XIV. — La ntaison tle jeu
La maison de jeu de madame la baronne de Saint- Roch, située rue des Pronvaires, était un (ripoi d'ordre moyen, où la proximité .les halles et de la rue Saint- Denis se faisait parfois trop sentir.
Pour emplir ses salons, malame la baronne était obligée de recevoir bien des petites gens, ce qui est déplorable pour une personne de sa sorte.
Elle ouvrait sa maison h des caissiers en débauche, à des commis pervers, à de petits commerçants, mauvais sujets limides, qui lésinaient dans le vice et comptaient avec la passion.
Heureusement que le voisinage du Palais-Royal lui fournissait un noyau d'habitués plus sorlabies : des roués de pro\ince, des seigneurs d'aventure, des étrangers enfin, cette proie enviable que tous les Iripois se disputent.
Il est assurément fort désobligeant, pour un aigrefin qui s'intitule monsieur le comte, de s'asseoir côte à côte auprès d'un teneur de livres de la rue des Lombards; mais les maisons de jeu montées sur uu
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certain pied se l'ont rares, et la police a le diable au corps. On ne peut plus choisir. Les beaux jours de la roulette sont passés, et le joueur, qui est naturellement philosophe, prévoit d'un cœur stoïque le moment où le roi de carreau persécuté ira cacher sa tête proscrite parmi les hontes lointaines du quartier Saint- Marceau.
S'il faut le suivre jusque dans les boues de la Bièvre, on le suivra. De nos jours il n'est plus que celte royauté-là qui puisse trouver dans l'exil une armée de lidèles.
La maison de la rue des Prouvaires éiait loin de ces extrémités. Eu égard au malheur des temps, elle pouvait passer pour un établissement très-convenable. On y jouait gros jeu. Si l'on y trouvait des courtauds, les marquis n'y manquaient pas, non plus que les jolies femmes. Ln oulre, circonstance éminemment rassurante, madame la baronne de Saint-Roch n'avait jamais eu maille à partir avec la police.
Elle était, comme on pense bien, veuve, et veuve d'un homme considérable. Elle avait éprouvé de grands malheurs. Une série de désastres lamentables l'avait réduite à la position qu'elle occupait maintenant et qui n'était certes point faite pour elle.
Ah! si les morts peuvent voir ce qui se passe sur cette terre, feu M. le baron de Saint-Roch devait être un mort bien malheureux! Du moins sa noble veuve gardait-elle, dans la détresse oii le sort injuste l'avait mise, touie la (lii,'iiiié possible. Les aides dont elle s'entourait méritaient beaucoup de considération ; son bras droit, le banquier du trente et quarante, n'était rien moins que M. de JNavarin, ancien ollicier supérieur au service du roi des Grecs, décoré sur un champ de bataille illustre par la propre main du plus glorieux des Hellènes, le grand Kolokopoulo!
Nous n'avons point eu occasion encore de parler de M. de Navarin; quant à madame la baronue de
LE CABARET DES FILS AYVON. l'-ll
SaiiU-Rocb, nous la connaissons sous le no.n de Joséphine Batailleur, marchande de frivolités auTemple.
A port A!, de Navarin, Balai.leur avait eu le secours et les conseils d'une personne éminemment compétente en ces soi tes d'pffiires. Madame de Laurens s'était mêlée de tout et l'on reconnaissait dans tout sa main experte. Rien n'annonçait au dehors l'industrie pratiquée à l'intérieur. La maison avait une apparence modesie et sage; c'est à peine si les voisins se doutaient de ce qui avait lieu si près d'eux.
On entrait par la rue des Prouvaires, m;iis il y avait une seconde issue donnant sur la halle aux volailles. L'escalier, éclairé parcimonieusement, ne prodiguait point ce gaz accusateur qui est comme une enseigne aux lieux pu!)lics. On arrivait au premiei- étage après avoir jeté au portier, discret et payé, le nom de madame la baronne.
A la porte, on était reçu par un vieux domestique à mine vénérable, front chauve, livrée grise, sourire bénin et patriarcal.
Ce brave homme étaii le conirô'eur de l'établissement. Il recevait les bons; il éconduisaii les suspects. Et ceux qu'il éconduisait restaient persuadés qu'ils avaient fait une fausse démarche.
Un vieillard si respectable pouvaii-11 être le cerbère d'un tripot?
Il faut savoir se meubler. C'était Petite qui avait choisi ce serviteur précieux.
Du seuil on n'entendait aucun bruit, sinon parfois un murmure étouffé, lorsque la voix des joueurs s'élevait par hasard au-dessus du diapason ordinaire.
La chose éiail rare, car une consigne sévère faisait loi dans la salle et ordonnait de se ruiner tout bas. Mais, en ce cas-là même, les voix perdaient leurs éclats en traversant les portes rembourrées. Elles arrivaient à l'oreille du profane coiume un doux écho de conversations courtoises.
l'il QUATlilÈME PAUTIK.
On n'entendait point le linteinent de l'or, ou n'entendait point la monotone mélopée du banquier menant le jpu à l'aide de ces piiroîes sacrameutelks qui frappent rorcille, d'ordinaire, dès qu'on aborde les avenues d'un tripot.
Une fois admis, on entrait d;ins une anticinmbre de bonne maison, n'ayant que le nombre voulu de portemanteaux, mais flanquée d'un prudent cabinet dont les mm-ailles s'ornaient d'un cordon de patèi es.
Après l'antichambre, venait un petit salon où quelques dames, jeunes et jolies pour la plupart, semblaietit réunies pour passer la soirée.
Ceci était sans doute un leurre pour la police, en cas d'accident; c'était peut-être encore autre chose.
Dans la troisième pièce, il y avait une table de lansquenet, présidée par un employé de la maison.
Dans la quatrième, qui était la dernière, un vaste tapis vert, en forme de carré long, entouré d'un quadruple rang d'amateurs, servait à jouer le trente et quarante.
Dans celte pièce se tenaient madame la baronne de Saint-Roch et son ministre responsable, M. de Navarin, ancien officier supérieur.
Les trois premières pièces étaient meublées assez simplement; celle-ci était presque nue. A ne voir que les murailles, on eût dit une salle de billard. 11 n'y avait en ellet aux lambris ni tableaux ni gravures, seulement deux de ces cadres en palissandre que l'on voit dans tous les cafés et un râtelier conienanl deux douzaines de queues munies de leurs procédés. L'un de ces cadres présentait ces trois chapelets de petites billes enlilées qui servent à marquer les points; l'autre renfermait le code du jeu de billard.
Le billard seul manquait.
A part ces cadres dont la destination ne se devinait point au premier abord, deux autres particularités Ciiipéchaieut celte chambre de resseaibler ex^icle-
LE CABAUET DES FILS AYMON. l/|?i
îiient aux salles de trente et quarante des anciens jeux pul)lics.
C'était d'abord un énorme châssis sur lequel se tendait un drap vert uni et qui était planté contre la muraille, derr ère le banquier. A droite et à gauche de ce châssis, deux laquais de vigoureuse apparence se tenaient debout et immobiles.
C'était ensuite une soite de boîte grillée qui rompait disgracieusem-^nt la syinéirie de la pièce. Elle tigurait une vériiab'e loge pouvaiii contenir trois ou quatre personnes à l'intérieur, et feimée complètement par des rideaux de soie.
Elle tenait d'un côié à la muraille, qui sans doute était percée pour lui donner une issue à l'extérieur, et de l'autre à la table de trente et quarante, dont elle n'occupait pas exactement le centre.
iMadame la baronne de Saint-Rocli s'asseyait toujours entre la loge ei Navarin, le banquier, qui tenait le milieu de la table.
Les joueurs étaient accoutumés à voir madame la baronne coler son orenle aux lideaux de soie de temps en temps, alin de recueillir des paroles que nul n'entenduil excepté el e.
On n'apercevait à la boîte grillée d'autre ouverture qu'une sorte de guichet en lorme de petite fenêtre qui s'ouvrait sur la table même, et par où passaient de blanches mains, éparpillant sur les diverses chances de l'or et des billets de banque. A de rares iniervalies, des mains d'hommes s'étaient montrées à cette petite fenêtre. Personne, parmi leshabituésde la maison, n'avait su percer le mystère de cette loge dont nous avons parlé déjà. On Vai)\)e\ànle confessionnal de la princesse. On s'en occupait énormément, et Dieu saittoutes les suppositions qui se faisaient à l'entour!
Les joueurs heureux la lorgnaient en souriant, comme si elle eût caché quelque divinité favorable; les mallieureux lui jetaient des regards irrités et l'ac-
IZlZl QUATRIÈME PARTIE.
disaient de leur chance mauvaise. Ceux que la supei siition du jeu ne leiiaii point s'accordaient à pens» iqu'il y avait derrière ces rideaux, fermés toujours, un ou plusieurs grands personnages.
Et cette énigme, qui restait éternellement insoluble, ne nuisait en rien à l'achalandage de la maison; au contraire, c'était un attrait de plus. Cette main blanche, qui maniait tant de biilels de banque, fascinait les plus froids; il y avait des gens qui ne venaient que pour la loge et dont toutes les paroles étaient à l'adresse de la loge.
Ceux-là voyaient au travers des rideaux de soie, les uns une ravissante figure, les autres un vieux visage de duchesse millionnaire.
Et chacun se mettait en frais pour conquérir son rêve.
On voulait séduire la princesse, et l'histoire de Franz appelé dans /eco??/(?55ïon?m/, prouvait du moins que l'espoir des habitués n'était pas tout à fait une chimère...
11 pouvait être dix heures et demie du soir. Le personnel de la maison était au grand complet. M. de Navarin, ancien ofificicr supérieur, occupait son poste à droite de la loge; à côté de lui était la caisse, et de l'autre côté de la caisse se tenait l'homme qui taillait.
M. de Navarin était un personnage à Pair doux et martial à la lois. li avait des façons graves, dignes, courtoises, et sa manière de jeter le râteau à la pèche des louis d'or sur le tapis indiquait un bien bon gentilhomme.
Son emploi était multiple. A part l'office important de banquier, qu'il rempissail à la sat slaction générale, sa moustache grise était spécialement chargée d'imposer aux joueurs turbulents ou mal appris qui prélendaieiil discuter les ariéis du sort. En cas d'alerte, il avait en outre mission de sauver la partie,
concurremment avec ces deux grands laquais à livrée grise qui se ten;iieiU debout derrière lui.
Petite avait eu raison de dire, en parlant de sa maison de jeu à Esiher, (jue toutes les précautions étaent prises. M. de Navarin avait sous la main un bouton (le cuivre, fixé à la table même, et que nous pouvons coinparer au ressort d'une soupape de sûreté.
La manœuvre était simple et facile. Au premier bruit suspect, les joueurs avaient ordre de se lever; l'ancien olTicier supéiieur pressait son bouton, qui faisait surgir aux quatre côlés de la table carrée des bandes de billard. Les deux grands laquais soulevaient le châssis, tapissé de drap vert, qui s'adaptait exactement entre les bandes, recouvrant à la fois les mises é,iarses, les cartes et les signes accusateurs du véritable tapis.
La loge, poussée au même instant, se prenait à rouler sans bruit, et rentrait dans une chambre voisine, laissant seule. neiii à fleur de muraille sa paroi antérieure, qui figurait nue porte grilée.
Au lieu (le cet antre, où le trente et quarante agitait tant d'or naguère, il ne restait qu'une inoffensive sa. le de billard.
Des répétitions nombreuses avaient assuré la main des machinistes; poui' opérer ce cliangeinent, il fallait juste le quart d'une minute.
Du reste, comme nous l'avons dit, les sages précautions avaient été jusqu'alors inutiles. La maison de madame de Saint-Roch était vierge de tout démêlé avec la police.
Les rangs se serraient cependant autour de la table; le jeu marchait au mieux. L'or glissait sur le tapis, et les soyeux chiffons de la banque dépliaient çà et là leur papier traiisparent et doux. Le guichet du confessionnal restait fermé; la princesse n'était pas encore arrivée.
Ii!i6 QUATRIÈME PAUTIP..
Madame la baronne de SuintRocli, dans loiit l'éc!aî de sa loilelie voyante, ironait à son poste avec liîie véritable majesté. L'homme qui maniait les cartes, ox-croupier de Frascali, remplissait son rôle en virtuose ei retournait tout le jeu en un clin d'œil.
Amour de la lahie, les ligtiies bizarres no manquaient point. Le démon du jeu animait toutes les physionomies de son souille grotesque et terrible tour à lour. Quelques-uns prodiguaient des poignées de louis avec une vaillante folle; d'autres jetaient timideli ent sur le tapis le n)odeste écu de cinq fi ancs; d'autres enlin, plus prudents encore, se bornaient à suivre de loin la chance et pointaient soigneusement sur des cartes le relevé de leurs parties imaginaires.
Ceux-là sont bien connus de quiconque a mis le pied dans un tripot une fois en sa vie. Ce sont des fous graves et tristes, de vrais philosophes, eniêlés à rêver l'impossible, à spéculer sur la fantaisie, à vouloir fixer l'instabilté même.
Au bon temps du Palais-Royal, ils étaient nombreux et gagnaient quelque dix francs dans leur soirée a faire des trous d'épingles dans du canon. Maintenant ils végètent, misérables et déchus, dans l'attente du Messie qui lestaurera la roulette.
A part madame la baronne de Saint-Rocli, nous ne connaissons que tieux peisonnages parmi cette foule attentive et avide.
Le vaudevilliste Amable Ficelle, auteur de la Bouteille de Champagne, et son Pylade, M. le conUe de V.irelune, étaient eniiés là comme ils cntraieni partout, pour tuer le temps et occuper au hasard leur oisiveté ennuyée.
Ils n'étaient joueurs ni l'un ni l'autre; mais le temps était froid au dehors, et il faut bien luire cpielque chose.
Us se tenaient au dernier rang, bras dessus bras dessous comme toujours, et le lorgnon à l'œil.
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— Comme cela, disait Ficelle, vous avez reçu, vous aussi, un message de l'hôtel de Geldljerg? — Un message par exprès. — Et qui contient?... — Oh! c'est trèsaimable!... il s'agit de cette grande tête, dont on parle tant... vous savez, au château d'Allemagne. — Parbleu! — On vous eu parle aussi? — Je crois bien!... on n'a pas même eu l'idée de se passer de moi!,.. J'ignorais qu'on vous eût écrit et je comptais vous présenter. — Mol de même, mon bon, dit Mireluite un peu piqué; en tout cas. merci de l'intention!
— Eh bien! reprit Ficelle, je vois qu'on nous a traités en vrais amis... je (le\ine votre lettre d'après la mienne... On compte sur vous, n'est-ce pas, pour donner à la chose quelque gaieté? — Mais, oui, répondit Mirelune, pour mettre de l'entrain dans tout cela. — Pour animer la fête... — Pour chauffer...
— Pour dire et taire des folies... — Enfln, pour amuser lotit ce monde d'argent!
Les deux amis se regardèrent, et il y eut un incommensurable biUlleinent échangé entre eux.
Les renommées parisiennes sont ainsi faites. Personne ne bâille plus largement qu'un de ces gaillards réputés joyeux i-ar excellence. L'arbre qu'on cite, l'arbre qu'on célèbre pour sa floraison prématurée, le fameux manonnier du :0 mars, aux Tuileries, ouvre à peine ses bourgeons illustres que déjà ses obscurs voisitis sont en pleine fleur!
— Et avez- vous une idée? reprit Mire'une. — J'en ai soixante! — Diable... il faudra nous entendre, si vous voulez; uîoi, je n'en ai pas encore. — Nous mêlerons, dit Ficelle avec magnanimité; d'abord, il faudra un théâtre. — Evidenunent... et une troupe!
Ficelle haussa les épaules d'un air de supériorité profonde.
— 11 s'agit d'amuser ces gens-là, répliqua-t-il, les petites banquières et les petites baronnes aimeront bien mieux jouer elles-mêmes que d'écouler des ai-
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listes de Paris... Mettons qu'il y ait dix actrices et dix acteurs i.iiprovisés... cela fera déjà vingt heureux!
Mirelune ne paraissait pas convaincu.
— Peiisi z donc! repiii Ficelle, quelle occasion à plumes, à fleurs, à diamants!... et puis les jeunes premiers qui auront des pantalons collants et des soulieis à la poniainc!.,. — CVst vrai pourtant! murmura Mirelune, ceux-là s'amuseront, mais les antres? — Mettons que les autres soient six cents... Il y aura d'une part vingt élus heureux comme des rois qui clTriront naïvement leur personne à l'admiration générale, et six cents spectateurs, contents comme des dieux, qui mordront les élus à belles dents ei les déclareront burlesques, dans leur éipiilé unanime. — A niable, dit Mirelune, quand vous n'écrivez pas, comme vous avez de l'esprit!... Mais que jouera-t-on? — D'abord, la Bouteille de Champagne... — C'est bien vieux! — Je change le nom des personnages et je trouve un nouveau titre : le Triomphe du Champagne et de Camour... qu'en dites-vous? — C'est troubadour, mais joli... Tenez, tenez, vo'ci la princesse!
Le guichet de la loge mystérieuse s'ouvrait en effet à ce moment, et une main d"un modèle exquis poussait un billet de banque sur le tapis, à l'aide «l'un petit râteau d'ivoire...
X^. — L'inconnu.
Le mot princesse prononcé par M. le comte de Mirelune, au moment où le guichet s'ouvrait, courut tout autour de la table. Chacun leva les yeux, el la loge devint le point de mire (ic tous les r(g.irds.
Ce qui se passait n'était pourtant point un l'ail ex-
traordinairo. Presque tous les jours, le mèaie guicliet s'ouvrait pour montrer la mêiiie main; mais depuis tant de mois que Téiiigme se posait ainsi chaque soir, elle restait toujours insoluble; et les mystères gagnent (le l'iniportance à vieillir.
Les hypotliè-;es s'amoncellent peu à peu; on épuise le vraisemblable : les esprits les plus terre à terre arrivent au romanesque.
Des centaines de versions couraient sur la joueuse du confessionnal, sur la princesse, comme on l'appelait, et son apparition causait toujours une sorte d'émoi dans rassemblée.
Madame la baronne de Saint-Rocli avait fort à faire pour résister aux innombrables attaques dirigées contre sa discrétion. Elle était obsédée, entourée, traquée; les vieux habitués, passés à i'éiat d'amis de la maison, la prenaient par les sentiments. Des étrangers empruntaient à leur bourse des arguments plus irrésisiililes encore; mais rien n'y faisait : la fidélité de madame la baronne 'ésistait à tous les assauts, et les curieux en étaient pour leurs peines.
Quand on la serrait de trop près, la rusée baronne emp oyait une manœuvre analogue à celle des vieux cerfs qui mettent les biches sur pied et donnent le change à la meute, elle lançait elle-inè ne dans la circulation quelque nouvelle hypothèse; elle brouillait le chaos davantage, si bien que les plus habiles se trouvaient déroutés complètement.
Durant une bonne minute, et t'est bien long dans un lieu pareil, il y eut autour de la table un murmure contenu. Le jeu éprouva un temps d'arrêt. La partie modeste de l'assemblée, les petiis marchands égarés loin du comptoir, les coniiiiis en vacances et autres ouvraient des yeux énormes et semblaient vouloir dévorer cette main qui sortait du confessionnal. Les quelques femmes éparses autour de la table pinçaient la lèvre en voyant pâlir leur étoile, et alïïrmaieni tout
150 nUATUlÈME PARTIE.
bas que la princesse était quelque vieux monstre ayant de bonnes raisons pour se cacher. Il y a des douairières qui "[ardent des mains charmantes. Les étrangers braquaient le binocle; les Anglais, qui sont partout où Ton joue, caressaient leurs portefeuilles et s'interrogeaient gravement pour savoir de quelles extravagances Leurs Seigneuries étaient capables en celte occasion.
Mais il n'y avait rien à faire; la baronne était muette, même pour les portefeuilles britanniques, et les meilleurs binocles ne pouvaient rien absolument contre les rideaux de soie.
— Allons, allons, messieurs! dit l'ancien officier supérieur au service du roi des Grecs, veuillez faire votre jeu, s'il vous plaît.
Cet appel eut un succès médiocre; tous les yeux étaient occupés à séduire la loge. — Du diable si je ne connais pas celte main-là! dit Mirehine à Ficelle. — C'est tout <à fait étonnant! murmura ce dernier; il y a là dedans un vaudeville à succès! — Regardez bien, An able, c'est la main de la petite manjuise de Vieux-Lieu!... — Je vois trois acies, répliqua Ficelle; le mari qui cherche sa femme et qui la retrouve innocente dans celte boîte... Arnal en fossile occupé à piquer la carte... un caissier honnête homme, mais faible, qui vient là perdre son honneur... — En somn.e, interrompit Mirehine, la main de la marquise est plus forie... et je voudrais parier que ces petits doigts-là sont tout bonnement à la vicomtesse de Longpré. — De jolis couplets, reprit Ficelle; des mots... un petit peu de cœur... je garantis quatrevingts représentations!
Le vaudevilliste respira longuement; son visage était radieux, ce n'était pas tous les jours qu'il metlait la main sur une idée.
Pendant qu'il s'applaudissait de tout son cœur et que l'ingénieux Mirelune trouvait un troisième nom
LE CABARET DES FILS AYMON. lU
pour la propriétaire de la jolie main blanche, le câline se faisait autour de la table et l'intérêt du jea reprenait leiilomeiU le dessus. M. de Navarin allait donner le signal de tailler, lorsque la poiie s'ouvrit au milieu de ce silence profond qui précède l'arrci de la for-
Ordinairement, à cet instant solennel, un roi aurait pu franchir le seuil sans distraire l'attention de l'assemblée; mais il y avait ce soir comme un vent démolion dans la salle, les nerfs étaient agités : chacun se retourna involontairement.
On vit entrer un personna?:e de grande taille, portant avec ni)b!esse un costume à la fois élégant et sévère. C'était un homme jeune encore, au visage remarquablement beau.
Personne ne le connaissait dans la salle. A sa vue, madame la baronne de Saint-Roch elle-même laissa échapper un mouvement de surprise.
Il traversa tê"e haute et d'un pas tranqui le l'espace qui le séparaiides joueurs, piiisilfitle tour de la table et vint se placera gauc" e de la loge dont la baronne de Saint-Roch occupait la droite.
Il se fraya un chemin jusqu'au preaiier rang.
La main de la mystérieuse personne qui occupait le confessionnal reposait toujours sur le lapis; l'étraiiger se pencha on avant et toucha celte main, qui se retira comme effayrée.
L'étonncment général était au comble; le jeu s'arrêta une seconde fois. Anglais et coaimis regardaient bonche béante. Ficelle oubliait son embryoii de vaudeville, et Mirelune négligeait de chercher un quatrième nom de comtesse...
On entendit cependant un mouvement léger à l'intérieur du confessionnal. Madame la baronne de Saint-Roch, avertie sans doute par un signe convenu, cola son oreille au rideau de la loge.
Au bout de deux ou trois secou les, elle se leva et alla rejoindre l'éiranger.
152 QUATRIÈME PAUTIE.
— Ça se noue! dit Ficelle. — Que diable signifie tout cela? murmura Mirelune.
Madame de Sainl-Roch prononça quelques paroles à l'oreille de l'étranger, qui s'inclina en signe d'assentiment.
On la vit se diriger vers une porte latérale. L'étranger l'accompagnaii. Il sortit comme il était entré, sans avoir otivert la l)ouche.
Les habitués de la maison de jeu de la rue des Prouvaires avaient trouvé pour la loge grillée un nom qui éiait toute une description. Le confessionnal ressemblait, en (flei, à cetie partie du meuble saint où le prêtre s'assied, caché à tous les regards.
A l'intcrieur, c'était un microscopique boudoir, une boîie mignonne entièrement tapissée de soie et décorée avec toute la coquetterie possible.
Au uiomciit (ù l'inconnu, qui avait eu l'audace grande de loucher sans façon la blanche main au râteau d'ivoire, quittait la salle de jeu sur les pas de madame de Saint-Roch, Petite était seule dans la loge. Elle se tenait debout, la main appuyée au bras de son fauteuil et dans l'attitude d'une attente inquiète.
L'intérieur de la loge était beaucoup plus sombre que la salle elle-même; on n'y était éclairé que par la lum ère du lustre, filtrant à lra\ers la transparence des rideaux.
Grâce à ce demi-jour, Petite pouvait voir et n'être point vue. L'œil cuiieux des joueurs ne pouvait point percer les driiperies de la loge ohsiure, tandis que le regard de Siira, trouvant des issues ménagées, faisait à son aise le tour de la table.
Quand l'assemblée se composait d'une certaine façon et que la laniaisie de l'eiito étaiideseniéler aux joueurs, on donnait à la jjoi te une consigne plus sévère, et Sara, préalablement changée par une sorte de toilette théàtialc, venait bravement s'accouder au
LE CABAP.ET DES FILS AYMOX. 155
tapis verr. Madnnie la baronne de Saint-Roch avait vrnimcni lui taleni précieux pour habiller une lêie et giin.ior galamment un visage. En sortant de ses mains, madame de Laurens aurait pu, à la rigueur, alTronier le regard de ses amis; mais c'étaii une femme prudente dans ses hardiesses et qui n'osait jamais qu'à bon escient.
Aujourd'hui, madame de Sainl-Roch n'avait pas eu besoin de s'occuper de sa toilette; la présence du vaudevilliste et de M. le comte de Mirelnne, qui avaient lotis les deux leurs entrées à l'hôiel de Geldberg, commandait à Petite de ne point se montrer à la salle conmiune. Elle était arrivée depuis quelques minutes à peine, loisque l'étranger, qui possédait le mot de passe sans doute, s'était introduit dans la n>aison.
Petite ne l'avait puint vu entrer. Elle était en ce moment toute rêveuse et songeait aux événeu)ents de la journée. Sa main avait marbinalement ouvert un petit c(ffrei d'un travail exquis, placé auprès d'elle et qui lui servait de caisse. Elle y avait pris un billet de banque qu'elle avait poussé sur le tapis par habitude pure. Ce fait de risquer un enjeu à cette table qui éfait h elle et dont le banquier faisait valoir des fonds fournis par elle était, du reste, un enfantillage de joueuse émérile. Le combat sérieux était entre \J. de Navarin et la foule. Eu jouant contre lui, Sara jouait contre eiie-uième. Mais l'ancien officier supérieur au service du roi des Grecs préteiulait que cette pettie manœuvre n'était pas absoluuient inutile : les b llels de ban(|ue attirent les billets de bancpie, cela ouvrait les portefeuilles, cela faisait aller la partie.
Les jours où Saia \oulait jouer pour tout de bon et par elle-même, elle avait d'ailleuis la table de lansquenet, où sa présence ne manquait jamais d'amonceler des tas d'or.
Mais, ce soir, elle avait en tête autre chose que le
i54 QUATlllÈME PAUTiE.
jeu. Sa mémoire ciait comble en quelque sorte et son esprit travaillait malgré elle. Que de clioses en vingt-quaire heures, sans parler même des aventures du bal Favarl! La maladie de sou miri, qui semblait aborder son suprême période, le duel de Franz qui était sorti vainqueur de l'épreuve et qui restait pour elle comme uiie menace vivante, sa lille enliii, cette pauvre enfant chétive et pâle qu'elle avait vue à travers les planches mal jointes de la devanture d'Araby!...
Judith, la fille unique de la grande dame, l'hérilière de tous ces millions dérobés laborieusement, Nono la Galifarde, l'esclave de l'usurier, la martyre de l'idiot, la tnisérable créature qui s'étiolait, entourée de la pitié dédaigneuse des pauvres gens du Temple?
Judith, qui demain peut-être allait changer son maigre matelas jeté à nu sur la pierre contre une couche somptueuse, son indienne humide et usée contre les dentelles et le velours, ses larmes contre des sourires, sa pauvre petite face hâve contre la beauté de la jpunesso heureuse!...
C'est qu'elle était belle, même sons sa souffrance!
Que de rayons la joie inconnue allait mettre dans ses grands yeux alanguis! que ses cheveux incultes allaient briller doucement! que de grâces dans celte taiile affaissée par le besoin et enlaidie par d'ignobles haillons!
Sara souriait. Jamais elle ne l'avait si bien vue; jamais elle n'avait plongé si avant dans l'affreuse m sère où se mourait sa lille, et c'était à la veille de la délivrance, à la velle du triomphe et de l'allégresse.
Mon Dieu! Judith n'avait pas quinze ans. Toute une vie de joie, pour quelques années de peines! Combien de jours lui faudrait-il pour oublier sa souffrance passée? La jeunesse refleurit bien vile, et ie malheur qui ne menace [ilus est un charme...
Sara songeait ainsi. Elle airangeait l'avouir de sa
LE CABAUET DES FILS AYMOrf. 155
fille; elle le faisait beau, doux, ra iioiix : elle avait tontes CCS prévoyances bonnes, loiiles ces tendres délicatesses qui (ont ducœiii' des mères com ne un nid moelleux où repose la peiisi-e de reiifanl...
Puis d'autres idées venaient; un nuage pas'^ait sur son sourire; son front se ridai'., nieiiaçant. N'était-ce pas encore pour Judith?
Elle songeait à M. de Laurens, qui était l'obstacle placé entre Judith et la vie; elle songeait à Franz, qui pouvait tuer l'avenir do la fille en perdant la mère.
Et son front se redressait terrible, ses cils demibaisses voilaient son regard impitoyable et froid.
Il fallait tuer pour se défendre...
Et, paimi toutes ces pensées, d'autres se glissaient, perversi's et frivoles. L'âme de cette femme était un chaos. Tous les degrés du mal s'y mêla enl, impuissants à éieindre une étincelle de feu divin.
Madame de Laurens rêvait à Lia, sa jeune sœur. Tandis «lue Judith souffrait, Lia était heureuse!
Lia éiuii belle comme un ange et son cœur ressemblait à son visage...
Pauvre Judith! c'était pour elle encore que madame de Laurens détestait Lia.
Pour elle, qui soulfrait si doucement et à qui sa torture n'avait pu enseigner la haine!
Après Lia, Esther. Esther était comtesse; elle était veuve, e le n'avait que vingt-cinq ans : Sara l'enviait pour toutes ces choses. Et puis, il y avait l'instinct de propagande, qui entre au cœur en môme temps que le vice lui-même.
L'éducation d'Esther était commencée : Sara ne là voulait point laisser à moitié route.
Esther avait une part dans sa rêverie; le docteur aussi, et tout le monde et toutes choses...
Au moment où elle poussait son premier enjeu sur le tapis, à l'aide de son petit râteau d'ivoire, elle arrivait à penser à ce baron /vlberi de Rodach qu'elle
avait rencontré d'iiiie façon si étrange à l'hôtel (!o Geldberg.
Depuis la veille, elle l'avait trouvé à trois reprises sur son chemin : au Temple d'abord, puis au hal de rOpéra-Comique, puis à rhôiel. Il connaissait Eslher; Sara en éiait à se demander qui lui avait enseigné la rouie de l'hôtel de Geldberg, lorsque sa main, qui sortait du guichet à son insu, ressentit le contact d'une autre main.
Elle s'éveilla en sursaut et regarda vivement autour d'elle. A gauche du confessionnal, il y avait un homme debouiei le bras tendu encore. Sara l'examina au travers des rideaux, et reconnut le baron de Rodach.
Elle eut un véritable mouvement d'effroi.
— Encore lui!... murinural-elie.
X¥I. — Derrière le rideau.
M. le baron de Rodach était immobile auprès de la loge. Il tenait ses yeux fixés sur le grillage, et le h;isard les dirigeait vers le point précis où se trouvait Sara. Il semblait que son regard eût le pouvoir de percer la draperie.
A cette vue, Peiiie se pencha préciplament de l'autre côté de la loge et appela Batailleur à voix basse. L'oi eille obéissante de madame la baronne de Sainl- Roch vint aussitôt se coller au grilage.
Petite prononça quelques ()ai oies rapides, et madame de Saint-Ro'ch se leva pour exécuter ses ordres.
Il s'agissait de faite entrer le baron dans la loge. La sortie de ce dernier intrigua les joueurs comme avait fait son apparition. Durant quelques secondes, on attendit pour voir s'il ne reviendrait point.
— Allons, allons, messieurs, dit l'ancien officier supérieur, que ces disiractions impatientaient; occupons-nous de noire affaire, s'il vous plaît... Le jeu est fait, rien ne va plus!
Les cartes relonniées s'al'gnèrenf.
En ce moment, madame de Sainl-Roch et le baron traversaient un corridor conduisant à la chambre qui confinait aux derrières de la salle de jeu.
C'était par celte pièce qu'on entrait dans le confessionnal; c'était là éj,'alement que le confessionnal pouvait êire roulé en cas d'alerte.
Peiite avait ouvert la porto d'avance, et se tenait sur le seuil; son visage exprimait une singulière agitation. Dès que madame de Sainl-Roch apparut, précédant le baron, Petite l'arrêta d'un f^resle impérieux.
— C'ebt bien, ma bonne Batailleur, dit-elle; laisseznous.
La marchande déguisée en baronne s'arrêta et flt volle-face. M. de Rodach. qui la dépassait à ce moment, se retourna au nom de Batailleur avec vivacité. La marchande était déjà au bout du couloir, qu'il de meurait immobile eties yeux fixas sur la porte par où elle avait disparu.
Cette circonstance n'échappa point à Petite, et, sans qu'elle sût pourquoi, son trouble s'en accrut.
Madame de Saint-Roch, au contraire, ignorant l'effet que sou nom avait produit, rentrait fort tranquillement dans la sal e de jeu et replaçait entre les bras de son fauteuil sa taille rondelettej emmaillotée de soie.
— Où diable l'at-elle conduit? demanda Mirelune au vaudevilliste.
Ficelle montra du doigt la loge.
— Tiens, tiens! murmura le gentilhomme. C'est une idée!... je donnera s décidéaient quelque chose pour savoir si la main blanche appartient h la marqu se ou à la comtesse... — Quelle scène on aurait
là!... (lit P'ict'He; Uî diable, r'est qu'on lie pourrait pas inelire ce confessionnal au lliéâtre...
Ce fut tout. Le silence régnait mainlenant autour de la table; le jeu marchait; la distraction n'était plus de mise.
Quand le baron de Rodacli fut las de contempler la porte par où Batailleur était sortie, il se tourna vers madame de Laurcns et lui baisa la main avec une grave courtoisie. L'agitation de Petite était loin d'être calmée; ses sourcils se fronçaient et le rouge lui montait au visage. Ce trouble ([u'olle ne savait point dissimuler faisait, ressortir la sérénité c.duie qui brillait sur la belle (igure de Rodach.
—Charmante dame, dit-il en se redressant, je pense que vous ne m'attendiez pas.
Les yeux de Sara se baissèrent; elle fut deux ou trois secondes avant de répondre.
— Albert! Albert! murmura-t-elle enfln d'une voix qui trahissait son trouble, vous êies un homme étrange!... Qui vous a conduit ici, elcommcnt y avezvous pu enlrer.Etaii-ce moi que vousy veniez chercher.
Le baron eut un sourire froid.
— Voici bien des questions, belle dame, répliquat-il. Piocédons pur ordre... Ce qui m'a conduit ici, c'est le hasard un peu et beaucoup ma volonté... Je suis entré en me disant l'ami de M. de Navarin et en prononçant le nom respectable de madame la baronne de Saint Rocb...
Sara pâlissait à l'entendre.
— Quant à la tro sième question, reprit le baron, pouvez vous douter, charmante dame, que je sois venu ici pour vous?
Il s'arrêta et poursuivit presque aussitôt, en mêlant à sa gravité une inq)erceptible nuance d'ironie :
— Seulement, je suis venu peut-être pour autre chose encore... — Et cette autre chose?... demanda Telite qui lâcha de sourire.
LE CABARF.T DES FII-S AYMON. lÔU
Le baron s'inclina et répondit.
— Ceci est mon secret.
Petite releva sur lui son regard, comme si elle eût voulu lire sa pensée dans ses yeux. Mais les yeux de M. (le Rodach, fiers, brillants, expressifs, étaient en ce moment comme un miroir où nul objet ne vient se peindre.
D'ordinaire Petite jounit supérieurement la comédie; mais quel rôle prendre à celle heure? La pensée intime du baron lui écliappait : elle ne savait s'il était ennemi.
Jamais il ne lui était venu à l'idée de prévoir un danjïer de ce côté. Elle avait aimé Albert, et peut-être fût-elle rallumé volontiers pour quelques jours le feu de paille de son caprice éteint; ceci d'autant mieux que l'objet de ce caprice lui apparaissait sous un aspect nouveau.
Elle l'avait connu vif, étourdi, fougueux en actions comme en paroles; elle le retrouvait grave et froid. C'était un masque, sans dou*'!; mais pour un homme de ce caractère, un masque est cho.se lourde à porter. Et Albert portail le sien comme s'il n'eût fait aulre métier de sa vie.
La veille, au milieu de la foule du bal. Petite l'avait retrouvé semblable à lui-même; mais elle n'avait fait que l'entrevoir sous ce pimpant costume de majo qui accompagnait si bien les allures spirituelles, alertes, fanfaronnes de son ancien amant.
Quelques heures avaient changé tout cela; ce soir, à rhôtel de Geldberg, Albert s'était enveloppé déjà d'un sé\ère manteau de froideur. Maintenant, cette froideur semblait augmentée encore, et Sara croyait voir de l'amertume dans l'austère sourire qui était sur la lèvre du baron.
Un instant, elle eut envie de recourir à l'arme éprouvée de sa coquetterie; puis l'idée lui vint d'opposer roideur à roideur et de se draper dans son or-
1()0 QUATHIÈME PARTIE.
gueil. Elle était experte à toute lutte et savait corn:ne on met les hommes à genoux.
Mais un secret instinct lui ôtait ici sa vaillance. Elle n'osait plus. Roîlacli, maître d'une si gran le part de son secret, lui semblait trop fi)rt et trop redoutable pour qu'on pût l'attaquer à l'éiourdie.
— Mon Dieu, que je suis folle di; me creuser la tête ainsi! dit-elle tout à coup en se forçaut à rire; ce n'est pas en eflVt pour moi seule que vous venez, Albert... ma sœur, qui vous connaît presi|ue aussi bien que moi, m'a donné d'avance le mot de l'énigme... vous êtes joueur.
Rodach garda le silence.
— Eb bien! reprit Sara gaiement, c'est un lien sympathique de plus eiftie nous doux... mais pourquoi m'aviez-vous caché cela? — Glière daaie, répliqua Rodach, vous m'aviez caché, vous, tant de choses!...
Les sourcils de Petite se froncèrent légèrement.
— C'est décidément une guerre que vous me faites, monsieur, murmura-t-elle. Après une si longue absence, vous n'avez pour moi (|ue des paroles de reproche... et vous venez me glacer le cœur, quand il vous faudrait faire si peu pour me renlre la plus heureuse des femmes!
En prononçant ces dernicies pjroles, la voix de Pet.ie devint douce et conine imprég lée de prière; son regard glissa, pénétrant et subtil, entre ses paupières demi-closes.
Le baron ne parut point s'émouvoir.
Petite laissa échapper un geste de colère.
— Au demeurant, s'écriai-elle, si vous ne m'aiinez plus, pourquoi cette poursuite acliarnée?... Depuis hier, je vous trouve partout... Il faut vous souvenir, monsieur, que la passion seule peut servir d'excuse à l'homme qui pénètre certains secrets...
Rodach ne répondit point encore.
— Monsieur! monsieur! reprit Sara dont l'œil eut
LE CA15ARET DES FILS AYMON. IGl
une lueur haineuse, prenez garde!... Jusqu'à présent, tous ceux qui m'ont attaquée ont eu lieu de s'en repenlirl — Je le sais, murmura le baron qui la regarda fixement; mais pas tant que ceux qui vous ont aimée...
Sara tressaillit. Sa bouche s'ouvrit, tremblante et contractée. Elle demeura muette.
Ses yeux étaient cloués au sol.
Le baron la regarda un instant encore d'un air dédaigneux et froid. Puis il fil effort sur lui-même, comme si le rôle qu'il s'imposait eût répugné puissamment à sa fierté.
Il prit la main de Sara et la toucha de ses lèvres.
— Oh! oui! poursuivit-il en donnant à sa voix un subit accent de douceur, ceux qui vous aiment souffrent, madame... et je sais un homme qui payerait bien cher la chance de ne vous avoir point connue.
Rodach en savait plus d'un, et malgré lui sa parole se teignait d'ameriume, parce qu'il songeait à son entretien avec le docteur Jusé Mira.
Le dticieur lui avait dit bien des choses.
— Et quel est donc cet homme? demanda Petite sans relever les yeux. — Vous le devinez, madame, répliqua le bai on, puisque vous me voyez veiiu d'Allemagne pour vous reirouver...
Petite eut besoin de toute sa foice pour ne point laisser éclater son triomphe. Sou cœur bondissait; la détresse se changeait pour elle en victoire. Encore un esclave!
C ir elle ne doutait point; elle était si bien faite à être adorée!
— Ecoutez-moi, Sara, reprit M. de Rodach avec lenteur, le jour approche où vous saurez tout ce qu'il y a au fond de mon âme... Vous saurez qui m'a mis à même de pénétrer votre secret... — Pourquoi pas ce soir? demanda madame de Laurens. — Parce que ce soir je veux vous parler de moi... seulement... Tous
VOS secrets sont h moi, madame, hormis un seul qui me regarde... et c'est celui-là justement que je veux savoir. — Tous mes secrets! répéta Sara, dont l'effroi revenait.
Son œil interrogea les traits du baron à la dérobée. Rodacb semblait rêver.
Petite le contempla durant un instant, faisant pour ainsi dire une comparaison rapide entre sa force à file, et la puissance de cet homme, qui osait lui dire : « Je sais tous vos secrets... »
Ne se trompait-il point?
A mesure que Sara songeait, son regard s'assurait elles plis de son front disparaissaient.
Tous ses secrets! Quelle folie! Et, d'ailleurs, elle croyait que Rodach l'aimait encore; n'éiait-elle pas sûre de son empire? Ne savait-elle pas qu'elle pouvait envahir et tyranniser tout cœur qui s'ouvrait imprudemment à elle? Sa vie ne s'était-elle point passée à séduire, à fasciner, à vaincre?
Y avait-il j)our elle des faibles et des forts? N'avaitelle pas courbé les âmes les plus tièrcs sous le niveau de son joug?...
Elle attendit, prête à tout désormais et sûre de la victoire.
— Sara, reprit M. de Rodach après quelques secondes de silence, un aveu franc peut tout réparer... le cœur s'égare parfois, et ceux qui aiment pardonnent... Qu'ètes-vous allée faire ce soir chez ce jeune homme de la rue Dauphine?
Petite était résolue à ne s'étonner de rien; et pourtant elle fut étonnée.
— Quoi! balbutia-t-elle, vous savez aussi cela?.., — Ce que j'ignore, et ce (|ae je voudrais expliquer avantageusement pour vous, répliqua le baron, c'est le motif de celte démarche... il me semble que l'amour seul...
Sara respira bruyamment.
LE CABARET DKS FILS AYMON. l'^S
— Vous êtes jaloux, dit-elle avec vivacité. —N'en ai-je pas sujet?... demanda le baron.
— A vrai dire, si son rôle !ul pesait, du moins n'avait-il pas grand'peine h le jouer. Sara l'y aidait à son insu, et cette créature si habile, gâtée par l'habitude de triompher, fermait les yeux et se livrait en aveugle.
Elle réfléchit un instant. Une circonstance oubliée lui revint tout à coup à la mémoire.
—J'y suis! s'écria-t-e!le en frappant ses mains l'une contre l'autre; mon Dieu, que n'ai-je pensé à cela plus tôt!... Vous ne m'auriez pas eOVayée comme une petite fille, Albert, avec vos graves fadaises et votre tenue de tuteur castillan!... Je me souviens maintenant de votre apparition à la porte du cabinet du Café Anglais. C'est depuis cette heure, sans doute, que vous avez perdu votre air gaillaid, pour prendre ce long visage morose... Ai-je deviné?
P.odach fit un geste équivoque. Il avait toute l'apparence d'un ho;nme qui veut paraître au fait de la chose dont on parle et qui ne sait pas...
Petite prit cet embarras pour le dépit que Rodach éprouvait à voir son grand mystère ainsi percé à jour. Elle chérissait trop son idée pour la perdre un instant de vue.
— Voilà le motif de votre arrivée théâtrale à l'hôtel de mon père, reprit-elle; vous ètesjaloux, mon pauvre Albert!... jaloux comme un barbon ou comme un collégien. Fi donc! un si beau cavalier! un don Juan! finir par où les bergers commencent!... Et après votre visite à l'hôtel, vous avez été comme une âme en peine... Quand je suis sortie, vous étiez quelque part «lans la rue... vous m'avez suivie chez moi, chez Batailleur, chez Franz... — Ah! interrompit Rodach qui joua l'ignorance, il se nomme Fra;iz! — Vous m'avez suivie jusqu'ici... Quanta la minière dont vous y avez pu entrer, quant aux moyens quij vous avez eûiployéa
pour apprendre les noms du banquier et de la baronne, je l'ignore; mais après tout, il n'y a pas besoin d'être sorcier pour cela!
Rodach la lais>ait parler sans l'interrompre et uc semblait point avoir envie de ranimer son inquiétude.
— Et ce jeune Franz?... dit-il avec une hésitation feinte, vous l'aimez? — Peut-être, répondit Sara en minaudant.
Les noirs sourcils de Rodach se contractèrent.
— Si je l'aimais, poursuivit Petite qui mettait des grâces provocantes dans son sourire, que feriezvous, Albert?
Rodach baissa les yeux et répondit d'un air sombre :
— Je le luerais!
Petite le contempla durant une ou deux secondes à la dérobée et avec un plaisir évident.
Puis, elle lui prit la main et l'attira bien doucement jusqu'au fond de la loge. Elle s'assit tout auprès de lui, les mains dans les siennes et la lêie appuyée sur son épaule.
Ses beaux cheveux noirs ruisselaient en ondes soyeuses sur la poiirine de Rodach; ses yeux, dans le demi-jour delà loge, brillaient d'une lueur étrange. Elle éuiit belle comme la passion qui lente et qui enivre!...
— Si un homme faisait ce que vous venez de dire, murmura-t-elle d'une voix pénétrante et basse, je serais h lui pour la vie.