III. — La boutique d'Araby
Au son de la cloche, Hans se leva d'instinct; il avait l'habitude d'obéir tous les jours à ce signal. Il prit dans un coin de la chambre son sac de toile el mit son chapeau sur sa téie.
Puis le rouge lui vint au front, ei il se découvrit précipitamment.
— Pardon, £;racieux seigneur, balbuiia-l-il; cette cloche... — C'est Theiire du marché? interrompit r.odach en se levant à son tour. — C'est l'heure, répliqua Haiis Dorn, qui avait jeté son sac de toile, et j'oubliais que je ne suis plus marchand d'habits, mais bien, comme autrefois, le serviteur de Biuthaupt... Je ne l'oublierai pas.
Tout en parlant ainsi, Hans roulait son chapeau entre ses doigts d'un air d'indécision.
— Et pourianl, reprii-il, si je ne me montre pas sur le carreau un jour de grand marché, les amrs clabauderont et ce coquin de Johann pourra bien se douter de quelque chose... — Vous êtes sûr qu'il ne sait rien jusqu'à présent? demanda vivement le baron.
— J'en suis sûr... Quand \ous entrâtes, l'autre soir, au cabaret de la Girafe, Johann était ;illé chei < her du vin... à son retour, les camarades n'ont point parlé... Jusque-là on n'avait i)as grande raison de se déOer •le lui; mais le bon D eu met, bien sûr, quelque chose sur le visage des traîtres... personne ne l'aime, et quand il attache sur vous ses yeux sournois, la parole conliante s'arrête dans le gosier. — Les autres m'ont reconnu? demanda Rodach. — Tous, gracieux seif^neur, jusqu'au courrier Fritz, le pauvre malheureux! — Et \ous allez les retrouver sur le carreau?
— Ils y viennent chaque jour.
Rodach se (liri;:ea vers la porte.
— Eh bien! ami Dorn, dit-il, soyez marchand aujourd'hui eiicoie... Trompez les soupçons de Johann et assurez-vous de l'aide des autres lenauciers de Biuthaupt. — Ce sont de braves cœinsi répliqua Dorn, et je répondrais d'eux comme de moi-même. — Pré- venez-les; il faut qu'ils soient prêts à tout (luilter au premier signal, pour se rendre dans le Wurzburg...
— Ils seront prêts.
Le baron et son cooipngnon passèrent par ia chambre de Gertraud. La petite brodeuse vint, suivant Sun habitude, demander {u\ baiser à son père, qui !!e vit point une laime trembler sous ses paupières baissées.
Gertraud attendait toujours le pauvre Jean qui n'arlivait pas. FA les trois hommes noirs, à la mine sinistre, venaient de disparaître enfin dans l'escalier étroit de la vieille nière Regnault.
Qu'allail-il se passer?...
Rodach et le marchand d'habits traversèrent la cour, déserte maintenant.
— J'avais autre chose encore à vous dire, poursuivit le baron, mais je vous reverrai dans la journée. Ce qu'i: me faut à présent, c'est de l'argent... beaucoup d'arsienl!...
Hans s'arrêta.
— J'ui ramassé une bonne somme, pièce à pièce, répliqua-t-d, depuis que je suis <à Paris... c'est la dot de ma jolie Gertraud... Mais Bluihaupt avant tout, fjracieux seigneur! la dot de ma Gertraud vous appartient.
Rodach serra la main de l'ancien page entre les siennes.
— Merci! dit-il avec émotion. Dieu vous récompensera, mon brave compagnon... mais vos économies seraient unegoutte d'eau dans la mer... ce sont des sommes énormes qu'd me faut... Quand je suis arrivé ici, je me croyais bien riche... et dans trois jours, mes ressources ont été presque épuisées... Si vous sa\iez comme r<»r g ifse entre mes mnins!,.. j'ai à soutenir la maison de Gekiberg qui tombe... — La maison de Geldberg! interrompit Hans stupéfait; la maison des ennemis mortels des Bluihaupi!... — Plus tard, je vous expliquerai ce mystère... outre cela, je vais avoir les équipages de notre Franz à monter sur un pied royal... Jeudi, je pourrai puiser à certaine
source , que je crois abondante... mais d'ici là... Il meltaJl le pied en ce moment sur le pavé de la place de la Rotonde, ei il fut imet rompu par les luiées enfantines qui accueillaient l'arrivée du bonhomme Araby.
— On'esi-recela?demandat-il. — C'est un homme qui pourrait bien faire voire allaire, répondit Hans Dornen souriant, si voui avez des gages à lui donner.
Rodarli essaya de voir; il n'aperçut qu'un morceau de fourrure pelée se balançant à la hauteur des têtes et glissant vers le bâtiment de la Rotonde.
Hans poursuivait :
— C'est le grand banquier du Temple!... il achète les bardes volées et prête de l'argent à dix pour cent par semaine... C'est Araby, l'usurier. — J'ai entendu parler de lui déjà plus d'une fois, répliqua Rodach, dont le regard se dirigeait toujours du côté de la Rotonde. Ce nom d'Araby doit êlie un sobriquet? — On n'en sait rien... Depuis le premier jour où sou trou s'est ouvert, je l'entends appeler ainsi. — Mais d'où Venait-il? — On lignore. — Et personne n'en sait plus long que vous à ce sujet? — Personne. — Mais il doit avoo' <les amis, des connaissances, à tout le moins? — Tous ceux (|ui entrent dans sou trou le déle.sleni et le maudissent... Il y a bien des malheuleux dans le Temple, mais vous n'y trouveriez pas une seule main pour toucher la sienne. — Il est riche?
— On ledit.
Rodach se retourna vers Hans; il avait Tair pensif et intrigué.
— Je suis fâfhé de n'avoir pu l'apercevoir, pensat-il tout haut. Dites-moi un peu, ami Dorn, commeut est fait ce personnage? — Est-ce que vous auriez vraiment l'idée de vous adresser à lui? demanda Hans.
— Peut-être.
Le mai chand d'habits hocha la tête d'un air de répugnance.
— Ce serait une démarche vaine, dit-il; Araby ne prête qne sur ^ages et joue la pauvreté, comme tous ses pareils. — Vous ne m'avez pns répondu?... interrompit Roda( h. — C\'St (|iie j'ai bit n peu de chose à repondre... A peine ai-je onirevu par has.ird un coin de son vi^aL;e jaune et ridé sous la grande visière de sa Cii>qiiPtie... — Une cas(|uette de peau? interrompit Rodarh dont la curiosité croissante deveiiiiil inexplicable pour le marcliand d'habits. — Une casquette de peau. — Après? — Il est petit, ché* tif, caduc, iremblolant... — Ensuite?
Les (|uestions de Rodach se succédaient toujours plus vives, et un intérêt puissant se lisait dans son regard.
— Une houppelande presque aussi vieille que lui, répondit H.ms, et par-dessus ia houppelamle, un manteau court...
Le front de Rodach s'inclina durant deux ou trois secondes : il parut réfléchir profondément, puis sa haute taille se redressa tout à coup.
— Conduisez-moi chez cet homme, dit-il. — Gracieux ^eignellr, balbutia Hans, avez-vous donc pris au sérieux des paroles que je regrette?...
Un geste impérieux de Rodach l'arrêta, et il dut obeii- en silence.
Il ti aversa la foule bavarde et affairée qui bourdonnait comme une r^iche ei prodiguait les bizarres métaphores de l'argot du Temple.
— C'est là, murnruia-i-il en montrant sous le péristyle de la Rotonde l'éiroile devanture de l'échoppe d'Araby.
Rodach se plia en deux pour passer sous la porte, et disparut dans les demi-ténèbres de la boutique. Il n'y avait persorrne dans la petite antichambr-e où les pauvres enrprunteurs abondaierrt d'ordinaire, apportant à l'usurier leurs gages indigents, ou essayant de revendre leurs reconnaissances du uioot-de-piéié.
Kous ne parlerons point de Nono la Galifarde, que personne dans le Temple ne se fût avisé de compter pour quelque chose.
Elle était assise par terre, contre la porte du corridor conduisant à rarrièie-maîasin; elle grelottait dans ce coin obscur, attendant Tordre de sou maître.
Le baron de Rodacli ne Paperçul point en entrant, et la petite fl'le put regarder tout à sou aise, avec ses grands yeux ébahis, cet houimo à mine fière et haute qui ressemblait si peu aux chalands de tous les jours.
La pauvre enfant était bien faible; l'air humide et froid delà nuit piécédenie avait sais sou sommeil que rien ne protégeait. EUe s'était réveillée, les membres engourdis, sous l'étoffe légère de sa robe d'indienne; une sueur gelée était sur son corps et l'oppression lourde accablait sa poitrine.
De temps en temps, une toux douloureuse et qu'elle lâchait en vain de contenir agitait convulsivement ses poumons.
En ce moment sa tète, que le sourire eût faite si belle, se renversait contre le bois de la porte; les boucles éparsos de ses cheveux se mêlaient sur sa joue au)aigrie et pîde, où la fièvre mettait une tache de vermillon.
Elle souffrait, indolente et brisée; elle n'essayait même pas de se révolter contre son martyre; la douleur était sa vie; elle n'avait jamais connu la joie; elle ne regrettait rien: elle n'espérait rien.
Parfois, peut-être, ces beaux rêves, si frais, si gracieux, qui ne manquent jamais à i'enf.ince, étaient venus visiter sa solitude. E le avait entrevu, comme d'autres songent à l'impossible, la douceur d'un baiser de mère, et avait deviné celte félicité sans égale d'ailiier et d'être aiuiée.
Mais c étaient de bien courts instants. Elle rejetait \ite ces illusions qui lui rendaient la réalité plus morne et plus anière. Elle n'y voulait poiui croire. Il n'y
nvnit de vrai pour elle en ce monde que les frissons glacés (le ses nuits, que les mauvais tiaiiements de son maître, que les cruautés impitoyables de son persécuteur, l'idiot (iei^iiolet.
Un seul être lui avait été secourable, et sans la f' ure Gertraud, qui l'avait consolée bien souvent et (jui lui avait appris à implorer Dieu, la mort eût mis depuis lontjtemps un terme à sa lente torture.
Elle se souvenait bien d'un autre visage de femme plus beau que celui de Geriraud elle-même, qu'elle avait rencontré, à de longs intervalles, ému et souriant à son réveil.
Une fois smtout qu'elle s'était endormie de fatigue d.ins la boutique de madame Batailleur, oh! elle ne [/iiivait point roublier! elle s'était éveillée au contact (l'une caresse qui effleurait son visage.
Ses yeux, en s'ouvrant, étaient tombés sur la figure charmante et inconnue d'une femme, une grande dame, san'. douie, car ses habits étaient de velours et de soie, et Batailleur la traita l avec respect.
Le cœur de la petite Galifarde s'était élancé vers cette femme, dont le sourire restait gravé au fond de son cœur.
Et que de beaux songes! que d'espérances chères!...
Mais il y avait de cela bien longtemps! La Galifarde gardait un vague amour et ne gardait point d'espoir.
La misère la tuait letjiemenl; elle s'était fait de souffrir toujours une habitude; c'est à peine si elle sentait venir la mort, dont l'approche flétrissait déjà sa joue et roidissaii la souplesse de ses muscles d'eiifant...
Rodach s'était avancé tout droit vers le petit guichet qui servait de comptoir à l'usurier.
Il se pencha jusqu'à mettre sa figure au niveau du trou en forn^e de demi-lune, et voulut glisser rapidement un regard de l'autre tci.é de iu cio.son :
mais le bonhomme était toujours sur le qui-vive, et la manœuvre du l)arnn n'eut aucun résultat. Il ne vit quf deux mains sèches ei plissées qui s'étendaient en éventail au devant du guicbei.
Un instant il demeura indécis, ne sachant plus par quel bout prendre ra\enture.
— Est-ce à M. Araby que j'ai l'honneur de parler? dit-il enfin à tout hasard.
Point de réponse.
Il tira de sa poche une demi-douzaine de souverains, et les déposa sur la plancheile en reprenant :
— Je voudrais changer cet or contre de l'argent de France.
La main ridée s'avança et saisit les souverains qu'elle compta un à un. On entendit à l'intérieur un petit bru.t de balances, puis la ma n ridée, passant de nouveau par le trou, compta sur la planciieiie, enécus de Cinq francs, la valeur des souverains, déduction faite d'un fabuleux escompte.
Le baron voulut s'appuyer sur cette circonstance pour nouer la conversation. Au premier mot qu'il prononça, la main ridée lit un mouvement et le guichet se lérma.
Celait un congé en bonne forme. Mais le baroii n'était pas homuif à se tenir vaincu pour si peu.
Après avoM' réfléchi un instant, il résolut d'attendrc'la venue d'un nouvel emprunteur, et resta de pied ferme à son poste.
La petite Galifarde se collait, timide, au bois de la porte, et retenait sa toux qui voulait éclater; mais au bout de quelques insianis, sa poitrine irritée se souleva convulsivement, et le baron, qui ne l'avait point aperçue encore, tourna les yeux vers elle.
A son aspect, il tressaill.t légèrement, comme si une pensée soudaine eût Irappé son esprit à l'improviste. Il se rangea pour laisser parvenir les rayons du jour jusqu'au coin obscur où s'asseyait la petite llUe.
Durant deux ou trois secondes, il la contempla en silonre; son regard exprimait une pilié grave et pro- (onde.
Nitno la Galifarde avait baissé les yeux et n'osait pins les relever.
— Pauvre enfant! murmura le baron, sans savoir qu'il parlait; qu'y a-t-il donc dans le cœur de cette femme?...
Au son de sa voix, la petite fille glissa un regard tia.ide; mais IVxpression de pitié qui était naguère sur les traits de M. de Rodacli avait déjà disparu, le but de sa visite remplissait de nouveau sa pensée.
— Ma fille, dit-il a\ec une douceur froide, allez prévenir votre maîire que j'ai besoin de l'entretenir encore... Prenez ceci, ajouia-lil en tirant une bague de son doigt, et que je sache ce qu'il en \eui donner.
La Gaillarde, obéissante, dispaiiit avec la bague par la porie du magasin. Roilach crut ouïr un murliiiire confus derrière !a c. oison, qnelquts paroles rapidement échangées; pu..; le guichet se rouvrit.
La main jaunie tenait la bague et la pesait attentivement.
— Je donne de cela trois louis, dit l'usurier après une grande minute d'examen.
Le son de cette voix fi ajipa vivement Rodach, et, pendant quelques instants, il chercha en vain où il i'ava;t entendue. '
Au moment où il allait renoncer et répondre à l'offre de l'usurier, sa mémo re s'éclaira tout à coup. Celte voix, il l'avait entendue dans la matinée, au coin de la rue d'Aiijou, derrière les rideaux baissés (l'une ciiadine, tandis qu'il poursuivait le peiil vieillard de l'hôtel de Geldbei g, évanoui co.nme par enchante:iieni.
C'était bien ce même timbre cassé, faible, chevrotant, qu'il avait pris pour la voix d'une vieille femme.
7k CINQUIÈME PARTIE.
Il s'expliquait maintenant la disparition subite du bonliomme à la hotippelanfle. Mais cette pensé« glissa dans son esprit; il avait vraiment bien autre chose en lête.
Son froni incliné se redressa; un sourire Oer courut autour (lèses lèvres. Sa main rapidement glissée sous le revers de sa redingole, tira d'un portefeuille une étroite bande de papier, couverte d'écritures et de timbres divers.
C'était une traite de cent trente mille francs , échue et protestée sur Geldberg, ileinhold et compagnie.
Rodach arracha la bague des mains de l'usurier et rail la traite sur le comptoir, en disant :
— Mo;i digne monsieur, laissons ces bagatelles... Vous convient-il de m'escompter cela?
La lêied'Araby, couverte touiours de sa fourrure, sortit à moitié du guichet pour examiner le papier qu'on lui montrait à dislance. Pendant (pi'il regardait, la casquette antique et la grande visière avaient des frémissements. Puis tout cela se replongea dans le trou, qui rendit une plainte éiouilée.
La main ridée s'avança deux ou trois fois à vide ei se relira sans oser.
Le guichet se ferma à demi, se rouvrit et se referma. L'agitation du vieillard était évidemment à sou comble.
Rodach avait sa main sur la traite dépliée; il attendait.
Au bout de deux ou trois secondes, le guichet se ferma définitivement, et presque aussitôt après de gros veiious gi incèrent de l'autre côté de la cloison. La porte étroite <iui servait d'entrée au bonhomme Araby s'ouvrit avec lenteur.
Le vieillard se montra sur le seuil, accroché des deux mains aux côtés de la porte.
Ses jitubes l'abandonnaient.
II regarda longtemps Rodoch par-;lessous son vasie ahai-jour. On voyait la partie inférieure de sa figure i>c contracter à chaque instant davantage; ses rides se cliof|uaient et se mèlai(Mit, quelques paroles confuses tombaient de sa bouche couiuie au hasard.
— Voilà trois fois! itunnuira-t-il enfin, trois fois que j'ancrçois cet homme, dont le spectre a lani poursuivi mes rêves!... Est-ce un avertissement de Dieu? Est-ce une illu!>ion de Salan?...
Son corps, usé par la vieillesse, défaillait sous Témotion. Rodach crut, à deux ou trois reprises, qu'il allait tomber à la renverse.