LE MARTYR
Dans l'hôtel de Monte-Cristo, tout est morne, tout est silencieux, tout est désolé.
Les choses ont des larmes, a dit un poète.
Il semblait que les murailles ellesmèoies, que les meubles, que les tentures eussent pris une attitude funèbre...
C'est que là, dans la vaste chambre du comte, sur un lit tout tendu de blanc, Espérance et Jane étaient étendus , morts!-.
Que de jeunesse, que d'avenir easev«HI
Benedetto avait commis un dernier et triste crime, et de sa vengeance, le résultat subsistait, douloureux, lamentable...
Jane, voilée de dentelle, avait aux lèvres le.*'iurire suprôme qui s'était imprimé sur Mb lèvres, alors uu'elles avaient touché.
dans rétreinie mortelle, les lèvres de celui qu'elle :iimait.
Espérance, calme, reposé dans l'ét'^rnel repos, ressemblait à s'y méprendre au Monte-Cristo d'autrefois, alors qu'il s'appelait Edmond Dantès...
Ah! siDanglars, si Villefort, si Mort cerf, si Caderousse, si tous les criminels ou les lâches qui avaient frappé sur cette existence et avaient broyé dans l'œuf l'aiglon prêt à éclore, s'ils s'étaient trouvés là. s'ils se fussent penchés sur ce lit funèbre, ils auraient reculé épouvantés.
Car c'était le masque exact — ressuscité avec la ferme rigidité que donne la mort — du second du Pharaon.
Et comme autrefois, M. Morrel lui aurait ouvert ses bras en l'appelant son fils 1
Et tout cela était fini ! toute cette vnalité était éteinte !
D ne restait plus que cette dernière et fugitive beauté que la mort met au front de ceux qu'elle aime. On dirait qu'elle se piait à pai-er ses victimes.
Auprès du lit deux hommes veillaient...
Fanfar, l'ami des mauvais jours, le vaillant qui avait sauvé Monte-Cristo et son fils à la kasbah d'Ouargla.
Gontran, le compagnon d'Espérance, celui qui connaissait tout ce que cette âmo jeune contenait de grandeur et de générosité...
Ils se taisaient et à peine usaient se regarder.
C'est qu'une sorte de remords les oppressait.
Monte-Cristo était parti, obéissant à un sentiment de profonde ùêiicaîesse, voulant laisser à son enfant la liberté de vivre, de s'affirmer, de développer dans le combat de l'existence toutes les ardeurs de sa jeunesse.
Mais, en partant, il avait dit à ces hommes :
— Je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde, le dernier de mes tri'-sors, celui par lequel un homme — qui ;ue l'avait enlevé — avait pu se dire plus riche que moi. Veillez sur lui.
Et ils avaient répondu qu'on prendrait leur vie avant de toucher à la sienne.
Or, ils étaient vivants, et Kspêranc* était mort
Ils avaient été écrasés sous ce mot qui a sonné tant de glas funèbros; trop taicir Certes, s'ils étaient .irrivOs à temps. *l8 auraient détourné «le sa poitrine l'épép le Benedetto et auraient versé tout leur su.:^, avant que coulftt une seule izoïiUe du sien.
Quelques instants après, Coucou, déguisé en un magnifique paclia, faisait son eatrée dans les salon».
Liv. 97.
De touÇ.ces dévouements réels, désintéressés, voilà quel était le résultat...
Un cadavre tâle aux bi'as croisés sur la poitrine.
Tous les serviteurs avaient été éloignés.
On était rentré mystérieusement dans l'hôtel et nul ne savait ce qui s'était passé.
Seuls , (Coucou et maman Caraman étaient en bas, veillant et pleurant.
Fan far et Gontran se taisaient, avonsnous (lit. Car les mêmes questions se pressaient sur leurs lèvres et ils savaient qu'ils n'y pouvaient pas répondre.
Avaient-ils le droit de dérober à ce père la vue de son enfant...
Et il pouvait, il devait revenir...
N'avait-il pas dit à Fanfar :
— Si quelque péril nécessite ma présence, appelez-moi, et trois jours après, heure pour heure, minute pour minute, je serai là.
El il y avait trois jours, qu'à minuit, Fanfar avait adressé à Monte-Cristo le signal convenu.
Lui était-il parvenu? Fanfar doutait...
Onze heures et demie venaient de sonner et dans la chambre silencieuse le tic tac monotone de la pendule comptait les secondes qui s'écoulaient.
Monte-Cristo n'était pas venu...
Alors il leur faudrait donc confier à la tei're la ilépouille mortelle d'Espérance, et cela sans que son père pût appuyer à ce front déculoré un dernier baiser I II leur semblait que ce serait commettre un sacrilège, aggraver encore la faute qu'ils avaient commise, encore une fois voler cet enfant à son père I
Sur cette chambre où la douleur planait comme les oiseaux nocturnes des légendes dont les ailes noires bruissent dans la nu il, pas un bruit, pas un souffle.
La méditation des deux hommes était profonde.
C'est ainsi que prient véritablement ceux qui aiment...
Fanfar revoyait Espérance, presque enfant, alors qu'au milieu des balles, de l'incendie, faible et pourtant lier, il attendait tout du courage de son père, comme l'S croyants oni confiance dans leur Dieu...
Il se revoyait descendant de la tour de Maldar chargé de ce fn-écieux fardeau et fil isa'it serment dedéfondre à jamalsconlre le I' il --.eliii qu'il avait sauvé I
\'.' 1 lus l'Imagination de Gontran, reparaissait lo jeune iiomme si doux et si bon, dont seul il avait pu vaincre l'espèce de
sauvagerie défiante... il se souvenait de cette dernière conversation dans laquelle Espérance avait dit :
— Aimer I c'est se donner tout entier... jusqu'à la mort I
Et il avait tenu parole... car pour celle qu'il aimait, il avait donné sa vie...
Ils s'absorbaient dans ces souvenirs, et il leur semblait qu'autour de ces deux morts l'atmosphère s'épaississait , plus lourde, plus dense.
La lumière des lampes s'affaiblissait, jetant des reflets de sépulcre...
Ils s'engourdissaient eux-mêmes dans ce silence et cette immobilité...
Il y a aussi des heures solennelles où on ne sent plus battre son cœur, où il semble qu'on ne soit plus maître de sa pensée, où l'on glisse pour ainsi dire dans une sorte de sommeil...
L'horloge sonna minuit...
Douze coups lents, cristallins, dont les échos se liaient avec une harmonie poétique...
Et tout à coup les deux hommps tressaillirent...
La porte venait de s'ouvrir, sans bruit, tournant sur ses gonds sans un froissement...
Et un homme de haute taille, tète nue, était entré...
C'était le comte de Monte-Cristo...
Son regard était terni, .ses épaules pliaient, ses pas n'éveillaient sur le plancher aucun écho.
On aurait dit une de ces apparitions fantastiques qui se glissent dans les songes.
11 était vètn de noir. Seul, un col d'une blancheur éclatante faisait ressortir la.matité de son teint de marbre...
Les deux hommes ne bougèrent pas, ne lui adressèrent pas la parole.
On eût dit qu'ils avaient compris que pas une parole humaine ne devait troubler oe terrible silence...
Monte-Cristo marcha vers le lit... et là s'ariela...
11 regardait son fils...
Il le regardait fixement, comme si par une action magnétique il eût voulu prendre possession de cet être endormi, l'attirer en quelque sorje en soi pour se l'incarner...
Cette contemplation était longue. Rien ne la troublait.
Quelles pensées s'agitaient derrière ce front blanc où les douleurs n'avaient pas encore laissé une ride?...
Et cet tomme qui déjà avait suûi tant de douleurs ■<•*> douleur nouvellp ia plus terril , ]a plus poifjnante de toutes, " allait-elle pas avoir enîia raison, triompher de cette force héroïque?
Allait-il lutter encore?
Mais ce n'était pas là un adversaire ordinaire, car il s'appelait :
La mort !
Cette fois, allait-il s'avouer vaincu, courber la tète sous la fatalité?
Peut-être I
Fan.ar et Gontran, hypnotisés en quelque sorte par l'immobilité de cette statue humaine, restaient eux-mêmes immobiles, comme pétrifiés, attendant
Tout à coup Monte-Cristo tressaillit...
Il passa sa main sur son Iront, pour en arracher sans doute une pensée atrocement douloureuse.
Puis il eut un geste violent, d'une hardiesse, d'une audace infinie.
Et ce tournant vers Fanfar :
— Amis, pardonnez-moi de ne vous avoir pas eucore tendu la main...
€ Pardonnez-moi de ne pas vous avoir embrassés, vous qui avez lutté, pour lui, pour mon fils bien-^aimé jusqu'à la minute suprême...
« Oh! ne redoutez pas, qu'il sorte de mes lèvres une seule parole d'amertume ou de reproche...
t Non! nonl je sais ce que vous avez fait, ce que vous avez tenté...
« El ce serait crime d'ingratitude que de vous accuser vous, les vaillants et les dévoués.
11 se pencha vers son fils :
— Espérance ! mr.rmura-t-il d'une voix si douce qu'en vérité elle ressemblait au soulfle mèjne de l'amour paternel. Espérance, c'est à toi que je demande de ne pas m'accuser. moi, de ne pas me haïr...
Et il ajouta en frissonnant :
— Moi qui sais tout, je n'ai su être ni époux ni [ère-
Un sanglot lui monta aux lèvres.
— Du courage! fit Fanfar en s'approchant de lui.
— Du courage! répéta Monte-Cristo en le regardant avec une sorte de surprise. N'en ai-je pas .' Est-ce que ce n'est pas être courageux que de vivre encore!...
• Mais croyez- vous donc aussi que j'acceiite sans appel l'arrêt qui a été prononcé là...
Et il désignait du doigt le front pâli de son fils.
— Que voulez-vous dire? demanda Faiifar. Poiivez-vous lonc encore conserver quelque espoir?
— Pourquoi pas? dit le comte.
— Mais c'est la mort! la mort que nul n'a jamais vaincue...
La i>,vre de Monte-Cristo se crispa en un sourire d'une sinistre ironie.
— Jamais vaincue I reprit-il. Qui la sait!...
Gontran et Fanfar échangèrent un regard.
Que pouvaient signifier ces paroles énigmatiques?
Était-il possible que la souffrance eût eu un instant brisé les ressorts de cette intelligence si puissante...
Non ! Monte-Cristo ne pouvait perdre la raison.
11 devina leur pensée .
— Je ne suis pas fou, dit-il de sa voix grave et pleine. Mais je sais ce que peut la science.
• — La science!
— Oh ! je ne parle pas de votre science académique que discutent-, sur laquelle ergotent des personnages officiels et pensionnés pour barrer le passage au progrès...
€ Ceux-là ont peur de ce qui est la science vraie, de celle qui plonge sans pâlir dans les mystères les plus ténébreux de la nature...
€ Ceux-là ne luttent pas contre la mort. Non. Ils reculent devant elle...
« Ils ont peur d'elle...
— Mais encore une fois, s'écria Fanfar, que pouvez-vous donc espérer? Est-il au pouvoir de l'homme, si hardi soit-il, de combattre qui n'accepte pas la lutte?...
— "Et qui donc a osé provoquer la mortJ •
Comme Fanfar hésitait :
— Cherchez dans vos souvenirs, et vous trouverez la preuve que cette lutte est possible...
— Légendes !
— Toute légende repose sur un fond de vérité : et qui nous dit d'ailleurs qu'il n'y ait là que contes inventés par la crédulité ou l'ignorance...
• Ah ! vous voilà bien...
t Vous voilà bien, hommes non de peu de foi, mais de peu de force...
(I Avouer la supériorité déci.içive, indéfiable de l'ennemi.
€ C'est une lâcheté...
« Et le comte de Monte-Cristo ->e connaît pas ce mot...
— Mais qu'allez-vous donc tenteï .
En vérité ces deux hommes frémissaient.
Ils se demandaient si Monte-Cristo ne
LE FILS DL MONTL-CmSTO
méditiiit pas quelque entreprise qui ressemblerait à un sacnlcye!...
Mais en vérité il semblait qu'il lût dans leur pensée :
— N'ayez aucune crainte, dit-il.
L'bomme que je suis n'a jamais commis d'action mauvaise. Et maintenant, mes amis, jai une dernière prière à vous adresser.
— Parlez! vous savez bien que nous sommes tout à vos ordres.
— Eh bien ! malgré la douleur que je vais vous causer, je vous prie de me laisser seul avec ces deux pauvres enfants...
— Seul!
Et dans la voix de Fanfar Monte-Cristo retrouva encore un accent de défiance.
Alors, relevant la tète :
— Seul, répéta-t-il.
— Soit, dit Fanfar. Venez, Contran.
Puis, s'adressact à Monte-Cristo :
— Nous seroijs là, dans une pièce voisine. Au premier appel, comptez sur nous...
Monte-Cristo lui saisit les mains :
— Ah ! s'écria-t-il, par grâce ne me quittez pas ainsi, avec cette froideur qui prouve en vous je ne sais quel soupçon qui me blesse et me navre à la l'ois...
— -Mon ami!
— Eh bien ! oui, appelez-moi votre ami, aimez-moi et plaignez-moi...
*« Car, sachez-le bien, je vais m'imposer la plus horrible soullVance que jamais créature humaine ait ressentie...
€ Vous m'avez demandé si j'espérais encore...
t Eh bien! oui! si étrange, si folle que soit cette parole... Oui, j'espère...
« Quoi? Eh! le sais-je moi-même...
« Et c'est justement ce qu'il y a là d'atroce et de torturant...
t J'espère! et si tout à l'heure cette espérance suprême est brisée...
« Oh! alors!...
« Alors plaignez-moi, ami.
f Car je vivrai encore... etje vivrai pour ne plus subir qu'une longue agonie...
ba voix était déchirante...
11 y avait dans son regard tant de fièvre et de désolation que Fanfar, ému jusqu'au fond de l'âuie; lui ouvrit ses deux bras...
Monte-r-;isto s'y préci[>ita.
Il y euV entre les deux iiommes, entre ces vaillant.'' qui avaient pris la destinée corps à corps el bien souvent 1 avaient cuurbu sous leur main puissante, une élreiiilc longue et sincère...
Puis Fanfar dit :
1 — Ami, quoique vous tentiez, je crois en vous...
— Ah! s'écria Monte-Cristo, que ne i puis-je moi aussi m'écrier, avec, 'toute
sincérité: Je crois en moi!
• Hélas! je doute... etce doute me tue.
• Allez! allez! avant le matm. vous me re verrez...
I t Et alors vous saurez tout...
Monte-Cristo serra vigoureusement la I main de Contran...
Dans cette pression, il mettait toute sa reconnaissance...
Car celui-là aussi avait aimé Espérance I
Fanfar et Gontran sortirent.
— Cet homme est un martvr 1 dit Fanfar.
La porte retomba sur eux.
Monte-Cristo était seul.
Alors il se courba devant ce lit de mort :
— Enfant, dit-il, pardonne-moi ce que je veux tenter.
t Mais comme ils l'ont dit là tout à l'heure ..
« Je ne puis accepter la défaite...
• Je veux lutter contre la mort...
11 traversa la vaste pièce...
S'approcha d'un panneau, toucha un
bouton...
Une porte s'ouvrit...
— Entre! dit Monte-Cristo.
Un homme entra...
Étrange d'aspect, long, maigre comme un ascète, le visage parcheminé, et si osseux qu'on eût dit en vérité que la peau était directement collée sur les maxillaires...
Il était drapé dans une sorte de manteau qui laissait passer ses bras à la peau noirâtre, ses jambes et ses pieds nus...
Créature fantastique dont la vue eût troublé les plus intrépides.
D:ins ce visage ijui semblait celui d'un cadavre, une seule chose vivante...
Les yeux I
Les "yeux petits, bridés, mais éclairés d'un regard noir, si perçant, si actif ((u'oa devinait en ce rayon une puissanceinouïe...
L'iiomme entra... •
Posant sa main sur sa tète, il se prosterna devant Monte-Cristo.
— Dieddar, dit le comte, tu as juré de m'obéir...
— J'ai juré!...
— Et tu tiendras ta parole...
— Maître. Djeddar ne ment jamais, parce qu'il dédr'gne le mensonge...
— Relève-toi reprit Monte-Cristo.
L'homme obéit.
— Maintenant, approche-toi de ce lit et regarde.
Djeddar fit un pas dans ia direction que lui indiquait la main du comte...
Pas un pli ne parut sur son visage.
Il resta impassible, silencieux :
— Des deux êtres qui sont là, dit Monte- Cristo l'un est l'être que j'aime — que j'ai aimé le plus au monde — c'est mon fils...
Et encore une fois un sanglot lui crispa la gorge.
— L'autre est la femme que mon fils aimait... d(ttic elle est sacrée pour moi...
« Maintenant, interroge-toi...
« Et en toute sincérité, comme si tu répondais au Mahatma, ton maître, là-bas, au seuil du monastère de l'Himalaya, dismoi ce que tu peux faire...
Djeddar n'avait pas bougé...
Il attendit quelques instants, comme absorbé dans une méditation profonde...
Que Monte-Cristo ne troubla pas.
Quelques minutes s'écoulèrent...
Alors Djeddar dit :
— Pour que je réponde, il faut que mes mains interrogent...
Monte-Cristo tressaillit.
Permettre à ;et homme de porter ses doigts osseux, pareils à des griffes, sur ces corps si jeunes et si beaux.
Il eut une hésitation.
Mais secouant un scrupule injustifié :
— Agis I dit-il.
Alors l'homme, d'un mouvement sec, rejeta au pied du lit les draps qui cou- \ vraient les cadavres.
Soigneusement, avec des lenteurs voulues, il passa d'abord ses mains sur le corps de Jane.
Il approcha sa bouche de sa bouche...
Il appliqua son oreille contre son cœur. . .
Puis ce fut au tour d'Espérance :
Là aussi il écouta, cherchant à percevoir dans les profondeurs de l'organisme un dernier écho vital.
L'examen fut plus long.
D avait mis à nu la plaie qu'Espérance portait au côté gauche de la poitrine.
Soudain, au petit trou rond et noirâtre, ses doigts se posèrent, réunis, dardant leurs extrémités comme une pointe...
Puis il frotta doucement, longuement, maniant la chair qui semblait rouler sous ses doigts...
Et soudain quelque chose apparut dans sa main, une petite boule terne...
C'était la balle qui avait frappé I...
— Maître, dit-il alors en se tournant vers Monte-Cristo, pour celle-ci, rien à tenter...
— Ah I et pourquoi?
— Nephesch n'habite plus en ellel Monle-Cristo frémit.
— Mais... mon fils!
— Les Masikim ont pris possession de lui...
— Mais IVephesch !
— iSephesch résiste encore... Ruach seul est complètement séparé...
— Et alors?...
Djeddar regarda Monte-Cristo, dardant sur lui le rayon aigu de ses yeux :
— Maître, lui dit-il, tu vas connaître la vérité...
— J'écoute...
— La limite qui sépare encore ton fils de la mort vraie, absolue, est si étroite que je ne puis rien affirmer...
— Mais... ne peux-tu rien tenter! Souviens-toi, Djeddar, souviens-toi de ton serment!...
— Djeddar n'oublie rien... écoute-moi donc et calme tes impatiences indignes de l'homme vraiment fort...
— Tu n'as jamais eu de fils, toil...
Djeddar. relevant la tète avec une indi
cible fierté, sembla grandir.
En vérité, en ce cadavre vivant, il y avait une étrange beauté...
Une beauté faite de mystère et de quelque chose de surhumain.
— Maître, reprit-il d'une voix profonde, si j'avais dépensé ma force en alTections humaines, si j'avais prodigué mes énergies en joui.^sances égoïstes, je ne serais pas aujourd'hui, ici, auprès de toi, et tu ne pourrais pas m'adi'esser les questions que j'entends...
« Non, je n'ai pas eu un fils, parce que, dans ma conscience, j'ai pour fille l'humanité tout entière.
— Je le sais... pardonne-moi...
— Je n'ai pas à te pardonner... parce que de toi je dois tout accepter, tout subir... fût-ce une insulte, et tu ne m'as pas insulté...
— F.ntin!... tu comprends les causes de mon impatience; la paternité était le seul lien qui me rattachait encore à la vie... parle, parle donc... dois-je courber la tète sous l'horrible coupqui me frappe... doisje espérer?...
— Espère!...
— Ah! merci... s'écria Monte-Cristo.
Ah ! si tu me donnes cette joie de pouvoir encore voir, ne fût-ce qu'uc instant, le regard si beau, si doux de mon enfant sa poser sur le mien...
« Si, ne fût-ce qu'une seconde, je puis encore sentir sur ma main la pression de sa main...
■ Ab! Djeddar! demande-moi des miliions... demande-moi ma vie... ordonne... c'est moi qui serai ton esclave...
Un sourire d'ironie crispa la lèvre de Djeddar :
— Que veux-tu que je fasse de millions! ae sais-tu pas que j'ai tué en moi le désir...
« Ne sais-tu pas que ce qui fait ma force, c'est que les vÙs intérêts me sont étrangers!
« (Juant à ta vie...
€ C'est moi qui vais te donner la mienne...
— Que veux-tu dire?
— Prête moi une oreille attentive... car pour l'œuvre sublime et diflicile que je vais entreprendre, j'aurai besoin de toi...
— Ordonne, te dis-je...
Le falcir se pencha vers lui...
Mais avant d'aller plus loin, il nous faut ex!pli(]uer ce que c'était que Djeddar et quels liens l'attachaient au comte de Monle-Cri.'~to, assez puissants pour qu'il fut prêt a lui sacrifier sa vie sans hésitation.
Il nous faut pour cela remonter de quelques ^,>r^>,,■.,-^< on nci-ière!
DJEDDAR LE TOGIIl
n y avait plusieurs année.*; décela.
Monte-Cristo , avide de conuaître les secrets «les civilisations di.<;i:uiit!s, parcourait l'Inde, étudiant les .admirables mystères de ces religions antiques...
En ies(iuelles se cache peut-être le secret de l'avenir.
Celait à nie de Ceylan.
Déjà le i;i rmted<^ Monle-Cri.sto, possédait les deux lai);,'ue.><. le .sanscrit et le tamoul. l'une, parlée seulement dans les temples, l'autre, p.ir le peuple.
Ouelipies mois s'étaient h peine écoulés
■' '^ -'■" ■■'•>i^ •celte terre merveil-
' leconnu par tcaa i m maître.
Ijuii aux laijiifs, sacljant résister aux puis^anl.s, il avait dù se poser en aibilre eniri; liy pers.'-cutés et leurs bourreaux, entre i>^ Hindous et les .Vn'^lais, et bien souvciii i\''\h il avait fait reculer les orgueilleux liis dWlbiou...
Oui n'ont jamais su que conquérir par
la r,,r,.,.r,n r.ir )■, .•n^o...
Mais qui ne se sont attiré que la haine des vaincus.
Triomphe des corps n'est rien.
Gafiner les âmes est tout.
C'est ce que les Anglais n'ont jamais su faire.
Or, à l'époque dont nous parlons, était arrivé à Kandy, un pasteur protestant nommé Jones Wright...
On oublie trop souvent que si les catholiques ont donné trop de preuves de leur intolérance et deleurespritde persécution, ils ne sont cependant jamais arrivés à 1 etroitesse de la cruauté, à la méchanceté froide des représentants de la foi protestante.
En ces pasteurs, aux longs cheveux blondasses, aux yeux bleus et ternes, il y a le plus souvent l'étoile d'un inquisiteur.
Sous leur apparente douceur qui n'est que feiulise et hypocrisie, se cache le fanatisme le plus a! lient.
Les saints des derniers jours ne sont pas tous disparus avec les hommes de Cromwell...
Et si aujourd'hui il leur est impossible d'exercer en Europe ce fanatisme implacable, au contraire dans les colonies soumises à leur joug, ils s'elforcent par tous les moyens — même les plus cruels, même les plus déshonorants pour l'humanité — d'imposer leui' christianisme menteur — menteur puisqu'ils parlent de charité et de fraternité — aux sectateurs de l'antique Bouddha.
Le gouverneur de l'ile de Ceylan, lord Bathwell, marie à ui>e longue et sèche Anglaise ijui appartenait d la secte des mélhodistes, s était imaginé que si la religion antique de Bouddha.de Cakia-Mouni, de (iautama, n'avait pas encore défuiilivement reculé devant le Christ, c'était grâce à une prétendue faiblesse des conquérants.
Et (juand le pasteur Jones Wright avait débaniué, avec un groupe de ses collègues, apportant avec eux l'esprit d'intolérance et de persécution, lady Bathwell avait éprouvé une joie profonde.
Enfin la bonne, la vraie religion allait triompherl
Passionnée pour le salut des âmes, et tonte disposée A sacritier pour ce pieux résultat 'le corps des antres, elle accueillit Joues Wright comme le liédempleur lui* même.
Les Brahmes, enfermés lians leurs pagodes, les fakirs, les yognis. les bayadères, tout ce qui constitue la grat'ide armée bouiidhiquc;,vaquaioiusansdélianoe aux cérémonies de leur religiou.
Jones '^/'right, avec ses acolytes, commença à travers l'île une campagne de prédication ..
D'abord douce, paterne, vraie expédition de Tartufes Ciichant leurs ongles sous des gants de velours...
Ils allaient à travers les villes, les villages, prêchant en une langue, apprise sur les bancs de quelque collège britannique, et qui n'était plus ni anglaiseni hindoue...
Tout d'abord les Hindous, curieux, se groupaient autour de ces hommes noirs et écoutaient attentivement.
Mais quel sens pouvait avoir à leurs oreilles cette dissertation, émaillée de citations d'un livre inconnu, la Bible.
Que leur parlait-on d'un Dieu, incarné en son fils et descendu sur la terre pour sauver l'humanité...
Est-ce qu'ils n'avaient pas leur Wiscbuou, conçu, quelques mille ans avant ce Christ, dans le sein d'une vierge?...
Est-ce que cette Bible, emphatique et bavarde, pouvait être comparée aux adorables poésies de leurs livres sacrés à eux, les Vedas?
Qu'était-ce que cette vie éternelle qu'on leur prêchait, avec paradis ou enfer, alors ; qu'ils savaient eux, que l'homme ne meurt pas et peu à peu s'élève en des sphères ■ supérieures, pour enfin parvenir au suprême et délicieux repos du Nirvana.
.lohn -Wright et ses acolytes vireai bientôt leurs prêches désertés...
Quelle souffrance pour leur orgueil v
Et, naturellement, ils se persuadèrent que c'était là une insulte à leur Dieu...
Lord Bathwell, sous l'influence de sa femme, déclara qu'un pareil échec était l'œuvre du démon...
Il paivint à faire partager son opinion aux représentants de l'Angleterre réuniu en conseil.
Et il fut décidé qu'une campagne oft:cielle s'ouvrirait avec toutes les forces dont disposait le pouvoir conquérant, pour contraindre les Hindous à renoncer à ce que les Anglais superstitieux appelaient des superstitions.
Et alors comme en iSôl, lors de la tei'rible insurrection des Indes...
Ce soulèvement qui fut étouffé dans des flots de sang, tous se rallièrent à l'étendard des Saints...
Les prédications recommencèrent avec iine nouvelle énergie...
. M'ii.s toujours sans plus de succès...
— ^s Hindous, dit George Warren, un d^-. historiens les plus sincères des conquêtes anglaises, sont un peuple intelligent.
t Ils voyaient marcher de front la conversion et l'exploitation.
« On leur prêchait l'amour, la charité, la fraternité chrétiennes...
t Et ils voyaient les politiques continuer au nom de la reine chrétienne la spoliation successive de toutes les autorités hindoues qui étaient encore restées debout.
€ On leur donnait beaucoup de bibles qu'ils n'avaient pas ojrand désir de lire.
« Mais toute la substance du pays s'en allait et la misère atteignait successivement toutes les familles.
« Ils firent semblant d'écouter les Saints, mais continuèrent à s'envelopper d'un mystère de plus en plus impénétrable, cachant leurs mœurs, voilantleurs familles et continuant toujours leurs pratiques. »
En un mot le zèle de lord Bathwell et de Jones Wright n'arrivait à rien...
Et ce qu'ils ne voyaient ni l'un ni l'autre; c'est'que l'irritation commençait agrandir.
On sait que, lors de la grande insurrection, les signaux de la conspiration des Hindous se transmettaient de la façon la plus étrange.
On voyait alors apparaître dans toutes les directions des colporteurs d'une espèce singulière.
Un de ces colporteurs arrivait chez le chef de chaque village, non pas pour lui rien vendre, mais pour lui remettre gratis six petits gâteaux de froment, en lui disant :
— Ces six petits gâteaux sont pour vous, à la seule condition que vous en fabriquerez six autres tout pareils et que vous les expédierez à la station suivante.
Le chef obéissait.
Que signifiaient ces gâteaux? Que contenaient-ils? Les Anglais ont pu massacrer les Hindous, ils n'ont jamais pu pénétrer ce mystère...
Non plus que cet autre :
Un soldat hindou arrivait dans un cantonnement indigène et allait droit au plus ancien officier.
Il lui remettait une fleur de lotus.
I/officier la regardait un instant, puis...
La passait à un autre officier...
Qui la passait à un sous-ofûcier...
Qui la remettait à un soldat...
Et il n'y avait pas un homme du régiment qui n'eût regardé, touché et passé la fleur...
Enfin quand elle était arrivée au dernier soldat, celui-ci disparaissait pour aller la porter à un autre régiment...
Et ainsi la fleur circulait, circulait.'
Or voici qu'ei: l'ile de Ceylan, la fleur de lotus commençait à circuler...
Indolents, facilement soumis, aspirant
au repos, habitués au long despotisme de ' leurs rajahs, les Hindous acceptent temporairement du moins la domination anglaise...
Mais qu'on ne touche pas à leur religion, qui représente non seulement toutes leurs gloires dans le passé, mais encore, et surtout peut-être, leurs espérances d'avenir.
Quand Jones Wright put croire à la possibilité d'une révolte, son zèle ne fit que -'en exaiter.
Et alors — on n'y croirait pas si le fait n'était affirmé, prouvé par les documents les plus irrécusables — commença la plus odieuse, la plus inhumaine des persécutions.
Les protestants s'emparèrent des enfants des Hindous et les baptisèrent de force...
Ils se saisirent des bayadères, ces prêtresses de l'amour auxquelles la passion religieuse refait une pureté, «.t voulurent les contraindre à abjurer.
Celles qui résistèrent furent jetées en prison, d'autres embarquées pour l'Angleterre.
Mais la persécution la plus intense fut dirigé contre les yoguis et les fakirs, ces personnages étranges qui doués de facultés surprenantes dont nous parlerons plus loin — accomplissent, sans désir de lucre, les plus mystérieux miracles...
Fidèles serviteurs de leur loi, tout en tiers à l'espoir de l'heureuse vie d'après celle-ci, hâtant le moment de la délivrance du joug terrestre, les fakirs et les yoguis sout iûotîensifs et nul ne peut dire qu'un seul d'entre eux ait jamais conçu une pensée mauvaise ou injuste...
Etces serviteurs fanatiques, si l'on veut, d'une religion qui vaut bien l'autre, les Anglais prétendirent eux aussi les réduire à merci...
On sait que les Hindous ont horreur de la dépouille de tout ce qui a vécu...
Les cipayes de Dehli et de Cawnpore se sont lait mitrailler plutôt que de déchirer avec leurs dents des cartouches enduites de graisse de porc...
Qu'on ne les raille pas :
En quoi cet usage est-il plus ridicule
3ue celui de ces gens qui s'abstiennent e viande àtelsou tels jours delà semaine?
Les Anglais s'emparèrent de quelquesuns de ces fakirs et les plongèrent en prison .
Là, ils ne leur donnèrent pour toute nouiritureque des mets assaisonnés avec de la graisse de porc ou «le mouton...
Les f'ikirs se refusèrent à manger...
Leur résistance physique était incroyable, et DOS jeûneurs modernes, les Succi
ou les Mcrlatti, ne sont que des enfants auprès d'eux...
Il en est qui restèrent jusqu'à dix semaines sans prendre aucune nourriture...
Les Anglais s'entêtèrent, ne comprenant pas qu'on pût sacrifier sa vie à une conviction.
Plusieurs de ces misérables s'éteignirent peu à peu d'inanition.
Parmi ces hommes, il en était un, connu par sa sainteté dans toute l'ile de Ceylatt qu'il parcourait sans cesse.
C'était un fakir du nom de Djeddar.
Il avait acquis une immense réputation en accomplissant l'acte incroyable de l'inhumation vivante...
Voici ce qui s'était passé.
Djeddar appelé par un des plus hauts rajahs de l'île de Ceylan, avait consenti à se laisser enterrer vivant.
Au jour fixé, il était venu, calme, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.
— Es-tu prêt? avait demandé le rajah.
— Je suis prêt...
— As-lu quelque vœu à formuler, au cas où la mort s'empare de toi?...
— Je ne mourrai pas...
— Tu sais cependant combien est terrible l'épreuve à laquelle tu veux te soumettre...
— Je le sais.
— Et tu ne redoutes rien.,,
— Rien!
— Va donci
Alors le yogui, en présence de toute la cour et du peuple, s'était assis les jambes croisées sur un linceul de lin. le visage tourné vers le levant.
Il fixait avec ses yeux l'extrémité de son nez.
Au bout de quelques instants, la catalepsie hypnotique était produite.
Les yeux se fermèrent et les membres se raidirent.
Les serviteurs du yogui accoururent alors et lui bouchèrent les narines avec des tampons de lin enduits de cire.
On enferma le corps dans un linceul, en le nouant au-dessus de sa tète comme un sac.
Le nœud fut cacheté au sceau du rajah et on déposa le corps dans une caisse en bois qui fut également scellée.
Cette caisse fut placée dans un caveau qu'elle remplissait tout entier.
La porte en fut également cac^^etée, puis murée.
Le cachot fut gardé jour et n uit.
Des milliers d'Hindous pieux étaient accourus l'entourant constamment pour se
Espérance tomba atteint en plein coeur.
Liv. 98
IiE FILS DE MONTE-CRISTO
7fi0
sarictiQer, par le voisinage d'un homme aimé de Bralima.
QuiUni mois s'écoulèrent I
On avait, par dessus le caveau, jeté de la lerr(^, et semé de l'orge.
Au Ijou^ du délai fixé, le rajah fit déblayer ia terre.
Les cachets étaient intacts, aussi bien sur la porte que sur la caisse.
On ouvrit la cuisse.
Le faldr était là...
Lnveioppé de so'n suaire, dont le nœud était toujouis scellé de cire.
Un médecin anglais, incrédule naturellement, assistait à l'opération.
M piitobserver que l'étoile était couverte cie moisissure, comme tout linge resté longtemps à l'humidité.
Les Hindous qui s'étaient dévoués à la cause du yogui etle servaient comme des esclaves, le sortirent de la caisse.
Puisilsl'appuyèient contre le couvercle.
De l'eau chaude avait été apportée.
Ils la veisèrent lentement sur le haut du linceul, mais sans encore en dépouiller le corps.
Le docteur demanda à examiner le corps avant qu'il fût rappelé à la vie.
Les bras et les jambes étaient tout ridés et tout raides.
Sa tète était a]>pnyée sur l'épaule.
On ne pouvait distinguer le pouls ni aux bras, ni aux tempes, ni à la région du cœur.
Tout le corps était froid...
A l'exception de la tète sur laquelle on venait de verser un peu d'eau chaude.
Les serviteurs recommencèrent à laver le corps et à frictionner les membres.
Puis on mit sur la tète du yugui une coiiche de pâte de froment cliaude et on rêi)èta plusieni-s fois cette application.
On ôta ensuite des narines et des oreilles les tampons enduits dhuile et de cire.
• Eulin. un des serviteurs [jrit un couteau.
Avec la pointe de la lame, introduite entre les dents, il ouvrit la bouche du fakir.
Celui-ci était toujours inanimé.
Sa langue était repliée, bouchant complètement l'orilice de la gorge.
Avec son doigt, le serviteur la ramena dans la positiou normale.
Il lui lallut la maintenir .pendant quelque leiups, car par un mouvement réllexe, la pointe tendait à se l'eidier en arrière.
On frotta les paupières et ou les souleva.
L'œil était vitreux.
A la troisième application de la pâte 'jrùl mte sur la tèie, le corps de L)jeddar Uessaiili^..
Les narines s'èi-arlèreut...
Le pouls battit faiblement...
Les memin-es reprirent leur tiédeur...
Le serviteur mit un peu de beurre fondu sur la langue de Djeddar...
Qui revint à la vie et voyant le rajah lui dit :
— riomme de peu foi, me crois-tu maintenant?
Tel était l'homme que les Anglais avaient la grotesque prétention d'amener à abjurer les croyance.^ de sa religion, pour le contraindi e t\ embrasser le chria» tianisiiie...
On buK.'.a des soldats à sa recherche...
Mais Ujcddar restait insaisissable...
En v.iin les esiùons alhrmaient l'avoir aperçu en tel ou tel village...
Quand on airivait pour se saisir de lui, toutes les recherches restaient stériles...
Or un matin, les soldats anglais virent Djeddar, debout, les bi"as croisés, au milieu d'une grande place, en le village de Karany...
11 était immobile, les yeux levés vers le ciel, dans un état de profonde méditation.
Avis fut aussitôt donné à l'autorité.
Les Hindous entouraient Djeddar, lui criant:
— Fuis I fuis donc I les lielatti (les étrangers) vont venir I
Djeddar, impassible, semblait ne pas les entendre.
En vérité les persécutions seraient grotesques, si elles en provoquaient le dégoût.
De tous les côtés de la place, des soldais anglais débouchèrent, comme s'il se fût agi de cerner une citadelle.
Uet homme, maigre, qui semblait n'avoir que le souffle, était attaqué dans les règles de la stratégie la plus prudente.
Il ne bougeait pas.
.\iitour de lui le cercle se resserrait toujours..
Les Anglais ne se sentaient pas très hardis.
Dans l'altitude extatique de Djeddar, il leur semblait voir quelque chose de surhumain.
Cependant un officier s'approcha de lui et lui posa la main sur l'épaule...
Djeddar ne tressaillit pas.
— Allons! marche! s'écria l'Anglais devenu arrogant.
Toujours calme, -toujours absorbé, Djeddar ne parut pas entendre.
Alors l'officier, :pris de colère, '.e saisit
brutalement par le bras et le tira en avant...
Djeddar tomba comme une masse, avec un bruit pareil à celui d'une pièce de bois.
— Misérable! s'écria l'Anglais. Si tu ne veux pas marcher de bonne volonté, on t'emportera de force...
Et il donna ordre à ses hommes de s'emparer du fakir...
Mais à ce moment il se fit un remous dans la foule...
Puis elle s'écarta.
Et un homme parut, grand, vigoureux, très pâle, avec ses cheveux noirs qui faisaient à son front comme une couronne d'ébène...
Surpris de ce mouvement les Anglais s'étaient un instant reculés.
Le fakir gisait toujours à terre.
L'homme s'approcha :
— Lieutenant, dit-il à l'officier, est-ce vous qui avez donné ordre que pareille lâcheté soit commise?...
L'officier se redressa :
— Vous dites I
— Je dis, monsieur, que s'attaquer ainsi que vous le faites à qui ne résiste pas constitue une lâcheté...
Et se tournant vers la foule, il répéta en tamoul :
— C'est une lâcheté.
Un éclair brilla dans les yeux de l'officier.
— Monsieur, dit-il, vous paraissez étranger... et ignorez sansdoute à qui vous parlez...
— Je parle à un officier, appartenant à une nation qui se dii civilisée... et qui se conduit comme la plus sauvage des peuplades...
— Prenez garde I qui ètes-vous donc?
— Je m'appelle le comte de Monte-Cristo.
— Eh bien! que m'importe !• j'ai reçu des ordres et je les exécuterai...
— Il vous importe si bien, monsieur, •lue quels que soient vos ordres, je vous jure que vous ne les exécuterez pas...
Il parlait de sa voix calme, avec des sonorités solennelles.
— C'est ce que nous verrons! s'écria l'officierhorsde lui. Soldats, emparez-vous de ces deux hommes.
Les soldats s'élancèrent...
Maii. un vigoureux coup de sifflet retentit...
Et avant que les soldats anglais eussent pu toucher les deux hommes...
.Monte-Cristo s'était baissé, avait saisi outre ses bras le corps du fakir toujours inanimé et bondissant au arrière avait
disparu derrière les grilles d'une vérandah qui s'étaientsubitement refermées derrière eux.
Tandis que, devant, sur la place, les serviteurs de Monte-Cristo, le rifle à la main, tenaient en joue leurs adversaires.
L'ofticier poussa un cri de rage...
Allait-il engager une lutte d'ailleurs inégale, car les serviteurs de Monte- Cristo étaient près de cinquante, tandis que lui et ses soldats étaient dix ?
D'autre part, céder, après les outrages reçus, c'était déshonorer le pays qu'il représentait...
Mais tandis qu'il réfléchissait, le cercle des Hindous, surexcités par la scène qui venait de se passer, s'était de plus en plus resserré, et en une seconde les soldats et l'officier étaient désarmés et garrottés...
Alors la porte se rouvrit et Monte-Cristo reparut.
Il fit un geste :
— Hindous, cria-t-il en tamoul , Bouddha vous défend de ^-erser le sang...
Puis s'adressant à l'Anglais :
— Monsieur, lui dit-il, allez dire à vos maîtres ce que j'ai fait... Vous et vos hommes vous êtes libres. Mais songez-y bien, vous jouez en ce moment une partie perdue d'avance... à l'heure où je vous parle, lord Bathwell n'est plus gouverneur de Gylan, et Jones 'Wright a reçu l'ordre de s'embarquer.
— Que dites-vous?
— Je dis, monsieur, que l'Europe a eu honte de la conduite des Anglais... et que la pression exercée à Windsor par la conscience publique a été telle que vos maîtres sont désavoués... Voilà votre épée, monsieur, allez, et que votre Dieu vous garde de l'employer désormais à aussi vile besogne...
L'Anglais, frémissant, adressa un ordre bref à ses hommes.
Ils partirent.
— Rentrez, dit Monte-Cristo à ses serviteurs, et soyez remerciés de votre dévouement et de votre courage.
Les Hindous l'acclamaient.
Il leur adressa un dernier signe de sympathie et rentra à son tour.
Dans la plus grande pièce du Bengalou, à laquelle attenait une vaste terrasse d'où la vue se perdait sur un paysage magnifi(iue, Djeddar, le fakir, était debout, ayant recouvré toute sa lucidité.
Quand Monte-Cristo parut, il alla à lui, et s'inclinant :
— Maître, dit-il, je ne te remercie pas. Les paroles ne sont rien... les actes seuls prouvent la gratitude.
Jamais, nfut-ètre, Hindou, et surtout fakir, n'avait prononcé une phrase aussi longue.
Monte-Cristo considérait attentivement cet liomme.
En vérité, jamais plus étrange créature ne s'était oflerte à ses regards. Véritable statue de bronze.
Maintenant il était redevenu immobile, les mains croisées sur la poitrine... attendant sans doute que Monte-Cristo parlât.
Mais le comte réfléchissait profondément.
Vingt fois il avait entendu parler des miracles accomplis par ces hommes étranges.
Vingt fois il les avait vus sur les places publiques, exécuter, au milieu de la foule, des exercices merveilleux et qui paraissaient, au premier coup d'œil, inexplicables.
Mais Monte-Cristo, de race française, était éminemment sceptique. Non qu'il niât la puissance de la volonté. Il savait mieux que personne quel est son pouvoir.
Mais, s'il avait pu, en étudiant le cœur humain, en opposant les passions liumaines les unes aux autres, en surexcitant les colères des uns et les ambitions des autres, nfluer sur la Destinée et triompher de la Fatalité...
11 n'admettait pas, cependant, qu'il fût donné à un honmie de braver impunément les lois de la nature ;
— Fakir, dit-il enfin, tu me parais exagérer la reconnaissance que tu me dois...
Djeddar secoua négativement la tète.
— Écoute-moi... et réponds à mes questions en toute franchise...
Nouveau signe de tète, mais afflrmatif cette fois.
— Je sais, reprit le comte, que tu as grand renom auprès des hommes de ta race... je sais que tu accomplis des actes étranges et qui semblent d'un être supérieur à l'humanité... donc, si ton pouvoir est réel, si ta puissance n'est pas simplement une jonglerie, pourquoi te trouvaistu en danger de mort?... Il semble que tu n'eusses qu'un signe à faire pour foudroyer tes ennemis...
« Et pourtant tu étais là , immobile, impuissant, livré à leurs coups comme le plus faible d'entre nous...
« Dis-moi la vérité... et ainsi tu me prouveras ta gratitude, si réellement elle existe...
Un étrange sourire crispa la lèvre du Yogui.
— Attends ! dit-il d'une voix gutturale. Dans la salle où se trouvaient les deux
hommes — et dans laquelle nul n'entrait
sans l'ordre précis de Mdule-Cristo. — se trouvaient sur des colonnes de jade, d'admirables vases de cuivre ciselés, comme on en voit dans les pagodes souveraines de Bénarès.
En ce moment, Djeddar. s'élaut légèrement tourné vers la gauche, concentrait toute la puissance de son regaid sur une tige de pantura, droite comme unebaguette, et qui portait à son sommet une touffe de feuilles légères semblables à des plumes.
Monte-Cristo, avec un sourire ironique aux lèvres, avait suivi la direction du regard de Djeddar.
Le fakir parlait maintenant, d'une voix à peine perceptible.
Puis, il étendit subitement les deux bras, dardant ses doigts pomtus vers la tige...
Il n'y avait pas dans la salle le moindre souffle de vent...
Et Monte-Cristo vit ceci :
Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que le fakir dardait sur la tige son regard perçant...
Celle-ci, tout à coup s'inclina, puis se courba lentement, lentement, à ce point que la toufTe de feuilles arriva à toucher, sans que la tige se brisât, le bord du vase...
Puis, avec la même lenteur, peu à peu, elle se redressa.,.
Alors, le fakir leva les bras... d'uu mouvement régulier et continu...
Et la tige se mit agrandir, visiblement...
Au bout de dix autres minutes, elle avait atteint au double de sa taille première...
Monte Cristo, stupéfait, se demandait s'il était le jouet d'un rêve...
Certes, en cette pièce où jamais le fakir n'était entré avant l'événement tout accidentel qui s'était produit tout à l'heure, aucun préparatif n'avait pu être fait.
Et cette tige se pliait sans que la main la touchât...
Et elle poussait, en des conditions anormales, avec une rapidité que n'eussent pu développer n'importe quel engrais connu, comme aucune chaleur, aucun rayon de soleil...
— Va à cette tige, dit le fakir à Monte- Cristo, et brise-la.
Déjà le comte ne discutait plus.
Il obéit.
Il alla au vase, saisit la tige par le milieu et...
Son poing, si vigoureux, qu'il avait fait plier les plus forts, ne parvint pas à courber, fût-ce d'une ligne, cette tige si frêle qu'un enfant l'eût brisée normalement entre deux de ses doigts.
— Homme ou démon ! s'écria Monte-
Cristo. est-il * donc vrai que la magie existe?...
— .le marche dans le sentier de droite, fit le fakii i'une voix grave.
Monte-Cristo connaissait le sens de cette expression proverbiale chtz les Hindous.
I,e sentier de gauche, ce sont les odieux sortilèges, les maléfices des vils sorciers.
Le sentier de droite, c'est la voie de vérité, c'est l'œuvre de Brahma.
Cependant Monte-Cristo, reprenant son sang-froid, comprenait qu'il ne pouvait pas se rendre encore.
Son intelligence, sa raison se refusaient à admettre ces prodiges comme réels.
Était-ce donc que, par une sorte de magnéti'inK-, le fakir troublait sa vue, enlevait la force à ses muscles?
Et pourlantjamais Monte-Cristo n'avait senti sa raison plus saine, ses facultés plus intactes.
Voici alors que, sans bouger de place, le fakir de nouveau étendit le br:is vers la lourde colonne de jade qui suppoi'tait le vase...
Et. au bout de quelques instants, cette colonne mue par une force invisible, qui semblait se jouer et du poids et des règles de l'équilibre, se mit à osciller en un mouvement alternatif à droite et à gauche, ainsi que la baguette d'un métronome.
Le plus étrange, c'est que le vase, qui n'était que posé sur le chapiteau supérieur, se trouvait à tout instant en dehors de la position statiijue, et cependant ne tombait pas, quoi(}u'il ne fût en aucune fa(.on fixé au socle.
Le mouvement oscillatoire, comme le précédent, se ralentit peu à peu.
La colonne reprit sa situation normale.
Avant que Monte-Cristo eût prononcé un mot, il vit autre chose encore :
Le faljTT s'était accroupi sur la natte, les jambes croisées, les bras étendus le long de ses genoux.
Il paraissait maintenant dans un état de '■atalepsie cjni lui enlevait la notion de ce qui se passait autour de lui.
Or, au fonclde la vaste salle, une tenture de soie, tombant du plafond, formait un coin obscur dans lequel se trouvait un lit de repos. •
Les doux rideaux, légèrement relevés, 1.^; ; .... ntrevoir entre leur écarlement ir sombre.
.'I, de ces ténèbres que Monte- Ji.Uo .-vU ait inhabitées... un rcllet blan- . liâtre sortit, comme une vapeur impond'-rable...
nui peu a peu, «'élevant dans l'air, se condensa, et, peu à peu encore, prit la
forme d'une apparition, d'une femme, d'une bayadère vêtue d'écharpes de soie, le sein nu, couvert de pierres précieuses.
La figure aérienne se mit à danser, c'està-dire à marcher eu cadence la danse à la fois gracieuse et lascive du pays, el. chose étrange, .Monte-Cristo entendait disiinclement le cliquetis des parures se choquant entre elles...
Le comte, ne pouvant commander à sa surprise, courut à la tenture les bras tendus...
Et, pendant quelques secondes, ses mains touchèrent, ses bras entourèrent non pas une apparition, mais une femme réelle, dont il sentait le cœur battre, le sang couler sous la peau tiède...
Puis, il lui sembla que cette forme fondait dans ses mains, sous son regard...
Pour s'en retoui-ner en fumée et disparaître...
Et rien, et personne dans le réduit sombre.
Pas d'issue, autre que l'ouverture des rideaux, pour qu'un être humain pût s'enfuir...
C'était à confondre la raison.
Ici, un mot.
Que ceux qui dontera'ient de la réalité de ces [n-odiges se reportent aux ouvrages de William Crook.s, le savant anglais, l'inventeur du radiomètre, le physicien de génie dont s'enorgueillit l'Angleterre. ..
Qu'il étudie les livres de M. Paul Gibier, le savant français auquel le gouvernement de la Hépublique a confié une mission au Brésil pour l'étude de la lièvre jaune...
Et il verra que deux hommes de la plus grande valeur scientifique, «jui n'ont rien des charlatans, qui n'ont aucun intérêt à tromper leurs compatriotes el leurs contemporains...
Ont vu les mêmes prodiges se renouveler sous leurs yeux...
Que dis-je?
William Crookes les a produits luimême...
Il a vu, il a tenu dans ses bras un être vivant, palpable...
Et qui n'était pourtant qu'un fantôme...
Qui oserait poser des bornes à la science?
Monte-Cristo se retourna vers le fakir.
Celui-ci était sorti de son état d'extase.
Le comte alla vivement à lui :
— Ainsi, ilit-il, tu peux faire tout cela... pourquoi alors n'as-tu pas enviiunné de fanlomesou réduit à l'immobilitr, .i l'im-
ruissance, les adversaires ip nul .'» heure attentaient à la vie?...
— Maître, ûi le fakir, je vais le le airo
< C'est d'abord parce qu'il nous est interdit d'user de notre puissance dans notre intérêt personnel..
— Folie !
— Non, comte. Ce que tu ne sais pas, ce que tu ne peux savoir, c'est qu'entre les hommes et nous il y a plus de distance qu'entre l'homme et les animaux inférieurs...
« Cette puissance, sais-tu au prix de qiioLs trava-ux, de quelles épreuves épouvantables nous sommes parvenu?^ à l'acquérir t
« Mais je t'ai dit qu'une autre raison s'opposait à toute action de ma part contre ceux que tu appelle mes ennemis et qui ne sont pour moi que des frères égarés...
• Au degré d'adeptat où je suis parvenu jen'ai plus ■(uedeux stades à franchir pour être arrivé à l'initiation suprême...
• J'ai su éteindre en moi à jamais la colère et la haine.
« Car ce que tu ignores, c'est que le sage doit, non point se refuser à satisfaire ses passions, mais déraciner en lui jusqu'aux germes mêmes de ses passions...
< Ce qui, à tes oreilles ignorantes, sonnait en menaces et en cris de mort n'était aux miennes qu'un bruissement indiU'érent, comme celui du vent ou d'une force quelconque* de la nature...
« Me comprends-tu ?
• Le sage qui veut parvenir à l'immortalité doit tuer en lui Tanha, le mot sacré qui signifie le désir... d'où vient la souffrance.
• Maintenant, maître, je n'ai plus que quelques instants à passer avec toi, car je dois aller baiser, sur le pic d'Àdima, à quelques milles d'ici, la trace du pied de Bouddha...
I Sans toi, la mort aveugle et brutale • venait m'arrèter sur la route où je marche. .. et mon corps tluidique, non encore complètement purifié, aurait grossi l'innombrable population des esprits souffrants qui peuplent l'espace...
« Grâce à toi, je vais pouvoir achever mon œuvre...
• Entends ceci, comte de Monte-Cristo I € Eu quelque lieu, en quelque temps
que ce soit, si, pour une cause grave, pour une de ces luttes suprêmes dansles'iuelles l'homme le jilus fort se fait impuissant — dans un combi.t contre la Mort, par exemple — tu avais besoin de moi.
« N'hésite pas... Prends cette fleur de lotus... L'heure venue, tu la lanceras dans l'air de quelque lieu élevé I... Ne te préoccupe ae rien... Elle viendra à moi, là où Je serai... Et moi, j'irai à toi...
« Et s'il faut ma vie pour payer la dette qu'aujourd'hui j'ai contractée envers toi, suclie que Cakia-Djeddar saura paj'er...
« Adieu I souviens-toi...
Et, avant que Monte-Cristo eût répondu une seule parole, le fakir avait disparu...
Une fleur de lotus était tombée aux pieds du comte.