‹ Le fils du diableChapitre 4 sur 57 · V. — Boiineê-^'ei-ê et SSIaireau · texte numérisé non relu

V. — Boiineê-^'ei-ê et SSIaireau

— Qu'en (lis tu, toi, Blaireau? demanda Mâ!ou après un assez long silence. Ça me paraît bien vil" o'. que me iropose le papa Johann. — C'est vrai qu'on n'aura pas beatironp le temps de se retourner... — Voyons! — Dis ce (pie tu penses, toi, r(^pliqua le prudent Blaireau. — Daine... — Le fait est... — Je crois que si on nous lâchait mille écus à chacun...

Johann fit un brusque haut-le-corps.

Le chevalier, qui commençait à se retrouver luimême, remarqua ce mouvement et le prit pour une protestation (5neri;ique contre l'exigence des deux compagnons; s'il avait relevé sa paupière, il aurait vu Tcei! de Johann cligner à la dérobée, en regardant tour î» tour Malou et Pitois.

Si bien qu'au lieu de faire le marché meilleur, ce deinier se montra moins facile.

— Trois mille poma (francs)! s'écria-i-il. Est-ce qu'il nous prend pour des Danois, le papa Girafe?... Trois mille points pour un voyage de long cours, chez des sauvages!... ça ne serait pas payé... Il en faut au moins quatre mille.

Johann cligna encore de l'œ 1.

— Alors, ajouta Bonnet-Vert, mettons cinq mille, pour arrondir la somme. — C'est chaud! dit Johann, qui ne voulait pas déserter son rôle. — C'est comme ça, répliquèrent les deux bandits en faisant au marchand de vin un petit signe qui voulait dire : Honnête Johann, vous aurez votre commission là-dessus...

Celui-ci ne pouvait pas céder tout de suite; il disenta, pour la forme, durant quelques instants encore,

puis il se tui de l'air d'un homme fuiigué de combalire.

— En définitive, mes petits camaros, concliit-ii, je ne suis pas le maître... Si le dâb voui vous donner cinq mille points à chacun, ça le regarde.

Le dâb ne deiiiandait qu'a s'en aller; il eût donné la somme rien qne pour se trouver porté par magie ou autrement sur les coussins de son équipage.

Il fil un geste affrmaiif.

Mâlou et Pitois saisirent chacun une de ses mains.

— Marché conclu! s'écnèrent-ils. — Ah! ah! vieux Johann, ajouta Bonnei-Veri; le dâb n'est pas si dur que vous <ie moitié. Ça n'est pas bien d'avoir voulu faire Varcasien (le malinj avec de b(M)s camarades!... — J'étais chargé des iniéiéts de monsieur, répondit modestement le mai chaud de vin, et vous savez bien que je ne suis pas homme à laisser de côté mon devoir! — Ça, c'est vrai, s'éciièrent à la fois les deux voleursl

Reiiihold continuait de faire la plus triste figure du monde. Sa isiésavei.iure l'avait littéralement ap^afi. Ce lieu lui semblait tout plein de périls laniasiiques; i! était dans la position d'un homme qui se sentirait en équilibre au-dessus d'un précipice, et qui n'oserait ni regarder ni bouger.

La discussion calme qui venait d'avoir lieu à ses côtés n'avait point diminué son trouble, parce qu'il entendait toujours derrière lui ce railleur et menaçant murmure qui avait empli ses oreilles, au moment où il posait en Amour.

Il restait trop près de cette foule ennemie, qui l'avait si impiioyableuieni bafoué naguère, pour perdre ainsi sur-le-champ sa terreur.

Pendant le court silence qui suivit la conclusion du marché, il hasarda un timide regard du côlé de Johann.

— Le dâb i;'a pas l'air à son aise, dit Mâlou. — Je

crois qu'il voudrait bien décoller le plafond (s'esquiver), ajouta Pitois.

Johann but son verre de rhum et se leva.

— Ça peut se faire, dit-il, entre honnêtes wens, il ne faut qu'une parole... nous sommes d'accord. — A piHi près, répliqua Mâlou; reste à trinquer comme de vrais amis.

Il prit le verre plein du chevalier, et le lui présenta galauimeni.

— Bourgeois, dit-il en mettant le revers de sa main à son oreille, j'oserai vous offrir le coup de gargari...

Reinliold trempa ses lèvres dans le verre de rhum.

— Et puis, ajouta Pitois avec un sourire aimable, il y a les petites arrhes... — Que vous faut-il? demanda Johann. — La moindre chose... un chiffo.i de cinq cents à partager.

Le chevalier mit sa main sous sa blousf^ et prit dans la poche de son paletot blanc un riche portefeuille de chagrin à fermoir d'or qu'il ouvrit.

Ses doigts tremblaient.

Les deux échappés du bagne n'avaient pas assez d'yeux pour regarder ce portefeuille.

Reinhold en sortit un billet de cinq cents francs (ju'il leur donna. Pitois et i\Iàlou purent remarquer que ce billet n'était pas seul.

Ils se confondirent en remercîments.

— Voilà un bon petit dâb!... s'écria MTdou en mettant les cinq cents francs dans sa poche. Il n'y a pas à dire... on se ferait hacher pour lui menu comme de ia chair à pâté!... pas vrai. Blaireau? — Oh! fit Blaireau avec onction, on se crêperait (battraii) jusqu'à pus soif!...

Le chevalier venait de serrer son portefeuille et se préparait à prendre congé, lorsqu'une huée soudaine s'éleva tout à coup derrière lui dans la foule. Cotte clameur fut suivie d'un profond silence.

Involontaiiemenl Reinlioid tourna la lêle afln de voir.

La cohue joyeuse s'était rangée sur deux files, laissant ouverte une large voie. Dans ce chemin, un homme s'avançait en chancelant.

Son visage barbu était d'une pâleur terreuse, et disparaissait presque complètement sous les mèches mêlées de ses cheveux.

Derrière ce voile on voyait briller ses yeux fixes, qui avaient comme une lueur sanglante.

Il était ivre à ne pouvoir se soutenir; tout le monde s'inclinait ironiquement sur son passage, et les femmes s'amusaient à tirer les longs poils de sa 1; arbe grise.

Il ne s'en apercevait point et continuait sa marche pénible, qui menaçait chute à chaque pas.

— Voilà Fritz, dit Johann eu s'adressant aux deux voleurs; mettez-le dans un coin à cuver son eau-devie... il ne faut pas qu'il s'en ai le... j'ai à lui parler ce soir. — Vous pourrez lui parler, répondit Mâlou, mais du diable s'il vous répond, mon brave... quand il a bu sa ( hopine de«a-(ie-vie, il ne sait dire qu'une chose : Je l'ai vu! je l'ai vu! — C'est égal, ajouta Blaireau, pour vous faire plaisir, papa Johann, nous allons vous le coller là-bas sous le frotin (billard).

Le chevalier, qui s'était ragaillardi un peu à l'espoir de sa délivrance prochaine, avait pâli de nouveau en voyant s'avancer l'ancien courrier de Biuthaupt. Il recommençait à trembler.

Fritz n'était plus maintenant qu'à trois pas de lui. Il avait la tète basse, et poursuivait laborieusement sa marche eiubarrassée.

Reinhold aurait voulu se ranger pour lui livrer passage, mais SCS jaaibes étaient de plomb.

L'ancien courrier de Biuthaupt lit un pas encore, puis un autre, et se trouva juste en face de Reinhold.

— L'AmoiT, rangez-vous! cria de loin la petite Boulon-d'Or.

Fritz, en ce moment, releva la tête, pour reconnaître l'obsiacle qui lui barrait le chemin.

A la vue de Reinhold, son corps se rejeta brusquement en arrière, tandis que ses bras s'avançaient comme pour repousser une ellrayanie v sion.

— Ils vont se battre, dit une voix dans la foule. — Ils vont boxer! —Grand combat de la Chopine contre l'Amour! s'écria Bouton-d'Or, en applaudissant des pieds et des mains par avance. — Tâchez voir... commença madame veuve Taburot.

Mais sa voix fut couverte par le tumulte renaissant.

Joueurs, buveurs et danseurs avaient quitté de nouveau leurs places pour voir de près cette lutte annoncée, et qui promettait assurément un curieux spectacle.

On faisait cercle, les dames au premier rang.

Fritz et le chevalier, posés ainsi en face l'un de l'autre, avaient l'air en cflei de deux champions qui vont en venir aux mains; mais à les considérer de près, on voyait sur leurs visages une terreur égale et poussée des deux côtés jusqu'à l'angoisse.

Les paupières du chevalier s'abbaissaient pesantes et clouaient son regard au sol. Fritz, au contraire, avait les yeux grands ouverts et ses prunelles dilatées semblaient vouloir sauter hors de ieius orbites.

Il regardait Reinhold; son front se ridait ; ses lèvres remuaient convulsivement; ses cheveux se hérissaient sur son crâne.

— Faut-il l'emmener? demanda Mâlou à Johann. — Tout à l'heure, répondit le marchand de vin froidement.

Alâlou se retourna vers Pitnis.

— Attention au portefeuille!... murmura-t-il. — Ça va être dur! disait-on cependant parmi la foule. — On va rire... — Dix Jacques (sous) pour l'Amour! proposa Bouton-d'Or. — Tenus p'^ur la Chopine! riposta la duchesse.

Frilzjeta tout autour de lui son regard eflaré.

— Puisque le voilà, n)urmura-t-il d'une voix creuse, ce doit être l'enfer!... — Allons, dit Bouton-d'Or, peignez-vous coinn.ie des enfants bien gentils... — Allons, l'Amour! — Allons, la Chopine.

Fritz écarta lentement ses cheveux des deux côtés de son front, et se frotia les yeux comme un homme qui s'éveille.

La pensée confuse bourdonnait dans son cerveau où il n'y avait que ténèbres.

— L'enfer! répéia-t-il. Tous ces gens sont des damnés... et lui, oh! l'assassin maudit! comme son cœur doit brûler!...

La foule tressaillait impatiente.

Fritz fit un pas en avant et mit ses deux mains sur les épaules de Reinhokl, qui poussa un grand cri et s'affaissa sur le sol, comme si la foudre l'eût frappé...

En voyant tomber le chevalier, les habitués des Quatre Fils poussèrent une longue acclamation.

— L'AîiiOur est ba'tu, s'écria l.r duchesse; Boutond'Or, tu nie dois dix ronds! — Minute! répliqua l'enfant; voici la Chopine qui tombe; c'est manchc-à !

Fritz s'était appuyé en efTet de tout son poids sur les épaules du chevalier; ce soutien lui manquant, il se balança durant une seconde en équilibre, puis il tomba lourdement la face contre terre. Un sommeil pesant l'accabla aussitôt; il ne bougea plus.

— Le voilà qui casse une canne (ronfle), dit Johann à Vlâlou; gardez-le-moi dans un coin... Maintenant iàii^scaùeter (disparaître), le dâb... Il en a tout ce qu'il peut porter.

Les deux amis, faisant assaut de zèle, se jetèrent à la foissurle chevalier et l'enlevèrent dans leurs bras. La foule s'était amassée entre eux et la porte du billard; ils la percèrent en trois coups de coude et se trouvèrent bientôt dans la petite cour humide, décolée du titre de jardin.

56 QUAXniÈME PARTIE.

Ils auraient pu déposer là le clrevalicr; mais ils tenaient sans doute à faire leur besogne en (onscienre. Ils portèrent Reinhold tout le long de l'allée noire et ne l'abandonnèrent que sur la place de la Rotonde.

— Bonsoir, bourgeois! dit Mâlou, une autre fois vous nous donnerez pour boire. — Brigands que vous êtes! murmura Johann à l'oreille de Pitois, je parie que vous avez fait voire main... — Rien que le portefeuille , répondit Pitois. — J'ai m'a part? — On verra.

Johann revint vers le chevalier et lui offrit son bras, dont le pauvre homme avait grand besoin.

— Atientioii à Fritz! cria de loin le marchand de vin aux doux parfaits amis qui étaient déjà dans la cour des Quatre Fils.

Ils rend èrent au cabaret et déposèrent le courrier sous le billard , où il poursuivit pa'siblement son somme.

ensuite, ils s'établirent devant leur bouteille de rhum, afin de dresser l'inventaire du portefeuille.

— Bonne soii ée! dit Blaireau en caressant trois ou ((uatre billets de la banque de France. — Et de l'ouvrage! ajouta Mâlou. Moi, je suis conieni de travailler en Allemagne. — Avec ça que le bausse est une personne qui ne nous fera pas banqueroute, bien sûr!...

Johann avait nommé le chevalier aux deux bandits afin de leur donner confiance tout de suite et d'abréger les préliminaires.

Ils iriiiquèrent deux ou trois fois coup sur coup.

— Blaireau, dit Mâlou, as-tu idée de ce que peutêtre ce petit bonhomme à qui nous aurons aflaire làbas? — Qucl.'iue blanc-bec qi;i serre de trop près la femme du hausse, répondit Blaireau. — Il n'est pas marié. — Sa maîiressc... — Possible... mais je crois plutôt que c'est une affaire d'argent... la chose coû-

teia pas mal cher. Dix sacs pour nous, sans compter le Johann, qui ne me fait pas reiïctde travailler à /'œt'/ (gratis)... — Mettons vingt sacs! — Eh bien! je dis qu'un homme comme le hausse ne jetie pas comme ça mille napoléons par la fenêtre pour l'histoire d'avoir une femme à lui tout seul!

Blaireau réfléchit un instant, puis il avala d'un trait son verre de rhum.

— Ça m'est égal, dit-il ensuite; s'il fallait toujours se creuser la bobine, ça n'en finirait plus... On nous donne une besogne; nous la faisons, ça sulfit... en avant le violon!... — En avant la bombarde! répliqua Bonnet-Vert.

Ils se levèrent, joyeux de cœur et légers de conscience, comme d'iioniiètes garçons qu'ils étaient. La salle s'emplit de nouveau de sons cacophoniques. Blaireau prit le bras de la du<hesse, Mâlou celui de Boutond'Or, et le bal recommença plus gai que j;;mais.

Le chevalier, cependant, regagnait le cabaret de la Girafe, appuyé sur le jjias de Johann.

— Quelles mœurs! disait-il d'un ton plaintif, croirait-on qu'il se passe dans Paris des choses semblables!... — Ça m'a toujours beaucoup étonné, répondait le flegmatique marchand de vin. — J'ai cru qu'ils en voulaient à ma vie!... Et ces créatures dangereuses! et ces faces de gibet!... — Je ne vous avais pas annoncé un salon du faubour„' Saint-Germain. — El ce spectre!... reprit le chevaier en frissonnant. — Le pauvre Fritz! commença Johann.

Le chevalier s'arrêta.

— Pensez-vous qu'il m'.iil reconnu? deuianda-t-i!. — N'allez donc pas vous préoccuper de cela! répondit Johann en haussant les épaules; il est ivre comme une toupie, et quand il n'est pas ivre il est à moitié fou... Allons, allons, bausse, nous avons fait de bonne besogne ce soir!... Voi;à trois de nos faouiuies trou-

58 QUATlilÈME PAUTIE.

v6s, et j'ai bon espoir d'en dénicher un quatrième...

— Vous n'avez pas prononcé mon noui, un moins?

— Du tout!... pourquoi faire? — Bien vrai? ^ Foi d'honnête homme!

Le chevalier respira librement pour la première fois depuis deux heures.

Il monta , sans le secours de Johann , l'escalier tournant qui conduisait à l'appartement de ce dernier.

Quand il eut quitté sa blouse et sa casquetie pour revêtir son coslumo fashiouabie, il ne lui restait presque plus de trace d'cmoiion.

Tout glissait sur celle nature versatile.

Le chevalier était comme les enfants qui pleurent à chaudes larmes et qui rient de tout cœur avant que leurs yeux soient séchés.

— L'Amour! murmura-l-il avec un commencement de sourire, l'idée n'était pas mauvaise, ma parole d'honneur, et ces coquins-là ne manquent pas absolumeni d'esprit!

Il ôia son bandeau et arrangea sa perruque devant la glace.

— Malgré tout, repriî-il, je crois m'ètre conduit là-bas avec assez de fermeté... Il y a bien des gens qui auraient été effrayés de ce que je viens de voir... Mon Dieu! Je puis bien vous le dire, Johann, je n'ai pis eu peur.

— Cela se voyait, monsieur le chevalier. Reinhold relit le nœud de sa cravate et donna le

dernier coup à sa coiffure.

— Eh bien, reprit-il, je ne suis pas trop mécontent de ma soirée... Tout cela marche... et celle foisci, ce sera bien le diable si le petit coquin nous échappe encore... Bonsoir, Johann... Je vais aller faire un bout de cour à la mère de ma préteiulue... Continuez à vous occuper de l'affaire, et s'il y a quelque chose de nouveau, vous viendrez à l'nôtel demain matin.

LE CABARET DES FILS AY\fON. 59

Le chevalier regagna son équipage, qui l'attendail: toujours devant Saiiiîe-EIisabeih.

Il eut la jouissance de se dire, en voyant son cocher et son laquais transis de froid :

— Ces coquins-là m'ont cm en bonne fortune!

Johann, après avoir donné un coup d'œ là son propre établissement, retourna aux Quatre Fils Aymon, afin d'achever sa tâche, et afin, surtout , de savoir ce qui lui revenait dans l'affaire du portefeuille. . .

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