‹ Le fils du diableChapitre 19 sur 57 · IV. — Cent trente mille francs · texte numérisé non relu

IV. — Cent trente mille francs

Le vi( illard parvint enfin à se ralfermirsur ses jarrets et put traverser la petite antichambre, afin de clore la porte extérieure de sa boutique.

— Enirt'z! dit-il à Rodach eu revenant vers son bureau.

Rodach passa le premier.

Il se trouva dans une pièce très-obscure et de médiocre étendue, ayant pour tous meuble> un fauteuil usé, une table boiteuse et un pet t poêle de fonte où il n'y avait nulle trace de feu, malgré le froid intense. Cette chami)re, dans la mesure de ses pioporiions exiguës, rappelait un peu le magasin de Mosès Geki, le préteur sur gages de la Judengasse, à Fraucfortsur-Mein.

Ici, comme là, c'était la laideur nue des murailles, où l'araignée tendait en paix sa toile flasque et poudreuse; c'était le plafond jaune et crevassé, le sol couvert d'une épaisse couche de poussière.

Le long des quatre murs, des dépouilles pendaient

comme au vesliaire funèbre de la Morgue; çà et là, fîaiis les coins et derrière le poêle, des objeis. qu'il faudrait un volume pour décrire et nombrer, formaient de véritables monceaux; c'étaient, cnfîénéral, des débris informes, des haillons sans nulle valeur.

A gauche de la peiiie porte, un des monceaux s'élevait beaucoup plus haul(pie les autres; ii tenait l'angle de la pièce et repiésentaii, pour le moins, un plein fonigon d" chiffons.

El encore nViait-ce point là le vrai magasin du bonhomme Araby, qui avait un auire trou sur le d.^rrière.

Araby, au Hou de se rasseoir dans son fauteuil, l'oOrit au baion d'un air humble, et s'appuya contre le poêle de fonte.

— Je suis un pauvre vieillard, dit-il avec hésitation et les yeux cloués à la leri e; Dieu ne m'a point laissé l'intelligence forte de rai)n â^e mûr... Hâtez-vous de me dire (jui vous cieseï ce (pie vous me voulez, car ma lête se perd et j'ai des pensées qui ressemb'eut au délire... — Vonscroyez revoir, n'etl-cepas. murmura le baron dont le reg ird londjait sévère et iixe sur le visage décomposé de l'usui ier, vous croyez revoir l'homme qui ne devait plus revenir?... — C'est vrai, balbutia le vieillard, trop accablé pour dissimuler. — Ceux .(ju'ou a tués restent dans le cercueil, poursuivit Rodach. Vous avez peur... la tache <lu sang redevient louge au fond de votie conscience! — C'est donc bieti vous?... prononça l'usurier d'une voix qu'on n'entendait prestpie plus.

Une nuance de pitié méprisante parut dans les yeux de Rodach.

— Je ne suis pas venu ici pour subir vos questions, meinherr iMosès, repiit-il; mais j'ai besoin de cent trente mille francs.

A ce nom de iVlosès, les rides d'Araby s'étaient creusées davantage; mais ces mots : « cent trente mille francs, » parurent lui porter un coup en sens

coiitraire et réveiiipr brusquement sa raison, plongée en une sorte de Hi;!;i!neil.

Il releva ses paupièros à demi et glissa vers le baron un regard cauieieux.

— Il y a vingt ans de cela! pensa-i-il; et cet homme osi jeune encore... l'âge me rend fou!... Seigneur! Seigneur! comme il lui ressemble pnuriiinl! mais c'est la nuit toujours que les morts revienneni; et il fait jour! — Je suis pressé, dit Rodacli.

Araby fit un geste comme pour réclamer patience. On eût pu voir sa physionomie se transformer peu à peu; Teffroi superstitieux y faisait place à l'avarice inquiète et à l'astuce rappelée.

Cent trente mille francs!... ce chillVe formidable sonnait à son oreille comme l'éclat d'une trompette, et l'eût éveillé de son agonie.

Il redevenait lui-même; il sentait renaître en lui la passion de débattre, de marchander, de tromper.

Ses petits yeux gris brillaient, et roulaient comme autrefois derr.èie lespoi.s recosnbésde ses sourcils.

— On n'ouvre [las celle porte-là tous les jours, dit-il avec une inieniion de flatterie; et bien peu de gens peuvent se vanter de s'être assis à la place (\ii'.' vous occupez maiiiienatit, idoii bon monsieur... S'il y avait quelque chose dans cette pauvre demeure, je vous olli irais le pain et le vin pour vous montrer encore plus de respect... Mais les temps sont dilficiles. Dieu le sait! L'argent se cache, et ce n'est pas avec riion malheureux métier qu'on peut se donner les aises de la vie. — Je vous tiens quitte à ce sujet, meinherr Mosès, répliqua Rotlach; c'est de l'argent qu'il me faut.

Araby essaya de sourire.

— De l'argeni! répéia-t-il, à quoi bon railler un pauvre vieillard?... regardez autour de vous, mon bon monsieur... ce que vous voyez, c'est toute ma fortune!

78 CIi\QUlÈME PAUTIE.

Rodach éleva cnlie ses doigts la traite que le bonhomme Araby n'avait pas cessé de suivre d'un regard iiOurnois.

— Alors, dit-il, vous ne pouvez pas m'esrompter cela?

L'usurier joignit ses mains, dont les doigts s'emboîtèrent avec un brtiil de paichemin froissé.

— Seisiipur! Seigneur! nuirmura-l-il, on vendrait toutiri s.insirouver ia ceniième partie deceiiesomiiieî

Le baron leprii S(in pnriefeiiille, et l'ouvrit.

— Allendrz! ailcndcz! poursuivit le vieillard: c'est nue riche m.uson que Geldbeig, Reinliold et compagnie... une maison comme ou eu voit peu, mon bon monsieur... Aije rêvé, ou m'avez-vous bien dit que la traile était proiesiée?

Il n'y avaii plus entre eux de cloison qui pût faciliter un tour de passe-passe; Rodach lendit le papier, dont le \ieiliard s'empara précipiiamment.

Ce dernier iixa sur son nez .ses Umeiles larges et rondes; il palpa l'ciret, le retourna, le sentit pour ainsi dire ei mit à l'examiner dans tous les sens une uiunilieuse lenteur.

— El Geldbeig a laissé protester cela! niurmura-t-il avec un gios soupir; la maison de Geldberg... la grande ma son de Geldberg!

Il s'interrompit; sa léie se pencha.

— De mon temps, poursuivii-il en se parlant à luimême, c'était ce Zachœus Mesmer qui était noire dé- J)iieur!... Ils lont voulu, les enfants ingrats!... — Eh bien?... dil Rodach.

L'usurier fit un pas vers lui, tenant toujours la traite à la main.

— C'est im|iossible! grommela-t-il entre ses dents; cent trente mille francs!... qu'est-ce que celte bagatelle pour la caisse de Geldberg? 11 y a là-dessous (luelque chose, et vous ne me dites pas tout, monf<ieur!... — Il y a, répondit Rodach, opposant lou-i

jours son calme iioperlurbable à la croissante awitalion (in prèieiir, il y a que la caisse est vide... et qu'avec Cl' clill'i)!», je puis inellre la r.iaisoii en fail ite. — Seipiicm! Seigneur! ballnilia le vieillard; lant de richesses amassées!... iitie foituni' qui in'avaii coCuési ( !;ei !... Oii! mes enfants! mes enfants!. .. — En celle ( iiconstance, lepril le baron, dont la voix semblait plus tranquille à mesure que celle du vieillard ireml)laiidavania<;e, j'ai dû réfléchir... la justice esi lente... j'ai pensé qu'en m'adressant à l'ancien chef de la maison de Geldberg...

Araby frissonna de la tête aux pieiis, et tâcha par un mouvemcni instinctif, de cacher sa ligure derrière sa grande visière.

— J'ai mal entendu, balbutia-til; mon bon monsieur, je ne vous compiends pas... que parlez-vous du chef de la maison de Geldberg?

Rodach se leva; Araby aurait voulu fuir, mais ses jambes éiaieni de plomb. Quand il sentit le doigt de Rodach peser sur son fc;)i!ule, il foillit perdre l'équilibre et tomber à la renverse sur le sol.

— Vous éles iM. de Geldberg! reprit Rodach. — Non, non, non! murmura le vieillard. Par le noa) trois fois saint du Dieu vivant... — Ne blasphémez pas. — Je jure!... — Regardez-moi.

L'usurier ne voulait point obéir.

— Je suis Araby, disait-il avec détresse, je suis le pauvre Araby... demandez aux gens du Temple!... — Regardez-moi, répéta Rodach d'une voix sévère.

Araby i éleva enfin les yeux qui clignotaient éblouis.

— El voyez, reprit le bai on sans perdre sa froideur impassib e, si j'ai pu vous oublier!

Le vieillard se couvrit le visage de ses mains et tomba sur ses deux genoux.

Sa frayeur superstitieuse le reprenait plus terriblement. C'était un faniôme qu'il avait devant lui , le fantôme d'un homme assassiné!

— Comle Ulrich , balbmia-t-il en rampant aux pieds du baron, ayez pitié!... c'était pour eus, c'était pour mes enfants!... Dieu seul sait comme je les aimais!...

Il resta durant deux ou trois secondes la face contre terre. Rodach ganiait le silence.

— Et pour voire amour, dii-il enfin, cédant sans y songer à une sorte de piiié anière, ils vous ont chassé, pauvre vieillard! — Non, oh! non, s'écriu l'usurier en se relevant à demi; ce sont de bons enfants... de bons enfants qui nraiment... Tous les soirs, ils se rassemblent autour de moi... El comme je suis heureux!... Abel, mon fils, est plus fier qu'un gentilhomme... Eslher est la veuve d'un coinie chréîien... Saia, enfin, mon ange, mon beau trésor! Sara, la perle de ma maison, suffirait toute seule à me rendre le plus heureux des pères!

Le sourcil de Rodacli se fronça; un mot cruel vint jusque sur sa lèvre; mais il eut pitié encore, et le mot ne fut point prononcé.

— Que m'importe tout cela! dit-il brusquement; une dernière lois, voulez-vous escompier celle traite?

— Je le voudrais, répondii le vieillard, perdaiil encore ses terreurs pour revenir à sa nature d'usurier, mon bon monsieur, n'eussé-je que celle somiiie, je vousia donnerais. ..uiaisje n'ai rien... rien au monde... je leur ai toui laissé! — Est-ce votre dernier mot? demanda Rodach.

Le regard d'Araby fit le tour de la chambre.

— Voulez-vous que je vende tout cela? s'écria-t-il en montrant les loques amoncelées; voulez-vous?...

— Je veux ceni trente mille francs.

L'usurier se tordit les mains et répéta en gémissant :

— Seigneur! Seigneur!

Rodach se dirigea vers la porte.

Arabv le suivit avec des sanglots et des cris de de-

tresse; il le saisit par son manteau et se traîna, brisé, èi ses genoux.

Il pliait, il pleurait, vous eussiez eu scrupule de soupçonner la dou'eur de ce père qui implorait en faveur de ses enfants!

Celaient des accents si vrais, des paroles si passionnées! Il les aiiîiaii; sa vie était à eux, sa vie, son sang, son âme! Et comment croire qu'il piit hésiter à sacrifier pour eux son or?

Oh! il était pauvre! Il ne pouvait pas!...

Ce fut une scène étrange. Rodach hésita plusieurs fois, sur le point de se laisser prendre à l'éloquence de cet amour de père.

Miùs, paru i ces éliuis de passion, l'usurier perçait tout à coup; Roiiach, refroidi, se roidissail; il voyait clair au travers de celte comédie. L'avare se perdait lui-même à vouloir jouer trop bien sa partie.

Que (i'eflbris! Las de supp'ier et jugeant le cœur d'aulrui à sa mesure, il se réfugiait dans la tromperie. Celait son cen'>-e. Vous l'eussiez vu fuir, se dérober comme Proiée sous l'étreinte patiente de son adversaire, et, vaincu dix fois, chercher encore, avec une astuce enfantine, à faire prendre le change.

A tout cela, Rodach n'opposait que froideur et silence; il laissait le vieillard s'épuiser en ellorts infructueux, en protestations tôt démenties, en feintes, en promesses, en prières et même eu menaces.

Car la raison du pauvre Araby fléchissait et chancelait tout aussi bien que son coi ps. La pensée de se tiépouiller, jointe au choc moral qu'il avait ressenti à la vue du baron, mettait pas trop de trouble dans son intelligence usée; il se laissait aller taniôt à des frayeurs folles, tantôt à de puériles colères. Puis, il s'agenouil ait. dompté, repentant, la prière à la bouche.

Cela dura dix minutes, pendant lesquelles la petite Galifarde, l'oreilie collée à la porte du magasin , écoulait, stupéfaite, ei cherchait à comprendre.

EnOn Roflach se dégagea des étreintes snpplinnles du juif et gagna la porte d'un pas délil)éré.

Araby se traîna sur ses genoux jusqu'au moment où la main du biiron ioucli:i la clé. Alors il se releva d'un bond sur ses jambes soudain raflermies.

— Maudit sois-tu !sVcria-t-il eu grinçant des dents, toi qui viens m'arracher le cœur!...

La clé tourna dans la serrure. Araby s'élança.

— Ecoute, reprit-il essoulllc, je veux bien te payer... je chercherai... je tâcherai... Attends jusqu'à demain.

Rodach fit un signe de tète négatif.

— Jiis(iu'à ce soir, poursuivit l'usurier. Nouveau refus.

— Aiieiids une heure!... — Pas une minute, répondit Rodach d'un ton ferme; j'ai trop attendu... et si je sors d'ici les mains vides!...

Il n'eut pas besoin d'achever, le juif avait compris. Sa casquette de peau gisait à terre; on voyait sou crâne chauve luire comme de l'ivoire jauni. Ses dents s'enire-choquaienl; la sueur coulait dans ses rides; sous ses sourc Is blancs et toufTas, ses yeux brûlaient d'un feu sombre; toute sa fi^'ure exprimait la rage contenue et poignante.

— Reste, murnmra-i-il d'une voix entrecoupée, reste!... tu es le plus fort!... Oh! si mon bras pouvait tenir une arme!... Depuis que j'existe, je n'ai jamais touché une épée... mais loi! loi, qui viens me tuer, je te frapperais!...

Il montra le poing à Rodach avec une véritable folie, puis il se tourna vers ce coin de la chambre où les débris amoncelés aiieignaeni presque le plafond.

Rodach le suivait d'un regard curieux.

La petite Gaillarde écoutait toujours. Depuis qu'elle était au service d'Araby, jamais homme n'avait franchi le seuil de son sanctuaire.

L'usurier s'aricta uu instant devant le monceau

poiiflreux. Il jeta un coup d'œil oblique vers le baron, puis il écarta les débris un à un.

Il y allait ienieinent et l)ien à conire-cœur.

Quand il eut enlevé par douzaines les pantalons déchires, les boites moisies, les habits hors d'usage, o>; vit apparaître sons les derniers lambeaux la corniche noire d'une grande ca sse de t'i: Il s'arrêta; sa poitrine oppressée lui refusait le souille,

— Allons! dit Rodach.

Araby lui jeia un regard de sang.

— Puisses-iu mourir désespéré! murmura-t-il eu passant sa main sous les revers pelés de sa houppelande.

11 tira de son sein une clé qu'il introduisit dans la serrure de la caisse de fer. Celle-ci s'ouvrit avec un grinceair-nt criard.

L'usurier saisit son cœur à deux mains; c'était pour lui comme le râle d'agonie de son ami le plus cher. Son âme était déchirée.

— Allons! dit encore Rodach. — Oh! grinça l'usurier, si tues dents avaient du venin comme celles du serpent!... si mes ongles déchiraient comme ceux du tigre...

Il plongea ses deux mains à la fois dans la caisse et en foudia les vastes recoins durant quelques secondes, puis la poite de fer cria de nouveau sur ses gonds. Araby revint vers son bureau, il avait un paquet sous le bras.

— Venez, dit-il à Rodach.

Ils se penchèrent tous deux sur la tablettes et l'usurier délit son paquet qui était composé de billets de banque.

Le compte fut long et difficile; plus d'une fois Araby ressa sitson trésor, comme s'il ne pouvait suppoiler l'idée de s'en séparer. Son souille râlait, des larmes brûlantes se séchaient sous ses paupières dépouillées.

S'i CINQTIÈMK PARTIE.

D'autres fois, cliangeani de laclique, il essayait do tromper et de soustraire çà et là un billet sur la sonmie totale.

Tonte son intelligence se concentrait sur ce désir: volfrun billet, ne fùi-il que de cinq cents francs!

C'eùi été une consolation.

MaisRodacli le surveillait de près, et déjouait aisément ces teiilatives désespérées.

Lorsque \p cent trentième chiiïon fut étalé sur la table, Piorlach mit la lettre de chanije dans les mains ri'Araby, qin tomba épuisé sur son fauteuil.

— Quand je n'en aurai plus, dit-il, je reviendiai voiis voir, meinherr Mosès...

Arahy ne bougea pas sous cette menace. Rien ne pouvait pliis ralteiiidre.

C'éîait uu triste et repoussant spectacle. Le vieillard suivait d'un œil éteint et amoureux ces chers billets qui représentaient tant de crnaiiiés patientes, tant de spoliations impitoyables, tant de ruses, tant d'avarice, tant d'efforts! Il y avait là le sang de plusieurs millieis de victimes.

Et ce trésor aimé si tendrement, ce trésor amassé sou à sou avec des délires si chères, il fallait y renoncer, ne plus le voir, ne plus compter ces papiers doux et dont le toucher donne aux nirl's des frémissements d'aise, ne plus les contempler duraut de longues heures, dans l'exiase de la solitude! Jamais, héias! jair.ais!...

Le vieillaid se sentait mourir.

— Va-t'en! dii-il d'une voix épuisée, ne pouvant plus supporter Us lorturis de celle séparation.

Ro(!ach ohéii en silence. Au montent où il ouvrait la porte de l'aiiichamhre, une bouffée de vent s'engouffia (laifs le bureau et poussa celle du magasin, découvrant ainsi la peiiic Galifarde aux écoutes.

Aroby se soulev;;; sa tiguie bouleversée prit une expression de joie méchante. Il allait se venger.

LE AIYSTÈUE DE I.A TRIMTÉ. 85

Le baron avait oublié la Galifarde; quand il Tapei eut nitentive et agenouillée derrière la porte, il fit quelques pas en arrière.

— Mosès Geld, dit-il, tu aimes bien Sara, ta fdle aînée, n'est-ce pas? — Va-tVn! va-t'en! répéta le vieilhiid. — Si tu l'aimes, reprit Rodach, sois humain envers cetle pauvre enfant...

L'usurier ne comprit point; mais ces paroles lui donnèrent l'idée que Rodach voulait protéger la petite fiile.

Il se força de sourire.

— Je suis bon, répondit-il d'un ton mielleux et paterne!; ma petite Nono est bien heureuse avec moi... N'est-ce pas, ma petite Nono? — Oui, répondit l'enfant qui tremblait.

Rodach, préoccupé d'intérêts bien graves, n'en <!enian(la pas davaniage; il sortit.

Dès([u'il fut dehors, Araby se dressa de son haut; il remit les verrous à la porte et appela du doigt la Galifarde.

Il souriait encore, mais ses dénis grinçaient.

A'ono vint vers lui, en pleurant d'avance.

(^iuand elle fut à portée, l'usurier la saisit aux cheveux et la renversa sur le carreau. La fureur achevait de le briser. Il se courba de toutson long auprès d'elle.

Sa bouche écumaii; ses membres étiques s'agilaienl convulsivement.

La Galif.irde fermait les yeux et retenait son souffle, fiisciiiée par l'épouvante. Si Araby avait eu la force, il l'aurait luée.

Mais la force lui manquait. Il ne put qu'enfoncer ses doigts crochus dans la chidr de l'enfant, qui, pauvre martyre, n'opposait aucune résisiance.

Il tâchait; L' sang coulait le long de sa main velue.

Il riait de rage impuissante. Il blasphémait. Ses cris aigres et hideux étouffaient les plaintes faibles de sa victime.

Et il balbutiait, parmi sa fièvre insensée, ces paroles qui rcxciiaieiit sans cesse et qui rentiaieiit ses ongles plus aigus :

— Cent treille mille francs!... cent trente mille francs!...

Page 1