XIII. — Trois ambassadeurs
Les choses de la vie ordinaire se présentent par-
I E MYSTEI.E 1)K I.A Tr.lMïE. J.r>
fois SOUS des nspecis quasi siirnattiieis. Il suffit de deux ou irois hasards, cninbinés de certaine sorte, pour donner aux hommes ou aux évcneineuls des apparences fantasques.
M. le bi'.ioii de Rodach, le cavalier allemand, prenait dans les souvenirs de Franz, et surtout dans ceux de !a jolie Gerii aud, qui ne savait rien que par Franz, des proportions tout à fait merveilleuses.
Fiaiiz repoussait cette impression de tout le scepticisme de son éducation pariî^ienne; Geriraud, au contraire , laissait travailler avec un terreur mêlée de charme son iinagir.aiion alleinaiule. Elle ajoutait à la biza! le hisloire de Franz; elle comp était la légende; elle la teignait de ces nuances vagues qui forment coniiiie une \o:le à travers lequel la poésie germanique nous montre ses nocturnes fantaisies. Elle passait du monde des vi'.anis dans cet auire monde, rempli d'êtres surhumains que ne savent point arrêter les obstacles de la vie, qui peuvent tout, qui devinent tout, et dont l'histoire mystérieuse est écrite dans les •vieilles ballades.
Franz n'ailait pas si loin que cela : mais, à l'idée du cavaiier allemand, il ne pouvait pas se défendre toujours d'une supeisiitieuse émotion. C'était de l'espoir et c'était de l'enVoi.
La plnpart du teuips, il se moquait de lui-même et souriait avec dédain, en prenant la conscience de sa faiblesse: nmis l'idée le venait, tenace, elle philosophe se metiail à rêver ?nirac!es tout comme la petite fille du marchand d'habits.
C'est qu'aussi ce cavalier allemand était un personnage bicii étrange! Il s'était montré à Franz toujours sous des couleurs si extraordinaires et si imprévues! Encore Fianz ne savait-il pas tout sur {■on compte.
S'il a\ait pu entendre ce que l'ordre logique de ce récit va nous lorcer de dire en peu de mots au lecteur, sa philosophie eût sauté pour le coup comme le
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hoiichon d'une boiiieille de Champagne. Si invraisemblable que puisse paraître Taveniuî e, il en savait trop long pour ne pas y croire, et ce (prii avait vu au bal Favart devait suffire grandement à lui donuor la foi. D'un autre côté, pourtant, la clio-;e était manifestement impossible, et, pour Taduietire, il fallait s'appuyer tout de suite sur un diabolique et occidtc pouvoir...
Quant à la petite Gertraud, aux premiers mots de notre histoirf, elle eût ouvert tout grands ses beaux yeux pleins de naïveté crédule, et n'eût point trouvé sur sa lèvre un autre nom que celui de Satan...
Voici du. reste le fait dont nous parlons : Quarantehuit heures s'étaient écoulées; on était au jeudi 8 février. M. le baron de Rodach s'était engiigé solennellement à voir, ce jour là mènie, avant l'heure de midi, madame de Laurens à Paris, nieinherr Van-Praët à Amsterdam, et le seigneur Yanos Gcorgyi à Londres.
Promettre c'était déjà beaucoup, mais tenir...
C'était là un tonique Fabricius Van-Praët, lui-même, au temps où il était physicien-aéronaute, n'aurait pas osé annoncer à son public.
C'était très-fort; cela mettait bien bas les chemins de fer, les pigeons voyageurs, les ballons à roues et mêine le télégraphe; tranchons le mot : c'était absurde ou magique...
Or, de ÉioUe temps, la magie ne sait plus guère escamoter que des muscades. Elle travailie en plein vent, avec des gobelets et pour un sou; la science, à cet égard, loin de p-rogresser, a fuit des pas en arrière, et nos sorciers modernes ne sont assurément pas de la force de ceux de Pharaon, qui changeaient les chameaux en grenouilles.
Quoi qu'il en soit, M. le baron de Rodach tint sa triple promesse.
A nddi, le huit février, le groom du madgyar Yanos, le serviicur hollandais du bon Fabricius V.!U-Pr;;ëi et
h) viilet de madame de Laurens annoncèrent, à quelques lîiiiiuies d'intervalle, chez leurs maîtres respaciiis : « Monsieur le baron de Rodacli! »
Et M. le baron entra de fort bonne grâce, sans laisser derrière hii la moindre odeur de soufre.
Tout commentaire, ici, serait puéril, toute explication impossible; nous énonçons le fait purement et simplement.
11 est une chose pourtant que nous devons dire. Dans ces trois diverses visites, M. le baron de Rodach, qu'il fût ou non un être en dehors des conditions ordinaires de l'humanité, avait su donner à son visage trois nuances d'expressions tant soit peu dillërentes : on eût dit qu'il s'éiait composé une physionomie pour chacun de ses hôtes. A Paris, dans le salon coquet de madame de Laurens, il était grave, courtois et froid. A Amsterdain, dans la maison cossue, reluisante, savonnée du digne Hollandais, il avait pris un peu l'air épais et apathique d'un citoyen des Pays-Bas. Il ne pouvait point perdre sa beauté nob!e, mais il la baissait d'un craii, pour ainsi dire; il semblait employer, à l'égard de ses traits, ce procédé ingénieux dont usent certaines lorettcs éconoiues pour leur coiffure, coiffure unique, mais à plusieurs lins : chapeau splendide, oii l'on voit se balancer un gracieux bouquet de plumes quand le thermomètre amoureux est aux équipages, chapeau modeste dont le panache tombe humblement dès que ces dames sont réduites au rôle d'infanterie.
Le baron, dans ce pays de pipes et de bière, sentait la drêche et le tabac.
A Londres, au contraire, auprès du belliqueux niadgyar, il vous avait une mine fanfaronne à briser les vitres rien qu'en les regardant; mais, en même temps que sa moustache se redressait plus lière, on voyait dans son œil plus de jeunef^sc vive et plus de gaieté; un physioiiomisie l'eût in\é pour étourdi,
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coureur de femaies et prompt à mettre flambergc fsii vent.
De cps trois qualités, la seconde se fit jour dès l'entrée du baron de Rodach dans raniichambre dn soigneur Yaiios. Comme il passait le seuil, il entrevit une femme à la taille élégante et fine qui disparaissait par une porte latéra'e.
Il ne la vit qu'une seconde; mais, soit qu'il la reconnût, soit qu'il eût pour coutume de lancer au hasard ses galanteries banales, il trouva !e temps de ini envoyer un baiser.
C'était un charmant cavalier; la dame de son côté, trouva le temps de sourire.
A part les déiails, la conduite de M. de Rodach fut du reste la même à Londres, à Paris et h Amsterdam; partout il demanda des entretiens particuliers qui lui furent partout accordés.
A la fin de son entrevue avec madame de Laurcns, celle-ci monta en voiture, la colère et la frayeur peintes sur le visa;,'e; elle se fit conduire au T(!inple, où elle requit Batailleur d'abandonner sa place, au beau milieu de la journée, pour avoir avec elle une conférence JHiporiante.
Dans la maison de Fabricius Van-Piaët, et dans celle du madgyar Yaiios, tout fut coiîfusion et trouble apiès la sortie de M. le baron; Van-Praët, d'ordinaire si tranquil e.seiîblaii furieux; le madgyar éiaitcomme slu|)élié par la rage.
lis avaient éprouvé tous les deux, faut-il croire, quelque chose de semblable, car leur conduite fut pareille : Ils firent h la hàie des préparatifs de voyage.
Le surlendemain était ce samedi, jour d'échéance dont il a été question plusieurs fois dans cette histoire, et que la maison de GeUlberg redoutait dè^ longtemps comme un moment de crise capitale.
Les bureaux s'étaient reuiplis dès le malin, et tous
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les employés, depuis In plus élevé en grade jusqu'au plus infiiiip, avaient fait preuve d'une exactitude scrupuleuse.
Tout le monde était à son poste. D'ordinaire, la tenue des commis de (Jeldberg était excellente et faisait proverbe dans le haut commerce parisien; mais aujourd'hui, c'était de l'élégance et du luxe. Vous eussiez cru que le boulevard de Gand, dépeuplé de ses lions historiques, s'était démis on faveur des bureaux de la rue de la Ville-l'Evêque.
Les bottes vernies étincolaieni; les plumes de fer étaient tenues par des nMins frais gantées; les habits noirs séparaient leurs basques doublées de satin sur le cuir des tabourets.
Ces messieuis semblaient s'être donné le mol; on ne voyait que pantalons collants et gilets habillés; c'est à peine si deux ou trois cravates de fantaisie faisaient tache par.r.i la radieuse uniformité des cravates blanches.
On dit que, sous 1 ancien régime, les officiers de notre marine se faisaient coiffer pendant le branle-bas de combat et n'arrivaient jamais à leur poste de bataille qu'après avoir pris le temps de i evèiir leur plus brillant costume.
C'était ia coquetterie de !a bravoure; ils traitaient le danger comme le plaisir; ils faisaient une héroïque confusion entre la bataille et le bal. Peut-être, abstraction faite (le l'héroïsme, les employés de Geldberg éiaient-ils mus par un sentiment analogue.
Rien ne transpirait au dehors louchant l'état de crise oîi se trouvait la maison; le crédit de Geldberg, Reinhold et compagnie restait toujours le même; mais il en est du commerce comme de ia vie : bien longtemps avant que la maladie ait mis ses traces funestes sur le visage, le corps éprouve dos angoisses sourdes, et par le canal de chaque veine, des avertissements arrivent aux membres exlrè.'ues.
SO CINQTJIÈME PARTIE.
Do vnsfues rnmpiirs avaiont circulé dans les bureaux (?e (Jeldberp:. D'où ces bruiis viennent d'abord, on ne sait, mais ils viennent.
Ils se glissent; ils rampent. Ce n'est rien de précis; des demi-mots, qui n'ont point de sens.
Et l'olTroi vient après. La maison tout entière a comme un frémissement iiiexplicable; on dirait d'un homme en santé qu'un rêve à menacé de monrir.
Personne n'avait formulé cette idée, que Geldberg, Reinlioîd et compap;n;e allaient suspendre leurs payements le 10 février 184^, après quinze ans d'existence, et à la veille de soumissionner l'un des plus importants de nos chemins de fer; et pourtant, telle était dans les bureaux la croyance commune.
On ne savait pas pourquoi cette croyance existait; il n'y avait dans les bureaux qu'un seul homme à même de lui donner une assieilp logique, et cet homnie, le caissier ?.loreai], était discret comme un bloc de marbre.
Il n'avait point parlé.
Mais, encore une fois, ces rumeurs arrivent on ne sait comment; les nouvelles «le malheur sortent de terre, et il se glisse dans l'air une voix mystérieuse qui vous les murmure à l'oreille.
Il y avait quelque chose de solennel dans l'aspect des bureaux (ie Geldberg. Toute agonie a sa grandeur. Les employés se tenaient graves et tiistes devant leurs pupitres, dans l'aitenie d'un événement prévu; les salles étaient silencieuses; c'est à peine si quelques paroles brè^es et timides étaient échangées, à vo X basse, erilie voisins.
Chaque fcis qu'un nouveau venu se présentait à la caisse, il y avait un n)onieni d'anxiété terrible; puis, l'espoir revenait, parce que la caisse faisait droit, comme d'ordinaire, à toutes les demandes.
La j; (Miiée avarçail: aiicuîie cataslrofjhe n'était siirveniie, et rinqnii'iuîie romr.u:no aurait pcul-èlre
LE MYSTÈRE liE I-A. Tril.NITÉ. 31
pris fin, si quelqu'un des chefs de la maison se fût montré dans les bureaux.
Mais ce jour-là, jusiement, ils étaient tous les trois invisibles.
On coaimeiiçail ù dire bien bas que, peut-être, ils étaient partis d'avance...
Ceci se trouvait être une erreur. Les trois associés étaient réunis, depuis le malin, dans la clsanibre du conseil.
Ces inquiétudes que leurs einployés avaient éprouvées vaguenicnî etsnns trop savoir, ils les avaient ressenties eux-mêmes de première main, comme on peut le croire.
Les premières [îonrfs de la réunion avaient été tristes et mornes; le bruit de la porte de la caisse, qui éiait siiuée au-dessous d'eux, et qu'ils eniendaieisl s'ouvrir ei se refermer (ie minuîe en minute, relentisfait jusqu'au fond de leurs cœurs.
Et à mesure que les heures passaient, ils ne se rassuraient point; ieu fièvre augmentait, loin de diminuer. Ils regardaient tour à tour le cadran de la riche pendule, puis leurs yeux se baissaient désespérés.
Ils n'échangeaient pas une parole; un silence profend régnait dans la chambre du conseil.
C'est qu'il leur éiait bien impossible de se communiquer leurs pensées; ils avaient essayé de se trahir l'un l'autre, et il n'y avait de commun enire eux que la perlidie et l'aversipn.
Chacun d'eux avait des transes pareilles, mais qui lui éîaieni propres et ne se rapporiaient poiiit au bien de l'associaiion. Ce qui les terrassait, ce n'était pas tant la catastrophe attendue que le silence de l'homme qui avait promis à chacun d'eux de lui donner des armes contre ses associés.
lis ailemiaient une réponse du baron de Ro'^ach ou le baron de Rodach en personne.
Mais lien! l'heure du comriei- était passée. Rîen.
Comme ils commençaient à désespérer tout à fait, le valel Klaus entra dans la chambre. li tenait trois leîires à la niain.
Reinhokl, Abel et Mira lui-même ne purent réprimor la fièvre de leur impatience. Ils se levèrent tous à la fois et demandèrent ensemble :
— Est-ce pour moi?
La réponse fut favorable pour tout le tiîonde : il y avait une lettre pour le docteur José Mira, une lettre pour M. Abel de Gekiberg, une lettre pour le chevalier de Uoinhold.
Une de ces lettres venait de Paris, une autre d'Amsiordam, une autre enlin de Londres.
Dans \c. premier moment, les trois associés ne songèrent qu'à déchirer les enveloppes et à lire précipitamment, lis ns* remarquèrent point que les lettres étaient touti s semb'ables, sanf les timbres de poste, eiqup, très-évidemnient, lamè.ne maiij les avait écrites îoiUes les trois.
Quand ils en eurent achevé la lecture, leur premier soin fut de serrer la missive reçue. Ils avaient rompu les cachets ensemble, ensemble ils avaient In, ensemble encore ils meitaientles lettres pliécs dans leurs jjoches.
On eût dit qu'ils faisaient l'exercice.
Cliacnn d'eux, après avoir mis sa lettre en lieu sûr, fut pris par ieuvie de surprendre le secret de ses voisins.
Et comme cette pensée leur vint h tous les trois en même temps, leurs regards rapides et sournois se choquèrent.
Ils se connaissaient; nul d'entre eux ne fut sans deviner le désir chariiab'e de ses compagnons. Ils ne lurent ni déconcertés, ni surpris.
Ci* trio des lettres avait apporté chez eux un changement notable. Jusqu'à r.icnvce de Klaus, ils
LE MYSIÈRE DU LA. TP.INITÉ. 53
avaient été tristes et découragés; maintenant un joyeux ei bon vent semi)!ait avoir soufflé sur leurs fronts. Reinhok! avait recouvré son air avanisgeux et fanfaron; le visage fade du jeune M. Abel rayonnait de contentement et de fatuité; la docteur lui-niêaie avait déridé ses gros sourcils, et n'avait plus l'air sinistre qu'à moitié.
Ils se regardèrent en silence durant quelques secondes, puis le chevalier de Reinliold, en sa qualité d'homme expansif et franc, se chargea de rompre la glace; il se frotta les mains de tout son cœur.
— Allons! dit-il en montrant du doigt la pendule qui marquait trois heures passées, dans une heure la caisse fermera, cl nous Tani oiis échappé belle! — Bah! lit le jeune M. de Geldborg; échappé belle!... Comment l'eniendez-vous?
Il avait eu grand'peur, mais il ne s'en souvenait phis.
— J'entends, répliqua Reinhold avec suffisance, que,saiismoi, les payements de la maison seraient vraifaemblablement supemius à l'heure qu'il est.
Abel haussa les épaules.
— Bah! fit-il encore; pour ma part je n'ai rien craint du madgyar Yanos... Le véritable danger était ùu côté de Van-Praët, qui est un hoiiime d'argent... et si la !!;aison était véritablement menacée, c'est moi qui lui ai servi de bouclier, — Mon jeune ami, répliqua Reinhold avec un salut ironique; je n'attendais pas moins de votre modestie éclairée.
La discussion allait s'échauffer.
— Modérez-vous, messieurs, dit le docteur; le temps passe, il est vrai, mais jusqu'au coup de quatre heures bien des choses peuvent ajriveil... — Nous sommes gardés du côté du madgyar, s'écria Reinhold. — En êtes-vous bien sûr? — Parfaitement sûr. — Et nous n'avons rien à craindre de meinherr Van Praët, prononça fièrement Abel. — C'est une chose certaine? deiiiandii ie docteur. — Parbleu!
^'4 ciNQUiEV.:: rAnfi".
Mira les regardaii Vun après l'autre; il y avait un peu d'étonnement sur son visage immoLiiie.
— Ah ça! dii-il, cachant un mouvement de curiosité sous son air grave et chagrin, comment avezvous fait votre compte, puisque vous n'avez quitlé Paris ni l'un ni l'autre? — On a ses petites ressources, répliqua Reinhold en se faisant valoir. — Les pro- \erbes sont des sots, ajouta le jeune M. de Geldberg, et le plus sot de tous est celui qui recommande de foire soi-même ses propres afl'iiires... quand ou a un bon anihnssadeîir... — Ah!... interrompit Mira, vous avez traité avec Van-Praët par ambassadeur?...
La figure du jeune banquier peignait la pliîs magnifique satisfaction de soi-même. li se conienia de s'incliner en signe d'affirmation.
— Et vous aussi?... demanda encore Mira en s'adressant à Reinbold. — Comme vous dites, répliqua le chevalier, et j'ai peine à croire que l'ambassadeur de notre jeuiie ami puisse aller seulement à la cheville du mien. — Si je vous le nommais!... coniruença vivement A bel.
Mais il se retint et prit un grand air de discrétion affectée.
— Je nie tais, reprit-il en se pinçant la lèvre; j'ajoute seulement que votre fameux iniermédiaire, et vous, monsieur le chevalier, vous avez enfoncé une portp ouverieo.. — J'aurais voulu vous y voir! grommela Heinliold, dont la ligure épanouie se rembrunit |)our un instant, rien qu'à l'idée d'aflVonter le nuuU gyar en colère. — i^euh! lit Abel, s'il ne s'était agi (jue de mettre à la raison ce vieux traîneur de sabre, je ne m'en serais lié à personne qu'à moi. — Cela vous eût donné eu effet, mon jeune ami, répliqua Reinhold aigre-doux, l'occasion de prouver, au moins une fois, ce que vous affiimcz trop souvent... à savoir, que vous êtes très-brave...
Abci rougit jusqu'à la racine des cheveux.
LE MYSTtUE DE Î.A TRINITÉ. 35
Ce mol le piquait (raiitani plus au vif, qu'il lui manquait réel'.eiiieiu une demi-douzaine de duels pour êire un parfait spoiiing-genlleman.
— Monsieur! s'écria-t-il, l'œil en fi.'U et la langue embarrassée, si je croyais que vous avez voulu m'insulier!... — La paix! la paix! interrompit le grave docteur, vous avez tous les deux bien mérité de la maison, au même degré; car, dans l'élat présent de la caisse, il eût été impossible de faire droit à l'une PII l'autre des deux créances... Vous avez agi habiletu'.îit, et je vous en remercie pour ce qui me regarde... uiais je crois avoir nueux fait que vous encore. — Ali bail! s'écrièrent ea même temps Reinhold ei Abel. — Vous aller en juger, reprit Mira; grâce à vous, la maison est sauvée pour aujourd'hui... mais demain? — A chaque jour sa besogne... voulut dire le chevalier. — Permettez, interrompit le docteur : les lieux communs n'ont jamais mis dans une caisse le quart d'un petit écu... Pour vivre, il faut des fonds... et vos liégoci-t/onï, si habiles qu'elles puissent être, ne nous ont pas donné un centime. — Avezvous dore trouvé del'argeni.? demanda Reinhold. — Nous toucherons cent mille écus demain, répondit le docteur.
Les deux autres associés relevèrent la tête, et l'indifférence dédaigneuse qui était sur leurs visages fit place à un plaisir avide.
— Ea vérité?... murmura le chevalier. — Cent mille écus? dit le jeune M. Abel. — Cent mille écus, répéta gravement Mira. — Et par quelle voie?
Élira baissa le ton involontairement et prononça le nom de madame de Laurens.
Reinhold et Abel , qui ne songeaient plus à leur dispute, se prirent à rire en niéuie temps et d'excellent cœur.
Cette idée des cent mille écus achevait de les mettre en belle humeur...
35 CINQIIÈME PAnTIE.
— A VOUS la pomme, docteur! s'écria Reinhold; Il y a entre votre besogne et la nôtre toute la distan; ■ du iK'^gaiif au positif... Mais comment diable avcvous osé?... — Oui, interrompit Abel, vous n'èits pas très- vaillant, d'habitude, vis-à-vis de ma biei;aiméesœur...
Wira eut presque un sourire.
— Ali! çà mes cliers messieurs, dit-il, pensez-vous donc avoir le monopole des ambassadeurs? — C\ ^ juste! s'écria le jeune de Geldberg. — Décidéme!.;, ajouta Reinhold, vive la diplomatie!
Ils se donnèrent tous la main, et, pour la première fois peut-être, ce fut sans arrière-pensée : l'enthousiasme du moment gagnait jusqu'au docteur.
— Nous sommes sauvés! dit-il, bien sauvés!... c. cette catastrophe, évitée, n'aura servi qu'à nous do ner de la prudence... Maintenant, quelques mots, vous prie, sur nos deux grandes aflfaires. — La f. et le rail-way! s'écria Reinhold; la fête marche... M je me suis procuré, hier soir, dans un cabaret ciu Temple, ajouta-i-il en se penchant à l'oreille de Mira, quatre invités qui feront merveille.
Le regard du docteur fit une question muette. Reinhold cligna de l'œil d'un air d'intelligence. Le jeune M. Abel ne vit point ce manège; il av; il quit'.é sa place et remuait des papiers sur le bure; ;;.
— Quant au chemin de fer, dit-il de loin, ça marche à pleine vapeur!
Il s'arrêta un peu, pour rire tout seul de sa spirituelle plaisanterie, et reprit, en brandissant un paquet de lettres :
— Dis mille demandes d'actions depuis lundi!... avant qu'il ait été fait pour un sou de publicité!... C'est merveilleux! — Dans huit jours, ajouta Reinhold, nous aurons deux fois le capital! — Nous l'aurons dix fois dans un mois! riposta le jeune de Geldbfrg. — E(, à notre retour du château, reprit lo
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rhevaiier, nos aciioiis se feront à deux cent cinquante francs de prime!...
Les yeux du docteur briiiaient; l'allégresse était peinte sur les visages enflaaimés des deux autres associés.
Quatre heures sonnèrent à la pendule. Ils se levèrent tous les trois d'un commun mouvement : c'était l'heure où la caisse fermait.
Jusqu'à cet instant, une vague frayeur était restée parmi leur joie.
— C'est fini! s'écria le docteur avec une sorte de recueillement; il y a une muraille entre noire passé et notre avenir!... le sort lui-même ne peut plus rien contre la maison de Geld])org!
Avant que les deux autres associés pussent répondre. Cl comme le dernier coup de quatre heures sonnait, il se lit un bruit soudain dans l'anticharabre.
En même temps on frappa rudement à la petite porte, donnant sur l'est ilier privé par oi"i le caissier Moreau entrait dans la pièce voisine de la chambre du conseil.
Cette porte avait été fermée en dedans pour éviter des importuniiés inutiles; les associés, en elTet, faisant trêve à leurs habitudes de déprédations égoïstes pour ce jour de crise suprême, avaient déposé, le malin, dans la caisse, d'un commun accord, toutes leurs ressources personnelles. Ils n'avaient plus rien, en cas de malheur.
Le sourire se glaça sur les lèvres du Portugais, Abel et Mira restèrent bouche béante et les yeux effrayés.
Le bruit redoublait dans l'antichambre. On entendait une voix de tonnerre qui ordonnait aux valets d'ouvrir.
Reinhokl devint pâle comme un mort, au son de cette voix.
Quand elle se misait, un orgrane doux et débonnaire se taisait ouïr à son tour. C'était alors Abel qui ouvrait de grands yeux siupéfaiis.
Enfin, derrière la petite porte du caissit r, une troisièuie voix s'élevait, une voix de femme, inquiète et courroucée, qui prononçait distinctement le nom du docteur José Mira.
Les trois associés restaient immobiles auprès de la cheminée et ressemblaient à des Imaimes frappés de la foudre.
XIY. — Hôtes qu'on n*a<tentl pas.
Les trois associés restaient immobiles. Abel et Reinhold avaient leurs regards fixés sur la porte principale; ^Tira jetait les siens à la dérobée vers la peliîe pièce où M. le baron de Rodach avait surpris, quelques jours auparavant, le caissier Moreau en conférence secrète avec ses patrons.
Le bruit redoub'ait dans l'antichambre. Il y avait là une de ces voix fortes et tonnantes, dont l'éclat blesse l'oreille comme le son rapproché du cor.
On menaçait, on blasphémait. Le domesli.'(ue de gurde se défendait timidement, et son accent exprimait à chaque instant plus de terreur.
On frappait en même temps, à coups redoublés à la petite porte donnant sur l'escalier de la caisse.
Abel et Reinhold se regardèrent.
— Reconanissez-vous celte voix?... murmura le jeune de Geldberg.
Les dents du chevalier claquèrent; il ne trouva point la force de répondre.
— Ouvrez! criait-on dans l'escalier de la caisse; Monsieur le docteur, je sais que vous êlfs là, et je
VOUS ordonne (rouvrir!... — C'est ma sœur! grommela le jeune M. Abel; on peut la laisser hurler et cogner h sa guise...
L'avis pouvait è're sage; mais le dorieur était incapable (le le suivre. Une force irrésistible et mystérieuse semblait peser sur sa volonté; chaque fois que son nom prononcé arrivait jusqu'à son oreille, on le voyait reculer inipercepiiblpfîient et se rapprocher, malgré lui, de la chambre voisine. Quelque chose l'attirait de ce côté; il avait beau faire, louîe résistance était vaine : il fallait se rendre et obéir.
Le timbre de la pendule, qui venait de sonner quatre heures, vihiait encore faibloineni dans la chambre silencieuse. Il n'y avait pas un quart de minute que les visages des trois associés s'épanouissaient, illuminés par une joie enthousiaste. De cette joie, il ne restait plus rien.
La foudre était tombée au beau milieu de cette allégresse. Ils étaient là comme on se représente Bal- Ihasar, l'œil fixé sur la uenace divine qui vint glacer l'ivresse de sa dernière orgie.
Abel et le chevalier n'avaient point bougé; mais le docteur, céfiani à l'effort mystérieux (pii l'entraînait vers l'endroit d'où partait celte voix de femme, impatiente et il ritée, avait déjà traversé, à son insu, pi esque toute la largeur de la ciiambre du conseil.
— Ouvrez! ouvrez donc! criait Sara eti meurtrissant son petit poing contre le bois de ia porte.
Le docteur hésita un instant encoie, puis il Qt un geste d'insouciance désespérée, et franchit le seuil.
Un choc violent ébranlait à ce moment le battant sculpté de la porte principale.
— C'est lui! ob! c'est bien lui!... soupira le chevalier doijt les yeux battaient et cachaient leurs prunelles, comme ceux d'une femmelette en pâmoison. — Et il n'est pas seul! ajouta le jeune M, Abel.
Ce dernier, grâce a sa nature leiit;* et iiseï te, subis-
sait moins viveaient les brusques effets de cette terreur imprévue; il avait d'ailleurs affaira à moins forie partie.
—'Je crois" que le mieux serait d'ouvrir, reprit-i!. — Non! non! s'écria Reinhold affolé; la porte esi. bonne... peut-être qu'ils ne pourront pas l'enfoncer!
Il était si aveuglé par la frayeur que l'idée de fuir ne lui venait même pas.
11 restait là, frappé, anéanti, ses jambes pliaient sous le poids de sou corps.
Un second coup, lancé à l'extérieur et plus vigoureux que le premier, déjoignit les battants de la porte; un troisième lit sauter le pêne hors de la serrure.
Trois hommes apparurent sur le seuil; l'un d'eux, qui avait le dos tourné, portait la livrée de Geldberc et s'obstinait à défendre l'entrée.
Il fut terrassé en un clin d'œil; les deux autres entrèrent.
Ceux-ci formaient entre eux un contraste complet : le preiuier pouvait avoir cinquante ans; c'était un personnage de grande taille et d'apparence athlétique; une redingote à la hongroise, qui serrait son torse étroiten)ent, faisait ressortir la forte carrure d:; sa poitrine; il était coift'é d'un ca'pnk de fourrure, orné de revers poinpres, d'où s'échappaient les boac'cs abondantes d'une chevelure noire où brillaieiu çà et là quelques poils argenté?.
Sa mousiaclie large et recourbée était noire comme le jais.
Ceux qui avaient fréquenté le madgyarYauosGeor^v durant sou séjour en Allemagne l'auraient recoriii.' d'un coup dU'il. Ces vingt ans écoulés n'avaient poiiii opéré chez lui ce changement absolu que l'hommi' subit d'ordinaire dans un si long espace de lemp--. Sa riche taille n'avait point fléchi; son œil n'avr.it rien pc^rdu de son éclat farouci'.e, et il savait porter haut toujours l'orgueil'euse beauté rie sou visage.
LE MYSÏÈr.E DE I.A TRIMIÉ. U\
Mais s'il n'avait rien perdu, en revanche il n'avait rien gapné; l'élément inieileciuel manquait toujours à celte (ière statue; il y asait là tout juste de quoi faire un soldai.
Son compagnon éiait un vieillard gros, court, rond, fleuri, pourvu d'un menton quadruple et d'un ventre parfaitement hémisphérique; il avait peu de cheveux, et ces cheveux, d'une éclatante blancheur, se plantaient sur un crâne rouge.
Sa joue brillait de santé; un contentement placide était dans son sourire; ses yeux caressaient tout ce qu'ils regardaient; sa petite bouche rose semblait taillée adroitement dans une grosse ceri>e.
Tel était maiire Fabricius Van-Praët, ex-pliysicien aéronauie, à l'âge respectable de soixanie-sept ans.
Autant il y avait de colère et de hautaine menace sur la figure du madgyar, autant il y avait do courtoisie débonnaire sur l'excellent visage de meinherr Van Praël.
Nous l'avons dit, ces deux hommes formaient entre eux un conîraste absolu. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ce n'était pas rhonnète Van Praët qui avait enfoncé la porte et terrassé le valet de Geldberg.
Ce fut lui, par exemple, qui, une fois entré dans la chambre du conseil, prit la précaution de refermer celte même porte et (l'y mettre un prudent verrou.
Le madgyar était déjà devant la cheminée et posait sa large main sur l'épaule de Reinhold attéré.
— Mes traites!... dit-il, en faisant un ell'ort évident pour se contenir.
Le chevalier balbutia quelques paroles inintelligibles.
— Mes traites! répéta Yanos, dont la voix devenait sourde et qui avait au front de grosses veines gonflées.
En prononçant ces deux derniers mots, sa main se
Lfc FIL.S DU IIIAULE. T. VU. "î
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ferma sur l'épaule de Reinhold, qui poussa un doulo:!reux soupir.
Le malheureux chevalier était plus mort que vif: le danger qu'il avait couru la veille aux Quatre Fils Aynion u'éiait rien auprès de celle terrible aventure. Il n'avait pas une goutte de sang dans les veines, et croyait, pour le coup, être à sa dernière heure.
Le bon Van Praët vint donner un peu de répit à son agonie.
— Allons, Yanos, mon fds, dit-il en traversant la chambre à petits pas précipités, ne cassons pas coaiai ■ ça les vitres du premier coup, croyez-moi!... Depuis soixante ans et plus, je traite touies les affaires, iîidistinctement, par la douceur, et je m'en suis toujours bien trouvé.
Le niadgyar lâcha l'épaule de Reinhold, qui, n'étant plus soutenu, se laissa choir sur un fauteuil.
Il allait mieux. Nous parlons ainsi, parce que !a peur était chez lui uim véiitablc maladie. Le secours inespéré que lui apportait le Hollandais lui faisait en ce moment l'effei d'une potion administrée à propos.
Il reprenait ses sens. A d'interceptibles symptômes, ceux qui le connaissaient pouvaient prévoir le moment où sans cesser de trembler tout bas, il allait reprendre une bonne part de son effronterie.
Le Hollandais donna une de ses mains à Abel, et l'autre à Reinhold.
— Bonjour, mon jeune ami, dit-il, bonjour, mon vieux camarade!... Le vieux Yanos et moi nous avons fait un long voyage pour vous rendre visite... J'espère vivement que nous allons régler à l'amiable tous nos petits ditréreniis. — J'ai fait cent vingt lieues pour ravoir mes traites, intorrompit le madgyar avec rudesse; il me les faut à l'instant même.
Van Praët le calma de la main, et adoucit son excellent soui ,rc.
LE MYSTÈUE DE LA TCIMTÉ. h'i
— Je ne sais pas exactement ce qu'il y a de l'eues d'ici chez moi, dil-il, mais qu'importe un i)Oul de chemin de plus ou de moins, quand !a tiiaison d'un ami est le but du voyage!... Ce qui est sûr, c'est que je viens, moi aussi, chercher mes petites traites... que vous allez me rendre,* jeu ferais la gageure! — C'est que... voulut dire Aboi. — Vous |)eim';tlrez que je m'usseye , n'est-ce pas, mon jeune ami? interrompit Van Praëi; j'ai pris de l'embonpoint sur mes vieux jours, et celle course iii'a fatigué.
11 tira de sa poche un immense foulard, et tamponna son front mouillé de sueur.
— Là!... reprit-il en croisa.it l'une sur l'autre ses cuisses courtes et charnues; savez-vous que vous êtes devenu uncharmant cavalier, mon petit Abel!... Comment se porte votre respectable père?... Mais, voyez donc, comme on se rencontre! ajouta-t-il sans attendre la réponse; j'ari ive d'Amsterdam, et le premier visage que je vois dans mon hôtel est celui de cet excellent Yanos, mon ami le plus cher, qui arrive de Londres!...
Il tendit la main au niadgyar, dans un élan de sympathie. Celui-ci lui abandonna son doigt d'assez mauvaise grâce; il avait Tœ 1 sombre et les sourcils froncés; le bavardage du Hollaniais le futiguait manifestement. Adéfaut delà main entière, Van Praëtserra le doigt de tout cœur.
— Et maintenant, mes chers enfants, reprit-il, nous allons parler affaires, s'il vous plaît... Mon vaillant ami, le madgyar Yanos, réclame de vous une somme de onze cent mille francs à peu près , en traites échues sur Paris qui lui ont été enlevées par des moyens que liion esprit de conciliation me défend de qualiOer. — Par uu vol iuiàaie! dit le niadgyar, qui regarda en face tour à tour Reinhuld et Abel.
Le chevalier essaya un sourire soumis; le jeune do Geldberg baissa les yeux.
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— Le mot est peut-être bien fort, reprit nieiniierr Van Praët, mais il me paraît assez jiisic... Moi-même, je suis dans un cas tout pareil... et, à part le plaisir (le vous voir, je suis venu pour vous demander un million trois ceut cinquante mille francs de traites qui m'ont été enlevées par un de vos atrents. — Et moi, (lit une voix qui parlait du seuil de la chambre voisine , je viens réclamer également trois cent mille francs écus, qu'un autre de vos agents m'a soustraits par une odieuse supercherie.
Tout le monde se retourna, madame de Laurens s'avançait vers la cheminée à pas lents.
Si !e bon Hollandaia n'eût point parlé sans relâche depuis deux ou trois minutes, on aurait entendu dans la chambre voisine, depuis le même espace de temps, le bruit étouffé d'une conversation à voix basse.
Le docteur avait ouvert à Petite, au moment même cù le pied du madgyar jetait la ])orte en dedans.
A dater de cet instant, le Portugais avait employé toute son éloquence peur empêcher Sara de pénétrer plus avant; mais la colère de Sara ne connaissait jamais d'obstacles, et puis elle voulait savoir...
Elle entra dans la chambre du conseil, la joue pâle et les lèvres serrées. Giàce aux rapports quotidiens qu'elle exigeait de Mira, elle connaissait à peu près la situation de la maison vis-à-vis de Van Praët et du seigneur Georgyi. Elle venait d'entendie les menaces du madgyar, et, bien qu'elle ignorât la cause précise de ce bruyant courroux, elle eu savait assez pour comprendre ce qui allait se dire.
Deriicre elle, le docteur Mira venait, esc'ave et vaincu; la lutte avait été comte entie lui et Petite, mais elle avait été rude. Sara était trahie, on avait donné son secret à un étranger qui s'en était servi contre elle comme d'une arme.
Sara cherchait le docteur depuis deux jours, et le docteur, sentant sa propre faiblesse, fuyait et se ca-
chait, coDiaie ces débiteurs sans expérience qui n'ont pas encore appris à braver la face imposante du créancier.
Au premier coup d'œil, Yanos et Van Praët durent hésiter à le reconiiaîiie pour ce roide ei orn;ueilleux adepte dont chatiue parole était un apoluhogme et qui n'abandonnait jamais, jadis, son masque de pédanterie austère.
Il avait le front bas et l'œil effarouché, sa gravité scolasiique avait disparu, et son visage portait les niaïqups de sa défaite acceptée.
Le plus heureux en tout ceci était, sans contredit, le jeune M. Abel, qui avait pour adversaire Fabricius Van Praët, la douceur et la niansuétude eu personne.
Quant aux deux autres, nous ne saurions dire lequel était le moins mal partagé; le madgyar était un terrible homme, mais Sara ne le cédait à personne quand il s'agissait de mal faire.
A sa vue. Van Praët, Reinhold et Abel se levèrent et saluèrent; le madgjir les imita de mauvaise grâce; il lui déplaisait d'avoirà supporter eu ce moment la présence d'une femme.
Reinhold, au contraire, rattrapa au vol la queue de son sourire : c'était une diversion, et toute diversion lui était bonne. Plus il y avait de monde dans la chambre, moins l'entrevue lui semblait redoutable; il se remettait tout doucement et son regard était sur le point de reprendre un peu d'effronterie.
— Eh! mais, s'écria Fabricius, c'est noire adorable Sara!... Belle dame, je vous ai vue bien petite, mais vous étiez déjà chai-mante, et il me souvient que notre vénérable ami, Mosès Geld, vous appelait son trésor...
Madame de Laurens répondit à celte tirade par un salut cérémonieux, dont la dernière moitié s'adressa au madgyar; celui-ci tordait sa moustache et rongeait son frein.
fi6 CINQUIÈME PARTIE.
Reinhold offrit son fauteuil à Petite, et la plaça comme un bouclier entre lui et son adversaire.
Après cet acte, où tant de prudence s'alliait à tant d'adresse, il t^prouva ce mouvement de satisfaction naïve que ressent l'autruche poursuivie, quand elle a mis sa tête à l'abri derrière un caillou.