XX. — Ivresse
Frilz !)uvait, ses yeux éteints se fixaient sur Johann, lourds el sans pensées.
— Eli bien! mon vieux Friiz, disait ce dernier, tu vois que c'est une aff.i re où il y a bon à gai^nsr.
— Les juges d'Allemagne condamnent à mort comme ceux de France, répli(iua le courrier de Bluihiiupt.
Johann haussa les épaules.
— As-tii peur de niourir? demantla-t-il en riant. Le courrier eut comme un frémissement de terreur.
Il but un grand verre d'ean-de-ve.
— Après la mort, il y a lenl'er, murraura-t-ii; l'enfer où l'on brûle toute une élernté!... Si je n'avais pas peur de cela, maîire Johann, voilà longtemps que vous ne verriez plus le pauvre Fritz dans le marché du Temple. — Parce que?... — Parce que bien souvent, quand il passe le long des quais, après la nuit tombée, il se penche au-dessus de la Seine avec envie... Oh! si la mort était un sommeil, repril-i! tout à coup avec véhémence, comme je m'endormirais bien vite, maître Johann!... mais Satan rit au fond de J'eau verdâtre... l'enfer me guette... je ne veux pas mourir!...
Sa tète s'inclina sur sa poitrine el ses yeux se baissèrent.
— La bonne folie! s'écria Johann; tàrhe donc de réfléchir, mon vieux camarade... ne te souviens-tu pas du trou (le Bluihaupt et de ce que tu as vu sur la lande dans la nuit de la Toussaint?
5i| QVATUIÈMK PAnTIE.
Le courrier frissonna.
— FJi bien! reprit Johann; le chevalier en esl-il mort? Voilà vingt ans de cela, et Dieu sait qu'il se porto à merveille!... Il y a des juges en Allemagne comme en France , mais les juges (TAllemagiie ne voient pas plus loin que le bout de leur nez... Croismoi, vieux Friiz, je ne voudrais pas mettre dans la peine un ancien camariule... Il n'y a rien à craindre, et c'est une aflaire d'or... Peut-on compter sur loi?
Fritz secoua lentement sa tête chevelue.
— Non, répondit-il.
Johann frappa du pied avec impatience et but un plein verre d'eau-de-vie sans s'en i»percevoir.
Jean d Polyie venaient d'entrer; ils s'étaient misa la table l,i plus voisine du comptoir, et ne pouvaient point distinguer nos deux convives, perdus dans l'ombre éloignée.
Ces derniers, au contraire, n'avaient qu'à tourner les yeux pour voir; mais Fritz ne faisait jamais aUeivlion à ce qui l'entourait, et le marchand de vin était en ce niomeni trop occupé pour se montrer curieux.
Le bruit que faisait Polyte attira un instant son regard distrait, puis il se remit tout entier à sa beso« gne.
— Allons! François, allons! criait Polyie qai avait recouvré toute sa joyeuse humeur; du pâié d'Italie, de la galantine, des sardines à l'huile et du vin cacheté!... Le piix ne fait rien... nous avons de quoi!
François, qui dormait debout alla cher( hei- tout ce que l'établissement de u)adaine veuve Taburot contenait de vivres, ei !es plaça sur la table; en même temps il déboucha deux bouteilles de vin, dit de Bordeaux, et le festin commença.
Polyie mangeait tout seul, mais il mangeait pour deux; Jean, lui, ^e forçait à boire.
— Au diable les ftoucis! disait Polyte; ça n'a pas
LE CAnvr.ET PKS FILS AYMON. S")
été ce soir; une aiilre fois ça ira mieux?... Mange donc, Peiit-Jean, voilà du friiicandeau froid comme on n'en trouverait pas aux Vendanges de Bourgogne, le cliic des chics m fait de cuisines soignées!
— J'ai beau boire, répondit Jean, dont la joue commençait à reprendre S(\s fiis:itives couleurs, ça ne me fait pas oublier. — Ça va venir, mon bonhomme, tu n'as pas encore une bouteille... Bois toujouis!
Jean buv;\ii; son œil s'animait; sa joue s'empourprait peu à peu et il disait en tenant son verre d'une main déjà tremblante :
— Je n'oublie rien... rien!
On voyaii, par terre et sur les banquette'?, des jambes s'agiter, des bras remuer; on entendait, parmi le concert des ronnemenis, quelques voix confuses qui parlaient dans un rêve.
A l'autre bout de la salle Johann poursuivait sa tâche.
— Ça fait pitié! mon pauvre Fritz, disait-il, de voir les haillons que tu portes... Quand je pense que tu étais si pimpant autrefois!
Friiz regarda les lambeaux de son paletot gris avec une sorte de honte.
— Je ne gagne pas beaucoup d'argent, répondit-il, et il me faut tous les soirs ma chopine d'eau-de-vie. — Je conçois ça... mais si tious faisions notre alTaire, mon camarade, tu aurais tous les soirs la chopine d'eau-de-vie et même la bouteille... et ça ne t'empêcherait pas de mettre sur les épaules de bons habits cossus.
Fritz passa les revers de sa main sur son front.
— Ecoute, Johann, dit-il, tu m'as déjà fait donner de l'urgent, et depuis que je l'ai reçu, je souffre davantage... Parfois, quand je suis ivre, j'ai envie de mettre le feu à ta maison, car c'est toi qui as glissé dans ma poche le prix du sang. Jusqu'à l'heure où je l'ai accepté, je n'étais pas damné tout à fait... prends garde; je sens que je deviens ivre... va -t'en!
3G QUATIUÈME l'Aivnt;.
Le niarrhantl do vin recula instiiiciivement son siège, et jeta snr Fiilz un regard sournois. Fritz était miné par des excès de viuRi ans. mais c'avait été ua vigoureux compagnon autrefois : Joliann pouvait s'en souvenir.
— Oiielle mouche le pique, mon vieil ami? murmura-iil avec douceur. Ce que j'en dis est dans ton intérêt... Je voudrais te faire g;tgiier ([ueiques sacs : voilà i'hisioire... parce que, vois-iu bien, si lu avais une fois un peiit miii,^ot, ton coinmerce irait sur des rouiettfs... El, crois-moi, quand on est heureux et qu'on peut l'aire i)0inl)aMce avec les aniis, on se moque joliment (les peccadilles du lenips passé.
L'indignation de Fritz s'en était allée comme elle était venue; il n'y pensait plus.
Son œil, (pie la colèie avait fait briller durant un instant, redevenait morne etsiupide.
Il tendit son verre et le vida ensuite d'un seul trait.
— Comment s'appelle l'homme qu'on veut tuer? demanda t-il d'une voix basse et creuse. — Pierre, Paul, Jacques, répondit le marchand de vin, que l'imporie cela?... tu ne le connais pas. — Esl-ii jeune?
— Assez. — Est-il heureux? — iMa foi. je n'en sais rien... Voici la chose, nion garçon... Tu feras un \oyage au pays... on le nielira un quidam au bout de ton fusil... lu tireras; et puis lu reviendras avec du foin dans les boites... Pas vrai que ça te va?
Friiz ne répondait point; il seujblaii penser à autre chose et ne pins comprendre.
— J'ai songé parfois, murnuira-l-il après quelques secondes, que si j'avais une femme auprès de moi, jeune, douce, pieuse, je serais moins malheureux...
— Parbleu! interrompit Johann qui vil là une nouvelle voie ouverte à sa lenlalion. — Elle m'aimerait peut-être, reprit l'ancien courrier de Bluthaupi, dont i'œil hagard s'adoucit Jusqu'à exprimer une émoiiou
tendre: je l'entendrais prier Dieu... elle me garderait contre les terreurs de mos nuits...
Johann se prit à rire deriière son verre.
— Le vieux fou! pensa-t-il.
Puis il ajouta tout haut, en dissi'nulint autant que son ivresse croissante pouvait le pprtn(^ttre :
— C'est juste, mon caniarade, voilà une idée qui ne m'était pas venue... Il lo faut une femme, et, pour avoir une femme, il le faut de l'argent.
Comme il alhiit poursuivre, la voix de Polyte s'éleva auprès du comptoir. Le magnifique lion en était à sa troisième boutrille. La joie le débordait; il commençait à chauler les gaudrioles à l'aide desquelles il embellissait d'ordinaire le dessert de sa souveraine.
Car, pour être le favori d'une femme importante, il ne suftitpas d'èire beau garçon, il faut encore avoir des talents agréables.
Le bruit attira de nouveau les regards de Johann, qui, cette fois, reconnut Jean RegnauU.
— Tiens, liens, tie-s! grom;iiela-t-il en plaçant son verre vide sur la labjp; que fait-il ici, celui-là?
Il délestait le pauvre Jean, ((ui était le rival du neveu Nicobis auprès de la jolie Gertraud.
Et tandis qu'il le regardait en cherchant un moyen de tourner contre lui le hasard de cette rencontre, une pensée subite éclaira son ivresse.
— Tiens, tiens, tiens! répéta-i-il; ça doit savoir l'allemand... la p^'tite Gertraud lui aura servi de maître... 11 doit avoir grand besoin d'argent... j'ai envie d'essayer!
Sa longue et triste figure se dérida une seconde fois jusqu'à s'éi)anouir tout à fait.
Depuis cet instant , tout en continuant à endoctriner le pauvre Fritz, il ne perdit plus de vue Polyte et son compagnon.
— Buvez, , mes petits, pensait-il; buvez roi le et feriiic : ça diminuera ma besogne...
Polyte et Jean n'avaient pas besoin d'être excités; ce dernier surtout vidait son verre avec une sorte d'emportement.
Quand le lion eut fini de chanter, ils trinquèrent.
— Quand je serai riche, dit Polyte, ic prendrai Joséphine Batailleur pour cirer mes boites : ah! ah! ah! elle enragera bien, la vieille, et ce sera drôle! Connais-tu madame HulTé, petit Jean? — H me semble que je me noie, murmura le joueur d orgue, j'étoulle!... — Il faut boire!... Madame Huilé a été Cosaque... En voilà une qui a eu des malheurs!... Quand mes boties ne seront pas bien cirées, je condamnerai Joséphine à une heure de bataille rangée avec madame HulTé... ah! ah! ah! mon Dieu! moii Dieu!... comme on rira!
Polyte avait les larmes aux yeux.
— Ma tête tourne, murmura Jean, et pourtant je n'oublie pas... ils mentent ceux qui disent que le vin fait oublier!... je vois la pauvre mère Regnault sur son grabat... je vois Gertraud qui lève sa main... j'entends le bruit d'un baiser.
11 étreignii convulsivement sa poitrine oppressée.
— Et n'est-ce pas lui que voilà devant nous? s'érriat-il avec une violence soudaine; je le reconnais bien avec son sourire insolent et ses grands cheveux de femme... Ah! il est bien beau et bien riche!,.. Gertraud, Gertraud, que Dieti vous pardonne!...
11 montra le poing au fantôme que son imagination exallée voyait dans l'ombre; puis il voulut se lever dans un élan de rage folle, mais il ne put et retomba pesamment sur son tabouret.
Poiyie chantait à tue-tête; François, debout au milieu de la chambre, oscillait sur ses longues jambes et rêvait qu'il doimait.
— Eh bien, vieux Fritz, reprenait Johann, cherchons une petite femme à nous deux... en as-tu quelqu'une en vue? — Non, répondit le courrier. -—
LE CABARKT DES FILS AYMON. iO
Voyons, q'.ie dirais-tu de la rrenlilie Geriratid.la ril!p ('e noire camnradeHans?... — Un ange! muiuiura Frit/. — Et un fameux, mon brave! — l^lie esi si bonne et si pure!... Ah! le remords ne pourrait point descendre jusqu'à Toieiller où reposerait sa tèie. — Ça me paraît évident!... avec ça le père Hans a de l'argent placé pas mal... 11 y à plus d'un bon garçon dans le Temple qui songe à la petite... mais si on voulait bien s'en mêler, vois-tu, ce serait toi qui l'aurais.
Pour la première fois, depuis bien des années, un sourire vint sur les traits Uéii is de l'ancien courrier de Bluthaupt.
— Gertraud! murmura-t-il; elle est jolie et douce comme sa mère, ei avant que le page Hans Dorn vînt au château, je croyais que sa mère m'aimerait...
Johann partagea, entre son verre et celui de Frit?, le reste de la chopiue d'eaii-de-vie. Sa léte tournait; il suivait sa lâche avec une obstination machinale, mais il était, en réalité, plus ivre que son compagnon lui-même.
— A la santé, vieux Fritz! repril-iljoycu^ement, et à celle de la hancée... C'est moi qui ferai la demande, si lu veux, et je fournirai gratis le vin de la noce.
Fritz vidait lentement son veire et souriait toujours. Ses paupières commençaieni abattre, et il tombait dans une sorte de sommeil béat.
— C'e-t un beau rêve! disait-il, tandis que sa tête alourdie branlait sur ses épaules; ce [uatin, je l'ai vue sous les piliers de la Rotonde... C'est à peine si sa mère avait un plus gracieuxsourire... Pour ce prix-là, je crois que je vais te donner le reste de mon âme, Satan...
Ses sourcils se froncèrent, et il appuya ses deux coudes sur la table.
— Est-ce une affaire faite, mon bon garçoa? demanda Johann.
Fritz le regarda, et Otun signe de tête affirmaiif.
ht Q-JATlUfcME PARTIK.
Pendant que le marchaïul de vin lui serrait la main pour scellor le inarr hô, il s'endormit.
— El de (rois! dit Johann, quise mit sur ses jambes avec ellori; je n'aurai pas volé mes rentes... Mais où dia!)le prendre mon quatrième mainienant?... Il me semhie pourtant que j'avais eu une idée.
Son regard ébloui fil le lour de la salle; il compta sur ses doigts : Malou, d'abord, puis Blaireau, puis Fritz.
~ Ça ne fait jamais que trois, grommela-t-il en cherchant de l'eau-de-vie dans la cliopme vide; ah! ah! se reprit-il tout à coup, je savais bien!...
Son œil, réveillé, venait de tomber sur Polyte et son compagnon.
Polyte s'était endormi h peu près en même temps que Fritz; il avait essayé de fumer; le tuyau brisé de sa pipe ri'stail entre ses dents.
Jean Regnault, pris p;ir un vagne désir de regagner la maison paternelle, lâchait péniblement de se lever.
— A-t-il bu, le petit drôle! pensait Johann; moi qui ai ma raison, je vais lui faire faire tout ce que je voudrai.
Jean se dirigeait en chancelant vers la porte du billard; Johann le suivit, se déiiiêlani de son mieux parmi les nieud)resenirelacésdes dormeurs. Il n'écrasa guère çà et là qu'une main, une joue, une poitrine, et parvint, sans autre encombre, à sortir de l'étrange dortoir.
Jean el lui louchèrent presque en même temps le pavé de la place de la Rotonde. L'air du dehors les saisit ii la fois el les acheva.
Johann prit le bras de Jean qui ne le reconnut point, et tousdeuxcominencèreiilà traverser la place en s'appuyant l'un contre l'autre el en décrivant des courbes u)idli;j|iées.
Chacun d'eux gardaiison idée fixe : Johann croyait
LE CAnARI-.T Di:S FII.S AYMON. ^i l
gagner ses rentes et faire de très-sérieuse besogne; Jean répéiaii entre ses dénis serrées :
— Ils ont menti!... on n'oul)lie rien... rien! — De manière que tu sais ralleniand, toi? dit Johann en manière (i'exorde; ça va joliment te servir, mon enfant... et si tu veux* travailler comme un joli garçon, ta respectable bonne femme de grand'mère ne restera pas lonfîlemps au bloc.
Jean s'arrêta et releva ses reins qui ployaient.
— Ce n'est plus Polyte! murmura-t-il avec un étonnemenl profond; où donc ai-je mis Polyte?...
Johann piit un air mystérieux :
— De la (lisrréiion surtout! dil-il, croyant répondre à une qiîesiion qui n'avait point été ftiite; ça sera bien facile... Pour tuer un homme, on n'en meurt pas, mon mio;!ion... — Oh! groiida le joueur d'orgue en seiranlses poings convulsivement, ily ann homme que je voudrais tuer!... — Bon! s'écria Johann; comme ça sii trouve!... c'est le même.
Jean n'écoutait pas.
— Je reconnaîtrai ma route, pensait- il tout haut; il m'a volé mon arpent... l'argent qui devait sauver ma grand'mère... et ce n'est rien cela... Oh!... ne l'ai-je pas vu baiser la main de Geriraud? — Vraiment, fit Johann. Pus bêic, pasbète!...
La voix de Jean- prit un accent plaintif.
— Geriraud! Geitraud! répétai-il; mon seul bonheur!... elle ne m'.iime plus... vous voyez bien , ajouta-t-il en se redressant une seconde fuis; il faut que je le lue! ■— Ça me paraît claii-, dit Johann; d'autant que tu feras d'une pierre deux coup-... en voilà «n petit qui a de la chance de gagner un bon billet de mille fiancs comme ça sans se déranger! — Mille francs! prononça Jean dont un fugitif éciair de raison traversa la cervelle troublée; pourquoi me parlezvous de mille francs? — Parce que c'est le môme, mon fils, et qu'il nous a volé aussi quelque chose. —
tt'l QUATRIÈME PARTIE.
Jean quitta brusquement le bras de son compagnon.
— Allez-vous-en, dit-il à voix basse; je ne vous connais pas.
Ils passaient en ce moment à l'angle du marché, devant l'échoppe des Regnault.
— Voilà pourtant une fameuse place! dir le marchand de vin, et avec ce qui resterait des milie francs, la pauvre bonne femme pourrait reprendre ses petites affaires... Ah! ah! mais tu aimes inieuv laisser vivre le beau jeune homme, mon fils, afin qu'il baise encore la main de la jolie Gertraud...
Jean lui saisit le bras de nouveau.
— Oui ètes-vons? s'écria-t-il d'une voix étouffée; de qui parlez-vous?
Avant que Johann eût pu répondre, le joueur d'orgue poursuivit fougueusement :
— Il ressemble à une femme, n'est-ce pas?... il a la joue blanche et rose avec de grands cheveux blonds bouclés?... — C'est que c'est vrai! pensa Johann étonné; le diable est lin... si c'était vraiment le même!... Tu fais là tout son portrait, mon garçon, ajouia-t-il à voix hante. — Il sourit doucement, continua Jean; on dirait une jeune fille déguisée... — C'est que c'est ça! — Eh bien! s'écria le joueur d'orgue en serrant avec folie le bras de Johann, donnezmoi votre argent, je ie tuerai!
Johaïui n'était pas en état de sentir tout ce qu'avait d'incertain cette promesse faite par un enfant ivre et en fureur. Il se proclama décidément au fond de l'âme le plus adroit et le plus heureux des négociateurs.
Ses renies étaient gagnées.
Il attira le joueur d'orgue sous un bec de gaz et lui montra son visage.
— Tu te souviendras de ça, mon fils, lui dil-il; et nous nous reverrons demain!...
Il regagna, content et fier, son cabaret de la Gi'
rafe. Une minute après son départ, Jean, qui traversait l'allée sombre conduisant à la pauvre demeure de sa grand'uière, ne se souvenait plus de iui.
Mais, en revanche, les événements de la soirée restaient obstinément gravés au fond de sa mémoire. La souriante beauté de Franz lui apparaissait dans l'ombre, et le piquait au cœur comme un sarcasme cruel. Sa haine grandissait, envenimée; sa lèvre murmurait, à son insu, ces mots qui étaient maintenant une sanglante menace :
— Je n'ai rien oublié... rien!...