III. — Les Qnatre Fi Is Aymon
Le commerce devins des Quatre fils Aymon, tenu par madame veuve Taburot, occupait tous les derrières de la maison qui fait face au point central de la Rotonde.
Les profanes entraient et sortaient par l'allée noire, onvertesurla place même; mais les habitués de choix qui avaient les l)onnes grâces de la veuve Taburot connaissaient une auire issue, et savaient qu'ils pourraient, au besoin, gagner la rue Chariot parla maison voisine.
Alors, comme aujourd'hui, entre les chalands des Quatre fils, il y en avait bien peu qui pussent être indiftérenis à une commodité de ce genre. Il y a bien longtemps, en ell'et, que cet établissement est spécial; on n'y connaît guère que les industries excentriques et périlleuses. Parmi ceux qui le fréquentent, quelques-uns sont vagabonds purement et simplement, d'autres sont escrocs, d'autres, sous prétexte
de vendre des contre-marques, exploitent les abords des ihéàires; d'autres encore sont ces malheureux marins, échappés du naufrage, qui vous offrent des raso Ts d'Angleterre assez bien affilés pour trancher un cheveu à la volée. Les plus purs proposent à leurs bons moments, des cannes à pommes d'étain ou des chaînes de sûreté aux promeneurs des boulevards. Ceux qui ont dps goûls champêires font le buis bénit du dimanche des Rameaux ; le prix de revient de cette verdure sacrée reste toujours un mysière, mais le débit en est excellent et donne un prétexte de se tenir au plus épais de la foule, près de la porte des églises.
Cela suffit, pourvu qu'on ail la main preste et une bonne conscience.
Enfin, il y a là mille et une variétés d'entrepreneurs de jeux en plein air, les uns tolérés par la police, les autres sévèrement prohibés.
Vous y retrouvez l'homme au lapin blanc, que vous avez entrevu à Sceaux, à Meudon, aux Loges, et qui invite gracieusement les amateurs de gibelotte à couvrir les ronds de sa table enchantée avec des palets de fer-blanc.
Vous retrouvez l'homme à la poule, qui veut que vous cassiez, le traîtie, une vitre protégée par quelque sortilège.
C'est le rendez-vous de ces banquiers perfides, qui, sous prétexte de macarons, ressuscitent la roulette à la face du ciel, et dévorent les gros sous des simples.
C'est là enfin que l'on rencontre ces redoutables escamoteurs, fléau des petites rues du faubourg Saint- Antoine, qui dépouillent à coup sûr l'ouvrier avide et naïf au jeu ingénieux du tirlibibi.
Ceux-là sont d'autant plus âprement chassés par les sergents de ville, que leur banque n'admet point de cuivre; ils ne jouent que des pièces de 5 francs,
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comme à Frascati; et cette élévution de l'enjeu n'est certes point destinée à compenser !eius frais d'établissement, car ils mènent leur partie an milieu de la rue, sur la cuve renversée d'un chapeau.
Trois caries qui sautent l'une par-'!essus l'autie avec une rapidité magique, une rue soiubre, un jour sans soleil, quatre ou cinq coinjîères qui veillent auK avenues, une dupe et un fripon, tels sont les ingrédients du noble jeu du tirlihibi.
l'.iais le travad le plus universellement fêlé aux Quatre Fils Ayinon est le vol d'habits ou d'étoile : le voisinage du Temple donne à ce commerce une importance irès-satisfaisante. Un bon négociant des Quatre Fils fournit à lui tout seul jusqu'à deu\ échojipes de fripiers; s'il sait s'arranger, il a une dame gui honore de s.» coutiance tous les magasins de noiiveauiés à la fois, et qui emporte sous son camail quantités de denrées pour le quartier des frivolités.
Ces daines sont très-bien mises et très-distinguées, ce qui ne les empêche pas de s'enivrer le soir avec de l'eau-de-vie; de temps en temps, les journaux en citent une ou deux qui se font arrêter, mais c'est rare, elles sont adroites, prndenies, exercées, et l'habileté de leurs mains met chaque année un fort long article au chapitre proliis et pei les des magasins de nouveautés.
Il faut reconnaître, néanmoins, que les véritables ariisies en ce genre, les virtuoses, ne fréqueuienl point l'obscur cabaret de la place de la Rotonde. Le choix de cette profession aimable indique assurément une certaine distinction de goûts et de manières. La plupart des dames qui la pratiquent aiment à se faire comtesses de quelque chose et à voir :e beau monde.
On en a vu donner des bals et patronner des œuvres de bienfaisance. Avec un peu de bonheur, elles peuvent mourir très-vieilles, dans de très-bons lits, entourées d'une iamide (rè<-liounéle,..
Le commerce de vins des Quatre Fils Aymon n'avait pas du tout la même physionomie que les autns caliarets des alentours du Temple. Pour y parvenir, il fallait traverser d'iibord Taliée noire, puis une cour fangeuse où s'élevaient deux berceaux en treillage de bois vermoulu.
C'était le jardin.
11 avait pour ombrage, en toute saison, un petit cyprès jaune, mort depuis des années, et un pot de i)asilic, servant aux préparailons culinaires de madame veuve Taburot.
En sortant du jardin, on descendait trois marches et on entrai! ri;ins une grande salle, basse d'étage, oii se trouvait un billard à blouses, au tapis noirâtre et gras.
Celte salle avait pour ornement trois tableaux, contenant des inscriptions entourées de force paraphes.
L'une de ces inscriptions portait : On ne fume pas ici, quand il y a des dames.
La seconde : On joue la poule.
La tîoisième était ui; code manuscrit des règles du billard.
A gauche de cette pièce d'entrée, se trouvait une longue salle, située également au-dessous du sol de la cour. C'était là que se tenait madame veuve Taburot, derrière un comptoir entouré d'une basse galerie de cuivre et chargé d'une multitude de lioles à liqueurs.
Il n'y avait ni brocs cerclés de fer, ni comptoir de plomb incessamment humide; on vendait le vin à la mesure, mais dans des libres de verre, et cela ressemblait plutôt à un estaminet borgne qu'à un cabaret ordinaire.
Madame veuve Taburot était une femme de plus de cinquante ans, à la physionomie virile et digne; les plus vieux habitués se souvenaient de l'avoir vue toujours au comptoir des Quatre Fils Aymon; néan-
3'l QUATRIÈME PARTIE.
moins, elle se prétendait veuve d'un capitaine de la garde impériale, en foi de quoi elle avait un portrait de l'empereur dans sa chambre à coucher.
Quand elle parlait de Napoléon, elle disait : C autre.
Elle avait des opinions politiques, un bonnet à grands rubans et du goût pour le grog.
C'était, du reste, «ne femme grave et tout à fait à la hauteur de sa position sociale; dans les fréquentes occasions oïl la police était descendue chez elle, elle s'était hab lement réclamée de sa qualité de veuve d'un ancien militaire, et sa conduite ferme en môme temps que soumise avait toujours sauvé son établissement.
Elle inspirait à ses habitués une alfection mêlée de respect : elle savait faire crédit à propos, et si quelqu'un de ses chalands lui eiit apporté une maison volée, elle eût trouvé très-certainement quelque cachette pour la mettre en sûreté.
Au moment où nous entrons aux Quatre Fils, madame veuve Taburot lisait un feuilleton contre les jésuites, dans un journal qui se nourrit de prêtres ; elle ponctuait celte lecture attachante en buvant il petitesgorgéesdu grog très-fort, qu'elle avait fait mettre daiis une tasse à tisane pour le décorum.
Autant elle était tranquille et froide, autant son entourage se montrait biuyant. Le personnel des Quatre Fils Aymon était ce soir au grand complet; il y avait eu festin et l'on lâchait de se donner le bal.
Los tables de bois marbré avaient été reléguées contre les murailles; on avait poussé les tabourets sous les tables, et le milieu de la salle présentait un espace vide assez large pour former des quadrilles.
Madame Taburot n'avait point permis cet extra, mais elle ne l'avait point défendu.
On dansait; le billard abandonné montrait tristement son tapis pelé aux lueurs fumeuses des deux lampes ; personne ne s'égarait dans le jardin à l'o.nbre du basilic; tout le monde était dans la salle, tout
le monde riait, tout 1<! monde chantait; vous n'eussiez point trouvé dans Pui is entier, à cette lieure, uni, aussi joyeuse réunion.
Il y avait pourtant, parmi cette asseml)Iée en goguette, un liomme qui se séparait de la joie commune, et qui demeurait silencieux dans un coin.
Cet homme était assis tout au bout de la salle, dans un endroit où il ne gênait personne. Il avait à côté de lui une chopiiie d'eau-de-vie, où il puisait largement et pour ainsi dire sans relâche.
C'était Friiz, l'ancien couirier de Bluthaupt. Il venait là chaque soir et il buvait; il buvait jusqu'à ce que l'ivresse le terrassât vaincu.
Il n'adressait jamais la parole à âme qui vive; seulement, lorsque l'eau-dt'-vie mettait du feu dans sa cervelle, on voyait ses lèvres remuer lentement, et jeter dans le vide quelques mots perdus.
S'il n'avait pas été si sincèrement ivrogne, on l'aurait vu de mauvais œil au cabaret des Quatre Fils; car on ne lui connaissà't rien sur la conscience, et il n'avait jamais remis sous la garde de madame Taburot aucun objet dérobé.
C'était une tache dans l'assemblée; mais, en définitive, un homme qui buvait tant pouvait bien se passer d'un autre vice.
Fritz était à peu près à la moitié de sa chopine d'eau-de-vie. Il avait mis à côté de lui, sur la table, son chapeau rougi et déformé; on voyait le sommet de sa lèle couvert de poils rares et comme grillés, tandisque de grandes masses de cheveux incultess'ébouriilaient autour de ses tempes; sa barbe longue et toute parsemée de poils blancs tombait sur sa poitrine chétive.
Il avait la tète baissé?.
Quand il la relevait pour porter son verre à ses lèvres, sa main tremblait, le verre choquait ses dents. On voyaiisa joue pâle et creuse, au centre de laquelle
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l'ivresse naissante et la teinte maladive mettaient une tache de feu.
On voyait ses yeux mornes, creusés par la maigreur et qui n'avaient plus ni rayons ni pensée.
Il Jetait sur la foule environnante un regard absorbé : puis sa tête retombait, tandis qu'un murmure confus glissait entre ses lèvres blêmes.
Il paraissait ne rien voir de ce qui se passait autour de lui et ne rien entendre des clameurs folles qui etuplissaieni la salle.
Les habitués des Quatre Fils lui rendaient du reste la pareille et ne prenaient point souci d'observer sa lugubre huneur, on ne songeait qu'à mener le plus gaiement possible la soirée du lundi-gras.
Il y avait là des loileiir s de toutes sortes, et ceque le marchand de vin, Johann, avait dit au chevalier de Keinhold, pour l'engagera changer de costume, n'était pas rigouîcusemeni exact. Les habits fashionab'es du chevalier, portés par un des chalands do l'établissement, n'auraient point excité l'attention, parce «iue toute parure était bonne à ces hardis industriels, l'armi les blouses qui foi raaient la majeure partie de la réunion, on voyait çà et là plus d'un habit noir et plus d'une redingote élégante: mais Johann avait eu raison nonobstant, un inconnu velu avec recherche (levait nécessairement exciter en ce lieu l'attention cl la défiance.
D'un autre côié, le hausse était un personnage trop célèbre dans le Temple pour qu'il ne se trouvât pas là quelque brocanteur ayant été à même de le voir, Johann ne voulait point qu'il fiit reconnu ainsi par tout le inonde.
S'il y avait de la dilTérence entre les toilettes des iiomnics, celles des dames étaient encore plus disparates. Le même (juadrille réunissait quelque grosse n:ère portant un fichu à carreaux et un mouchoir de cotonnade sur la tête, avec quelque pimpante grisulie
et quelque graiisle liame ((iii semblait échappée d'un boudoir du faubourg Saint-Honoré.
Et tout cela vivaiteu parfaite intelligence; la grande daine tutoyait la coinaière, qui le lui rendait du meilleur de son cœur.
La danse, il est à peine besoin de le dire, était un peu écheveiée: néanmoins e'Ie ne dépassait pas de beaucoup les bornes imposées aux amateurs de nos bals publics par l'autorité intelligente des sergents de ville; les gestes se modéraient par respect pour la majesté de madame veuve Taburot, qui interrompait de temps en temps sa lecture pour boire un coup de iisaue au rhum et répctc-r d'une voix royale :
— Tâchez voir un peu de ne pas faire de bêtises!
Cela dit, elle se replongeait dans sou antique journal. Les grisolles lui faisaient bien des pieds de nez à la sourdine et les cavaliers-seuls ajoutaient quelque agrément nouveau à la pastourelle; mais, en somme, c'était beaucoup moins accentué que ces jolis bals du Prado et de la Chaudière, où les bons parents de province envoient leurs héritiers pendant les dix mois de l'année scolaiie.
L'orchestre était composé de Mâlou, dit Bonnet- Vert, et (le son pylade Pitois, dit Blaireau.
Pitois jouait du violon; Màlou soufflait dans une bombarde *, souvenir de Bretagne, qu'il avait apporté du bagne de Brest.
Comme ils étaient à moitié ivres tous les deux et qu'ils n'entendaient point se priver du plaisir de la danse, ils jouaient dans le quadrille même et sautaient comme des bienheureux, en tirant de leurs instruments des sons iaqjossibles.
C'était un concert de canards et de grincements à faire tressaillir le tympan d'un sourd-muet.
* Sorte de petit liautbois à sept trous qni accompagne le biniou (cornemuse) aux fêtes de la basse Bretagne.
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La galerie accouipagnaii en faux-bourdon et la voix aiguë de ces dames faisait à cet ensemble étrange un diabolique dessus.
Mais les honneurs du concert restaient à l'instrument breton, dont les gémissements nusillards dominaient tous les antres bruits.
Mâlou, dit Bonnet-Vert, en tirait un excellent parti; il souillait de toutes ses forces et dansait de même; ses tempes suaient à grosses gouttes ; quand Thaleine lui manquait, il renversait dans sa large bouche, pour se ralrakhir, le goulot d'une bouteille de rhum.
Ce Mâlou était un garçon assez remarquable. Il pouvait avoir trente-cinq ans; son front b;is, mais large, était entouré d'une profusion de cheveux courts et bouclés; il avait le teint basané, les yeux noirs et brillants, la bouche fermement dessinée. L'ensemble de son visage, dont l'expression s'amollissait en ce moment dans le sourire de l'ivresse, annonçait une hardiesse vive et une certaine franchise. Il dansait avec une jolie petite fille de (juinze ans, au minois effronté, qu'il appelait Bouton-d'Or.
Son camarade Pitois, dit Blaireau ne lui ressemblait aucunement. Autant Mâlou était leste et bien découplé, autant Blaireau se montrait gauche dans tous ses mouvements. Il était noir comme une taupe, et des mèches de cheveux plats tombaient jusque sur ses sourcils, il y avait pourtant une certaine joyeuseté dans ses petits yeux souriants et mobiles; arais, en somme, c'était là une physionomie repoussante et dont l'aspect seul meitait en défiance.
Pitois avait une quarantaine d'années.
Il était le cavalier d'une grande et belle femme, portant, ma foi, camail de velours et chapeau à plumes, qui dansait le cancan avec une verve singulière.
Cette belle femme était connue sous le nom de la
ducbesse. Avec les marchandises qu'elle avait dérobées en sa vie, tantôt sous son camail de velours, tantôt sous son châle des Indes, elle aurait pu monter un superbe magasin do nouveautés.
Mâlou et Pitois ne s'étaient jamais quittés; ils s'élaieni engagés autrefois en même temps comme soldats; ils avaient déserté de compagnie; ils avaient travaillé ensemble dans le grand et dans le petit genre, sur les chemins et sous les réverbères des rues; ils avaient été ensenible en prison, ensemble encore au bagne; ils s'étaient évadés ensemble; ils se connaissaient dans le bonheur comme dans l'infortune; ils s'aimaient. Et (c'est une chose étrange) l'amitié, ce sentiment que les poêles ont rendu fastidieux à force de le chanter, se rencontre plus souvent parmi les bandits qu'entre les honnêtes gens.
Màlou avait mis plus d'une fois sa poitrine entre Pitois et le couteau; Pitois avait cédé à Màlou une femme qu'ils aimaient tous les deux; et il en avait fait une maladie, ni plus ri moins qu'un héros de roman.
Ils étaient si mal l'un sans l'autre, que Pitois s'était laissé prendre exprès, lorsque Mâlou avait été mis au bagne.
11 est superflu d'ajouter que leur pécule était commun. Entre eux cependant l'égalité n'était pas complète; dans tout ménage il faut un maître; Mâlou, dit Bonnet-Vert, était le chef de l'association.
Il est remarquable que, dans toutes les réunions de malfaiteurs, la considération s'acquiert en raison directe de la culpabilité pins ou moins avancée. Un escroc est loin d'avoir le même rang qu'un faussaire; un simple voleur ne vaut pas le quart d'un assassin. Mâlou et Pitois avaient parcouru de compagnie tous les degrés de l'échelle du crime; au milieu des pauvres liions du Temple, ils étaient des aigles : figurezvous deux académiciens, encanaillés parmi des poètes confiseurs!
40 QUAÏBIKM!': PARTIE.
On les ndmirait, on souriait de coniiance aux moindres de leurs dires; s'ils daignaient plaisanter, c'était de l'enthousiasme; on ne se possédait pas de joie à les voir grincer du violon et de la bombarde.
Les femmes les voulaient, les hommes les respectaient et n'arrivaient pas même jusqu'à la jalousie. Ils étaient les héros, les incomparables; Bonnet-Vert surtout sembl;\it un dieu...
Le bal était à son plus haut période de gaieté, lorsque Johann et le chevalier, traversant de nouveau la place de la Rotonde, s'engagèrent dans l'allée noire.
i^. — li'amom*.
Le pauvre chevalier se sentait tout déconfit dans son nouveau costume. Il était mal à l'aise, comme un paon privé de sa queue. Les rôles avaient changé; il semblait maintenant le domestique de son faciotiim : il le suivait pas à pas , l'oreille basse et d'un air soumis.
Johann entra le premier dans le billard et le traversa en homme qui connaît les êtres. Rcinhold faillit se rompre le cou, en descendant les trois marches étroites et roides.
— Oh! oh! dit le marchand de vin en se dirigeant \ers la seconde salle, il n'y a pas de poule ce soir. Quel diable de sabbat est-ce donc?
Depuis la porte de l'allée, ils entendaient les sons stridents du violon et de la bombarde.
Malgré l'écriteau pendu aux murailles du billard et portant défense de funier en présence des dames, tous les danseurs avaient la pipe à la bouche. La galerie, bien entendu, ne se gênait pas plus que les danseurs. Juhann et le chevalier, en arrivant au seuil de la salle.
LE CABARET DES FUS AYMON. hl
ne virent qu'une masse de fumée grisâtre, au milieu de laquelle s'agitait un mouvement confus.
El (le cette bruine épaisse, sortaient des cris étranges, un bruit de gros souliers frappant le carreau à peu près en mesure, des rires, des briiios de chants, des accords faux hurlant sur le violon, et des notes boudeuses de bombarde.
Le chevalier regardait bouche béante par-dessus l'épaule de Johann; il croyait \è\er; cela lui faisait reffetd'un cauchemar fantasiique, et il avait peur.
Il n'en était pas à se repentir d'avoir accepté la proposition de Johann. Plusieurs motifs i'.ivaient entraîné dans le premier moment : d'abord, l'intérêt puissant qu'il avait à réparer au plus tôt l'échec du duel, ensuite, un sentiment puéri! et bizarre qui était tout particulier à sa nature de vieil enfant; il s'était posé en homme de ressource auprès de M. le baron de Rodach, et il tenait singulièrement à lui donner une haute idée de son savoir-faire. La supériorité du baron l'humiliait; ■! éprouvait, par avance, un plaisir singulier à l'idée de se pavaner devant cet étranger qui se proclamait si orgueilleusement nécessaire.
Cette pensée l'avait entraîné plus encore que son intérêt; il n'avait pu résister à l'espoir d'étonner le baron à son tour et de lui dire : Voilà ce que j'ai fait!
Pour un instant sa couardise s'était changée en témérité; il avait fermé les yeux et il s'était jeté en avant sans réfléchir.
Maintenant il réfléchissait, et Dieu sait quelles terreurs punissaient sa courte outrecuidance :
Il était là, derrière Johann, et il se sentait du froid dans les veines. Le marc hand de vin, pour compléter son déguisement, lui avait planté une cravate de soie noire sur l'œil gauche; la cravate était déjà mouillée de sueur.
Ul QUATRIÈME PARTIE.
Pour plus de piécauiions encore, Joliann avait parlé de mettre bas la perruque blonde, et de se présenter aux Quatre Fils avec une tête au naturel, mais Reiuhold avait défendu son toupet avec acharnement.
Johann lui avait laissé so toupet.
— Il y a bal, grommela le marchand de vin d'un air de mauvaise humeur; comment faire pour leur parler dans cette bagarre?... — Allons-nous-en, opina le malheureux chevalier. — Non pas!... Qui sait si nous les retrouverions demain ! — Donne-toi des grâces, madame la duchesse , disait-on derrière la fumée de tabac. — Hardi, Blaireau! un temps de polka pour la fin!... — Voilà Bonnet-Vert qui porte Bouton-d'Or à bout de bras en valsant... et qui joue Vive Henri IV! de l'autre main!... — Ah! le diab'e de Bonnet-Vert!...
Puis des voix de femmes :
— Portez-moi donc comme ça, Loiseau! — Portemoi donc comme ça, Petit-Louis! — Et mets-y les deux mains, si tu veux!
Mais Loiseau et Petit-Louis n'étaient pas si forts que Bonnet-Vert, et leurs dames pesaient deux fois plus que Bouton-d'Or,
Au plus fort du tumulte, la sonnette du comptoir s'agita et la voix roide de la veuve Taburot projionça les paroles consacrées :
— Tâchez voir de ne pas faire de bêlises...
La contredanse fniissait : on eut l'air d'obéir à la veuve du garde impérial et l'orchestre se lut.
En ce moment, les fenêtres, ouvertes pour rafraîchir la salle, chassèrent le nuage de fumée; le chevalier put embrasser toute la scène d'un coup d'œil; mais en même teaqis, sa tète qui passait par-dessus l'épaule de Johann fut aperçue de l'intérieur.
— Qu'est-ce que c'est (|ue ça? s'écria-i-on de plusieurs côtés à la fois. — Tiens! dit la petite Bouton-
d'Or; c'ie figure!... il a un bandeau sur l'œil... c'est peut-être bien l'Amour.
Le mot fut couvert d'applaudissements. En un clin d'œil, le pauvre chevalier se vit entraîné, malgré les efforts de Johann, et comme enclavé dans une masse empressée de curieux.
Chacun le regardait sous le nez, les quolibets se croisaient. Le chevalier avait perdu plante...
— Oh! quelle tête! quelle tête! dit Mâlou en l'examinant avec admiration; il a pour soixante-quinze centimes de blanc ei de rouge sur la joue!... — Il faut l'exposer sur une table, ajouta Bouion-d'Or, et on donnera un sou pour aller le regarder de près.
Aussitôt fait que dit. 11 y eut un mouvement dans la cohue, et le chevalier, sans savoir comment, se trouva élevé de deux ou trois pieds au-dessus de lu foule. Dans le trajet, une main maladroite ou perfide lui avait arraché sa casquette et sa perruque en même temps : de sorte que le bandeau noir, placé en diagonale, tranchait maintenant entre sa face fardée et son crâne nu comme un genou.
L'assemblée trépignait de joie et hurlait :
— C'esirAmour! c'est l'Amour!...
Jamais on ne s'était tant diverti aux Quatre Fils Aymon. La farce arrivait à point entre deux contredanses; c'était comme une attention délicate du hasard, qui avait choisi le bon moment pour lancer l'inlermède.
Le tumulte joyeux allait sans cesse augmenlanl : chacun disait son mot plaisant ou grotesque; ces dames n'en pouvaient plus à force de rire, et s'appuyaient, pâmées, aux bras de leurs seigneurs. AJadame Taburot, malgré ses qualités respectables et la déférence qu'elle inspirait d'ordinaire à ses pratiques, n'était plus maîtresse de la situation; c'était en vain, désormais, qu'elle agitait la sonnette de son comptoir, ni plus ni moins qu'un président d'assemblée déiibé-
rante; c'était en vain qu'elle enflait sa voix sèclie et rojïue pour jeter au iiiilieu <\\i fracas so:i fameux : Tâchez voir de ne pas faire de bêtises...
On ne l'entendait pas; les rires se croisaient avec les quolibets. Hommes et femmes, danseurs et j^ens de la galerie, tous s'«''taient réunis en un solide noyau qui occupait à peine un quart de la salle et se pressait autour du malheureux chevalier de Reinhold.
Celui-ci posait toujours sur la table qui lui servait de piédestal; il roidissùt sa taille épaisse et courte; celui de ses yeux qui était libre restait baissé timidement; il n'osait ni bouger, ni regarder cette foule dont les clameurs mofiueuses arrivaient à son oieille, enflées par sa propre frayeur et toutes pleines de terribles menaces.
Depuis qu'on l'avait saisi à l'improviste sur le seuil du billard pour l'eniraîner, capiif, au milieu de la cohue, il n'avait pas prononcé une parole; il ne se rendait plus compte de ce qui se passait autour de lui; la peur l'étouITail, il n'avait pas une goûte de sang dans les veines, et les deux rangées de ses dents fausses claquaient l'une contre l'autre au risque de se déraciner. C'était la détresse muette et poignante de ces infortunées victimes que les Indiens cannibales insultent avant de les dévorer.
Et cette détresse faisait justement la joie de ces dames; elles ne pouvaient se lasser d'admirer la tète de ce petit homme, chauve comme un œuf et plâtré du front au menton; le bandeau noir, incliné coquettement, donnait à cette physionomie le dernier cachet.
— Il faudrait des ailes de papillon, disait Boutond'Or en s'approcliant le plus possible. — Garçon! criait la duchesse, un carquois pour l'Amour!...
Et c'étaient de nouvelles salves de rire.
Johann, séparé violemment de son patron, essayait cependant de le rejoindre et jetait çà et là en sa fa-
LL CABARET DES FILS AYAION. hb
veur quelques prières qui se perdaient dans le bruii; mais il ne s'enrouait point à crier trop fori, et de teirps à aulre un sourire uiérliant venait sur sa figure refrognée. Il trouvait la farce bonne, et le pileux état de son maître l'égayait sincèrement,
A part niadame veuve Taburot, qui s'indignait de n'être point écoutée, et dont la colère s'allumait derrière son comptoir, il n'y avait dai:s la salle qu'un seul être qui restât étranger à la joie commune : Friiz était toujours imriiobile dans son coin, l'œil mort, la tête basse et la main sur sa ciiopine d'eau-de-vie.
Il n'avait rien vu ; rires et plaisanteries avaient passé comme un bourdonnement aiitour de ses oreilles fermées.
Hais, en ce momerit, il se fit un trépignen:ent général, mêlé d'applaudissements et de clameurs si aiguës, que Fritz en tressaillit comuie un homme qui s'éveille.
11 leva la tête lentement et promena autour de lui ses regards stupéfiés.
Quand son œil tomba de loin sur le visage du chevalier, qui se dressait au-dessus de la foule, il y eut par tous ses membres un long frémissement.
— Toujours! toujours!... is urmura-t-il en cachant sa figure entre ses mains. Il me suit partout... J'ai beau boire, je vois bien qu'on ne peut pas oublier!
C'était Bouton-d'Or qui avait fait éclater cette dernière explosion d'allégresse. L'enfant espiègle et hardie avait réussi à percer la foule, d'un borid, eiic s'était juchée sur la table, auprès du chevalier.
Mâlou restait en bas, prêt a servir de compère.
Bouton-d'Or prit une pose de danseuse et demeura immobile, caressant dune nia n le menton du chevalier, de l'autre suspendant à deux pouces au-dessus du crâne chauve de Reinhold la perruque déplorablemeni fripée.
En bas, Màlou montrait ce groupe à l'aide d'une
queue de billard, et disait avec l'emphase des gens qui expliquent les salons de cire :
« — Tableau tiré de la mythologie... Psyché retrouvant la perruque de l'Amour... »
Bouton-d'Or, excitée par son succès qui était grand et se traduisait dans rassemblée en hilarité convnlsive, allait passer à un autre exercice; déjà ses grands yeux petil aient de maligne espièglerie; il n'y avait pas de raison pour que la comédie prît un terme de sitôt.
Heureusement pour le pauvre chevalier, la gaieté de Johann, alors même qu'elle avait une source méchante, ne durait jamais bien longtemps. Il jouit de la détresse burlesque de son patron durant quelques minutes, puis il en eut assez.
L'idée des dix mille francs lui revint, c'était plus qu'il n'en fallait pour le rendre sérieux.
Il perça la foule à son tour en jouant des coudes énergi(|uement, et se dirigea vers Màlou.
A cet instant même, madame veuve Taburot, transpoi tée d'une indignation légitime, quittait son trône et traversait la salle pour venir mettre le holà tie sa personne, et prononcer le quos ego au milieu de ses pratiques révoltées.
Secouru ainsi des deux côtés, Reinhold ne pouvait manquer d'avoir sa délivrance; mais l'aide la plus efficace ne lui vint pas de la maîtresse de l'établissement. La foule était dépassée, madaine veuve Tabulot, nonobstant la majeUé de son bonnet à rubans, et du journal vénérable qu'elle tenait à la main, aurait vraisemblablement perdu son éloquence.
Johann, au contraire, n'eut besoin que de deux mots, dont l'un fut prononcé à l'oreille de Pitois et l'autre à l'oreille de Mîilou.
Pitois quitta le bras de la duchesse; Màlou rengaina une plaisanterie commencée et jeta sa queue de billard.
LE CABARET DES FILS AYMON. hl
— C'est différent, grommela-t-il; fallait le dire tout de suite...
Il ajouta, en se tournant vers Bouton-d'Or :
— Dégringole, toi, petite... c'est fini de rire! Bouion-d'Or perdit aussitôt son sourire espiègle,
et descendit avec une dociliié d'esclave.
Quelques voix s'élevèrent dans l'assemblée pour protester contre ce brusque dénoiîment.
— Chut! fit Blaireau.
Tout le monde se tuf.
— Je savais bien, dit madame veuve Taburot, que si je quittais mon comptoir on se mettrait tout de suite à la raison... Mais qu'est-ce que c'est donc que ça qui vient troubler un établissement paisible?
Par ça, elle entendait le chevalier de Reinhold que Bouton-d'Or venait de réintégrer dans sa perruque. Par établissement paisible, elle voulait désigner le propre cabaret des Quatre Fils Aymon.
— En voilà siiiTisamment, la mère, répliqua Mâlou, on va se tenir dans la réserve... Et, quant à ce particulier, j'en réponds.
Madame veuve Taburot regagna son trône à pas lents.
Son aimable journal lui avait mis tant de jésuites dans la tête, qu'elle était tentée de prendre le chevalier pour un socias terrible et sa blouse pour une robe courte. Cette opinion la rendit circonspecte; elle savait trop qu'd est dangereux d'irriter ces hommes puissants et sournois, qui ont le choléra dans leurs manches...
— Tâchez voir, dit-elle seulement par manière d'acquit, de ne pas réitérer vos bêtises!
Bonnet-Vert et Blaireau, cependant, avaient pris le chevalier entre leurs bras et l'avaient déposé sur un tabouret. En se sentant assis, le chevalier ouvrit son œil timidement et jeta un regard furtif à la ronde.
dS QUATRIÈME PARTIt,.
Johann, qui était derrière lui, se pencha contre son oreille.
— C'était histoire de rire, murmura-î-il; ne faites pas seml)lant d'être fâché... Nous tenons nos deux lurons et çà vaut bien un peu de peine.
Reinhold tâcha d'obéir et fit tous ses effoiis pour sourire, ne fût-ce qu'un petit pesi; mais le malheureux avait eu trop grande i)eur : sa crainte resta lisible sur son visage et il baissa l'œil de nouveau, pour ne point voir ses persécuteurs.
Mâlou et Pitois s'éiaient assis à côté de lui; Johann vint so mettre on quatrième.
— La mère! cria Mâlon, du Jamaïque première et cacheté... Vivement!
On apporta une bouteille de rhum; Vlâlou versa et dit sa main sans façon sur le genou du chevalier.
— Eh bien! mon vieux, dit-il, ça n'a pas l'air de vous avoir fait plaisir, ces petites gaudrioles?... il n'y a pourtant pas de quoi renauder (se fâcher). — Faut pas se taquiner pour ça, ajouta Ùlaireaii qui mit sa main noirâtre sur l'autre genou du chevalier.
Celui-ci les regarda en dessous tour à tour.
— Parlons raison, reprit l\.âlou. — C'est ça, interrompit Blaireau. — Si lu bavardes toujours, toi, dit Mâlou, ça ne va pas marcher.
Pitois fit un signe d'assentiment docile et se renferma dans un modeste silence.
— Comme ça, poursuivit Mâlou, le père Johann dit que vous avez besoin de deux sans-peur pour mU' quille?' (arranger) quelque chose, là-bas, en Allemagne... Si c'est bien payé, ça nous va.... pas vrai, lîliiireau?
Blaireau secoua la tète gravement.
— Ça veut dire : Oui, leprii encore Bonnet-Vert en traduisant pour l'usage de Reinhold le mouvement (!e son frère d'armes : c'est comine ça que Blaireau parle quand on l'a prié de se taire... C'est dune bien
entendu, ça nous chausse... Dans notre position, il n'y a pas de mal à faire un petit voyage de santé à Pétianger... seulement, il faut convenir du prix : êies-vous disposé à billancher (payer) comme il faut?
ReinlioUI en était toujours à faire effort pour se remettre du choc éprouvé.
Ce fut Johann qui répondit.
— Le dâb (maître) est rond en affaires, et vous n'aurez pas à vous plaindre de lui, mes garçons... dites votre prix? — Auparavant, papa Johann, il faudrait connaître... — On ne peut rien dire de précis jusqu'à voir... ce sera suivant la chance... vous serez peut-éire trois semaines, peut-être vingt-quatre heures... Il s'agit d'un petit bonhoaiine qui gêne...
— Et on veut l'extirper? demanda Mâlou. — Juste.
— Diable!... et pour quand faudrait-il être prêt? — La chose n'aura pas lieu tout de suite, mais on voudrait vous voir dans le pays pour habituer les paysans à vos figures. — Pour Tu'ils nous reconnaissent après! dit Piiois en faisant la moue... — Du tout!... pour que vous n'ayez pas l'air de venir à notre remorque... Vous partiriez demain vers midi.
Les deux amis se regardèrent comme pour se consulter.
Pendant cela les habitués des Quatre Fils avaient repris Je cours de leurs occupations. Les uns buvaient, les autres jouaient, d'autres encore, continuant le bal interrompu, dansaient en chantant au milieu de la salle.
Madame veuve Taburot, arrivée à un endroit touchant, pleurait à chaudes larmes daus son journal.
50 QUAThlÈVIli l'Al'.TIE.