ALERTE I
Ayant joué avec une habileté consommée la comédie qui lui avait si bieu réussi, Coucou s'était hâté de se jeter dans la voilure qui l'attendait et de courir » l'Iiùtel de Moiite-Grislo.
Il avait tant d impatience d'auuoucer a
Gontran qu'il avait bien rempli la mission de confi.ince dont il avait été chargé, ([u'il ne songea même pas <à se débarrasser du costume carnavalesque à la faveur (lu<|uel il s'était introduit dans la maison dii banquier.
Si bien que lorscfu'il parut devant la bonne Caraman qui l'attendait avec une impatience fièvi-euse. la veuve du gendarme poussa un véritable cri de terreur.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? exclamat-elle.
— Ça... c'est moi t
— Oui! vous?
— Mais moi... moi... Coucou I
Et la tète du zouave, encore noire de jus de réglisse émei-gea du capuchon.
Entin la Caraman consentit, non sans peine, à le reconnaître.
Elle protestait seulement contre ce qu'elle appelait une farce indigne, surtout au mom-iiit où l'on se trouvait.
— Voyons... ça n'est pas tout ça... fit Coucou impatienté. Où est M. Gontran?...
— Je n'ai pas revu ces messieurs...
— Alors iis sont toujours enfermés dans la chi.mbre de M'" Jane?...
— ,1e le crois...
— Allons -y. fit le zouave.
A ce moment, un bruit sourd retentit, quelque chose comme un coup violent, mais assourdi par l'éioignement.
— Hein .
La Caraman était devenue toute pâle.
— Coucou, dit-elle, vous savez que je ne suis pas poltronne...
— Pou)' ça, j'en réponds...
— Eh bien I voilà quatre ou cinq fois que j'entends un bruit pareil...
— Ça a l'air de venir des profondeurs de la terre...
— Oui... on dirait des mineurs qui travaillent.
Le bruit résonna de nouveau, plus étouffé.
— Oh ! oh 1 fit Coucou, voilà du nouveau. Est-ce qu'on viendrait nous attaquer par en dessous? Vite... avertissons les amis...
Ils étaient arrivés tous deux à la porte de Jane.
Etant discrets de leur nature, ils frappèrent doucement.
Pas de réponse. Coucou se pencha et appliqua l'oreille contre la boiserie.
— 'J'est drôle, dit-il, on n'entend rien là-dedans, Pourtant ils doivent causer.
— Il faut entrer.
Et résolument, la Caraman mit la main «ur la serrure.
La porte tourna sur ses gonds, et un uouble cri s'échappa.
On le sait, la chambre était vide. Le panneau de fer s'était refermé, reprenant dans les tentures sa place exacte, sans qu'aucune irace extérieure révélât son existence.
Coucou n'en pouvait croire ses yeux.
Il courut au cabinet d'Espérance; personne. En vain, ils fouillèrent tous les appartements. Ils ne trouvèrent pas ceux qu'ils cherchaient.
Cependant ils n'étaient pas sortis. La Caraman n'avait pas quitté un seul instant la porte extérieure.
— Diable ! fit Coucou qui s'était débarrassé de son costume gênant, voilà qui devient bien bizarre...
— Disparus ! faisait la Caraman. Comme M"8 Jane, comme le vicomte Espérance?
— C'est du fantastique... Ecoutez !
Les coups lointains retentissaient, maintenant plus fréquents.
— On fait sous la maison un travail de taupe, conclut Coucou.
— Mais qui fait cela?
Coucou se frappa le front. En vrai enfant de Paris, il avait lu bien des romans et assisté à bien des drames. Une idée s'était naturellement présentée à son cerveau :
— Ma bonne Caraman, dit-il, nous soin mes dans une maison à ressorts... 11 doit y avoir là-dessous un souterrain.... une issue secrète... Ça, c'est sûr.
— Mais où? où? vous voyez bien qu'il n'y a pas déportes...
— Là où il n'y a pas déportes, il y a des trappes... attendez-moi un instant...
Il courut dehors et revint un instant après, rapportant marteau, ciseau et levier.
— Qu'est-ce que vous allez faire de tout cela?
— Démolir la maison, s'il le faut, mais savoir ce qui en est...
— Démolir la maison ? répéta la Caraman enjoignant les mania
— Parbleu ! je vais me gêner. Voyezvous, maman, nous sommes empêtrés dans les atl'aires du diable... il faut de la résolution... Si nous faisons des bêtises, et bien! tant pis! c'estpour le bien... Donc, nous avons raison...
Et voici Coucou qui, arracûai.t le tapii du plancher, se met à détacher les liailîee du parquet.
Les lambourdes parurent, puis les poutrelles de chêne.
— Mais .. vous allez tout simplement défoncer le plafond d'en dessous.
LE FILS DB MOirre-CRISTO
Coucou se redressa, frappé de l'observutiou, qui était absolument juste.
Au-dessous, il le savait, se trouvaient les salies de baia.
— C'est que ça' n est pas par là qu'il î'aut cogner, reprit-il. Ça m'est égal, moi, de le prendre par un bout ou par un autre... J'ai dit que je la démolirais .. et je n'en aurai pas le démenti. Aidez-moi, 4écbirons toutes les tentures.
— Mais c'est un massacre, monsieur Coucou !
Ah bien oui î il écoutait bien, le zouave. n était décidé, et sous ses mains robustes, Il soie s'effilochait comme du vieux coton.
Et la bonne Garaman, entraînée par l'exemple, déchiquetait de son mieux.
Tandis qu'ils étaient occupés à ce travail de destruction, un coup de timbre retentit.
— Ah ! mademoiselle Carmen ! s'écria Coucou. Peut-être sait -elle quelque chose...
Il s'empressa d'aller ouvrir. C'était ^ien la jeuae lille.
— Mes amis, dit-elle, où estGoutran?
. — Je ne sais pas...
— Il est avec M. Fanfar prisonnier dans «cttc maison 1
— Quand je vous le disais!... s'écria Cou.'.'U. Mais prisonnier, où cela?... Ah! éco;itez i voici les coups qui recommencent!... Il faut qu'ils comprennent que nous sommoslà... Maintenant, il n'y a pus :'i 'louter, ce sont eux qui cherchent a s't^'cliiiiipor !
El, saisis.-^ant le levier, Coucou à pleine volée, asséna contre la muraille trois coups à inlei'valles réguliers.
Il étîouta. Un instant après, trois coups lui répondirent.
Il frappa encore, variant le nombre des heiiii;-, i-ni furent immédiatement reproduits.
— C'est bien cela. Chut! écoutons, voici les coups qui recommencent. Un, deux, trois... tiens, ils ne s'arrêtent pas... huit, neuf, dix...
El il comjjta ainsi jusqu'à vingt-cinq.
Ils se regardèrent tous trois, inquiels. Pounjuoi ce nombre?...
Toul \ coup la Caraman cria :
— LeL -ingtcinq lettres de l'alphabet!...
— Oui! oui! dit Carmen, répétez-le, pour prouver que vous avez compris...
fJoncnu obéit, et frappa vingt-cinq coups.
Un -ienl i--i lépondit, et si net (ju'il équivalait à ce seul mot : Ouil
— Maintenant, dit Car.men, attendons et notons les coups qui seront frajipés.
Bientôt, neuf coujjs.
I, inscrivit Carmen sur son carnet.
Puis douze — L — puis vingt-quatre, Y — puis un, A.
— Il y al lut Carmen avec un élan de joie.
Le moyen de communication était trouvé.
Et, au bout de quelques minutes, Carmen lisait :
— Il y a une porte de fer som les ten titres.
— 'Vous voyez bien, cria Coucou triomphant, je réponds que j'ai compris. El maintenant, àl'œuvr*!...
C'était en vérité une scène étrange. Ils lacéraient les rideaux, les tentures dont les débris s'entassaient sur le plancher.
— Vûil:i la porte! fit Coucou.
Le bouton d'ouverture î^'étant plus caché par l'épaisseur dn canilonnage, sor-' tni! de quelques millimètres. Sans songer rxactenient à ce qu'il faisait. Coucou y apl'uya fortement le doigt. Et le panneau Nt! déploya avec tant' de rapidité que iioiicou faillit être renversé.
Le levier lui échappa des mains.
— Sauvés! s'écria-t-il. Prenez les lu»
i:iières et en avant ! 11 n'avait pas besoin le stimuler l'impatience de Carmen qui léjà s'était élancée en avant, un cand'é-
labre à la main.
Ou n'a pas oublié ce qui s'était passé au moment où Contran et ses amis s'étaient engagés.
A peine avaient-ils atteint la première marche (!•■ l'rscalier qu'ils avaient entendu le panneau se refermer.
[■Al irtiet, un uié>:;uiisme secret commui:i.|Uait de cette marche à la porte de fer, .;.■ lelle sorte que l'imprudent qui pénéir.ii; par l'issue mystérieuse sans conluiilro ce détail, se trouvait tout à coup prisonnier. En franchissant la premier»
maiche, sans y toucher du pied, on laissait, au contraire, la porte ouverte.
Mais ni Coucou ni les autres ne savaient cela.
Et Coucou posa résolument le pied sur la marche.
On iMilcndit un bruit vibrant. La porte se relermail.
Au même instant, Gonlran, Fanfar et Bohichel apparaissaient au ^c^met de l'escalier. Ils avaient été guiûcs par la lueur.
— froiiiran! s'écria Carmen, en courant au jeune homme.
— Quoi! c'est vous qui nous délivrezl
Rapidement, ils étaient revenus en arrière.
* A-liaient-Us donc se trouver tous pri- BOimiers ?
Non ! Par bonheur, lorsque Coucou avait laissé éclia'ipe-r le levier «le fer, il était tombé 61! Ir !. ers de l'ouverture. I..e piinueau mû ; .nr !e ressort de l"escalier était bien retomltt'', mais il avait été ai-rèté par h» barre inflexible!
Ils étaient sauvés I
Ils se retrouvaient maintenant dans la chambre de Jane.
Carmen se h/ita de leur communiquer ce qu'elle avait apjiris. et de montrer le billet qu'elle avait liérobé à Larsangy.
— Mais que signifient ces mots? s'écria '?aiilar, la maison de Courb.
Carmen rougit. Oui, elle connaissait celle maison mystérieuse, où Lai-sangy lavait conduite uutret'oia.
— Je vous y conduirai, dit-elle simplement.
Coucou s'élança vers les écuries, el un instant après, la voitm-e était attelée.
— En route, cria Fanfar, et puissionsnous arriver à temps I
Hélas I c'était une vainc espérance .
Que de temps avait été perdu depuis que les trois compagnons, se sentant prisonniers. lais.-M's i!,ii;s l'obscurité par l'extinction des i)ou,-;i(,>- épuisées, avaient tout tenté l'Our sortir de la prison qui s'était refei niée sur eux comme une tombe.
Ils s'étaient décidés à tenter un effort suprême.
Fanfar avait arraché un des barreaux de la rampe, et avec ce levier improvisé, il avait attaqué résolument la muraille, au hasard, cheichaut — chose impossible — à ouvrir un passage à travers ces pierres solidement cimentées.
Ils n'eussent pas réussi.
Mais, tout à coup, ils avaient entendu des coups qui répondaient à leurs coups.
Par (juel miracle étaient-ils parveims si rapidement à établir avec leurs sauveurs une communicaiion intelli,L;ible? Le dévouement seul peut l'expliquer...
Maintenant, impatients, ils ne songeaient plus qu'à Espérance...
La voiture roulait sur la route de Coorbevûie...