir à une grande fête chez le Lar... en question...

— Chez M. de Larsangy... il le connaît donc ?, . .

TU

— Pas plus que moi! Paraît que c'est \'à. mode dans ce pays-ci d'inviter des gens qu'on n'a vu ni d'Eve ni d'Adam... Enfin c'est leur affaire. Toujours est-il que mon Omar a la patte grosse comme un poteau et qu'il ne peut plus bouger... alors tu comprends, impossible d'aller pincer un rigodon chez le particulier... et j'apporte un billet d'excuse... Là-dessus, Coucou, faut que je m'exécute...

Mais, Coucou, comme s'il n'eût rien entendu, s'était tourné vers un groupe de buveurs qui étaient à une table voisine :

— Quand vous aurez fini de nous regarder comme ça! fit-il brutalement. Quoi!

c'est un chasseur d'Afrique... ça vous gène?

— Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a? répéta le chasseur, se redressant comme un cheval qui entend le clairon.

Puis, comme le vin lui rendait la vue légèrement trouble, il regarda dans la direction indiquée par Coucou et vit un gros rougeaud — très bonne figure d'ailleurs — qui le regardait de ses grands yeux ronds, parfaitement étonné, d'ailleurs, de l'intempestive sortie de Coucou, d'autant que jusque là il n'avait pas une seule /ois regardé le chasseur d'Afrique.

Mais celui-ci auquel il n'était pas besoin de mettre une allumette pour le faire partir :

— Hé ! clampin ! lit-il, qu'est-ce que tu as à me dévisager?...

— Moi! mais... balbutia l'autre.

— Je n'aime pas ça!... est-ce que je te dois quelque chose? est-ce que nous avons gardé ko Bédouins ensemble?...

— Je vous assure... je ne vous regarde pas...

— Alors... j'en ai menti, mille tonnerres 1 Ah! tu me donnes un démenti, pékin!

Vl'an!

Et le vl'an était ponctué d'une gifle lancée à toute volée et qui fort heureusement d'ailleurs, n'atteignit que la casquette de l'innocent.

L'autre s'était levé, fort en colère. Et tout en protestant, il s'était mis en défense.

Le chasseur ne fit ni une ni deux et tomba dessus.

Bagarre, à laquelle bien entendu, l'infâme CoucG'i ne se mêlait pas...

Interventio.'^ du marchand de vin, des prati(iues, tumulte général.

Irruption des sergents de ville, finalement, arrestation de Galuret...

- .Mais, (a lettre! cria Coucou.

L'autre, esaspéré, n'y songeait plus.

Cependant il la remit à l'ancien zouave,

tandis que les sergents dt ville Ventral naient.

— Sois tranquille, lui cria Coucou, je m'en c'iarge...

Et II b'élançi hors de la boutique en murmura; t :

— Tu en as jusqu'à demain matin au poste. Maintenant, Coucou, si tu n'es pas un imbécile, tu feras la commission de M. Gontran.

Mais il ne faut pas croire un seul instant que Coucou ait eu l'intention naïve de pénétrer dans les salons Larsangy, au moyen de la lettre si criminellement soustraite à Galuret. Pas si bête I il savait fort bien qu'un laqu.iis plus ou moins galonné la cueillerait délicatement de ses mains et irait la remettre lui-même.

Le plan qu'il avait bâti de toutes pièces était plus audacieux mais plus sûr.

Ah ! M. de Larsangy se mêlait d'inviter des gens qu'il ne connaissait pas, en consultant tout simplement la liste des étrangers arrivés à Paris.

Attends un peu !

Dix minutes après, l'ancien zouave descendait de voiture rue Le Peletier, devant la boutique d'un costumier.

Et cinq autres minutes s'étaient à peine écoulées qu'un magnilique Bédouin, le teint bistré, tout drapé de blanc, avec un turban gigantesque, remontait dans le véhicule et criait au cocher surpris :

— Rue de Rivoli! et plus vite que ça I

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