I.i: CAIJAr.ET DliS FII.S AYMOX
Jean liaiisi-a les épatiles avec iinpaticnco.
— Excusez! grommela Polyle; on fait sa lêie, à ce (]iril paraît!... puisque tu n'as plus besoin de moi, ii'ou bot), je (Ile... dObrouille-toi!
Tolytc aI)ai)fioniia son poste et s'en alla donnei" un n),ip d'œil à la poi te du irenie et quarante. Chaque fois que son repard rencontrait Batailleur, rouge, dodue, fleurie, allumée, il se sentait heureux et fier (lu rang qu'il occupait dans le monde.
Franz tenait l.i banque en ce moment et passait avec un remarquable bonheur; sa mine, forte dès le principe, et doid)!ée do partie en partie , arrivait à Ibrmer une véritable somme. Pour lui faire tête, les joueurs étaient obligés de se cotiser d'un bout à l'autre de la table : il y en avait pour tout le monde, et les derniers étaient admis à perdre leur argent tout comme les premiers.
En face de cette banque, si heureuse, la fortune de .Tean ne pâlissait point encore; il ne gagnait plus, mais il peidaii 5 peine, risquant çà et là quelques louis.
— Il y a mille francs à faire, dit Franz.
Les perdants étaient quelque peu rebutés; on eut de la peine à compléter la somme, Franz gagna encore.
— Deux mille francs! dit-il gaiement en prenant une nouvelle poignée de caries dans l'immense paquet sert à la banque. Après bien des hésiiaiions, les deux mille francs se trouvèrent. Franz gagna encore.
— Quatre mille francs! s'écria-t-il. — Je fais cent francs, dit son voisin. — Moi, trois cents. — Moi. cinquante...
Et ainsi de suite.
Quand le dernier joueur eut parié, il manquait environ le quart de la somme.
Il y avait deux ou trois minutes que Jean n'avait gagné. Une colère foile s'amassait au dedans de lui. Ses pieds trépignaient sous la table , et ses doigs crispés cherchaient quelque chose à broyer.
22 QUATRIÈMl;: PARTIE.
La difllcuUé de faire le jeu prolongea celle fois Tintervalle entre les deux coups.
— Ça ne va pas ce soir, dit Franz. Deux cents louis vous mettent en déroute... ça fait pitié!
Le regard de Jean, qui n'avait'pas encore dépassé le milieu de la tal)le, se releva un peu et alla jusiju'au tas d'or qui élail devant Fran7.
Il s'arréia là. Des sons confus tintèrent dans les oreilles du pauvre joueur irorgue; il se retourna coniine pour chercher Poiyte et se retenir à lui.
Polyte était à l'autre bout de la chambre.
Le regard de Jean revint, comme si un ressort l'y eût poussé, vers le tas de li»uis ([ui lui faisait f.ice; sps narines s'enUèrent; sa poitrine rendit un souffle fort et bruyant.
Jusqu'à ce moment il avait avancé sa mise avec timidité et sans mot dire : sa voix inconnue s'éleva tout à coup au milieu du silence et fit relever la tète à tous les joueurs.
Polyce inierrompit en tressaillant sa promenade, et regagna en trois bonds son poste abandonné.
— Je tiens tout! avait dit Jean Regnanlt d'une voix brève et rauque. — A la bonne heure! s'écria Franz. Voilà un brave!
Les autres joueurs retirèrent leur mise et regardèrent; c'était un duel foit intéressant. La partie commença. Dès la prenùère carte retournée, Jean se sentit comme ivre; le sang monta violem lient à sa joue et ses yeux se troublèrent. 11 couvait avidement le jeu; i!cher(haità voir, mais il ne pouvait pas.
Un voile rougeâire était entre lui et les caries.
Polyte, immobile et retenant son souille, voyait pour deux.
Il y eut deux ou trois secondes d'attente, deux siècles! puis une rumeur se lit autour de la table.
— viagné! disait-on. ~ Qui? demanda Jean d'une voix faible.
LE CABAnET DES FILS AYMON. 2b
Les joueurs se prirent à rire, et un blasphème éioiiffé (le Polyie apprit à Jean la vérité.
Sa joue redevint bième; il rhancela sur son siège.
— Compte, dit Polyie; tu as peut-être plus de quatre mille francs.
Jean se mit à compter; ses mains étaient molles et tremblâmes; il avait moins de quatre mille francs.
— C'est fini, grommela Polyie d'un accent découragé. Tu n'as plus rien! allons-nous-en!
Jean ne bougea pas; il paraissait ne point comprendre.
Quand le râteau de l'employé saisit son tas d'or pour l'amener vers Franz, Jean suivit le râteau d'un œil ébahi et morne.
On riait toujours autour de la table. Le désespoir naïf de ce pauvre diable était quelque chose de trèsdrôle.
— Allons-nous-en! répéta Polyte.
Jean comprit enfin. Il voyait le tapis vide devant lui.
Il passa le revers de sa main sur son front ruisselant de sueur, et pour la première fois depuis qu'il était entré dans cette maison, il releva les yeux tout à fait.
Son regard chercha l'homme qui l'avait gagné.
— Huit mille francs! disait Franz avec sa gaieté intrépide. — Voyez donc, murmura Julien à son oreille, comme ce jeune homme vous regarde!
Julien parlait de Jean Regnault, dont les yeux agrandis et brûlants se fixaient sur Franz avec une effrayante expression de haine.
La joue du joueur d'orgue était livide: ses dents, serrées à se bri.ser, refusaient passage à son souffle.
La figure de Franz, gracieuse et souriante, venait de lui apparaître coinme la face d'un démon. C'était cette blonde tète qu'il avait aperçue dans la chambre de Hans Dorn! Le baiser dont lé bruit l'avait blessé au cœur comme un coup de poignard était tombé de cette bouche rose!
2l QUATRIEME PAUTIE.
Et qu'il spiîiblaii heureux, ce beau jeune homme, en face de sa misère à lui, plus profonde, et de son désespoir!
Leurs legards se croisaient en ce moment. La physionomie de Franz prit une expression de regret et de pitié. Il ne reconnaissait point le joueur d'orgue, mais il voyait sa détresse, et de grand cœur, il lui eût rendu l'argent gagné.
Jean comprit ; une rage sourde et envenimée lui éircignit le cœur; ses mains, crispées, se retinrent au tapis ei le déchirèrent.
Un jnsiant, les muscles de son corps se ramassèrent comme s'il eût voulu bondir en avant. La dénience était dans son cerveau; ses doigts frémissaient d'aise et de désir, à l'idée d'étrangler son ennemi.
11 venait de songer à Gertraud qui le trompait peutêtre, ei à la mère Regnault couchée sur son grabat et que cet or eût sauvée!
Il eut peur de lui-iiième; il sentit que le délire victorieux allait le jeter sur cet homme qui lui arrachait à la fois ses derniers espoirs de bonheur.
Il se leva et s'enfuit.