‹ Le fils du diableChapitre 11 sur 57 · XIII. — Le cloii · texte numérisé non relu

XIII. — Le cloii

Gertraud érouta un instant encore auprès du lit de 60ii père, puis elle revint vers les deux amants, qui

ne rapeicevaient point, et jeta en se jouant la collelelle sur les épaules de Denise.

— Voici un prétexte à votre longue visite, mademoiselle, dit-elle; vous aurez attendu votre broderie afin de l'emporter.

Denise s'était redressée en tressaillant.

— Y a-t-il donc si loiigtemps que je suis ici? murmiira-t-elle. — Un quart d'heure... dit Franz. — Une grande heure! s'écria Geririuid; niaiscommenttrouvezvous cela, monsieur Franz?

Franz toucha le travail délicat et charmant.

— Adorable! répondit-il. — Tu es une fée, Gertraud! dit mademoiselle d'Audemer en admirant la broderie; mais je déteste cette collerette, ajouta-t-elle avec un gros soupir. — Pourquoi cela?... — Parce qu'elle me fait pensera cette fête d'Allemagne et à ce long voyage. — Pauvre monsieur Franz! dit Gertraud, quinze jours d'absence!

Franz ne comprenait pas. Gertraud disposait les plis de la collerette avec celte coquetterie de Tauteui q'ii lit lui-même son œuvre.

— Je viens d'apprendre que les invitations vont être lancées, pom-suivit Denise. Le départ suivra, dit-on, de près l'invitation. — Et vous êtes absolument forcée d'aller à celte fête? demanda Franz. — Ma mère compte les jours depuis un mois, répondit la jeune fille; nous avons accepté d'avance et tous nos préparatifs sont faits. — On dit que ce sera si beau! murmura Gertraud, dont l'accent trahissait un peu d'envie.— Queje t'y céderais ma place volontiers! répliqua Denise. Ce seront des jours pénibles et je n'y puis pas penser sans frayeur... Vous n'aurez pas le temps d'ici là, Franz, de recevoir ces bonnes nouvelles quivous donneraient accès auprès de ma mère... elle va partir avec toute son envie de me voir snariée an chevalier d(i Reinhold... et, là-bis, au !niliea de celte famille de Geldberg...

Franz avait baissé la léte; il la releva vivement.

— La fête serait-elle an château de Geldberg? dit-il. — Oui, répliqua Donise, et comme vous le devinez, je serai circonvenue, obsédée... Si encore c'était comme îi Paris, si je pouvais vous entrevoir quelquefois, cela nie donnerait du courage... mais je serai seule! — Non, inierrompit Franz d'un ion délibéré, ce sera mieux qu'à Paris, et vous me verrez tant que vous voudrez... Je compte vous suivre an château de Geidbeig.

Gei iraud le regarda en dessous.

— Quelle folie! dii niademoselie d'Audemer; dans voire position vis-à-vis des Geldberg, vous ne pouvez êire invité.

F raiiz rougit. 11 pensait à Sara.

~ Je serai invité pourtant, répliqua-t-il, et je vous donne ma parole que vous me verrez à la fêle. — Il le fera comme il ledit, mademoiselle! s'écria Gerlraud d'un ton où l'admiration naïve et la rallerie se mêlaient à doses égales; M. Franz, depuis qu'il est riche et fils d'un prince, vous promettra, si vous voulez, de sauter la Seine à pieds joints... et qui sait s'il ne tiendrait point sa piomesse? ajouia-l-elle en baissant la voix tout à coup sous l'impression d'un souvenir superstitieux; il y a autour de lui des choses étranges, et quand on réfléchit à ce qui lui est arrivé depuis hier, on ne sait plus que penser...

Ce fut en ce moment que Jean Regnaull frappa pour la première fois à la porte de l'escalier.

Gertraud n'entendit pas. Je.m fut obligé de répéter deux ou trois fois son appel. Quand la jeune lille enlendit ei;fM), elle sélança dans la chambre d'entrée, en fermant la porte sur les deux amants.

Ce devait être Hans Dorn. (Jei traiid n'était point troublée, parce que sa consdencc ne lui reprochait rien. Elle ouvrit la porte sans hésiter et tendit le Iront au baiser de son père.

Le pauvre Jean ne songea pointa proûter de l'aubaine.

— Bien des pardons de venir vous voir à celle heure-là, mamselle Gerlraud, dit-il en restant sur le seuil de la porte; mais c'est que j'ai un grand service a vous demander.

Le pauvre Jean avait l'air plus timide encore que de coutume, et le mouvement involontaire que fit Gerlraud en le reconn;ii,ssant (loui)la son embarras. En quittant Polyte sur la place de la Rotonde, il était tout feu et iout espoir; il songeait à jouer, à gaijner, à sauver la mère Regnauii, qu'il aimait tant : l'élo-' quence du favori de madame Batailleur l'avait élecirisé.

Mais il y avait maintenant deux ou trois longues minutes que la parole encourageante de Polyte lui manquait. Son ardeur se refroidissait; sa timidité revenait.

D'ordinaire, l'accueil avenant et cordial de Gertraud mettait lin bien vile à I embarras du joueur d'orgue. Ce soir Geilraud avait l'air presque aussi embarrassé que lui.

Jean subit le contre-coup de ce trouble. 11 avait commencé son explication, le rouge au front, mais la voix libre, au bout de quelques mots, sa pUrase s'embrouilla; il balbutia, il ne savait plus...

— Dites-moi bien vite ce que vous voulez, Jean-, murmura Gertraud, je suis pressée.

Le joueur d'orgue eut grande envie de s'en aller, et, pour le retenir, il fallut la pensée de sa vieille mère.

— Est-ce que M. Dorn est rentré? demanda-t-il bien bas et les yeux à terre.

Gertraud rougit. Elle hésita. 11 lui semblait que le murmure de la conversation des deux amants devait arriver jus(|u'aux oreilles de Jean.

Pour expliquer le son de ces voix, il lui eût suffi de

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flii e que son père était de retour; mais elle ne savait point mentir.

— Non, répondit-elle.

La flgure de Jean s'éclaira.

— Alors tout n'est pas perdu, s'écria-t-il; ma bonne demoiselle Gertraiid, mon espoir est en vous... voulezvous me prêter jusqu'à demain un pantalon, un gilet et un habit de monsieur? — Pourquoi faire? demanda Geriraud étonnée.

Jean ne répondit point.

Geriraud songea qu'on était au lundi gras.

— Voudriez-vous donc aller au bal?demanda-t-elle encore avec une surprise croissante.

Jean releva sur elle ses yeux tristes et humides.

— Au bal!... répéia-t-il.'

I! y avait dans ce mot tant de reproches douloureux, que Geriraud eut comme un remords.

— Jean, mon pauvre Jean, dit-elle en lui prenant les mains, je sui> folle!... Mais aussi que voulez-vous faire d'un habit de monsieur, à cette heure de la nuit?

Jean secoua la tête, et sa paupière se baissa do nouveau.

— J'aurais mieux aimé que vous ne m'interrogiez pas, mam.velle (ieriraud, répliqua-t-il, car vous me direz peul-êire que j'ai lort... Mais je n'ai rien à vous cacher, vous le savez bien, et si vous voulez ni'écouter, je vais tout vous apprendre...

Les yeux de G( riraud étiiient pleins de curiosité.

Mais il se fil en ce moment, dans la chambre de Hans Dorn un bruit de chaises qu'on remue. Depuis deux ou trois secondes la Jeune fille avait oublié Franz et Denise. Sa physionomie changea.

— Je vous crois, je vous crois, mon bon Jean, ditelle précipitammeni; ([u'ai-je besoin de savoir?... Attendez nioi ici un insiant et je vais vous apporter ce que vous u)e (lemandez. — i'ouiiaiit, reprit le joueur d'oigue, si vous aviez envie de connaîiie... — I\on,

m: cabaret des fils ay«o\. 135

non, non! dit par trois fois la jeune fille. AUendezmoi ici; je vais revenir.

Elle ?:igna vivement la porte de son père; mais avant de l'ouvrir, elle s'arrêta indécise.

Les yeux de Ji-an la suivaient Inilhints de qrratitude pl d'amour. C'était ce refjard qui l'arrêtait; car la chambre rie Hans Dorn était éclairée, et Jean allait voir les deux ananis si on ouvrait la porte.

Et néanmoins il fallait agir.

Elle s'avisa d'un moyen naïf comme son âme et infaillible, eu égard à la nature obéissante du pauvre joueur d'orgue.

— Ecoutez, Jean, dit-elle en se donnant un petit air solennel; je veux bien aller chercher les habits qut; vous me demandez, mais il faut tourner le dos à cette porte... Il y a de l'autre côté quelque chose que vous ne devez point voir... c'est le secret de mou père!

Jean se tourna aussitôt du côté de l'escalier. Gertraud emportait la lumière; il restait dans l'obscurité.

Gertraud se hâta ''e passer dans la chaiubre de Hans. Elle crut refermer la porte derrière elle; mais le pêne glissa sur la serrure vieillie, et le battant resta entre bâillé.

Fraiiz et Denise causaient, les mains entrelacées. C'est à peine s'ils virent la jeune fille traverser la pièce pour se diriger vers ie cabinet où Har.s Don» était allé prendre dans la matinée la garde-robe do Franz.

Gertraud déposa sa lumière sur un colTic, el se mil à chercher un habillement à la taille de Jean.

Celui ci étiiit à son poste, la figure tournée vers l'escalier sonibie, et ne songeant guère à pénétrer le prétendu secret de Hans Dorn.

Le bruit mystérieux entendu successivement par Gertraud dans la ruelle du lit de son père, et par Jean Regnault sur l'escalier, se taisait maintenant. Seulement, il semblait à Jean que quelqu'un essayait d'ouvrir en dedans le bûcher de Hans Doi ii.

11 allait sortir pour examiner de nouveau, et tâcher de découvrir enfin la nature de ce bruit, lorsqu'un autre incident attira irrésistiblement son attention.

L'escalier envoyait à l'intérieur un vent froid et vif. La porte que Gertraud avait cru refermer derrière elle battait et s'entr'otivrait à chaque instant davantage. Par cette issue, des chuchotements vagues parvenaient aux oreilles de Jean.

Ce fut d'abord un murmure confus, puis Jean crut distinguer la voix d'un jeune ho:uine.

Un premier élancement de jalousie lui blessa le cœur; ses yeux brûlèrent; ses veines eurent froid; il avait besoin de toute sa force pour ne point se retourner et jeter un regard en arrière.

Il résistait pourtant et demeurait immobile. Mais Gertraud cherchait en vain, parmi les nombreuses dépouilles eniassées dans le cabinet , un costume complet et convenable. Elle s'impatientait, et comme toujours, l'impalience, loin de l'avancer, retardait sa besogne.

Elle ne revenait point. Jean Regnault entendait toujours derrière lui les chuchoiemonis accusateurs. La lièvre lui montait au cerveau. Des visions jalouses passaient devant ses yeux.

En un moment où sa volonté défaillait, et où il n'était plus retenu que par un vague instinct de docilité, il crut ouïr le son d'un baiser,

11 tressaillit comme si un aiguillon vif lui eût percé la ctiair. Il se retourna, son œil avide plongea dans la chambre de Haus Dorii.

11 vit une blonde tête d'adolescent qui se penchait sur une main blanche; et il entendit un second baiser.

La ligure de l'adolescent le frappa; il la connaissait, sans pouvoir dire, en ce premier moment, où il l'avait aperçue. Le vi^age de la f<'mme se cachait derlière la cloison; mais Jean n'avait pas besoin de la voir : pour lui, ce ne pouvait cire que Gertraud...

Un courant d'air se fit en sens inverse; le ballant retomba. MachinalemenlJean se retourna, et reprit la position qu'on lui avait commandée.

Il ne pensait plus guère. Il était comme un homme qui vient de recevoir un coup de massue.

— Tenez, Jean, dit (iertraudqui apportait enfin les habits; mon père va rentrer; allez-vous-en bien vile, et rendez-moi tout cola demain, de bon matin.

Jean ne bougea pas; il garda le silence. Ses yeux s'attachaient sur la jeune fille, mornes et comme stupéfiés.

— Eh bien!... dît Gertraud en lui tendant le paquet.

Jean Regnault se retourna lentement et mit son regard sur la porte de Hans, qui était maintenant fermée.

Gertraud frappa le carreau de son petit pied avec impatience.

— Oh! Gertraud! Gertraud! murmura Jean qui joignit ses mains d'un ai. suppliant; je vous en prie, ayez pitié de moi!...

Gertraud ne comprenait point le motif de celte subite détresse, et Denise venait de lui dire en passant qu'elle voulait se retirer.

Elle mit le paquet entre les mains de Jean et le poussa en se jouant jusque sur l'escalier.

Puis elle referma la porte sur lui.

Jean descendit les marches une à une, suivant l'impulsion donnée, et avec la roideur d'un automate.

Quand il fut arrivé dans la cour, il couvrit de ses deux mains son visage en feu. Une pensée venait de luire parmi la nuit de sa cervelle; il se souvenait.

C'était à cet endroil-là même où il se trouvait maintenant qu'il avait aperçu pour la prem ère fois te beau jeune hoamie; et Geriraud était là encore!...

138 QUAXaiÈME PARTIl'.

Il releva la lêfe vers la fenêtre éclairée de sa mnîiresse, puis il s'enfuit en éireignant son cœur qui défaillait.

L'instant d'après, Franz et Denise quittaient à leur tour la maison de Hans Dorn.

— Dieu veuille que vos espoirs seréalisenl, Franz! dit mademoiselle d'Audemer en arrivant au seuil de Tallée; mais que vous soyez heureux ou niidheureux, je suis voire fiancée... et si je ne vous appartiens pas, jamais un autre homme ne m'appellera sa femme.

La vieille (Marianne s'éveilla en sursaut, au moment où Denise s'asseyait auprès d'elle sur les coussins de la voiture.

— Comme cette jeunesse est leste! murmura la vieille femme; je n'aurais jamais cru qu'on pût monter et descendre en si peu de temps!...

Gertraud était seule dans sa chambre et préparait son petit lit. Hans Dorn n'était pas rentré. Il n'y avait plus personne ni dons l'escalier ni daiis la cour. Au Lout de quelques minutes, la porte du bûcher s'ouvrit lentement et se referma sans bruit. Une masse noire glissa dans les ténèbres et descendit l'escalier en rampant.

Elle traversa la cour, puis l'allée sombre, pour gagner la place de la Rotonde.

La lueur lointaine des becs de gaz éclaira la face hâve de l'idiot Geignolet.

Il tenait à la main un énorme clou, qui était tout blanc de plâtre.

Il s'assit sur le pavé, le dos contre la muraille. Il tira de sa poche le lambeau qui lui servait de mouchoir et s'essuya le Iront. Puis il mesura de l'œil la partie de son clou que le plâtre avait blanchie.

— C'est dur! grommela-t-il, et j'ai grand mal à mes mains!... mais le trou est profond de çà!

Il se mit à aiguiser la pointe de son fer contre le pavé.

Son (liant raiirinc et monotone se joignit bieniôi au giincf ment du métal.

Los premiers mois du couplet se perdirent en un nuirniure sourd et haletant; puis sa voix s'éleva, et l'on aurait pu entendre :

J'ai vu le vieux Hans Dorn ouvrir son armoire. Il a mis la boîte tout en liant, tout en haut!...

Demain mon trou sera fini,

Et je sais où sont les jaunets,

La bonne aventure, ô gué!...

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