XIX. — Après minuit
Minuit était sonné depuis une demi-heure. Les rues qui passent à travers les compariimenis irréguliers des halles de Paris étaient plongées dans le silence. Çà et là, quelque bouchon montrait encore sa porte entr'ouverie, malgré les ordonnances de police, et c'est à peine si, de loin, un ivrogne égaré essuyait les murailles, le long des trottoirs déserts.
Dans la rue de la Ferronnerie et tout le long du marché des Innocenls, jusqu'à la pointe Saint-Eusla-
LE CABAUKT DES Flf.S AYMOX. 25
clie, les marchandes campagnardes dormaient enti(! leurs paniers. Il faisait froid; les cabareiiers privilégiés de la rue aux Fers versaient leur trois-six illustre à de nombreux chalands. Des rondes muettes glissaient sous les réverbères, trois ombres noires d'un côté de la rue, trois ombres noires de l'autre, faisant ;iux voleiirs trop fins une chasse toujouis m.dheureuse.
Deux iiom.iies allaient lentement dans l'obscuriié profonde qui règne à celle heure sous les piliers des 1m l'es.
Ils avaient l'air triste et lout déconfit; l'un d'eux I h. incelait en marchant comme un homme vaincu par l'ivresse, et son camararle était ob igé de le soutenir.
C'était Jean Regnault et Polyt^'! sortant de la maison de jeu de inada.iie la baroiine de Saint-Roch.
Polyie n'avait plus cette aijparence iriomphanlequi le rendait si cher à madaaie Batailleui". 11 avait oublié de mettre son chapeau sur l'oreille, et c'est à peine si sa canne ébauchait à de rares intervalles un timide riioulinet.
Mais sou abattement n'était rien auprès de celui da jjoiivre Jean Regnault. Quand le gaz venait à éclairer entre deux piliers ses traits pâles et défaits, vous oii-siez dit un fanlô:ue. Il allait les yeux baissés, la bouche morne; il n'y avait plus sur son visage ni pensée ni vie.
Il ne répondait rien aux récriminations bavardes :1e Polyte, il ne les entendait pas.
— C'est connu, disait tristement le lion du Tem- )le, on ne peut pas comme ça gagner deux jours de suiie!... Tu avais coaimencé le lundi soir et nous îlions au mardi matin... j'aurais dii le prendre par le :ollet et l'emmener de force... mais je ne suis pas 11- )re, moi, dans cette maison-là... Si j'avais fait un esclandre, on aurait appelé Joséphine, et minute!...
Jean seiiiblait un somnambule qui marche sans couler ni voir.
— Si c'est possible, reprenait Polyie, de perdre comme cela qnaire mille francs en un coup de caries!... De l'argent sûr qu'on pouvait mettre dans sa poche et emporier très-bien... Et dire que je n'étais pas là pour te fermer la bouche, en criant : « Ne l'écoutez pas, il est fou!... » Car tu es fou, mon garçon, ou je veux être pendu!
Jean poussait de gros soupirs. PoIyle et lui venaient de s'engager dans la rue Rambuteau, large, voie qui fora pénétrer jusqu'aux coins les plus reculés du Marais la belle civilisation de la Poiute-Saiut- Eustarhe.
Tandis que PoIyie radotait ses inutiles reproches, une réaction se f.iisait chez le joueur d'orgue, son abattement cédant de nouveau h la fièvre. Il s'éveillait peu à peu; son pas traînant et lourd se relevait par saccades; il murmurait des paroles sans suite, que son geste convulsif accompagnait au hasard. Au bout d'un (|uart d'heure de marche, il s'arrêta brusquement sur la chaussée boueuse de la rue du Temple.
— Je vais retourner, dit-il en serrant avecforcela main de son compagnon.
Polyîe fit trêve enfin à son interminable sermon.
— Où ça? demanda-t-il étonné. — Il doit y être encore, reprit Jean, sans se meitre en peine de répondre; je veux le tuer! — Tuer qui?
Jean tourna sur ses talons et se dirigea en sens contraire. Polyie courut a])rès lui, aliu de le retenir.
Jean se débattait; son visage était pourpre et ses yeux avaient des regards insensés.
— Je veux le tuer! répétait-il; le tuer!... Si tu savais ce que j'ai vu ce soir!... il était assis près d'elle et il lui baisait la main... Je sais bien que c'est mon mauvais génie... La mère Uegnault va mourir sur la paille, dans sa prison... et Gerlraud! oh! Geriraud qui ne m'aimera plus!...
Deux larmes roulèrent sur sa joue brûlante.
l.E CABARET DES FILS AYMON. 27
— Je ne croyais pas si bien dire, pensait Polyte, ie pauvre garçon esl fou à nieitre en cage!... Allons, Jean, tnnii fils, sois raisonnable et viens nous coucher!
Jeun fit nn dern er eilor! pour se dégager, mais son abattement le reprenait; il cessa bientôt de se (l-^battre, baissa la tète jusque sur sa poitrine et sui- \a machinalement Poiyte, qui l'entraînait verslequarlicr du Temple.
Le daiidy ne grondait plus; il avait pitié; son éloquence s'employait maintenant h remonter le moral du joueur d'orgue.
— On reveira ça, disait-il; ça va et ça vient... Si nous pouvons rattraper la veine, nous ne ferons plus de bêtises!... Dieu de Dieu! ajoutait-il en aparté, c'est nn peu de boisson qu'il faudrait à cet hommelà... As-tu soif, Jean? — Oui, répondit le joueur d'orgue qui mit sa main sur sa poitrine oppressée, grand'soif! — Comme case trouve!... moi, je boirais la Seine... Mais du diable si nous trouverons un endroit ou\ert... El puis d'ailKurs, nib de braise! absence générale de monnaie!
Ils avaient longe la rue Percée et arrivaient sur la place de la Rotonii'c. L'Eléphant, les Deux Lions ei les autres cabarets étaient fermés.
Polyte, par un geste qui lui était faïuilier, mit sa maiu dans le gousset de son gilet.
— Si la pièce de cinq francs ne manquait pas, poursuivit-il, je sais bien où nous trouverions notre allaire... Et j'aimerais assez ça, étant agoni de raisons par mon portiei- chaque fois que je renire après minuit... Il y a les Quatre liis Aymon, où la mèieTaburol laisse loujouis un petit bout de porte ouverte pour les connaissances... Mais la pièce de cent sous!
Polyte s'MUerrom|)it et poussa un cri de joie; ses doigts venaient de rencontrer tout au fond de sa poche le louis d'or ramassé auprès de la table du lansquenet.
28 QUATRIÈME PAUTIE.
— Voilà (ie quoi payer les violons! s'éciia-l-il en gambadant sur le pavé; vive la joie, Petit-Jean!... je le fais la politesse d'une noce en grand, avec pâté, viii blanc, saucisson et punch au rluim pour dessert... nous allons nous soigner comme il faiu et boire jusqu'à demain matin.
Jean restait imuiobile.
— Boire! répéta-t-il en se parlant à lui-même; le vieux Friiz dit toujours qu'il boit pour oublier... Est-ce vrai que quand on est ivre on ne se souvient plus? — Ah çà, ditPolyte stupéfait, esl-ce que tu ne l'es jiimais grisé, Petit-Jean?... —Jamais,.. Il y a si longtemps que nous sommes pauvres!— Eli bien, mon fils, s'écria Polyte, je vais t'iniiier à cet agrément de la vie... Quand on a du chagrin, vois-tu, il n'y a que cela de bon... Ça vous berce; on se croit propriétaire; on ne changerait pas de sort avec un rentier!... Ah! dame! c'est un joli étal! — Mais est-ce vrai qu'on oublie tout? — Tout!... commença Polyte, qui allait iiuproviser une description poétique de l'ivresse.
Jean l'interrompit en lai saisissant le bras :
— Alors, dit-il, allons boire.
Polyte ne deniandaitpas mieux. Quelques secondes après, les deux amis avaient franchi l'a.lée noire audevant de laquelle la lanterne peinte brillait encore l'aiblemeni; ils traveisèrent le petit jirdin planté d'un basilic, et Polyte, se faisant un marteau du bout de sa canne, frappa à la porte du billard.
— Qui étes-vous? dcisianda-t-on à l'intérieur. — Gotpe *, répondit Polyte. — Que voulez-vous? — Goiper un petit peu, vieux farceur de François... 11 ^èie ici; ouvre-nous la porte!
Le garçon de madame veuve Taburot parut hésiter deux ou trois secondes, puis la porte fut ouverte.
' Mot qui a passé du Temple dans le quartier latin et allifiirs. Il veut (tire bon comp.ifînon, viveur
LE CAHAliET DKS FILS AYMON. '9
Le billord (Uait désert comme à riieme où nous sommes entrés pour la proniière fois an cabaret des Quatre Fils Aymon; mdis de ce l)ruii, de ce mouvement, de cette gaieté folle qui régnaient naguère dans la salie voisine, il ne restait absolument rien. Au lieu de la lumière a!)ondanle (|ui éclairait, durant le bal, les groupes remuants di's danseurs, une seule lampe fumeuse et pâle, placée sur le comptoir, essayait de combattre l'obscurité.
— Toutes les tables éiaienl vides, sauf deux ou trois qui sei valent d'oreillers à des buveurs endormis. On n'enlendaii d'autres bruits qu'un murnuire confus, formé par ces ronflements prolongés que l'ivreisc lourde douîie au sommeil.
A la première vue, on n'apercevait que des gens assoupis sur les tables; mais à regarder mieux, on finissait par distinguer, dans les demi-ténèbres, des hommes et des femmes en costume de carnaval, étendus pêle-iiièle, qui sur les banquettes, qui sur des tabourets rapprochés, qui sur le sol même. Hommes et femmes semblaient avoir été jetés là comme au hasard et gardaient des poses étranges. Pitois, dit Blaireau, couché sur le dos, avait les deux bra> eu croix et suait à grosses gouttes, parce que la duchesse, tombée en ti avers sur sa poitrine, lui enlevait le soutDe. Malou,plus heui eux, avait une banquette pour lui tout seui; la léie gracieuse de Bouton-d'Or, qui souriait à un rêve d'enfani, s'appuyait contre soti épaul'.
Les autres étaient couchés çà et là aux endroits oîi l'ivresse victorieuse les ava t terrassés.
L'aimospliète était chaude, léiide, étouffante; l'air était saïuié de ces odieux parfums d'oigie qui éner' vent et soulèvent le cœur.
Madame veuve Taburol avait quitté son coinpioir,
après avoii lu la dern ère ligne de son journal et bu
la dernière goutte de sa tisane au rhiuii. L'éi d)lisse-
menl restait à la garde du garçon François chargé
^.\. Fii.s fcf f-iABLc. T. VI. s
20 QUATIilÈME PAUriE.
d'ouvrir la porte, aux connaissances altérées...
A part François, il y avait pourtant encore dans la salle deux personnages qui ne dormaient point. Ils étaient attablés devant une chopine d'eau-de-vie, dans le coin le plus obscur de la pièce.
En sortant avec le clievalier de Reinhold, Joliann avait dit à Piiois et à Malou de lui garder Fritz jusqu'à son retour; oti lui avait gardé Fritz.
Les ûi!:\\\ hommes attablés devant la chopine d'eaude-vie étaient Johann et l'ancien courrier de Bluthaupt.
Johann s'était chargé de fournir quatre travailleurs de bonne volonté, sachant l'allemand et aptes à certaine besogne qui devait être accomplie de l'autre côié du Rhin. Sur les quatre ouvriers, il n'en avait trouvé que deux encore. Il était en train d'embaucher le troisième.
Friiz était wn malheureux dont une ivresse de chaque jour avait usé toutes les facultés; on ne pouvait plus savoir ce qu'il avait été autrefois; ceux-là seulement qui l'avaient connu dans sa jeunesse disaient que Fritz avait uni un cœur loyal à un esprit intelligent.
Mais comment les croire? Il ne restait rien en lui que la volonté de s'enivrer sans cesse.
Fritz avait été beau, c'était maintenant un débris humain dont l'aspect ellVayait et repoussait.
Il y avait vingt ans qu'on ne l'avait vu sourire, vingt ans à dater de celte nuit de la Toussaint, où le dernier comte de Bluihanpt était mort de vieillesse auprès de sa femme expirée...
Celte nuit-là, Fritz revenait de Francfort-sur-lc-Mein où il avait été accomplir un message.
On l'avait fait boire à Francfort, et il avait ba tout le long de la route. La nuit était noire; la tempête sifflait (li:i!S les mélèzes qui bordaient l'avenue de Buibiiupl. Fritz, esprit superstitieux ei faible, se souve-
naif, en cheminant, des étranges légendes racontées aux veillées du vieux scliloss.
En passant auprès du piéf^ipice appelé VEnfer de Bluthawpt (die Hœlle) , il vit deux ombres se glisser entre les arbres et il eut peur, parce que maître Blasius, le majordome, disait souvent comme quoi, dans lesnuiis de tempête, Rodolphe deBluthanpt, le comte noir, décédé en état de péché mortel au temps des croisades, allait prendre les voyageurs égarés pour les conduire jusqu'aux lèvres de l'abîme...
Fritz eut peur. Ne comptant point sur son cheval rendu de fatigue, il se cacha derrière un gros tronc d'arbre.
Un cri d'agonie retentit dans le silence de la nuit, cri déchirant et terrible, qui devait venir plus tard bien souvent troubler ses rêves. En mène temps, les nuages qui couraient au ciel se déchiraient, et Fritz put voir, à la clarté soudaine de la lune, le visage du prétendu comte noir.
C'était M. le chevalier de Regnault, un des amis de l'intendant Z icliœus Nesmer.
Fritz venait d'être témoin d'un horrible et lâche assassinat,
11 descendit la montagne et gagna la traverse de Heidelberg, oîi il trouva un cadavre. Frilz avait vécu au château du comte Ulrich. Dans le corps inanimé qui était devant ses yeux, il reconnut Raymond d'Audemer, le mari de la jeune comtesse Hélène.
Les événements de la nuit qui suivirent ce meurtre donnèrent pour maîtres à Fritz, Zachœiis Nesmer et ses associés. Le meurtrier était l'un d'eux; Fritz n'osa pas accuser; il se tut.
Mais, depuis lors, une voix impitoyable criait au fond de sa conscience, et Frilz cherchait dans l'aiiéantisseoienl de l'ivresse un refuge contre ses remords.
]l y avait au monde trois hommes qui connaissaient
32 QrATniÈME paihik.
son secret : d'aboi ti Joliimii cl M. le chevalier <!e Roinliold, qui avnii achevé de coudre ses lèvres en payant son sllf-nce à diverses reprises; le troisième était Oito, le bâtard du comte Ulrich, à qui Fritz avait fait autrelois sa confidence.
Tel éiaii rhomnie que Johann voulait enrôler dans ie bataillon de son maîire. El celle œuvre, à vrai dire, ne présenlait point de bien grandes dilTicuIiés : Fri'z avaii une bonne iur.e, il gardait au fond de son cœur un souvenir fidèle à la rate de Bluiliaupt : c'était comme un instinrl \ague d'amour et de respect qui pouvait, les circonstances aidant, arriver justiu'au dévouement, mais qui pouvait se voiler, sinon se perdre, et s'oublier et se tromper.
Fi itz n'avait plus rien pour soutenir une lutte mora'e, il avait perdu l'intelligence qui éclaire l'aliaquc, et la volonté qui lend Tort.
Sa seule défense était un reste de religion, de cette religion ignorante ei superstitieuse qui oublie presque d'adorer Dieu, tant elle s'occupe à conjurer le diable.
Johaiin connaissait son Fritz sur le bout du doigt. Vers minuit, après avoir foinié son cabaret, il était revenu aux Quatre fils Aymon. Fritz ronflait dans un coin du billard. Le marchand de vin l'avait secoué et l'avait conduit Jusqu'à la table où nous les voyons niainieiiant, en lui laisani flairer une chopine d'oau-de-vie.
Ils étaient là depuis une demi-heure environ, lorsque Polyte et Jean firent leur cnirée. Johann buvait pour faire boire Fri:z, ci comme il avait éprouvé une résistance inallendiie, il s'accoudait maintenant sur la table, la face p( urpre et la langue épaissie.
Il était lui-même à moitié ivre.
Fi iiz s'asseyait en face de lui, morne et immobile comme toujours. La lumière de la lampe éclairait faiblement sa joue hâve, marbrée de plaques rouges,
LE CABAHET DES FILS AYMOX. 33
et encadrée par les masses imles de sa grande barbe grise.