TOME SIXIÈME
BRUXELLES
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS
IMPBiniElJBS-ÉUITEDBS.
(SDITE.)
Xl'H. — La quittance.
Après lesdernières paroles (le n.iadame deLaiirens, il y eut un assez lonç silence dans le confessionnal de la princesse. Peiite avait |)rononcé ces mois, qui demandaient un meurtre, de sa voix la plus douce et sans perdre son charmant sourire.
Mais, sous celle voix suave et derrière ce sourire, une volonié si impitoyable se faisait jour, que le baron ne put s'empêcher de tressaillir.
Rodach ne connaissait pas madame de Laurens si intimeuient qu'elle pouvait le croire elle-même; mais ii la jugeait à ce premier contact; il devinait l'énergie virile qui se caciiait sous ces grâces mignonnes. Cette femme l'elirayait bien plus que Reiiihold et Mira : c'était l'ennemi le plus redoutable eiitre tous ceux qui voulaient le sang de Franz.
Sara ne s'était pas trompée tout à fait, en disant que le baron l'avait suivie; seulement, elle avait pris
LE FM.S DO DUBf.E. T. VI, 1
les choses de iiop liaut, en faisant leiiioiiier l'avenuiie jusqu'au déji'uner du Café Anglais. Le baron ne îa suivait que depuis une heure, et pour l'avoir rencontrée rue Daiipliine, à la porie du logis de Franz.
C'était sur les pas de Petite qu'il éiait arrivé en elfet à la maison de jeu. Mais il en eût probablement trouvé le chemin sans cette circonstance, car il avait pris plusieurs notes, durant sa conversation confidentielle avec le docteur José Mira; et, parmi ces notes, se trouvaient les noms de VI. de Navarin et de madame la baronne de Saint-Roch.
Après avoir quitté l'hôtel de Geklberg vers cinq heures et demie, M. de Rodach avait passé une heure avec le marchand d'habits Hans Dorn. Ils s'étaient rendus tous les deux à la maison de Franz, et pendant son absence, le marcliand d'habits avait loué pour lui l'appartement du premier étage, ceci au grand ébahissement de la portière.
Ils ne voulaient point, paraîtrait-il, se rencontrer avec le jeune homme, car l'expédition fut faite en toute hâte, et Hans Dorn prit à peine le îCiiips d'examiner le logement en détail.
Dès qu'ils furent descendus, la voiture partit au galop. Le long de la route, !e baron et lui s'entretinrent en allemand de ces choses qui s'étaient passées au loin, et qui mettaient des larmes dans les yeux du bon serviteur de Bluihaupt.
— L'enfant sera heureux! disait-il avec une émotion profonde; Dieu l'aime, mon gracieux seigneur, puisqu'il lui a gardé votre amour... Ah! les juifs ont eu beau faire!... On dit que les portraits des vieux comtes sont retournés dans la grande salle du château, et collent leurs nobles visages contre le mur... Par le nom de la Vieige! nous les retournerons, afin qu'ils voient le fils de leur sang assis dans le fauteud seigneurial, sous le manteau de cheminée!
Hans pai iaxl ainsi cl son cœur loyal battait à l'idée
ilcla patrie reconquise. Rodacli l'écoiiiait en rêvant.
Ils se séparèrent au moment on le i)aron rentrait à son hôtel pour la première fois depuis son arrivée à Paris.
— Sur tontes choses, mon brave ami, dit Rodach, voiliez bien sur celte cassette que je vous ai confiée... c'est l'avenir entier de l'enfant, peut-èire...
Hans, indépendamment de ce soin, avait de la besogne pour toute sa soirée; et il était bien joyeux, car il allait travailler pour le fils de ses maîtres.
Rodach, lui, était accab'é de fatigue. Trois nuits s'étaient passées sans qu'il fermât l'œil. Il avait deux heures pour se reposer.
Ces deux heures écoulées, le réveil placé auprès de lui le jeta en sursaut hors de sa couche, où il dormait tout habillé.
11 sortit de nouveau. Sa voiture le conduisit dans la rue Pierre-Lescot, une de ces voies étroites et lépreuses qui ont ouvert toutes grandes les portes de leurs masures pour recevoir les hontes exilées du Palais-Royal.
Rodach s'engagea dans cette boue qui sépare deux longues lignes de guinguettes empoisonnées et de garnis obscènes. T! se rendait chpz Verdier, le champion vaillant de la maison de GeUlberg.
Verdier était seul dans son taudis, au cinquième étage. S'il attendait une visite, ce n'était certes point celle de M. le baron de Rodach.
Verdier vivait au jour le jour, comme tous ses pareils; il était joueur, il était buveur; son état normal était de n'avoir ni sou ni maille. La blessure qui le clouait sur son grabat le surprenait à l'une de ces heures de dénûment absolu, bien communes dans sa vie.
La veille, il avait dépensé joyeusement son dernier écu, coaiptanisur le prix du sang pour dîner le lendemain.
8 Q'JATRIÈME PARTIE.
Sa blessure n'avait point de gravité, mais, faute d'être soignée convenablement, elle lui causait d'atroces souffrances. Sur une cliaise de paille, à côté de son lit, il y avait une lasse fêlée, qui avait contenu quelque breuvage dont la dernière goutte séchait maintenant.
Il avait la fièvre; la nuit qui régnait dans sa demeure nue se peuplait pour lui de fantômes. Il appelait d'une voix étouflée ses amis par leurs noms. Personne ne répondait.
Il tremblait; il pensait être à l'agonie.
Quand le baron poussa la porte, que rien ne retenait, il ne sut d'abord de quel côté se diriger dans celte obscurité profonde.
L'accablement du malade étouffait en ce moment SOS plaintes; on n'entendait rien dans la mansarde, sinon un souille haletant et oppressé.
— Verdier! murmura le baron. — Qui est là? répliqua une voix raiique, est-ce vous, enQn, M. le chevalier de Reinhold?
Rodach se dirigea en tâtonnant vers le lit.
— Oh! que je souffre et que je suis faible! reprit Verdier; du diable si c'était prudent avons, monsieur, de me laisser mourir comme un chien!... Avant de m'en aller, voyez vous, je vous aurais laissé un petit souvenir... A boire, s'il vous plaît, j'étouffe! — Où prendre de la lumière? demanda le baron. — Il y a lin bout de chandelle sur ma malle, derrière la porte... Les allumeiies sont sur la chaise, à côté de moi; prenez garde à ma pipe! Oh! oh! vous avez bien fait de venir, car j'avais presque autant d'envie du procureur du roi que d'un médecin!
Rodach frotta une allumette chimique contre le carreau; la mansarde, éclairée soudain, montra la nudité de ses murailles poudreuses.
Verdier avait réussi à se mettre sur son séant.
Ma vuedeRodach.il ouvrilde grands yeux effarés.
— J'ai le délire! grommela-t-ii en se laissant retomber lourdement, ou c'est le diable!...
r.odach cependant furetait de tous côtés, cherchant de quoi satisfaire la soif du malade. Il s'approcha bientôt du lit tenant à la main la tasse pleine.
— Buvez, dit-il.
Verdier se retourna, pâle d'eflVoi encore plus que de souffrance.
Il but et rendit la tasse au baron, sans oser lever les yeux sur lui.
— Merci, M. Goëiz, murraura-t-il, j'espère que vous m'avez fait assez de mal et que vous ne tenez pas à m'achever?... — Le chevalier de Reinhold n'est donc pas venu? demanda Rodach au lieu de répondre? — Le misérable coquin! s'écria Verdier, qui retrouva quelque peu de force dans sa colère; le lâche usurier!... Si vous saviez, M. Goëtz!... — Je sais tout, interrompit Rodach. — Vous le connaissez donc? — Je sors de chez lui. — A-t-il reçu ma lettre? — Oui. — Vous venez peut-être Ci sa part?... — Non.
Verdier parut attendre que le baron s'expliquât davantage. L'ell'ort qu'il venait de faire le lassait; la réaction arrivait après cet élan de fièvre, et il se sentait retomber, plus épuisé que jamais.
— J'étais avec M. de Reinhold quand votre lettre est venue, reprit Rodach. — Qu'a-t-il dit? — Pas grand'chose... Que vous étiez un maraud, je crois, et que vous n'aviez pas su gagner votre argent. — Voilà tout? — A peu près... Il a jeté votre lettre au feu, en ajoutant qu'il ne vous donnerait pas un centime.
Verdier serra ses poings sous sa maigre couverture.
— Si je pouvais le tenir là et l'étrangler! dit-il en grinçant des dents. — Vous pouvez du moins le perdre, répliqua le baron.
Verdier se releva sur le coude; ses yeux éteints eurent un éclair.
10 QUATRIÈME PARTH'.
— Ecoulez-moi, mon pauvre garçon, reprit Rodach avec son calme ordinaire; vous savez bien que je vous connais des pieds à la tête et que j'ai entre 1rs mains quelques-unes de vos signatures, qui valent le bagne à présentation et sans escoMipie... vous êtes en mon pouvoir; vous n'y pouvez pas être davantage... ainsi ne faites pas de façons, je vous conseille, et acceptez mes oHres sans marchander. — Je ne les connais pas, balbutia Verdier dont le visage abattu prit une expression d'inquiétude.
Rodach tira son portefeuille de sa poche.
— Combien M. de Reiîihold vous avait-il promis pour votre expédition de ce matin? demanda-t-il. — Deux mille francs, répondit Verdier.
Le baron déchira une page de ses tablettes et traça vivement quelques mots au crayon.
— Je vais vous donner un à-compte de sa part, reprit-il, si vous voulez me signer ce reçu.
Il lendit le papier à Verdier, qui lut :
« Reçu de M. le chevalier de Reinhold la somme de cinq* cents francs, à-compte sur le prix convenu ; entre nous pour mon duel contre M. Franz. >) PariS;, le C février 1844, »
— Je ne peux pas signer cela! dit-il. — Mon pauvre garçon, répliqua le baron en haussant les épaules, qu'aurais-je besoin de cela, s'il ne s'agissait que de vous? Croyez-moi, signez! — iUais, mon bon M. Goëtz !
Le baron tira sa bourse, et compta vingt-cinq pièces d'or sur la chaise qui faisait ollice de table de nuit.
Au moral comme au physique, Verdier était dans un état de faiblesse extrême; il lorgna la somme d'un œil de convoitise.
— Je vous jure sur l'honneur, reprit le baron, que je ne ferai jamais usage de cet écrit contre vous.
LE CABAUliT DES FILS AYMO.\. 11
— CVstque... balbutiait Verdier, qui iiésitail encore; c'est que... — Finissons!... Reinhokl, qui vous a !i ailé (l'uue manière infâme, sera puni... — Oii! le (1 qnin!... grommela Verdier. — Ces vingi-oinq louis failli à vous... — J'en ai grand besoin. Dieu le sait!
— Si vous ne voulez pas, je remporte mon argent; \oire vengeance vous échappe, et je vous fais arrêter coaime faussaire.
A i'oppui de cette dernière menace, M. le baron (le Roilacli tira de son portefeiiilie quatre ou cinq ixins de la caisse LalliUe, manifestement contrefaits, et jjortant au dos le nom de J.-B. Verdier.
Le blessé voulut réfiéchir encore, mais sa tète affaiblie se perdait; il fit un geste de fatigue et signa l'éiruiige quittance. Puis il se laissa choir tout de son long et s'assoupit.
Uodach remit son porlefeuile dans sa poche. Une lois au bas des cinq étages de Verdier, il se flt conduire chez un médecin qu'il dépêcha auprès du malade.
La quittance, soigneusement serrée, était destinée à grossir le contenu de bi cassette conflée au dévouement loyal de Hans Dorn.
C'était au sortir de la rue Pierre-Lescot que M. de Rodach avait gagné la demeure da jeune Franz. Au lieu de Hans qu'il croyait rencontrer là, il avait reconnu Sara au travers des vitres de la loge.
La vue de madame de Laurens avait fait surgir en lui tout un ordre d'idées; c'était là un danger nouveau peut-être, et peut-être une arme nouvelle.
Il fallait savoir... -
Son cocher avait reçu Tordre de suivre le coupé de Petite...
Il y avait déjà trois ou quatre secondes que le silence durait dans le confessionnal; Rodach restait sous le coup des dernières paroles de Sara, qui l'a- \aiciit frappé comme uiie terrible menace.
Il avait la tête penchée et semblait méditer; Sara s'appuyait toujours contre lui ; la lumière faible qui pénétrait dans la loge, à travers les draperies, effaçait sur le visage de Petite les imperceptibles traces que l'âge y pouvait avoir laissées; on eût cru voir une jeune fille dans toute la fleur de la première beauté.
Elle s'abandonnait, molle et confiante; sa pose avait une indicible grâce, son regard voilé parlait de tendresse et son sourire enchantait.
Elle passait ses doigts eililés et blancs dans les boucles brunes de la chevelure de Rodach.
Il fallait avoir entendu pour croire! Et à voir ce front angélique, où tant de douceur calme souriait, on pouvait presque douter encore après avoir entendu...
Cette femme qui venait de parler de meurtre, la gaieté aux lèvres, ressemblait à une sainte.
— Que vous êtes beau, mon Albert! reprit-elle après quelques secondes, en donnant à sa voix une expression plus caressante, et que je suis folle de vouloir mettre à prix le sentiment qui m'eniraîne vers vous!... Quoi que vous fassiez, ne faudra-t-il pas bien que je vous aime?
Rodath avait les yeux baissés; il tardait à répondre.
— Et pourtant, reprit Sara, quelle confiance j'aurais en votre bras, Albert!... Vous êtes si brave!... à Bade, vous aviez réduit au silence les plus entêtés spadassins!
Elle s'interrompit pour prendre la main du baron et la serrer entre les siennes. Puis, elle poursuivit avec un soupir tentateur :
— Je vous aimerais trop après cela!... — Vous le détestez donc bien? murmura Rodach.
Petite se redressa, et mil ses blanches épaules contre le dossier de son fauteuil. Sa voix et sa physionomie cbangèrenl.
LE CABAl'.ET DF.S FILS AYiMO.\. 13
— Mon Dieu, cher, dii-c!le d'un ton leste et déj,' ic^é, vous avez tort de croire cela... Je ne hais per- ,so!ine... mais, ajoula-t-clle plus bas, il y a des gens qiii me gênent... — Et ce jeune iionime est du noin- !:rc! — Précisément, baron. — Vous Pavez donc aiir^é? — Jaloux!... protionça Petite avec coquettere. A parler sérieusement, je ne sais trop que répondre... Je ne l'ai pas aiiié coiiime je vous aime, Albert: mais... — iVlais?... répéta Rodacli. — Eh bien! s'écria Petite en jouant Timpétuosilé, si vous aimiez une iemme seulement comme cela, mon Albert, celte temaie nte ferait horreur!... Vous voyez comme je s.iis franche; mon Dieu! je ne puis rien vous cacher...
C'était une cause plaidée dans les formes et avec la tortueuse éloquence d'un vieil avocat. La question, abordée de front, était reprise en Uanc. Rodach me- Mirait avec une involontaire frayeur !a froide perverfité de cette femme qui lui mettait en se jouant un j/oignard dans la main, t qui avait peur de voir sa Hiain trop lente, et qui cherchait à l'enivrer pour anisi dire, comme ces vulgaires scélérats qu'on empit de vin à l'heure du meurtre.
Il avait de la peine à poursuivre son rôle; Tindignalion f^iisait bouillir son sang, et il avait besoin de toute sa volonté pour rester calme en apparence.
— Vous êtes franche, madaine, répondit-il avec une nuance d'auiertume dont Sara ne pouvait, certes, point s'étonner; mais il faut que j'eti sache davantage encore... Qu'ailiez-vous faire ce soir chez ce jeune homme?
Petite baissa les yeux et s'elTorça de rougir.
— Vous sentez bien, murmura-i-elle, que j'ai des ménagements à garder... ce jeune homme pourrait parler et me perdre. .. et si vous saviez toutes les idées nouvelles que votre vue a fait geimer en moi, mon Albert!... C'est à peine si je songt^ais à toutes ces
iU QUATllIÈME PARUE.
choses avant votre retour... mais depuis hier, J'ai bien réfléchi. Pour être heureuse, il faut que je sois toute à vous, et ce jeune homme à présent aie fait peur...
Comme elle achevait, la porte de la salle de jeu s'ouvrit avec un fracas inusité; deux nouveaux initiés entrèrent. Ceux-ci n'avaient point les allures prudentes et discrètes du gros des habitués. Ils traversèrent la salle, b' as dessus bras dessous, et tirent le tour de la table pour s'approcher de madame la baronne de Saint-Roch.
Petite serra forienient le bras de Rodach et poussa un soupir de commande, tandis que son regard se dirigeait vers les deux nouveaux arrivants.
L'o'il de Rodach prit la même direction.
-~ Serait-ce lui? demanda-i-il.— C'est lui! répondit Sara comme à regret. — Lequel? — Le plus petit. — Mais c'est un enf.mt!
Sara eut peur que Rodach ne se fît des scrupules.
— Un eniaui qtd vaut un homme, répiiquai-elle, et qui a tué en duel, ce malin même, une des plus fortes lames de Paris!.., — Peste! lit Rodach qui ne put s'empêcher de sourire en songeant au pauvre Verdier; ch bien! nous le verrons à l'œuvre!... Mais, j'y pense, cette forte lame; dont je déploi e le destin malheureux, ii'éiait-elle pas un peu de vos amis?
Petite hésita franchement cette fois.
— Non, répondit-elle enfin à voix basse; mais s'il faut vous parler vrai, Albert, ce duel m'avait ouvert les idées... et je comptais... — Vous comptiez?... — Croyez-moi, je vous en prie, c'était pour vous, pour être à vous, sans contrôle ni partage!.,, je suis riche... Mon père doit donner une grande fête en Allemagne, à son château de Geldberg... je comptais...
Rodach eut un frisson; il comprenait.
— Vous avez donc un autre champion que moi? demanda-t-il en tâchant de garder son air d'indiffénce. — Je suis riche! répéta Sara froidement; et
maintenant, je puis vous le dire... si je suis allée ce soir cliez ce jeune homme, c'était pour l'inviter à la fête de (ieldherg.
Sara ne remarqua point la pâleur qui couvrait le visage du baroij.
XtlII ÏJii conp de
Le baron connaissait, faut-il croire, le château de Geldbcrg. Il frémit à la pensée du péril que nulle prudence humaine n'aurait pu prévoir ni éviter.
Il fil sur hii-même un effort puissant et prit la main de Sara, qu'il porta jusqu'à ses lèvres.
— Merci! murmura-i-il; merci, mille fois, madame... nie voilà délivré de ce doute qui me rendait si malheureux!... Mais êtes-vous bien sûre qu'il se rendra à voire invitation?
Sara eut un sourire Oi gucilleux.
Il m'aime comme un ejifant et comme un fou! répliqua-t-elle. — Eh bien, madame, dit le baron, si vous le permettez, je serai, moi aussi, de cette fête, au château de Geldberg!
Sara tendit son front, toute joyeuse; Rodach y mit un baiser. Le pacte était conclu; Verdier avait un remplaçant.
Franz, pendant cela, donnait des poignées de main à droite et à gauche, et agissait en homme qui se sent de la maison. Il salua familièrement l'ancien ollicier supérieur au service du roi des Grecs, et présenta son compagnon, qui était le jeune vicomte Julien «l'Audemer, à madame la baronne de Saint-Roch.
— Il me semble, dit Mirelune à FiceliC, que je connais ces deux tigures-là. — Le plus grand est le prétendu de la comtesse Lampion, répondit le vaude-
villiste; quant à l'autre... — Eh, paidien! s'écria le gentilhomme, l'autre est ce bambin que nous avons vu hier au soir prendre une leçon de duel à la salle Grisier... On ne se sera pas fait tuer ce matin! — C'était lundi gras, on aura déjeuné,.. — Comme un homme, ma parole (rhonneur!... il n'y a plus d'enlanls!... — Est-ce que Louise n'est pas ici? demanda Franz à madame de SaintRoch,
Louise était, on lésait, le nom d'aventures de madame de Laurens.
— Non, mon petit, répondit la rouge marchande (jui avait envie de rire, en songeant au grand monsieur qu'elle avait introduit aupiès de Sara.
Franz désigna le confessiormal tWnweg^ird interrogateur.
— Il n'y a personne là dedans? demanda l-il encore. — Personne, mon mignon.
Franz pirouetta sur ses talons.
— Aimez-vous le trente et quarante, vous, Julien? reprit il. AJoi, je trouve que c'est souverainement soporifique... faisons un tour au lansquenet. — Va pour le lanquenet! dit Julien.
Franz avait ce soir un petit air avantageux et triomphant qui eût été insupportable chez un autre, mais qui lui allait fort bien. Sa mine éveillée et spirituelle respirait la joie; tout parlait en lui de bonheur et d'orgueil satisfait.
Il ne pouvait dire son secret à Julien; il fallait cacher soigneusement les événements de celle belle soirée qu'il aui ait eu tant de plaisir à conter. Celle confidence, refoulée, lui laissait au cœur corn ne un trop plein de bien-être; il avait besoin de se mouvoir, (le parler, de vivre.
Quand on est tout jeune, cet état moral se traduit (l'ordinaire par un surcroît d'airs tapageurs et de bruyantes élourderies.
Franz s'appuya au bras du vicomte d'Audeiîicr, et
LE CAnARET DES EILS AYMON. 17
gagna la salle voisine, en se dandinant comme un petit étudiant qui fait le mauvais.
Il y avait eu lui du débraillé, du casseur d'assiettes; Fronsac devait cire ainsi vers le milieu de son premier souper. On ne pouvait s'empêcher de sourire en le regardant; mais dans ce sourire il n'y avait ni pitié ni raillerie.
C'était un si charmant enfant! Ses grands yeu\. bleus, espiègles et doux à la fois, avaient des regards si francs et si bons! toute sa personne respirait tant de grâce!
Son aspect plaisait et attirait; sa bonne humeur était contagieuse. Les femmes le caiessaient de l'œil, rêvant une éducation délicieuse; les hommes n'étaient point jaloux de lui, parce qu'ils le trouvaient trop jeune; les vieillards se ragaillardissaient à le voir, et se figuraient, dans leur fatuité revenue, qu'ils avaient été ainsi à l'âge de dix-huit ans...
— Messieurs, dit-il en v;ntrantdans la salle de lansquenet, je vous préviens loyalement que je suis en veine... j'ai déjà gagné ce soir de quoi me faire heureux toute ma vie. — Eh bien! M. Franz, dit l'employé qui représentait oITicieliement madame la baronnne de Sainl-Roch, asseyez-vous là... vous allez le reperdre.
Franz s'assit et ménagea une place auprès de lui à Julien d'Audemer.
Autour de la table, tous les joueurs le connaissaient. Chacun lui envoya un bonsoir amical, à l'exception cependant d'un jeune homme, habillé de noir, qui s'asseyait à la table juste en face de lui.
Ce jeune homme faisait une mine fort étrange, et pi prouvait surabondamment son peu d'habitude du nonde.
Il était gêné dans ses habits qui ne semblaient point
Iaits exactement à sa taille; il se tenait sur rextrêan' )ointe de sa chaise, immobile et roide corauie un saii-t
18 QUAXniÈME PARTIE.
de bois; des gouttes de sueur perlaient à ses tempes; son visage était pâle et comme décomposé.
On voyait devant lui, sur le tapis, un pelir monceau d'or assez respectable, une roupie de mille francs peut-être. Il gagnait avec un bonheur constant et qui ne s'était pas démenti une seule minute.
Il y avait une demi heure environ qu'il était là. Personne ne le connaissait; on l'avait vu entrer d'un air gauche et timide, escorté par un garçon de sou âge, à la mise de mauvais goût et à la tournure commune, ce garçon se tenait maintenant debout derlière lui.
Notre jeune homme cependant s'était assis à la première place vacante; il avait tiré de son gousset six pièces d'or qu'il avait étalées sur la table. Ilavaitjoué, conseillé d'abord par son catuarade, puis selon ses propres inspirations.
Et il n'avait pas perdu un seul coup.
Depuis son entrée, soit timidité, soit avarice, son regard restait obstinément fixé sur son petit trésor, qui allait sans cesse grossissant. Sa paupière ne s'était point relevée; nul n'aurait su dire la couleur de ses yeux.
L'entrée bruyante de Franz lui-même n'avait pu parvenir à le distraire.
La jolie Gei traud, pénétrant à l'improviste chez madame la baronne de Saini-Rorh, n'ain-ait peut-être pas reconnu le pauvre Jean Regnault dans ce joueur taciturne et absorbé. Il était bien changé; l'émotion plus encore que la dillérence de costume faisait qu'il ne se ressemblait plus à lui-même.
Le jeu l'absorbait; sa physionomie peignait l'attention extrême de son esprit plein de lassitude; il souffrait ; il s'ell'orçait à vide; il ne vivait plus : il jouait!
Et déjà la pensée qui l'avait amené dans cette maison se voilait devant la passion inconnue. Cet or,
qui était devant lui, ne présentait plus le salut de son aïeule; c'était de l'or, rien que de For! le démoii ;ivait parlé; l'atmosphère du tripot avait agi. Jean avait la (lèvre; il jouait pour jouer.
Derrière lui, Polyte coniennit sa joie à i^rand'peine; il taisait de son mieux pour paraître iiKlifféie:ii, ce qui est de bonne eompa.;nie.
II lorgnait du coin de l'œil le magot en voie de progrès, et n'avait garde de dire à Jean de s'arrêter.
Il y avait là pourtant, hélas! de quoi sauver lapauvre mère Kegnauit, et méaie de quoi déjeuner chez Dollit'ux par-dessus le marché.
.Mais Polyie comptait s.ir l'axiome qui promet un uain assuré à l'homme jouant pour la première fois. Pendant qu'on y était, auiani valait arrondir l'aubaine.
Polyte se posait, se drapait, passait ses doigts rougeauds dans ses cheveux crêpés et regretiait l'absence de sa canne à pomme dorée par le procédé Ruo'z, que les règlements du lieu l'avaient contraint à déposer au vestiaire. Il lorgnait ies dames de vertu médiocre qui s'asseyaient çà et i i autour de la table; il faisait la roue. Il était détestable.
De temps en temps, il traversait la chambre sur la pointe du pied et allait entr'ouvru" la porie de la salle du trente et quarante, pour y glisser une œillade craintive.
Batailleur était là, sa suzeraine! et Batailleur lui avait défendu péremptoirement de mettre le pied dans la maison deji'u.
Or, Polyte, vu son sexe faible et sa position politique, ne pouvait pas enfreindre ies ordres sacrés de sa reine.
Il était là en contrebande. Un soir d'amour, Batailleur, à l'exemple de Jupiter quiséduisa.t les tilles des mortels en leur montrant sa gloire, avait voulu éblouir son Polyte. le fasciner, l'anéantir. Elle l'avait
20 OUATî'.IKMK PARTI F.
fait monter dans sa voilure el l'avait coiiduil rue ries Prouvaires , où elle trônait sons le noble nom de Sainî-Roch.
L'eflet une fois produit, elle avait manifesté sa volonté royale ei ordonné à son favori de ne plus sortir des liuiiies du Temple. Mais ravcntnreux Potyte savait désormais le cliemii) et tout ce qu'il fallait pour fianchir les portes du sanctuaire...
L'ai rivée de Franz ne changea rien à la veine prolongée de Jean Regttaull. Franz ne s'était pas trompé, pourtant; il avait du bonheur ce soir, et bientôt son las de pièces d'or fut égal à celiii de Jean.
Autour de la îable, presque tout le monde perdait; eux seuls faisaient de boniies aftaires.
Mais si leur fortune était pareille, leurs personnes contrastaient étrangement.
Franz était d'une gaieté folle : i! caquetait, il riait, il plaisantait, les perdants eux-mêmes se déridaient à l'entendre. Jean Regnauli, au contraire, ne desserrait pas les dénis. Depuis son entrée, il ne s'était dérangé qu'une seule fois pour ramasser un louis d'or qui avait roulé jusqu'à terre; encore Polyte l'avalt-ii prévenu en mettant le louis dans sa poche.
Jean respirait avec peine : il avait les sourcils froncés; ses cheveux, tourmentés par sa main, s'ébouriflaienl autour de son front. A uiesiire que son gain grossissait, la lièvre moiitait plus chaude à son cerveau; il ne se possédait plus.
Deux billets de banque étaient venus se joindre aux pièces d'or, il avait bien à peu près quatre mille francs devant lui.
Polyte se pencha par derrière à son oreille.
— Tu as Cl âneiuent travaillé, mon petit, murmurai-il ; mais faut pas s'emporter!... Voilà minuit qui sonne... Nous sommes déjà à demain... Ça fait que lu n'en es plus à ton premier jour de pousser la carte, Cl que la veine pourrait bien changer...