I. — Angiiy
On ('Mail an malin du mardi gras. Los rues du faubourg SaiMt-Hoiioré, calmes et désertes encore, gardaient leui- |)liysionoinie de tous les jours. Rien n'y annonçait la lèlc protliainc; le noble (juarlier ne s'émouvait point à i'approdie des joies populaires; il dormait, fatigué de son carnaval à lui, si parfuuié, si Iruffé, si <ioré. C'est à peine s'il savait que deux cent mille Parisiens allaient courir aujourd'hui la ville pour voir un bœuf liydropique, conduit par des garçons l)oiicliers en goguettes.
I! était environ neuf heures du inalin; le soleil, empourpré par la !)ruine, semblait susj)en(lro son distpie sans rajoiis au-dessus (le la Madeleine. On ne voyait sur les trottoirs (]ue des ouvriers, le nez dans leuis blouses, et quelques employés gagnant le bureau à ronirc-cœur.
Les portes de l'hôtel de Geldljcrg étaient ouveries;
LE MYSTtïtE DE I. \ TUIMIÉ. k'j
c'était, nous l'avons dit, une maison modèle qui voulait un petit saint dans chacun de ses comuiSw
Depuis quelques minutes, du côié de la rue opposé à la poite codicre, un hoaiine se proinf>nait avec leuteui" et radiait son visage frileux den ièie les collets de son manieau. Doux ou trois fois, il s'était approché de IVntiée de :'iiô!cl, et son regard s'était giissé dans la cour, où (luelques valets vaquaient aux soins matiniers. Il semblait chercher quelqu'un, et ne le point trouver.
ExamiMi fait, il travers:ui de nouveau la chaussée et reg.igna^t le irottair, oîi sa proinenade continuait.
Tout en se promenant, il guettait avec attention la porte cochère, et son rcgaid uiierrogcait Tune après fauire les fenêtres closes de Thôiel.
11 y avait dix mintiies à peu près qu'il était là. Au bout de (e temps, il put remar(pier que sa promenade obstinée comnença t à exciter l'attention des valets é|)ars dans la cour et des employés arrivant à leur poste.
Api)aremmenlcen'étaitpoint son compte. Il tourna, en ellV't, l'angle de ia rue d'Aslorg et s'engagea dans le passage long qui conduisait à la rue d'Anjou, ea côtoyant les murs du jardin de Geldberg.
Dans celle nouvelle position, il pouvait apercevoir les fenêtres de l'arrière-f içade, ainsi que celles des doux pavillons, et il ne se faisait point faute de les lorgnei' de ^on mieux.
Mais c'était en vain; toutes les persiennes étaient fermées, et, de ce côté surtout, l'hôtel présentait un aspect de complète solitude.
Il fallait aviser, ou proonger indéfiniment cette promenade matina e; or, notre pro neneur n avait pas beaucoup de temps à peinre, et, d'autre pan, d'excellentes rai ons lui défendaient en ce mo.iient l'entrée de l'hôtel. Cet homme était M. le baron de Rodach.
A6 ClAQUlKXiK PARTI F.
Il venait là pour voir Lia de Geldberg, et i! comptait sur Klaus pour lui faire parvenir un message.
Il y avait à Paris (Ipux personnages qu'on fût étonnés bien profoiulémeiit, en leur monlranl à l'improviste M. le baron dans le passage d'Anjou. Vous leur eussiez airirmé ce fait sous serment, (pi'ils auraient refti.'é de vous croire; vous leur eussiez montré de loin le promeneur, ([u'ils auraient haussé les épaules; enfin, vous eussiez rabattu le collet du manteau protecteur, découvrant ainsi le mâle visage de Rodach, qu'ils auraient douté encore et douté sérieusement!
Ils se seraient crus le jouet d'une illusion, d'un songe...
Ces deux personnages avaient noms : Reinhold et Abel de (ieldberg.
Jugez! le jeune M. Abel revenait en ce moment à franc éirier, monté, ma foi, sur Victoria-Queen, sa jument de race; il i evenait de Luzarclies, premier relais sur la rouie des Pays-Bas , où il avait quille, après une chiiude accolade, le baron de Rodach, parlant pour Amsteidam.
Et il n'y avait pas là d'erreur ou de supercherie possible : Abel avait fait la conduite au bnion: il avait passé ur)e lieure et demie côte à côte avec lui dans une chaise de poste; il lui avait donné tous les renseignements nécessaires à la négociation que le baron allait entamer auprès de meinherr Fabricius Van- Praet.
Comment se tromper? c'était de la veille qu'il connaissait Rodach : l'impression produite par ce personnage étrange avait été bien vive; elle était toute fraîche; Abel n'avait point eu le temps d'oublier.
Aussi la pensée même (run (ionte lui eût semblé bouffonne et impossible; il revenait an trot anglais de sa Reine-Victoria, cotiient du baron et content surtout de sa propre personne au degré suiirème.
Il avait montré uiie liabileié s; rare! il avait dépensé
LK MYSTÈUE DE LA TRINITÉ. hl
dans toute cette affaire tant de subtile et fine diplomatie! Sa tâche était accomplie; il pouvait désormais s'endormir dans une sécurité douce, et partager tranquillement ses tendresses éclairées entre sa jument et sa danseuse.
Quant au chevalier do Relnhold, il n'avait pas été si loin qu'Abel; sa course s'était bornée aux iie.ssageries royales, où il avait mis M. de Rodach dans un coupé de diligence. Il n'avait quitté la cour des messageries qu'après avoir vu la diligence partir pour Boulogne, au galop de ses cinq chevaux.
Et le chevalier, comme !e jeune M. Abel, avait regagné la rue de la Ville-l'Evé(iue en se frottant les mains joyeusement; Roda( h lui avait semblé, ce matin, plus martial encore que la veille : c'était vraiment l'homme qu'il fallait pour mettre le rude madgyar à la raison.
Reinhold était, pour le moins, aussi certain de son affaire que le jeune M. de GeUlherg. Nous pourrons voir plus tard lequel des deux se trompait, ou s'ils se trompaient tous les deux.
Ce qui est certain, c'est qu'ils avaient une foi robuste et assurément motivée : pour l'un, le baron galopait sur la route d'Amsterdaui; pour l'autre, le baron brûlait le puvé dans la direction de Londres. Ce qui est certain encoie, c'est que pour nous, le baron, mettant de côté ce double voyage, se promenait à pied dans le passage d'Anjou, derrière l'hôtel de Geldberg.
Et quiconque eût aperçu, entre les collets de son manteau, relevés i-ans doute à cause du froid piquant de cette matinée d'hiver, son mâle et noble visage, ne l'eût point jugé propre à mêler le triple fil de cette coméd e étrange; cela supposait, en effet, une faculté d'intrigue presque diabolique, et la franchise peinte sur les beaux traits de Rodach éloignait jusqu'à la pensée de i'asluce.
^iS CINQUIÈME PARTIE.
Qu'était-ce donc?...
Le baron patienta encore tliiranl quelques minutes, espérant toujours que le hasard amènerait Klaus à sa rencontre, ou que la charmante (ij,'ure de Lia se montrerait à l'une des fenêtres; mais ni Lia ni Klaus ne paraissaient, et les rares passants qui s'eniiage.iient dans la ruelle roininençaieni à le regarder curieusement.
La moindre circonstance pouvait amener là, d'un instant à l'antre, des personnes que le baron avait intérêt à éviter.
Il s'avança jusqu'au bout du passage et jeta son regard des deux côtés du trottoir. A l'angle des rues d'Astorg et de la Ville-i'Evê(|ue, il aperçut un Auvergnat, assis anpiès de ses crorhets.
C'était tout ce qu'il lui fallait. Il arracha une page blanche de ses tablettes et se mit à tracer au crayon quelques mols à l'adresse de Klaus.
Tandis qu'il écrivait sur son genou, un grincement léger se fit derrière lui.
Le dernier coup de neuf heures sonnait à Tiiorloge de l'hôiel.
Rodach se retourna au bruit et vit s'ouvrir doucement une sorte de poterne, percée dans le mur du jardin de Geldberg.
Une figure jaune et ridée, ensevelie sous l'énorme visière en abat-jour d'une casquette de peau, se montra, puis u\) corps étiqtie, eiuîuitouflé dans une houppelande pelée que recouvrait un manteau court.
Rodach n'eut besoin que d'un coup d'œii pour reconnaître ce vieillard à la tournure bizarre qui lui était apparu la veille dans le corridor, au moment où il sortait de la chambre de Lia.
Celte fois, comme l'autre, le vieillard surgissait avec une sorte de mystère. 11 y avait bien une porte, mais Rodach ne l'avait point reuiar(|uée.
Celle fois, comaie l'autre, le vieillard se monlrail
LE MYSTÈRE DE h\ Tni.MTÉ. /iO
avec une figure effarouchée; il jela son regard cauteleux et vif par-dessous sa îïrande visière, à droite, puis à gauche. Au moment où il aperçut Rodacb, il fit un soubresaut et renira dans son mur.
La porte s'était refermée comme par enchantement.
Roda( h resta un instant les yeux fixés sur cette porie close; son visage, où il y avait de la surprise, éiaiipensif.
Ses idées venaient de changer leur cours.
Il déchira le billet comuiencé et tourna l'angle du passage, de manière à se cacher derrière la saillie du mur.
Et il attendit. Le lieu était découvert; il se trouvait là exposé aux regards des gens qui se rendaient à l'hôtel; mais, bien qu'il lui importât évidemment de n'être point reconnu, il demeura ferme à son poste, se bornant à rabattre davantage les larges bords de son chapeau.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent; la petite porte restait close. Au bout de ce temps, le grincement léger, entendu déjà, se produisit de nouveau; la porte tourna sur ses gonds, et le petit vieillaid reparut au seuil.
Son regard, plus timide, fit l'examen du passage; personne ne s'y trouvait en ce moment. Le petit vjeillai d referma la poterne vivement et se mit à marcher d'un pas mai assuré dans la direction de la rue d'Anjou.
Rodach sortit de sa cachette et le suivit.
Le veiilard allait courbé en deux et s'etnmaillotant (le son mieux dans les plis de sa houppelande. Sa marche incei laine et tremblante décrivait des zigzags dans l'étroit passage, et l'on devait s'attendre à le voii- trébucher contre la première aspérité du chemin; mais ses petits yeux gris et perçants étaient niei leurs que ses jambes; il évitait les obstacles avec prudence, et poursuivait sa roule, menaçant chute toujours et ne tombantjaniais.
Rodach faisait tout ce qu'il pouvait pour étouffer le
60 CINQUIÈME PAnTIE.
lelentissement sonore (!e son pas; mais c'était en vain : le la'on de ses hottes sonnait malgré lui contre le pavé sec et gelé. A moitié du passage, ce bruit parvint jusqu'aux oreilles du vieillard qui tressaillit sans se retourner, eidont l'allure laissa deviner de l'hésitation el de i'inqui(Hii(ie.
11 fut longtemps avant de se déterminera glisser un regard en arrière. Rodach voyait sa casquette de peau tourner à demi à droite, puis à gauche. Le vieillard n'osait pas. Il attendit un coude de la route pour lancer un rapide coup d'œil sur la route parcourue.
Il vit ce qu'il craignait de voir : la grande taille du baron qui se dressait au milieu du passage solilaiie. Vous eussiez dit alors un de ces pauvres petits chevaux, écrasés sous une charge trop louide, se traînant la tète basse, les jambes amollies, mais qui bondissent tout à coup, réveillés par la piqûre aiguë de l'éperon. Le vieillard serra davantage autour de son corps maigre les plis de sa houppelande et déploya soudain une agilité inattendue. Son torse courbé se redressa; il se mita couiir, trottant menu comme une chèvre et suivant désormais une ligne presque directe.
Malheureusement, la lutte était loin d'être égale, et, pour garder sa distance, le baron n'eut besoin que d'allonger un peu ses enjambées.
On sortit du passage; on prit la rue d'Anjou. A de courts intervalles, le vieillard se retournait, et Rodach pouvailvoir l'étrange grimace que le désappointement liietlait sous sa v sière.
La course se continuait cependant, facile d'un côté, désespérée de l'autre; (luoi <iu'il pût faire, le bonhomme à la houppelande ne gagnait pas un pouce de terrain. Evidemment il commençait à perdre courage.
Au bout de deux ou trois cents pas, il écarta les pans de son manteau court, déboutonna sa houppelande, el s'essuya le visage avec un mouchoir de colon
LE AIÏSTÈRli; Dli LA TniTsITÉ. 51
Liireaux. Sa marche nn se raleniissait point encore, s ses cûbiis dovenaieiil: convulsifs, et il n'allait
;. que par sarcndes.
Au coin (le la rue d'Anjou, il se retourna une derii'èie fo s; sa (igure maigre et ridée ex[)ri:nait une \ériiable détresse. Il tourna l'ang e , Rodach le perdit de vue un instant et pressa le pas.
Mais les vieux cerfs qui n'ont plus de jarret savent au moins donner le change. Quand Rodach tourna l'angitt il son tour, le petit vieillard avait complètement disparu.
La me, sans être déserte, n'avait point de foule qui pût gêner le regard; le baron jeta ses yeux de tous côtes, et ne découvrit point l'issue par où le mystérieux vieillard avait pu s'évanouir.
Il demeura un instant désorienté. Aux environs, il n'y avait ni ruelles ni allées; tontes les maisons voisines étaient closes, coniine c'est assez rhai)itude dans le quartier de la Madeleine.
C'était un véritable coup de théàti-e. Roclach, qui ne pouvait comprendre cette disparition soudaine, s'obstinait à fouiller du rei^ard les enfoncenienls des portes enchères et les moindres recoins, comme s'il se fût attendu sans cesse à voir surgir quelque part la figure Jaune et plissée, derrière son vaste abat-jour.
Rien! En désespoir de cause, Rodach rebroussa chemin vers l'hôtel de Geidberg.
Mais au bout de quelques pas, il se ravisa, et sa montre consultée lui rappela une tâche nouvelle. Précisément à l'endroit oii il s'était arrêté naguère, stationnait unp. citadine dont les stores étaient baissés; les chevaux, abandonnés à eux-mc:i]es, prenaient leur repas dans de longs sacs de toile.
Rodach chercha des yeux le cocher absent et mit la main sur la poignée de la portière.
— Il y a quelqu'un, dit une voix de vieille fem ne à riiilérieur.
Rodach n'en atlendit pas davantage et hâia sa moiclie vers le boulevard.
A peine avail-il disparu , que la portière de la ritadine s'onvrii sans bruit et avec lenleitr. Le bonliomme à la liouppelande montra timidement sa large visière, sous laquelle il y avait un sourire sournois.
Il avait nianifisiement envie de rester (|uelque temps encore dans sa caclieiie; ma s le cocher de la citadine, qui avait terminé ses libations matinales au cabaret prochain, levenail à ses cheviiux.
— Le coquin serait capable de me faire payer la course! grommela le bonhomme, qui l'aperçut de loin.
11 descendit et reprit sa route au pas accéléré, pour réparer le temps perdu ,
Le carreau du Temple était encombré. C'était l'heure de celte foire bizai re. où la friperie parisienne eniasseses monceaux de guenilles, et où la spéculation indigente manœuvre sur des loques, ni plus ni moins que la spéculation riche sur des millions réels ou imaginaires.
Au premier aspect, on pourrait croire que les loques sont à tout le moins une vérité; mais, hélas! partout où la spéculation met la main, qu'il s'agisse de rouges liards ou de billets de b;inque, l'almosphère se change en un pi isme trompeur, et l'œil abusé ne voit que mensonges...
Vous qui êics nus et qui avez la légitime envie de vous vêiir, n'allez pas dans la Forêl-Noiie, sur ce carreau (iéce\ant, pairie des chaussettes collées, des souliers cartonnés, des habits releintsà la craie noire et dont le drap pelé a retrouvé, au n oyen du chardon, une sorte de velouté sophistique! N'allez pas! ce panialon qui vous séduit est une chimère; ce gilet, presque propre, n'existe pas : c'est le néant rapetassé; ce chapeau si Luillaiit, celle nioUe, pour par-
LE MYSTÈl.E DE LA THINITÉ. 5"
1er le lançrago tecliniqne, va se changer en béret à la première OM(ié<'; celle cravate, passée au cirage (danguii), va donner à voire cou ce qui lui manqua à ellemême, une bonne ei solide couleur; ô pudeur; cette chemise el!e-iiièm('!...
N'allez pas! \ous s riez entraînés à coup sûr; il y a là des sédurlions irrésistibles; les chineurs ont des charmes qui aveuglent, et les râleuses, ces terribles silènes, vous déshabillent rien qu'à vous regarder.
Tout se tient; tout est hostile au chaland; c'est une association étroite dont les statuts déclarent la guerre à tout piofaiie. Drapez-vous dans un manieau troué comme les philosophes grecs; faites-vous, à l'exemple de Chodruc Duclos, un costume complet à l'aide de votre barbe; mais n'allez pas sur le carreau du Temple!...
On ne peut pas savoir avant d'avoir vu. Il y a des fanfnronsqui disent : «Je résisterai. ■> C'est là l'impossible! Dès qu'on est enJé la Rotonde et la Forêt- Noire, un éblouissenient vous fait battre la paupière; ces nippes amoncelées se transforment et se parent; les taches disparaissent, les souillures s'effacent, les trous se bouchent comme par enchantement.
Le plus affreux lambeau prend une tournure coquette; il n'y a p'iis de hail'ons...
Et tout autour du pauvre dial)le qui passe, des paroles perfides sont prononcées; l'argot |)ro ligue, d'un bout à l'antre de la place, ses ironipeuses métaphores. En van veut-on se roidir, la fascination opère; on achète, on iro{|tie. Il est si llatieur. en définitive, de renouveler sa garde-robe avec un écu de cent sous!
On é( harige son cheval borgne contre un aveugle, mais on donne si peu de retour!...
Il va sans dire que le marché du mardi gras est un des plus beaux de l'année. Le carreau fait les traveslissemenl en temps de carnaval, et il est toujours pos-
.^/^ CINQUIKMK PARTIR.
sible d'y iroquer sa redingote contre un bien joli costume de bal.
Au moment où nous entrons sur la place de la Rotonde, vendeurs et chaliuids regorgeaient de toutes parts; on reconnaissait l'accent juif-allemand des chineurs, qui exaltaient les mérites t'eine liâpit ou les charmes t'eine bandâlon. A cet agréable langage, la voix nasale des bas Normands, qui abondent aussi dans le Temple, répondait en vantant une leuvite, un bon gilais, on toute autre pièce de toilette devant aller connue un gant au petit bourjouais, sans mentir!
Aux portes des marchands de vin, c'était un va-etvient continu. Les râleuses triomphantes amenaient là leur proie; un clin d'œil suffisait pour déshabil:er le chaland, un autre pour lui essayer sa todeite nouvelle.
Tout allait parfaitement; rien ne boitait jamais; le cabareiier, consulté, déclarait, en versant les deux canons d'impôt, que la chose ne faisait pas un pli.
Parmi la loule, nous eussions reconnu bon nombre de nos connaissances. Au plus fort de la mêlée, madame Batailleur, infatigable et âpre toujours à la besogne, colportait des pantalons de velours et quelques frivolités à l'usage masculin; elle vendait, elle achetait, elle se démenait, sans respect pour le noble nom de Saint-Roch qu'elle portait si bien après huit heures du soir; elle ne dédaignait pas de mettre la main à l'œuvre, et de faire concuirence aux râleuses, en essayant elle-même ses articles.
Sa tenue était de circonstance; l'indienne avait remplacé la soie, et son splendide bonnet de dentelle à rubans couleur de feu cédait la place à un mouchoir noué à la sans-gêne.
Elle travaillait de tout son cœur; elle ne méprisait aucune aubaine : c'était la marchande modèle, le négoce faiî chair, qui, \\ défaut d'or, caresse et chérit les gros sous.
LE MYSTÈRE DE LA TBI.MTÉ. 55
Fritz montrait au f^euil des Deux-Lions sa face blême et stupéfiée; personne ne lui achetait; il restait dans son indolence morne. Il avait l)u déjà sa pitance niatiiiale. et sa raison engourdie se berçait en une sorte de soiiinieil.
Un peu plus loin, sous le péristyle, Malou, dit Bonnet-Vert, et Pitois, dit Blaireau, vendiuent fraternellement lespanlidons volés en commun; il y avait autour d'eux un cercle de dandys, parce que leurs pantalons étaient beaux et pas clicrs. Polyte était là, iorguaiit le drap fin d'un œil de convoitise et accusant amèrement la parcimonie de sa reine.
Polyte avait essuyé avec trop de conscience, cette nuit, les tables o;ra>ses du cabaret des Quatre Fils. Ses coudes portaient de cruels siiginaies; sou gilet avait des taches nombreuses, et ou l'ciil pris pour un prince en iion-aciivité de service.
Çà et là, dans la cohue, Hermano et les autres Allemands, habitués de la Girafe, faisaient leur métier avec plus ou moins de bonheiir.
Johann se promenait sur la lisière du marché, grave et fier, comme il convenait à un homme de son importance. Il saluait ses connaissances, mais sans familiarité; il avait déjà la fierté de ses rentes.
De l'autre côié de la Rotonde, Nono, la petite Galifarde, qui venait de recevoir l'iiumône quotidienne de Gertraud, attendait son (naître en balayant la boutique.
Araby se trouvait notablement en retard, et c'était chose étrange; car, les jours de grand marché, il venait toujours de meilleure heure.
Quelques emprunteurs nécessiteux s'étaient déjà présentés devant l'échoppe du vieil usuriei'; la Galifarde avait été obigée de les renvoyer.
Elle regardait en vain du côté de la rue de la Petile-Corderie, elle tendait en vain l'oreille pour saisir cette rumeur lointaine, composée de rires enfantins
et de cris moqueurs, qui annonçait le plus souvent l'arrivée d'Arahy.
Elle crut ouïr enfin ce bruit , précurseur de la venue de son niaîire; el!e se dressa sur la pointe des pieds et vil en cffei, à l'angle de la place, un joyeux aiiroupemenl d'où parlaient des huées et des éclais de rire.
— Augny * !... Ai'guy!,.. disaient les enfants; oli! eh! vieux père Arahy!...
Hans Dorn sortait en ce moment de l'allée qui conduisait à sa demeure; il accompagnait M. le baron de Rofiach dont la voiture stationnait à la porte.
Le (lot des enfants perçait la foule à quelque cinquante pas d'eux.
Le nom d'Ara by vint à plusieurs reprises frapper l'oreille du baron; son attention parut enfin excitée et il tourna la tète vers Tattroupement, qui déjà s'éloignait.
Le doigt de Hans guida son regard. Il aperçut quelque chose de fauve et de tremblotant qui perçait la foule aux abords de la Rotonde.
Il ne put dist ngu<^r. Le bonhomme Araby, cependant, harassé de (aligue, plié en deux et pouvant à peine se soutenir sur ses jambes chancelantes, dépassa les piliers du péristyle et disparut dans son trou.
La troupe de ses petiis persécuteurs resta un instant devant sa boutique, puis elle se dispersa en courant, après avoir jeté une dernière huée :
— Oh! hé! Araby! Auguy!... Auguy!
* Cri particulier au Temple, et dont nous ne ferons pas remonter la source au temps «les druides. Lesenf.inls l'accompagnent d'un geste singulier qui consiste à tirer un coin de leur blouse, roidie en oreille de porc. Ce cri et ce geste réunis constituent le plus sanglant des outrages.
H. — La cloche.
Le baron était arrivé au Temple vers neuf heures et demie, à la suite de la chasse iiifi urliieuse f|u'ilavait faite au petit vieillard du passajje d'Anjou. En traversant la cour coinuiune à la famille de Regnaull et au marchand d'hab is Hans Dorn, M. de Rodach entrevit un groupe de iro s hommes à mines néfastes, qui semblaient garder la porte des negnault.
En de ians de l'escalier, Geignolfi, à cheval sur la rampe, regardait le groupe avec son sourire idiot.
Le baron ne songe. lit guère, il faut le dire, à la pauvre femme reiiconlrée, la veille, dans l'antichambre de Geldberg. Il ne savait point d'ailleurs où demeurait madame Regnault.
Son regard glissa su/ les trois hommes qui avaient le mot recors écrit en grosses lettres sur le visage. I! monta l'escalier de Hans, tandis que Geignolet improvisait un couplet m uveau pour célébrer l'arrivée des hommes noirs qui venaient chercher sa grand'mère, et la d ispariiion de son frère Jean que l'on n'avait point revu depuis la veille au soir.
Il disait en finissant :
Après le carreau je m'échapperai Pour allei'jus(ia'à la morgue Voir s'il est avec les noyés : La bonne aventure, ôgué!...
Geignolet, à l'instar d'Homère, mettait l'histoire en chansons.
Tout en regardant les recors avec ses gros yeux hébétés, il carresaii sous sa blouse le grand clou ai-
C8 CINQUIÈME PAKTII'.
guisé sur le pavé du Temple. C'éiait son arme; il af.tendiiit avec patience le moment de s'en servir.
Geignolet ne regardait pas seul les trois recors: d'autres yeux les guetiaietil depuis leur arrivée, deux beaux yeux remplis d'eflroi naïf et de irisiesse.
Gerirauii était debout derrière les rideaux de sa croisée; elle cherchait à percer la serpillière sombre tendue devant la fenêtre de Jean.
Pourquoi Jean ne se niontraii-il pas? Geriraud devinait ce que venaient faire dans la cour ces hommes à visages sinistres. Pourquoi Jean n'était-il pas là, lui qui aimait tant son aïeule?
Que s'éiaitil passé durant cette nuit? Certraud se reprochait amèrement son indiflérence de la veille. Tout entière à son devoir, qui était de protéger le secret de mademoiselle d'Ail dcmer, elle avait repoussé Jean. Il lui semblait revoir à cette heure le dernier regard du pauvre joueur d'orgue; il souflrait; il était jaloux.
Et ce matin, elle ne l'avait point vu revenir, suivant sa promesse, pour rendie les habits empruntés...
Il était si malheureux! Gertraud avait peur.
Oh! qu'elle eût voulu le retrouver, lui sourire, sécher ses larmes avec des caresses! Comme elle avait de bonnes paroles toutes prêtes pour le consoler et guérir sa pauvre âme froissée!
I\!ais la sei pill ère, dont le coin se soulevait toujours à cette heure, restait immobile; la chambie de Jean était déserte. Et les hommes arrêtés dans la cour se coiisultaienl. Gertraud triiduisail leurs gestes et devinait leurs paroles. Ils allaient monter [)Our arracher la vieille femme à son grabat et l'entraîner jusqu'à la prison redoutée.
Quand le baion entra, Geriraud n'eut point pour luidesouriie. Elle lui montra du doigt la porte de Hans et retourna, triste, à sa fenêiro.
Le marchand d'habits réparait son absence de la
L!C MYSTÈRE DE h^ TRINITÉ. 59
veille et menait ses comptes à jour; il ferma son gros livre, pour recevoir M. de Rodach avec empressemenl el respect.
— Ami Hans, dit ce dernier, qni prit un siège, c'est maintenant que je vais avoir besoin (ie votre aide... Ils sont partis, je suis seul, et le danger que nous croyions évité rei^araît plus menaçant... Nous ne connaissions pas encore le plus terrible ennemi de noire Franz. — N'est-ce pas cet homme qui a voulu le faire assassiner par Verdier?... — C'est une femme!... une femme qu'il a aimée... qu'il aime peut-être encore...
Hans, qui avait froncé le sourcil avec inquiétude, eut un sourire rassuré.
— Gracieux seigneur, dit-il, ma petite fille a vu Franz hier au soir, et je crois savoir le nom de celle qu'il aime. — Madame de Laurens?... commença le baron. — Mademoiselle d'Audemer, interrompit Hans.
Les traits de Rodach s'éclaircirent un instant.
— Denise! murmu: i-l-il, je l'ai vue autrefois... Elle me rappelait, enfant, les beaux traits de Margarèthe... — Quand Pranz est auprès d'elle, on dirait le frère et la sœur. — Et ils s'aiment!... reprit le baron à voix basse.
Sa paupière tomba lentement; il rêvait.
Des idées de bonheur calme et gracieux venaient à la iraverse de son inquiétude; l'avenir dépouillait pour un instant son voile sombre et lui souriait.
Il y avait pour lui dans cet amour quelque chose de charmant et aussi quelque chose de providentiel.
Il lui semblait (]ue la main de Dieu lui-mèaie avait conduit l'un vers l'autre les en finis des victimes : la fdie de Rayir.ond d'Audemer et le fils de Margarèihe de Biuthaupt.
Une prière ardente jaillit du fond de son cœur, puis la pensée soucieuse revint plisser son front, qui s'inclina davantage.
— Ce n'est point de Denise que je veux parler, rcprit-il; ami Hans, c'est un sang chaud ei hardi qui coule dans les veines de ^^Mlfilnl... Les vices de sa race l)ouil!aiite et la jeunesse folle le poussent aveuglément à toutes les joies... Je le coiniais déjà comme si je ne l'avais pas quilié duu jour depuis sa pet te enfance... C'est un cœur hou et fier avec une lête légère... Ses sens de feu n'ont jamais eu le fiein et les conseils d'un père... Des passions lihres, des désirs inquiets, désordonnés, la (ièvre vive de l'adolescence!... Etait-ce assez d'un amour pour celle âme ivre de force et de sève?
Son reo;ard, qui brillait derrière ses paupières demi-closes, avait, malgié lui, un rayonnement d'orgueil.
— L'aimerais-je mieux sage? reprit-il encore; n'estil pas tel que l'ont rêvé mes nuiis de solitude, vaillant, fongueux, prodigue de Ini-iuè.ne, et jetant le surplus de sa riche iidoiescence aux femmes, au jeu, aux aventures?... Nous le corrigerons, ami Ilans; mais (i du cheval pais b!e et dompié d'avarice, qui ménage ses bonds avant d'avoir senti le mors! —Parfois, dit H.nis à voix basse et d'un accent de tristesse, le cheval trop ardent ne voit point le précipice ouvert au-devant de sa course étourdie... — Nous sommes lii, rép iqna Rodai h en redressant sa tète hautaine, et Dieu, qui a protégé dans la misère obscure le sang méconnu des nobles comtes, ne laissera point son œuvre inachevée... Soyons prêts seulement, ami Dorn, et veillons.
Hans mit sa main sur son cœur.
— Gracieux maître, dit-il, je suis prêt et ma vie est à vous. — Cette feunne dont je parlais, reprit Rodach, l'a aiuié d'un caprice trop tôi assouvi... elle le déteste... C'est un de ces êtres puissamment oi ganisés pour le mal, qui a|)pliquent au crime le calcul profond d'une expérience consommée... J'avais quitté l'Aile-
LE MYSTÈUE DE LA TRINITÉ. Gl
magne pour livrer à Paris une dernière bataille, et cV'Steti Allemagne que nous sommes forts; le hasard et ma volonté ont mis entre nos mains des armes re- {iniiiahles... mais j'.ii penr de celte femme, qui saura peut-être attirer Franz dans le piège et le perdre au nio lient de la victoire.
Hans Dorn ne comprenait point; il attendait une explication.
Rodacii lui raconta la scène qui avait eu lieu, le soir précédent, à la maison de jeu de In ruo des Prouvaires entre lui et Petite. Hans avait entendu parler déjà de la fameuse fête de Geldbcrg; un frisson courut par ses veines à la pensée du vieux scliloss et des sauvages montagnes qui l'entouraient.
— Il faut que le petit Guutlier r^-sie à Paris, s'écriat-il, rendant à Franz dans ce moment d'émoiion un nom qu'd avait promis de ne plus prononcer; oh! croyez-moi... ne le laissons pas aller dans ce château niauditqiii garde le scrri't de tant de crimes... il y a des lieux qui portant n..ilheur!
Ro(la(h réflérhii pendant quelques secondes.
— Paris esl bien gr.ind, répliqua-l-il enfin, et avec de l'or, on y trouve des mains promptes à toutes les besognes... Si je pouvais rester ici et veiller sur Franz, je suivrais .votre avis, sans doute... mais nous serons ions de cette fête. — Parlez-vous pour moi? demanda Hans clonné. — Je |)arle pour vous et pour tous ceux de vos cofiipagnons dont le cœur est resté fidèle à la mémoire de B uthaupt... En notre absence, un autre Verdi<'r pourrait se rencontrer... et qui viendrait metire alors une épée entre la poitrine de l'enfant et le fer exercé de Tassassiu?... Il faut que Franz aille au château de Bluihnupl.
Le niiuchand d'habits s'inclina silencieusement; mais sa franche physionomie, qui ne savait rien dissimuler, gardait une expression de doute et de frayeur.
iB rii."; m; bivu'.f.. t. m. S
62 CINQUIÈME PAKTIE.
— Il faut qu'il aille au château de Bhilhaupl! répéta le baron; ce qui est à craindre surtout, c'est le danger inconnu... et je sais les armes préparées pour cette fête d'Allemagne... Une méprise m'a donné la confiance de la fille aînée de i\!osès Geld; elle m'a dit ses desseins à elle et les desseins des trois associés... Ceux-ci suivent toujours l'ornèie de leur premier crime, et ils recrutent en ce moment des meui triers qui doivent être aussi de la fèie... C'est votre camarade Johann qui est chargé de se soin.
L'œil de Hans ent un éclair d'indiuMiation.
— J'auiais dû m'en douter! dii-il d'une voix sombre. Je l'ai appelé mon ami durant bien dps années... mais nous nous trouverons face à face quelque jour... et alors que Dieu lui pnrdotme! — Quant à la femme de l'agent de change de Laurens, reprii encore Rodach, elle ne se borne pas à tremper dans le complot des associés... elle agit par elle-même... c'est ellemême.., c'est elle qui amènera Franz au château... en même temps que Franz, elle attirera en Allen)agiie un homme à qui ses duels ont lait une céléliriié...
— Encore un combat inégal! interrompit Hans. — Elle y compte. — El pensez-vous pouvoir i'eaipêcher;'
— Je l'espère.
Hans secoua la tête.
— C'est qu'elle est bien belle! dit-il, et ceux qui l'aiment perdent leur conscience. — Celui dont je vous parle, interrompit le baron, dont la lèvre fut eilleurée par un sourire, ne l'aime pas... Mais ce n'est là qu'une chance faible; la volonté de celte femme est de fer, et si les br;is des homuies lui manquent, elle frappera elle-même... — Cracieux seigneur, d t Hans qui pâlit à l'idée de celle main de femme cachant la mort sous la grâce décevante de ses care-scs, le danger est partout, je lésais bien; mais à Paris, maintenant que nous sommes prévenus, nous pouvons lui faire unegardeei veillersur lui uuit et jour... Là-bas,
dans ce sauvage pays... — Nnii et jour nous veillerons, interrompit Roflacii. Souvenez-vous, ami Dorn, que nous n'avons pas seulement une vie à garder, mais aussi à recoïKiuérir un noble héritage... Qu'importe queBluthaupt vive, s'il \it obscur et vaincu!... C'est eu Allem.igne, sur les domaines mêmes des vieux comtes, que je vois notre vrai cliauip de bataille... Il est encore sur la montagne des gens qui se souviennent de BInth iupt... Entre dos ennemis ptiissanis et des amis lidèies, que Dieu sot avec l'enfant!... Il restera dans la maison de son père vainqueur ou moi t.
Le visage de Rodach éiait haniain et grave; son accent seul trahissait la profondeur de son émotion.
Il avait les bras croisés sur sa poitrine. T.mdis qu'il prononçait ces dernières paroles, ses yeux allèrent au ciel avec une expression d'ardente prière.
Hans Dorn l'écoutait, les mains jointes et la tète inclinée.
Il y eut quelques secondes de silence.
— Mais pourquoi paier de mon? s'écria tout à coup le baron, dont la voix se releva changée; ne dirait-on pas que nous l'abandonnons sans défense aux hasards de cette lune qui va se décider du sort des Bluthaupi?.... Je veux qu'il so t sur la brèche comme il convient aux fils de ses pères; mais je veux auparavant lui donner une solide armure. Ami Dorn, je pen>e a cela sans relâche; quand le soiniueil surprend mes yeux lassés, j'en rêve... Tomes les nuits, ne vois-je pas sa douce mère, Margarèthe, qui vient me dire avec son sourire confiant : « J'espère en toi; je prie Dieu pour toi. Le dernier no n q li vint sur ma bouche avec mon dernier soupir, ce lut le tien... Oh! travaille! travaille! et tu le sauveras!... » — Elle vous aimait bien, murmura Hans Dorn, dont la paupière devint humide, parce qu'il revoyait au fond de sa uiémoii e la pauvre femme, blanche et pâle, couchée sur son lit de douleur. — Et moi, reprit le ba-
6h CINQUIÈME PAHTIE.
ion d'une voix tremblante, et moi ne Tai-je pas aimée i!ni(|uonieni depuis les jours de ma jf uiiesse?... Y eutil une i-œuv plus .siiiilen eut, plus fidèlement riiérie? Ses yeux sY'(;aiai»>iit dans le vide, et peignaient comme un vague remords.
— C/esi vrai, pouisuivit-il en se parlant à lui-même; une .luire image esi venue ?e gravt^r au fond de mon cœur!... Lia, ma pauvie Lia. que je vais faire si malheureuse!... Je l'ai aimée... Oh! je l'aime!...
Il pressa son front à d'ux mains.
Hans le regardait avec étonnement.
— Ma sœui ! reprit Rodarh. dont le visage exprimait itne angoisse anière, si ce fut un crime, pardonne-moi!... N'as-!u pas vu nos combats et ma peine?... Ce fui dan^ la vie mon espoir unique, mon seul bonheur!... J'y renoncerai.
La sueur inondait son front pâle; la fièvre était dans ses yeu\ qui brûlaeni, hagards et sombres.
— J'y renoncerai! s'écria-i-il avec unesortede transport; celle image, je la chasserai de sa place usurpée!... j'éireindrai mon cœur pour en exprimer jusqu'au souvenir!...
Il cacha sa figure entre ses mains, qui frémissaient convulsivemeni, et le marchand d'habits entendit un sanglot déchirer sa poiliine...
Hans demeura irisie et muet; il n'osa pas interroger.
Au bout d'une minute de combat douloureux, la belle lêie de Roriach se redressa sereine et résignée.
— Parlons de Franz, dit-il, et ne parlons que de Franz... D'après ce que j'ai appris hier, les Geldberg doivent hâter ceîie fèie, qui sert leurs intérêts en détournant les regards de leur situation couunerciale... Les invitalions seront improvisées, et les intimes, diton, devançant le gros de l'assemblée, partiront aa commencement de la sen.aine prochaine... Il ne faut pas que Franz quitte Paris avant nou5. — Franz est
pressé de partir, répondit le mar; hand d'habits, et mademoiselle d'Audenner sera irès-ceriainement au nombre des premiers invités. — Nous chercherons un moyen df le retenir... Nous aussi, nous avons des préparaiifs à fa re... I s sont forl^ contre Franz, pauvre el obscur; le siToiii-il.s autant contre un brillant jeune homme entouré d'un iiixt^ pro.liiue et menant un train d" prince?... L'armiu-e dont je pariais tout à l'heure, ami Dorn, c'est la fortmie... Ils ava eut trop beau jeu, vraineni, jusfpi'à ce jour!... Un eufaut isolé, vivant dans sa pauvre mansarde, un commis sans place que personne ne conn.iîi, dont personne ne s'occupe, cela se frapje, cel.i se tue, sins que le monde songe à s'en inquiéter!... Mais lejeunelou qui jette l'or à pleines mains, qui fait parler de lui, qui attire les regaids, n'est pas de défi te aussi ficile... Je veux que Franz soit le lion de la fête. Les femmes n'auiont des yeux que pour lui; les hommes seront jaloux de lui; de telle sorte qu'une égrat guure à son petit doigt deviendra un ■'événement que toute l'adresse du monde ne saurait po.nl cacher...
H.ins eut un sourire de naïve admiration.
— C'est pourtant vrai! murmura-t-il; mais je n'aurais jamais songé à cela...
Au dehors, on e iiendit le son lointain de la cloche, annonçant Touveriure de cette foire quotidienne connue sous le noai du Carreau.