‹ Le fils du diableChapitre 39 sur 57 · X. — La chambre de Franz · texte numérisé non relu

X. — La chambre de Franz

On ne pouvait franchir ces portes closes qui étaient entre les bâtards de Bluihanpt et la liberté. Là devait s'arrêter Pexploration. Mais c'en était assez. Il y avait aux trois portes un tel luxe de verrous et de cadenas!

Petite et ses deux compagnons, l'esprit désormais tranquille, poursuivirent leur route vers le château de Geldberg.

Julien avait fait à peu près de même; à l'impossible nul n'est tenu. Il avait essayé, il avait échoué; sa conj-cience ne lui reprochait rien.

Au château il trouva la co ntesse Esiher, et bientôt il ne songea plus à autre chose qu'il son amour.

De ce côté, tout allait donc au mieux pour les Geldberg. D'autre part. Van l'raëi et le madgyar Yanos s'étaient laissé prendre jusqu'à un certain point i\ l'enthousiasme général. Ils voyaient de leurs yeux l'effet produit : cent cjualre vingt m liions (raclions souscrils en quelques semaines, c'était là un résultat que l'œil le moins clairvoyant ne pouvait manquer de reconnaître!

Us étaient rassurés désormais tous les deux sur le compte de leur créance. I,e bon Hollandais n'avait

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plus besoin de dépenser son éloquence à calmer Yanos, qui avait accepté la situation et qui attendait à peu près patiemment.

L'ancienne ligue s'était resserrée, et les deux associés maiiquanis él.iieat reiuplacés, savoir Zacliœus Nesmcr par M. le baron de Rotlacli, qui restait à Paris, d'oîi il envoyait fort réijnllèieinent les fonds nécessaires à la fête, et Mosès Geld par madame de Laureiis.

Celle-ci avait fait la paix avec le docteur José Mira. Petite avait oublié, en apparence du moins, la revoie du Portugais, et le Portugais s'était refait esclave.

Au moment où il était question de tant de millions, on ne pouvait vraiment pas se brouiller pour une pauvre soiniue de cont mille écus!

S(M-loui. en considérant (jiie cette somme était dépensée dans l'iniérét commun. Le haron^de Ro lach, en ellet, remplissait avec une exaciitude scrupuleuse sou oilice de caissier; giàce aux sommes qu'il s'était procurées, la crise avait abouti à bien, et, quoique l'argent ne manquât point au château de Geldberg, les payements se faisaient à Paris d'une façon courante et régulière.

Ce baron était en vérité un homme précieux, et sans lui la maison de Geldberg n'eût pas vécu peutêtre à l'heure où se donnait celte fêle opulente du château d'Allemagne!

On pouvait bien l'admettre pour associé aux lieu et place de son ancien patron Zachœus Nesmer.

Ils étiiient donc de nouveau six alliés, comme au début de cette histoire; le jeune M. de Geldberg restait en dehors de l'association secrète.

Aujourd'iiui, comme autrefois, les six alliés se détestaient entre eux, se déliaient les uns des autres et poursuivaient le meurtre d'un homme.

I! y avait pourtant une différence entre le temps

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présent el le passé; celte différence était tout entière dans la posiiion du baron de Rodacli vis-à-vis de ses conirères.

Chacun de ces derniers, excepté le seigneur Yanos, avait ess;iyé sous main de conclure avec le baron un traité de paix particulier.

Madame de Laureiis, le docteur Mira, Reinhold el l'excellent Van Praët lui-même avaient cherché à se concilier cet homme, dont l'énergie puissante leur faisait peur.

En même temps, ils s'étaient ligués tous ensemble contre lui.

Us ne demandaient pas mieux qu'à le frapper, tout en ayant l'air d'implorer sa proieciion; il y avait au cœur (le chacun d'eux un instinct de haine, comprimée par la teneur plus lorte.

Quekpie chose leur disait que l'intéiêt commun était d'écriiser le haron; mais ils n'osaient pas; eussent-ils osé, coinmeni faire?

Entre eux el le baron il y avait comme un rempart formidable; ils tremblaient rien qu'à l'idée de l'altaque. Ces événements récents, dont ils avaient été en quelque sorte les léiiioins , environnaient pour eux le baron d'un tel prestige, qu'ils se regardaient comme vaincus d'avance en cas de combat.

11 n'y avait pas à se roidir dans un douie impossible; cet homme avait fait preuve d'une puissance qui dépassait les bornes de l'imagination.

Depuis la scène du 10 lévrier, les moins crédules ne le voyaient plus qu'à travers un nuage en quelque sorte diabolique.

Ce qu'il avait fait, tout le monde l'avait vu, et nul ne pouvait l'expliquer.

Quand un problème est décidément insoluble, la pensée s'en éloigne avec fatigue, et l'espéi ance, tenace, se réfugie dans les chances inconnues de l'avenir. Les associés repoussaient l'itlcc du baron, au

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milieu de leurs prospériiés nouvelles, el invoquaient contre lui le hasard propice.

Un seul, parmi eux, comptait sur son bras et appelait la lutte; encore n'était-ce pas toujours.

Il y avait des moinenis où le seigneur Yanos sentait défaillir sou cœur el clieichait en vain sa bravoure indomptée. Chez lui, la haine éiait fougueuse, parce qu'il avait été insulté; mais l'épouvante était plus grande, parce qu'il croyait davantage aux choses surnaturelles.

Il était devenu sombre et taciturne; ses journées se passaient à errer dans les environs du vieux schloss. Et plus d'une fois, à la nuit tombante, quelque paysan attardé dans les bois de Bluthaupt s'était signé avec effroi à la vue de celte grande ombre qui gesticulait dans les ténèbres et dont la bouche prononçait de sourdes paroles.

Il allait lentement el la tète baissée; les derniers rayons du jour éclairaient son costume bizarre, dont !a coupe semblait reii..asser encore sa gigantesque stature. On le voyait s'arrêter parfois rejetant en arrière le drap rouj:e de son calpak, et tendant ses deux bras comme pour repousser quelque effrayant fantôme.

D'autres fois, on l'avait vu tirer son sabre au milieu d'une allée déserte; la lauie polie avait jeté dans la nuit ses fugtives étincelles.

Le niadgyar, saisi de vertige, se battait contre le vide.

Les autres associés le laissaient à son humeur noire, et poursuivaient leur œuvre de sang.

Jusqu'ici, la fête n'avait rempli qu'un des deux buts proposés. Le crédit était relevé sur des bases magniiiques, mais Franz vivait.

Depuis l'arrivée en Allemagne, pas un jour ne s'était passé dans l'inaciiou; on avait travaillé en conscience; chacun avait fait son devoir. Malou, dit Bon-

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net- Vert, et Pitois, dit Blaireau, avaient montré tous les deux des talents d'assissins estimables; Fiiiz, ivre du malin au soir, avait fait ce qu'il avait pu.

Jean Reîjnauit, lui-même, le pauvre malheureux, après s'être érhappé durant les premiers jours, et avoir erré dans les bois comme un sauvage pour se soustraite à sa tâche ftiiale, était revenu enlin de luimême poussé par le fioid et la faim.

Le cabaretier Johann, jîénérai on chef des esiafiers de Geldbero, l'avait reçu à bras ouverts, comme l'agneau égaré qui rentre au bercail.

Jean avait rendu çà et là qnchpies petits services, sans bien savoir ce qu'il faisait. Un voile épais et lourd était sur son intelligence; il ne raisonnait plus.

Mais, malyré tous ces ellorts réunis, Franz se portail h merveille.

Deux ou trois chutes sans importance et une égratigniire à Pépaiile, tel avait été le résultat unique de ce grand (iéploiemeiil de forces.

Là, pâlissait la bonne étoile de Geldberg. Franz était la pierre d'achoppement où trébuchait et s'arrêtait l'heureuse chance de l'associât on.

Au'^si n'avait on pu agir couire lui comme on l'avait espéré d'abord sans façon et tout uniment. Bien que le baron de Rodach n'eût pas eu le temps de réaliser complètement son projet à l'égard de Franz et de lui fiiire un éipiijnige de prnce, le jeune homme tenait cependant un assez brillant éial au château de Ge (ibiMg.

Hans Dorn, qu'il avait institué son banquier h Paris, lui avait prèié des sommes considérables, eu égard suriout aux siluaiions respectives du ci éancier et du débiteur, dont l'un était un pauvre marchand d'habits, et i'auire un oi phel.n sans fortune ; mais ils ne (omplaient pas plus l'un (pie l'autre : Franz allait en avant, tète baissée, avec l'éiourderie de soiiàgeet de sa nature, et le marcliand d'habits, contre l'ordi-

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naire des prêteurs, môme les pltisdi^boniiaires, ne semblait jamais si heiirpiix qu'au moment où le contenu (ie son escarcelle vido enflait les poches de son jeune ami.

On doit penser si Franz el lui s'entendaient à merveille!

Hiins Dorn, cependant, avait parfois des refus pour les demandes de Venfant, comme il l'appelait. Ce n'était jan)ais l'orsqu'il s'agissait d'argent. Mais Franz avait voulu savoir; le dévouement soudain du marchand d'habits lui donnait à penser beaucoup, et il élaii convainc» que la lumière attendue vlendraitpour lui de ce ( ôié.

Il inierrogeaii; il tournait et retournait le brave Dorn dans tous les sens; r'étaii toujours en vain.

Cependant, le marchand d'habits avait beau ne point répondre, Franz voyait en lui le serviteur et l'agent de ce mysléiieux personnage qu'il connaissait sous le nom du cavalier allemand.

Daiis l'idée de Franz, ce cavalier allemand était ou son propre père ou l'envoyé de son pèi e.

Et, bien souvent, il se surprenait à détailler au fond de sa mémoire les nob'es iiails de cet homme, qu'il y trouvait profondément gravés.

Il l'avait vu deux fois, à quelques heures de distance : la première, au bal Favart, sous trois costumes diiïérenis : la seconde, au bois de Boulogne, i'épée à la main.

Quel noble visage et quelle beauté fière! Franz hésitait entre deux sentiments qui se combattaient en lui; c'était d'abord la rancune de l'en fan t abandonné, mais c'étaient aussi les premiers élans de celte tendresse passionnée du fils qui croit reconnaître son père...

Plus il allait, plus cette préoccupation prenait de place au fond de son cœur.

Le cavalier allemand, quel qu'il fut, occupait saui

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cesse sa rêverie : Franz songeait à lui avec un respect mêlé (l'amour : Franz n'espér.iit qu'eu lui.

Ce qui ne l'eiupêcha pas d'en frein rire ses conseils cl de partir pour le château de Geldberg, en compagnie des premiers invités, parmi lesquels se trouvait Denise.

Ne fallait-il pas bien suivre Denise?

Franz n'avait eu garde de confier ce départ à son ami Hans Dorn, ni même à la petite Gerlraud, pour qui d'ordinaire, il n'avait point de secrets.

Il voulait aller à Geldberg, et le cavalier allemand êiait d'un avis contraire; Franz avait ses raisons pour penser que le cavalier allemand pourrait bien, le cas échéant et par excès de sollicitudi>, lui barrer le chemin de vive force.

Il était parti, joyeux comme un écolier qui devance l'heure des vacances; sa garde robe était dans un état splendide, et il avait la bourse très-bien garnie.

En vérité, ce n'était déjà plus le petit coin mis des bureaux de Geldberg. Ses espoirs, insensés ou non, lui donnaient un singulier aplomb, qu'augmentait sa passasère opulence.

L'idée du baron de Rodach fut réalisée à peu de chose près, bien (pi'il n'y eût point mis la main.

Franz fil de l'elfei parmi le monde brillant rassemblé à Geldberg. Il était jeune, il était charinant; ou pouvait le croire riche.

Les femmes s'occupèrent de lui énoriuément, ce qui lui valut l'aiteniion jalouse do ces messieurs.

Etre regardé par les femmes et envié par ces messieurs, tel est assurément le but le plus maguilique que puisse rêver l'imagination d'un jeune homme portant moustache naissatiie et cœur de lion.

Franz était à la mode; il fallut chaui;er de tactique à son égard. Il ne s'agissait plus de le guetter à l'allùt comme un gibier, et de lui envoyer une balle par derrière.

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Cela eût fait irop de bruit. La réunion entière se serait émue, et les suites d'un pareil assassinat ne pouvaient point être calculées.

Les associés durent prendre des biais; on tendit des pièges plus ou moins adroitement : Franz les évita.

La plupart des ientative§ furent néanmoins bien près de réussir, une surtout.

Franz revint un soir au château, la figure pâle et la chemise ensannlaniée.

Il y avait eu chasse au sanglier du côté d'Esselbach, et Franz avait reçu dans le fourré une blessure à l'épaule.

Quelque tireur maladroit...

Cette b'pssure lui vaiuide bien doux regards, et redoubla l'intérêt tendre dont l'entourait la partie féminine de rassemblée.

Elle lui valut mieux que cela.

Durant les deux ou trois jours qu'il fut obligé de rester dans sa chambrt. Lia de Geklberg et Denise furent ses gardes-malades.

Denise était là pour Franz, et Lia pour Denise.

Le séjour du château avait rapproché les deux jeunes filles.

Lia, qui souffrait, avait grand besoin d'une amie. Elle n'avait point revu Oiio depuis celte rencontre à l'hôtel de Geklberg, qui lui avait donné tant de bonheur et à la fois tant de peine. Otto la fuyait : elle ne pouvait deviner pourqiioi; mais elle se souvenait avec un serrement de cœur des derniers instants qu'ils avaient passés ensemble.

Dès lors, une sorte de pressentiment lui avait annoncé son malheur.

Elle ne se plaignait point; tout ce qu'elle souffrait restait au fond de son âme; elle ne disait rien de sa détresse à Denise elle-même, qui l'avait faite sa confidente.

C'était une nature simple, mais fière et forte. Ceux qui voyaient son doux et mélancolique sourire l'auraient pu prendre pour une de ces jeunes lilles qui cherchent, trop heureuses, d'iinas;inaires tristesses, et qui se reposent, vivantes élégies, dans des rêves sombres évoqiiés à plaisir. Dieu seul voyait ses larmes.

Denise lui contait ces milles détails d'un amour heinenx et combattu seulement par des obstacles de famille. Lia écoutait, attentive, émue ; elle s'oubliait pour jouir du bonheur de son ainie; le souvetiir navrant qui était an fond de son cœur se voilait un instant pour renaître plus aigu, aux heures de solitude.

Sa tristesse ne pesait jamais sur autrui. Eile savait sourire, malgré sa peine amère, et Denise elle-même ne soupçonnait pas la blessure mortelle de son âme.

Denise, toute seule, n'aurait pas pu s'insi aller au chevet de Franz: mais ce rôle de garde-malade allait à la fdle de la maison, et il était naturel qu'elle se fît assister par si meilleure amie.

Ce fut tro s joins charmants. Franz se faisait plus malade qu'il ne l'était, alin de prolonger ces douces heures qu'il passait entre les deux belles jeunes lilles.

Comme il eût été amoureux de Lia, s'il n'avait pas aimé Denise!

Ils causaient; sa gaieté vive animait l'entretien; le présent était beau, l'avenir plein de promesses; dans tout ce château, empli de pensées de fêle, il n'y avait pas un recoin qui fût si joyeux que celte chambre de blessé!

Toute chose a un terme, et les meilleures sont, hél;is! celles qui durent le moins. La vico-ntesse d'Audemei, avertie peut-être par le chevalier de Reinhold, qui voyait dans le jeune Franz un rival de plus en plus redoutable, mit lin assez brusquement à ces longues et bonnes visites.

Denise ne désobéissait jamais à sa mère. Dans

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celle extrémilé, Lia fui encore la providence des deux amants.

La rhiimbre qu'elle occupait au château de Geld- !)erfï ctiiit séparée de celle de Franz par un mur épais; mais leurs fenêtres, voisines, donnaient sur cette pelouse oii nous avons vu récemment la foule assemblée pour assister au fen d'artifice.

C'étaient les derrières du cliâieau. Les passanis étaient rares dans cette campagne inhabitée. Tout le mouvement d'allée et de venue des invités se faisait du côté de la porte principale.

Franz se mettait à sa fenêtre; Denise s'accoudait à celle de Lia: i's pouvaient se parler encore.

La chambre habitée par Franz était une grande pièce aux ornements gothiques, doiinant d'un côté sur la campagne et de l'autre ayant vue sur la cour d'entrée et la porte principale du château.

I! couchait dans un grand lit de bois noir à galerie sculptée et dont les quatre pieds, contournés bizarrement, s'appuyaient sur une estrade.

La cheminée large et haute avançait son manteau jusque dans la chambre.

De place en place, aux centres des panneaux de la boiserie sombre, on remarquait des carrés longs qui semblaient avoir été protégés autrefois contre l'action de l'air par des cadres suspendus.

Il y en avait beaucouj), et les clous qui les avaient supportés étaient encore fichés dans la muraille; mais il ne restait pas un seul cadre.

En fait d'ornements anii(|ues, on remarquait seulement, à di oite et à gauche de la porte d'entrée, deux trophées d'armes, formant panoplie complète.

Les hauberts d'ac er, noircis par le temps, portaient encore, à la place du cœur, l'écusson des comtes : au champ noir avec trois houunes rouges.

Nous avons vu déjà les émaux de ces deux écussons briller, durant une froide soirée du mois de no-

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vembre, aux lueurs du foyer allumé dans la grande cheminée. Nous avons vu les longs rideaux de laine retomber autour du lit d'où s'échappaient des plaintes éiouflées...

Franz couchait dans la chambre où éiaient morts le vieux Guniher de Bluihaupt et la belle coaitesse Margareihe...

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