‹ Le fils du diableChapitre 20 sur 57 · V. — Le carreau du Temple · texte numérisé non relu

V. — Le carreau du Temple

On n'entendait sur la place de la Rotonfle ni le raie furieux d'Araby, ni la plainte de la petite Galifarde.

Si l'on eût entendu, personne ne se fût dérangé assun^inent. L;' Teisiple est philosoplie cl laisse fairo; d'ailleurs le code t ;t précis à cet égard et porte en argot choisi :

(I Tout dàb a le droit de donner du tabac à son galifard *. ■>

Et<'o/nnieces pauvres créatures ne sont pas des nègres, aucun poêle acradéaii(|ue, aucun député païen, lannoyaiii ei philanthrope, n'a encore pris la spécialité de pleurer sur leur sort.

Ce sont des Fi aiiça.s et des citoyens, malgré leur jeune âge; n'ont-ils pas le droit magn flque de quitter le tyran qui les opprime et d'aller mourn- de faim sur le irolloif ?...

Ce niatin, sur le carreau, on n'avait vraiment pas le temps de s'occuper de bagatelles. Les alfaires allaient supérieurement, et la langue du Temple, si riche en métaphores imprévues, manquait de formules pour exprimer la joie de chacun. Ou vendaii, on achetait, on essayait, on marchandait. Le péristyle de la Rotonde, paré de ses plus belles loques, luttait de

* Tout maître a le droit de battre son apprenti.

vieux draps et de galons roufïis avpc les façades pavoisées du Pou -volant et de la Forêt-Noire. Refaçonneurs, resuceiirs, nioUeurs ot fafiottrAirs* attend ienl la piaii(|iie de pied feini". Il n'y avait pas jusqu'aux modestes reboaiseurs, ces plébéiens du coiiinieice des savates, qin ne irouv.issent à placer avaniaiieusement leurs boltins au malodorant niastir.

Chacun de ces industrie s, nclip ou pauvre, était muni (rini collègue chargé de battre comtois (faire le compère) et de Leoer la pratique. Cette comédie est iradilionriellement connue; mais on s'y laisse prendre encore, surtout quand le comtois est une vxènesse à la langue bien pendue, qui manie comme il faut le crachoir **.

Il faut ailci au Temple par une de ces matinées de borme vente pour avoir un échantillon de cette langue métaphorique et hardiment imagée, qui donne à l'é- Joquence des re\endeurs un irrésistible entrain. On y trouve des figures si pittoresque et si vives, qu'on les regrette, en vérité, po, r la langue de tout le monde. Ecoutez un instant... Parmi des expressions ignob'es dans leur bizarrerie, vous allez reconnaître de vigoureuses images, du comique et du terril)le, de la peinture parlée, pour ainsi dire, et jusqu'à du gracieux!

VoulfZ-vous du terrible? Ce ndsérable, assassin de sang-froid, qui a ictuniné le couteau dans la plaie, a donné tout bonnemrnt, au dire de celle râleuse qui passe, \q demi-tour de clé; cet autre, qui a broyé la léte d'un camaïade, n'a fait, en déliaitive, que lui dévisser le coco.

Voulez-vous de la comédie? Ce banqueroutier, qui s'est réfugié aux Balignolles (au Temple on ne va pas jusqu'en Belgique), s'est déguisé en cerf; ce brave homme, que sa femme iro^upe et qui n'use pas se

* Voir la deuxième partie, la Rotonde du Temple. •* Une femme qui parle bien.

fS CINQUIÈME PARTIE.

plaindre, sVst collé le béguin. Ce parasite, qui dîne aux dépens d'aniriii, fait un voyage en Ecosse, où, romme chacun sait, rbospitalité se donne et ne se vend jamais.

Ceci est éminemment littéraire.

Et que de fines ol)scrvaiions dans certaines métaphores! La jalousie a\ide du marchand n'esi-elle pas peinte au naturel dans cetie expression : tire?' le rideau, qui vent dire, nionier la (îarde autour d'un chaland et renipêrher d'entrer chez le voisin? Celte autre ne vous dit-elle pas en trois mots l'allégresse folle du tr;ifi(nii)nt qui i;ac;ne cent pour cent ton( d'un coup : faire la culbute, ou bien encore : sauter par la fenêl7-e? C'est du délire; on dirait un joueur de loterie qui vient de tomber sur le gros loi!

11 faut s'anéter; on n'en finirait pas, si on voulait tout dire. Un piiilologue de bien grand mérite a imprimé cette phrase : « L'argot du Temple est un français perfectionné. »

Parmi la foule babillarde, disputeuse et âpre à la besogne, Jean Regnaull se glissait silencieux et morne. Un cercle bleuâtre était autour de ses yeux; son pas restait chancelant et lourd, comme s'il eût été ivre encore.

Il s était réveillé, vers le point du jour, au pied de l'escalier de sa mère, dans la petite cour commune à Hans Dorn et aux Regnaull. L'ivresse l'avait jeté là, sur le pavé, au sortir de son entretien avec Johann.

Quand les premiers rayous du jour viiueut frapj)cr son visage, il se souleva, la cervelle vide et le corps paralysé : ie froid de la nuit avait gelé son sang dans ses veines.

En ce premier moment, l'instinct et l'habitude le poussèrent tout naturellement vers l'escalier de sa demeure; mais ses jambes, roidies, avaient à peine franchi deux ou trois marches, qu'une répugnance, vague encore, l'arrotu tout à coup.

LE MYSTÈnE DE LA TRIMTÉ. 89

Son cœur se serra; quelque chose lui dit qu'il ne pouvait point rentier chez sa mère.

1! redescendit l'escalier et gagna la place de la Rotonde, où pas un être humain ne se montrait. Des si)ii\ enirs confus se pressaient au seuil de sa mémoire; sa liie. pesante, brûlait; il ressentait cet accablant malaise que laisse après soi la première orgie.

I.OMgtemps il erra sans but par les rues solitaires; au lieu de rappeler à lui les événem-^nfs de la soirée précédente, il retenait de toute sa force le voile qui éiaii sur son intelligence : il avait peur de savoir; il ne voulait po ni se souvenir.

Mais la mémoire est comme la conscience; elle parie indépendamment de la volonté. Au bout d'une heure, le joueur d'orgue lut obligé de s'iisseoir sur une borne, parce que ses jambes défaillaient.

Une voix \enaii de s'élever an dedans de lui; son malheur était devant ses yeux; i! n'y avait plus moyen de s'aveugler et de repoussir obstinera 'îil la lumière.

C'était comme un livre dont les pagesse déroulaient une à une. Jean demanriail grâce; les p^iges tournaient.

La vieille mère Hegnauli, la piison, les cent vingt francs! Gertraud inlitlèle! tout cela revenait à la fois, et, parmi ce chaos de navrantes pensées, une iaiage railleuse se dessinait : Jean voyait une figure d'adolescent, belle, souriante, sereine, encadrée dans les boucles brillantes d'une chevelure prodigue.

Et son cœur boniissait de colèr-^; car cet adolescent, à la blonde figure de femme, était pour lui comme le démon du malheur!

Il avait vu celle bouche fraîche et rose s'appuyer, frémissante, sur la main de Gertrand; il avait vu ce grand œil bieu luire joyeusement à l'heure fatale oîi le sort lui enlevait la rançon de sa vieille mère!

C'était celte main blanche et eîTéaiinée qui lui avait arraché son trésor, le salut de sa famille, écrasée sous la misère!

Oh! Jean se souvenait niainlenant! les moindres détails revenaient linnineux à son esprit. Il avait l'âme brisée. Et il s'étonnait de n'avoir pas noué ses deux mains autour du cou de cet enfant qui le faisait si misérable!

A mesure qu'il éclairait sa mémoire, il voulait savoir davantage et ne rien oublier; mais, par un effet bizarre qui suit pai fois l'ivresse complètf, ses souvenirs s'arrêtaient brusquement à l'heure oii il avait perdu connaissance dafis le cabaret des (jualre fils Aymon. Il cherchait, il ne trouvait rien. Parfois, une iiseur fugitive le meitail pour un instant sur la voie, mais la lueur s'éteignait pour faire place à des lénèbi es pins profondes.

Il savait seulement, d'une façon vague et sans pouvoir se l'expliquer, qu'un homme lui avait proposé de sauver sa vieille mère.

Qui était cet homme et quel était ce moyen? Jean avait beau faire; à cettequesiion point de réponse.

Lus de se creuser la tète en vain, il tourna de force son esprit vers d'autres pensées; l'idée lui vint de se vendre comme soldat. Mais ce n'était pas la preutière fois; il s'était informé déjà : la prime était trop faible!..

Que faite? Engager son gain de plusieurs années chez le prêteur Aiaby? Il y avait hien peu d'espoir que le viciillard, soupçonneux et défiant, pût accepter une transaction paiei'ile; mais quand tout man(!ue à la fois, la plus laihie chance semble une planche de salut; Jean voulut essayer; il (juilia sa borne -et se dirigea vers le marché un Temple. Araby venait de fermer sa porte pour uietire son entievue avec le baron de Rodach à l'abri de toute oreille curieuse.

Jean demeura comme frappé de la foudre devant cette porte close, ou eût dit que c'était une espérance certaine qui venait à lui manqiier tout à coup.

Le malheur est fait ainsi.

Jean se prit à errer sous le périsiyle. A chaque instant, quelque pauvre homme, quelque marchande indigente, venaient, comme lui, leurs gages sous le bras, cilTronter l'.iiiire du prêteur, et tous se lamentaient, (l(''pl()rant ral)senre ina (tendue du bonhonuue Araby, de rt'iie impitoyable sangsue qui les épuisait sans vergogne.

L'usure n'est-elle pas, chez nous, l'unique providence de la misère?

Ils lournaient autour de l'échoppe; ils frappaient à la devanline; ils s'asseyaient consternés sur le seuil. L'absence d'Araby eût été, pour une bonne part des hahiianis du Temple, une léelle calaniiié.

Le bonhomme était pour ses clients ce que l'opium est aux Chinois, qui se tuent lenten)enl à l'iiide du narcoii(|ue chéri, mais qui meurent tout de suite dès qu'on les en prive.

Jean s'était replongé dans sa rêverie sombre; il se promenait depuis !a |)orte d'Araby jusqu'à la devanture des Deux Lionr, où Fntz, debout et appuyé foiiire la mui aille, tuviiii sa première chopine d'eaude-vie, en regardant la fouie avec des yeux moi ts.

A quelques pas de là, Midou, dit Bonîiei-Vert ei Pitois,dii Blaireau, entourés d'un cercle com[)acte, faisaient iranquillemeni leur vente. Les agents de police abondaient, mais les ûeiw voleurs de pantalons avaient sur la poitrine de laiges plaques de marchands d'habits; auprès d'eux, la grande Duchesse et la petite Bouion-d'Or, qui avaient quitté leurs costumes de bal pour des toilettes plus modestes, battaient comtois de tout leur cœur.

— Si c'est possible de voir un plus joli montant (pantalon)! disait Bouton-d'Or avec enthousiasme. C'est bath (beau)... mais bath pour de bon!... ça ne se porte que sur les boulevards! — J'en donne deux croix (12 francs), ajoutait la Duchesse.

Blaireau relirait le panialon d'un air indigné.

92 CINQUIÈME PAUTIE.

— Deux a-oix et deux petits PhUippes avec, ma fée (fille)! iépli(iuail-il; pour une pièce connue ça, ce n'csi pas trop de dix-buii points (IVancs).

Polyte regardait le pantalon d'un air triste.

— Le fait est qu'il est batif (gentil) tout de même! murmurait-il avec convoiiise; doiUiuage que j'ai tout bu!...

Batailleur arrivait en ce moment, escortée de madame Huffé, sa suivante.

— Ob! oh! s'('!cria Bonnet-Vert, voici !a flne des flnes... une arcasienne (inaligne) rompue, quoi!... li n'y a pas à \\x\ jouer C harnache à celle-là!... Deux croix sèclies. maman Batailleur, et un bouillon en deux verres (un denii-seiier en deux canons), pour mouiller le marché!

Batailleur fil sonner le drap entre ses doigts.

— Allons, ddbtiye ('a mère), reprit Malou, achetez-moi ça pour fane plaisir au petit Polyie, (jui est gentil comme tout! — J'en donne une croix, dit Batailleur, qui ne songea pointa se scandcd ser. — Doux croix! riposta Malou. — Je mets le petit Philippe... — Allons! un point de plus, et c'est fait!... Tenez, voilà l'aiiii Polyie qui me l'anrait acheté mieux que ça, mais... — Réijuisc (gnenx), interrompit Bouton-d'Or avec un geste intraduisible; pas un radis, le pauvre mignon!...

Batailleur se tourna vers Polyte, qui faisait le moulinet avec sa canne pour se donner un maint en. Madame Huilé eut rhonncur de lui envoyer de lo:n une belle révérence.

Batailleur donna les dix francs, et on alla essayer le pantalon au beau milieu de la salle com:nune des Deux Lions.

Le Temple n'a ni faiblesses ni pruderies.

— En voilà un qui a de la chance! murmura Pitois en dépliant un autre pantalon; faire le lézard (rester oisiQ toute la sainte journée, bccquiller (aiangei-.

boire), être rupin (bien mU), pas mal gambiller (îlanser) le soir dans la bonne socÎL'lé... — EU bien, moi, j'aimerais pas ça, si j'éiais homme! interrompit gaillardement la petite Bouton-d'Or.

Le cercle entier haussa les épaules devant cette hérésie. Blaireau jeta un rei^ard de mépris sur la Jeune Olle, presque honteuse d'avoir dit une énormité pareille, et cria son auire pantalon.

En ce moment, Jean, qui venait de passer pour la vingiième fois devant la porte close du bonhomme Araby, aperçut par hasard, au coin de la Forèl-Noire, le prolil revèche du cabareticr Johann.

Sans qu'il sût pourquoi, i! éprouva une sorte de choc moral à celte vue; il s'arrêta, troub'é, les bras tombants et les yeux fixés sur le niarrhand de vin.

Celui-ci semblait cht rcher quelqu'un dans la foule. Jean, après l'avoir contemplé un iiisiaiit, redressa tout à coup sa taille airjis>ée; son œil morne eut un éclair; un rouge fugitif vint nuancer la pâ eur de sa joue.

Il s'élança au travers .ie la cohue et poussa droit vers Johann, qui ne le voyait pus.

— C'est vous qui m'avez parlé celte nuit, n'est-ce pas? dit-il en saisissant le bri;s du marchand de vin.

Celui-ci se retourna et ie toisa de la léie aux pieds d'un a'r éfiuivoq'ic Piiis un sfiurire, où perçait une intention pateline, vint à sa lèvre.

. — Case pourrait bien, mn;i |)elit, rép!iqua-t-;!. — C'est vous, oli! c'est vous! séciia le joueur d'orgue; vous m'avez parlé à l'endroit même où nous sommes. — Je ne dis pas, mon lils... mais pas si huui!... — Vous m'avez dit coiumenl sauver ma mère... — EU bien?... fit Johann qui ne put réprimer un mouvement d'inquiétude. — Eh bien! poursuivit le joueur d'orgue en pressant son ii ont à deux mains, je ne m'en suuviens plus!

Johann respira. Ses lèvres niiiices s'ouvrirent en n!i sourire silencieux.

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