‹ Le fils du diableChapitre 5 sur 57 · VI. — Polyte · texte numérisé non relu

VI. — Polyte

En sortant du cabinet de la Girafe pour aller faire la digestion sur les boulevards, le brillant Polyte passa devant Johann et le chevalier, sans les apercevoir. Ce n'était point aux petits bourgeois du Temple qu'il pouvait songer en ce moment; il avait presque dîné deux fois; sa canne à pom ne dorée faisait le moulinet d'elle-même dans sa main; son chapeau s'inclinait à la mauvais, sur son oreille, et il mâchait un cure-dent de cet air vainqueur qui parle hautement de truffes et de Champagne. Il n'avait mangé que beaucoupde veau.

Mais il aimait le veau.

II allait le nez au vent et touchait à peine la terre. A quelques pas de la rue de Vendôme, sa marche fut arrêtée brusquement. Il venait de heurter un individu, arrêté sur le trottoir, qui se rangea sans mot (lire et céda la place d'un air humble.

L'individu heurté ne releva point sa tête baissée tristemeni; ses bras tombaient le long de son corps; on ne voyait point son visage, caché sous cette pauvre casquei'e, commune aux commissionnaires et aux joueurs d'orgue ambulants.

GO QUATIUÈMI', PARTIL:.

D'insiincr, la vaillante canne de Polyie se leva inribîement; dans un litre de vin à douze sons il y a des idées de bataille; mais la canne de Polyte retomba sans avoir frappé.

Le pauvre diable qui continuait son chemin lentement et d'un pas pénible avait Ta r brisé par la douleur; or, en ces quartiers, c'est la douleur physique qui règne; le long de ces rues détournées, il n'est pas rare de trouver des malheureux , chancelants sous l'angoisse de la faim.

Polyte s'arrêta.

Le plus charmant de nos artistes, l'observateur inépuisable qui met plus de philosophie dans un coup de crayon et plus d'esprit dans une seule ligne qu'il n'en faudrait i)our défrayer un gros livre, Gavarni a dit, d'après un chansonnier fameux : « Le plaisir rend Pâme si bonne! »

Absolument parlant, la pensée est pout-cire discutable. Elle devient axiome, si on l'applique aux plaisirs de l'estomac, quand l'estomac fonciionne avec aisance et prunipiitude.

Or, tous les Polytes du monde, qu'ils soient époux de reines ou favoris de mercières sur le retour, sont forcés d'avoir un excellent estomac. C'est là une des qualités les plus indispensables de l'emploi.

Polyte avait mangé raisonnablement chez Batailleur et consommé vingt-cinq sous à la Girafe. La Girafe donne immensément de choses pour vingtcinq sous!

Polyte avait en ce moment Tâine très-bonne, il daigna se retourner et regarder !e pauvre passant. Il reconnut en lui un de ses anciens camarades d'enfance, un condisciple de Técoie mutuelle.

— Tiens, tiens! se dit-il, c'est Jean Regnault!... comme on se perd de vue!... et comme la chance sépare les hommes!... Me voilà devenu un monsieur; j'ai une pos.tion; je suis bien habillé; un jour ou Tau-

Ire je dois faire forliine.c'eslévident. Lui, au contraire, il a gardé la veste courte et la casquette... il est resté peuple... tout ça dépend des caractères... Il faut bien qu'il y ail du petit monde!

Polyte, comme on le voit, avait en lui l'étoffe d'un moraliste.

— C/est égal, reprit-il, c'était un bon enfant autrefois... Il a l'air drôlement vexé, ça lui fera peut-être plaisir de revoir un ancien...

. Il fit quelques pas en redescendant la rue du tuits.

— Oh! hé! Jean! cria-t-il. Petit Jean!... comme tu passes fier à côté des amis!

Jean Regnault n'entendait pas, il poursuivait son clioniin tète baissée.

Polyte courut après lui, et le prit par le bras.

— Eh bien! eh bien! dit-il, es-lu devenu sourd, Petit-Jean?

Celui-ci s'ai lêta enfin et leva les yeux d'un air étonné. Au premier asp et il ne reconnut point son camarade d'école. L'hésitation qu'il montrait fit sourire Polyte et le flatta très-évidemiuent.

— Tu ne me remets pas, mon petit? prononça-t-il d'un ton protecteur en relevant sa cravate affaissée; je conçois ça, on prend de la taille... El puis, faut dire que j'ai un peu changé de manières... i\Iais je n'en suis pas plus fier pour cela, mon bonhomme... Une poignée de main, vivement!

La figure de Jean Regnault, qui était chargée de tristesse, s'éclaira pour un instant; il eut presque un sourire.

Polyte et lui avaient été grands amis autrefois.

— Comme te voilà devenu grand! murmura-l-i!. J'aurais passé près de toi sans te reconnaître!

Le protégé de madame Batailleur caressa ses gants demi-propres et dit :

— Je crois bie^l^..

62 QUATRIÈME PARTIE. j

Le regard de Jean le paicourut de la lête aisx pieds.

— Au temps où nous nous connaissioiis, Polyte, leprit-il avec un gros soupir, nous étions bien heureux! — Tu trouves, toi, mon bon?... Eli bien, pas moi! — C'est vt.ii, poursuivit Jean, ce que les uns regrettent coninie du bonheur, les autres voudraient l'oublier... on dirait que lu es devenu riche? — Oh! oh! lit Polj'tc, riche n'est pas le mot... mais je suis légèrement à mon aise. — Tu as une place? — Et une crâne!... mais d'où sors-tu donc, mon petit, si tu ne sais pas que je suis avec madame Batailleur? — Ah!... fit Jean.

Cette exclamation n'impliquait ni étonnement ni répugnance. Jean Regnauit était un honnête cœur; il n'y avait en lui que de bons instincts, et l'honneur, qu'il comprenait, sans le savoir, l'eût gardé personnellement contre toute chose honteuse; mais, chez autrui, le vice ne le surprenait point. 11 vivait, depuis son enfance, dans un milieu où la morale inconnue ou faussée admet d'étranges accommodements , il voyait autour de lui l'infamie acceptée et admise jusque dans la vie de famille.

A Paris, les mœurs populaires sont ainsi faites; le vice s'y arrange tranquillement et s'y fait une bonne place. Les mots et les idées tournent. De même que l'honneur commercial ressemble peu à l'iionneur chevaleresque, de même la vertu se modifie et se transforme jusqu'à devenir, dans certaines classes de noire société, un absurde et hideux contre-sens. Ce qui s'appelle ainsi, c'est le vice organisé, paisible, payant son loyer, Uiontant sa garde...

Le vice légal, qui se montre bonnement et qui arrive à celte extrémité monstrueuse d'avoir la paix de la conscience!

Ces gens ont un Evangile négatif : tout ce que le code ne punit point expressément est pour eux le 7iec plus ultra du mura'. iJicore discutent-ils les mena-

LE CAiîARET DES FILS AYMON. Go

CCS dii code, qu'ils trouvent aveugles et sévères!...

Le niarioge est pour eux une exception, un luxe; ils s'accouplent au hasard; ils jettent dans les boues de Paris, sans remords aucun, celte muiiiiude de niisérab'es enfants qui plus tard vont peupler les bagnes et fournissent des acteurs aux drames aimés de la cour d assisses.

Ces gens ne sont pas )c peuple (que Dieu nous garde de le dire!); mais il forme une immense minorité dans la capitale des lumières. Ils n'habitent pas un quartier spécial : ils sont dans tous les quartiers; ils appartiennent nominaleuienl à toutes les religions.

Quelques-uns, assis sur de hauts degrés de l'échelle sociale, sont ainsi par sysièine; on les appelle, ma foi, des philosophes! Le plus grand nombre a du moins l'excuse de T gnorance et de la misère.

Qui oserait nier ces choses? certaines familles, bien nieublées et biei! logées, poussent la naïveté de l'infamie jusqu'à pleurer comme perdue i'enlant qui sVst mariée avec un homme pauvre, tandis qu'elles citent avec orgueil cette autre enfant possédant équipage et cachem.ire, parce que sa jeunesse fut avantageusement escomptée...

Cette nuit profonde se fait jusque dans le cœur des ir.ères!

De tous les quartiers de Paris, celui du Temple, qui s'adonne presque exclusivement aux petits commerces usuraires et à tous les genres de gain peu licites, est assurément le moins gardé contre la honte; il est pauvre; il a le voisinage dissolvant des bas théâtres; sa voie est l'usure séculaire! la récompense de ses labeurs est l'orgie de la Couriille.

11 y a certainement dans le Temple un tics-grand nombre d'honnêtes gens, mais leur honnêteté ne peut avoir ces haines vigoureuses dont parle Molière; ils s'accoutument, ils tolèrent, ils acceptent. Le vice n'est

point à eux, mais ils se fioiient au vice sans répugnance et par nécessité de vivre.

Jean Regiiault était d'une famille où, de père en Dis, riionnèieié se!ni)lait un hériian:e. Il n'y avait jamais eu qu'une laclie dans cette maison de braves gens, et la faute d'un seul avait été cruelleuient expiée par la famille entière. Mais les Regnauli avait des voisins; Jean, depuis son enfance, était liabitué aux histoires du Temple. Il savait les mœurs des marchands : Jean ne devait pas plus s'étonner de voir un adolescent aux prises avec l'âge unir de madame Batailleur, que de voir une jeune fille présentée à un uionsieur de cinquante ans et comme il faut. Les deux choses rentrent dans l'acception de ce mot, qui fait la joie des fabricants de vaudevilles et qui est le plus impudent deseuphémis:nes : une connaissance honnête...

Tout ce qu'on peut dire, c'est que Jean serait mort avant de tomber lui-même jusque là...

— Voilà ma place, reprit Polyie en activant le moulinet de sa canne; bien boire, bien manger, bien dormir... une toilette assez agréable... de temps en temps le spectacle, le bal à discrétion, et rien à faire!

Il regarda Jean pour voir s'il élait fasciné. Jean, distrait un instant par la rencontre de son ancien camarade, retombait dans sa tristesse morne.

— Que dis-tu de ça, toi? demanda brusquement Polyie; ça te chausserait n'est-ce pas, mon petit?

Jean ne répondait point.

Polyte lui secoua le bras et l'attira jusque sous un

— Mais comme tu es changé, mon bonhomme, s'écria-t-il avec une nuance de véritable intérêt; lu es pâle comme un mort, les yeux sont rouges... Estu malade?

Jean secoua la tête.

— Alors, lu es amoureux! reprit le liondu Temple.

LE CAllAUET DF.S FILS AYMON. (iô

Vous autres, jeunes premiers candides, qui ne connaissez pas la vie, vous prenez les fciiimes au sérieux... en plein dix-neuvième siècle, si oii a vu des petitesses pareilles!... Voyons, n'est-ce pas que j'ai deviné, mon vieux?

Jean secoua encore la tète.

— Ce qu'il y a de sûr, poursuivit Polyte, c'est que tu n'es pas énormément bavard!... Allons, mon bonhomme, déboutonne-toi un peu avec un ancien... Qui sait? je pourrais peuî-êire te tirer de peine... On a vu des choses plus drôles que ça!

Au lieu de répondre, Jeaii mil son froiU entre ses mains.

— C'est donc bien dur?... murmura le dan;!y avec une sorte d'oili oi.

Un sanglot souleva la poitrine de Je 1:1; ses deux mains retombèrent, et Polyte vit son visage inondé de larmes. Cette douleur le frappa beaucoup plus vivement qu'on n'aurait pu s'y attendie. Il deaseura tout interdit et ne trouva plus de naroles.

Ce l'ut Jean qui rompit le premier le silence.

Quelques mots tombèrent de sa bouche, pénibles et embarrassés; Polyte écoutait. Jean s'anima peu à peu; le plaisir p.iéianco ique qu'éprouvent à s'épanchei" les âmes blessées prenait insensib'ement le dessus; il raconta sa douloureuse histoire, la venue des recors dans la maison, le danger qui pesait sur la mère Regnault et de l'iinpossibililé où 1 se trouvait de satisfaire son créancier impitoyable.

A mesure qu'il parlait, les traits fades et grossiers du dan<ly de bas ordre prena ent une expression d'intéiët croissant; sa figure, qui n'avait ordinairement d'autre caiacière qu'une éi)aisse insouciance, arrivait à peindre de véritables émotions.

— Si c'est possible! grommelait -il de temps en temps; faire du mal comme ça à U!ie pauvie l)o:îne feaime!

Lt MIS DU DIACI.E. T. V. 5

66 QUAIRIÈME PARTIE.

Lorsque Jean eut fi!ii,Polv'te ferma son poing avec colère, et frappa violemment le pavé du bout de sa canne.

— Et c'est ce coquin de Johann qui fiit tout cela! s'érria-t-il. Si j'avais su, du diable si je lui aurais porté mes vinfït-ciuq sous tout à l'heure!... quant au bausse, il paraît que c'est un fameux sans-cœur tout de même... car elle est vieille, vieille! 'n'est-ce pas, la mère Regnault, Petit-Jean? — Oh! oui, elle est bien vieille!... et la prison la tuera! — Quant à ça, mon bonhomme, la prison ne tue persoinie... On faii de drôles de noces à Clichy, sais-tu bien? — Tu n'y penses pas, mon Dieu!... ma pauvie grand'mère! — C'est juste, ça ne sait pas nocer, répliqua Polyte avec un iéa:er sent ment de dédain; mais Dieu de Dieu! s'écria-t-il aussitôt après, faut-il que je sois gueux comme un rat!... je n'ai que mes efl'is, moi, vois-tu... Ah! si j'avais seuiemetit fait des éconotnies!

Il fouilla dans les deux goussets de son gilet el en relira deux pièces de trente sous.

— Il y a bien ma chaîne d'or, pouisui vit-il en pesant ce bijou dont l'apparence était magnifique; mais c'est du cuivre...

Jean lui tendit la main.

— Merci, mon pauvre Polyte, dit-il, je vois bien que tu as toujours un bon cœur... mais tu ne peux rien pour moi... — Minute! répliqua le dandy, on peut consotumer un franc cinquante à l'estaminet... pendant ce temps là, les idées viennent. — Je n'ai pas le cœur à cela, murmura Jean. — Ça, c'est selon les tempéraments... Moi, uti verre de quelque chose me fait toujours plus de bien que de mal... Mais cherchons ici, puisque tu le veux... Voyons, combien te faudrait-il en tout? — Avec les frais, ça va bien maintenant à plus de huit cents francs.— Huit cents francs! répéta Polyte. Si je (ieiiiaudais la somme à Joséphine, elle me mettrait bien huit cents fois à la porte!

Il regarda tour à tour son panialon, son gilel elsoD habit. '

— Tout ça vaut trente francs, murmura-t-il, au plus juste prix... Restent sept cent soixante et dix points à trouver.

Le côté comique de celte scène disparaissait sous rémolion des deux interlocuteurs.

Jeiin était attendri puissamment et serrait la main de Polyte avec reconnaissance.

— Ce nVst pas tout ça, s'écria celui-ci. J'ai beau chercher... je ne trouve rien.

Il resta durant quelques secondes immobile, tortillant les mèches pommadées de ses cheveux et rongeant la pomme de sa canno. Tout à coup il ôta son chapeau et fit une gambade sur le pavé,

— jNe m'as-tu pas dit que tu avais une centaine de francs? s'écria-t-il avec autant do joie que s'il eût découvert une mine d'or. — Cent vingt francs! répliqua Jean Regnault. — Eh bien! mon bonhomme, poursuivit Polyte en le prenant par la taille et en commençant une polka, Johann nous est inférieur!... Nous nous moquons du bâtisse!... Nous nous fichons de la prison!... Toutes nos dettes sont payées en grandi... Et nous aurons bien encore quelques croix de reste pour déjeuner domain matin aux Vendanges!...

YII. — Cent vingt francs.

Ces promesses tenaient de la féerie : le pauvre Jean Regnault, tout simple qu'il était, hésitait à y croire; mais Polyte parlait avec tant de chaleur, son enthousiasme était si vrai, il semblait si profondément convaincu!

Jean restait devant lui, bouche béante, rinicrrojeaiit

G8 QUATRIÈME PAIVIIE.

(kl regard el n'osanl parier, de peur de retarder l'oxplication espérée.

— Ah! nous y sommes! disait Polyte, qui ne se possédait pas de joie; on a eu de la peine à y venir, mais on y est!... Va aie chercher tes cent vint^l francs, mon fils, et je te garaniis qu'avant minuit nous avons un billet de mille! — Conimeni feras-iu? demanda enfin Jean. — Ce n'est pas moi qui feiiii, c'est toi... Je le donnerai seuiomenl la poudre de perlimpinpin, et la manièi e de sVn servir. — Est-ce que lu plaisanterais? demanda Jean irisiement, el avec un accent de reproche. — Non pas! s'écria Polyte, ma parole sacrée! j'ai trouvé le moyen... el le moyen est bon. — Mais enfin?...

Le lion du Tenrple se campa en face du joueur d'orgue, el mil ses deux mains sur la poignée de sa canne.

— Tu n'aurais jamais songé à cela, loi, Peiit-Jean, dit-il (l'un air de triomphe, ei pourtant, c'est simple comme bonjour!... le trente et quarante n'est pas fait pour les chien»! — Le trente et quarante!... répéta Jean, chez qui ces deux nombres accouplés n'éveillaient aucune espèce d'idée. — Tu as appris le mot tout do suile, mon peiit, poursuivit Polyie; c'est déjà bon signe... Le trente et quarante est un jeu de cartes qu'on appelle comme ça, parce que... Enfin, n'importe!... C'est toujours un jeu qui n'est pas usiié parmi les personnes du commun... C'est fa- Cile el ça va vite... Avec cent francs seulemenl, lu auras ton allaire dans une demi-heure.

Le joueur d'orgue l'avait écouté jusqu'au bout. Il aitenJii deux ou trois secondes encore, puis il baissa la lêle.

— Et c'est là ton idée? murmurat-il avec découragement.— Un peu, n;on fis. — Tu n'as pas d'autre espoir que celui-là? — Comme c'est béie, s'écria Polyte, les gens qui n'ont pas vécu!... Ça parle à ton et

LE CABARET Di'.S FILS AYMO.N. 6J

à travers... Puisque je te dis, moi, que c'est une affaire sûre! — On peut perdre pourtant... — Jamais!

Le pauvre Jean désirait trop passionnément cette somme qu'on lui promettait, pour être bien dilficile à persuader; rependant sa raison droite et son bon sens se révoltaient contre cotte assertion dénuée de toute vraisemblance.

Bien qu'il ne fût pas joueur, il ne pouvait ignorer que tout jeu implique la possibilité de perte.

Polytes'indio;nait à le voir mettre si peu d'empressement à se réjouir.

— C'est étonnant! grommelait-il avec mauvaise humeur; c'est dans le pétrin jusqu'au cou et ça fait des façons pour se tirer de presse!... As-tu tes cent vingt francs sur toi? — Non, répondit Jean, ils sont à la maison. — A ta place, moi, mou bon homme, je serais déjà parti en double et J'aurais été chercher le magot.

Jean ne bougeait pas.

Polyte le prit par les épaules, et lui fit faire quelques pas dans la direction du marché; le joueur d'orgue se laissa entraîner d'abord, puis il opposa de la résistance et s'arrêta.

— Je ne veux pas aller chercher les cent vingt francs! murmura-i-i! avec une sorte de honte. — Pourquoi cela? — Parce que si ma pauvre grand'mère va en prison, elle aura grand besoin de cet argent. — Mais tu n'as qu'à vouloir pour empêcher la grand'mère d'aller en prison!

Jean découvrit son front qui brûlait, et tortilla sa casquette entre ses doigts.

— Jean, mofi pauvre Joan, dit Polyte en colère, j'ai bonne envie de l'envoyer au diable voir si j'y suis!... mais il faut bien avoir un peu de patience avec les amis... Ecoute, c'rst une chose connue, il y a plus de cinq cent nvl'e personnes qui me l'ont dit, et toutes des i^eriiinjcs comino il faut... La pre-

70 QTJATniÈME PARTIK.

mière fois qu'on tenle la carte, on gagne lOHJouts. Le dandy parlait d'un ton de conviction profonde; Jean se sentait ébranlé malgré lui.

— Pourquoi la première fois plutôt que les autres? dcmanda-i-il encore pourtant.

Polyie haussa les épaules et le regarda en souveraine pitié.

— Que veux-tu que je te dise? s'écria-t-il, je ne peux pas i'expli(iuer cela, moi... c'est des choses audessus de ta portée; tu ne me comprendrais pas... Pour saisir ça, vois-iu bien, il faut avoir été un peu dans la société... Mais \oyons, as-tu confiance en ton vieux Polyte? — Je crois que lu as envie de me tirer d'embarras, répondit Jean; mais... — A bas les mais! je nYn veux pas... Si tu as confiance en moi, ma parole doit le suffire... Eli bien! aussi vrai comme voilà un bec de gaz, je suis certain de ce que je dis... La première fois qu'on joue on gagne... ça ne fait pas un pii!— Si je le croyais!... commença le joueur d'orgue à demi persuadé. — Dieu de Dieu! interrompit Polyie, esl-il entêté, ce garçon-là! Moi qui te parle, j'en ai fait l'expérience... La première fois que j'ai touché une carie, j'ai gagné plein mes poches de pièces de cent sous, avec deux francs cinquante que j'avais... Juge de ce qu'on peut faire avec cent francs. — C'est pourtant la vérité! pensa tout haut le pauvre joueur d'orgue. — Quant à perdre dans ce cas-là, poursuivit Polyie dont réioquence s'échaulfait, ça ne s'esl jamais vu.... au grand jamais!... Et, réfléchis donc un petit peu, mon bonhomme... quand la mère Regnauli s'éveillera demain malin et qu'elle verra de l'argent sur la table de nuit, comme elle sera contente! — Mon Dieu! mon Dieu! si ça se pouvait!... — Comme elle joindra ses mains, la pauvre \ieille femme!... comme elle remerciera le bon Dieu!

Le souille de Jean s'embarrassait dans sa poitrine tant il était puissauimeui ému à l'idée de celte joie.

— Tii seras auprès de son lit, toi, poursuivit encore Polyie, tu le cacheras dans quelque coin... tu la regarderas pleurer et rire!...

Jean avait de grosses larmes sur sa joue.

— Et puis, acheva Polyie, tu l'approcheras petit à petit, bien doucement, sur la pointe des pieds... lu iras te mettre auprès de son chevet... elle t'euibrassera!... Comme vous serez heureux!...

Jean posa ses deux mains sur sa poitrine qui haletait.

— Ma mère, murmura-t-il, ma pauvre bonne mère? Oh! tu ne voudrais pas me tromper, Polyie... je le crois et je veux suivre tes conseils.

Le dandy IVappa dans ses niains, comme s'il eût remporté une grande victoire; il mit le bras de Jean sous le sien et Tentraînii vers la place de la Rotonde.

— Ce n'est pas malheureux! dit-il en changeant de ton; allons chercher l'argent bien vite et menons la chose en deux temps!

Il ne leur f;illut pas plus d'une minute pour descendre la rue de la Pciite-Corderie ci gagner rallée étroite qui conduisait à lu pauvre demeure des Regnault.

— iSionJe, dit Polyte, et dépêche-toi... moi, je vais l'attendre ici.

Le joueur d'orgue entra précipitamment dans l'allée, et Polyie se mit à faire les cent pas devant la porte.

En traversant la cour, Jean ne donna pas même un legard aux fenêtres de Hans Dorn, tant il était absoi bé par l'espoir qu'on venait de faire naître en lui. Il y avait de la lumière chez H ins Doni;les rideaux de grosse nioi:sseline reiombaient le long des carreaux etlaii-saieni voir les chambres éclairées.

Sur ce fond demi-transparent, quelques ombres venaienise dessiner tour à tour : on aurait pu distinguer aisément la silhouette mignonne de Gcitraul et la ladle plus déliée d'une autre femme.

/2 QUATHIÈMK PAUTIK.

11 y avait un homme avec elles. Pour êlre bien cerloin que re n'éiait poinf le bon marchand d'habits, llans Dorn, il n'y avait qti'à regarder l'ombi e projetée sur le rideau. Celte ombre reproduisait une taille flne et hardie, luie toiirniire de charmant cavalier.

Jean ne vit rien de tout cela; il monta quatre à quatre Ips marches vermoulues de Tescalier, et se trouva bientôt devant la porte de sa mère.

La porte ne '"eruiait qu'au loquet; mais Jean s'arrêta, commp s'il n'eût point osé franchir le seuil.

En quittant Polyîe, il était tout feu; quelqsie chose le poussait en avant, il y avait eu lui da la foi et de l'enthousiasme; mais les quelques secondes employées à traverser l'allée eî la cour avaient sufli pour le refroidir. Au lieu de pousser la porte, il demeura longtemps ininiobile sur l'étroit palier ; une main mystérieuse l'aiiirait en an ière; il doutait. Pour la première fois de sa vie, il s'effrayait à la pensée de voir sa mère et son aïeule.

Quand il souleva enfin le loquet, ce fut avec celle brusquerie de l'homme qui brûle ses vaisseaux et met un voile volontaire sur sa conscience.

Il enira. La grande chambre nue était éclairée par le? restes d'une chandelle qui achevait de consumer sa n:è(he longue et inclinée. Les trois quarts de la pièce éiaient dans l'ombre; la lueur, faible et inégale, s'absorbait dans les murailles sombres. Çà et là seulement, un objet dont la forme ne se distinguait point sortait vaguement de la nuit.

Quand la cendre amassée au bout de la mèche venait à lombei- d'elle-même, la chandelle, ranimée pour un instant, jetait quelques éclairs plus vifs; l'œil cherchait alors quelque chose et ne trouvait rien. C'était le vide, Pindigence arrivée à son période suprême. On avait lout vendu, pièce à pièce; il ne restait plus que la serpillcrc grise de la fenêtre et la couverture amincie qui s'étendait sur le grabat.

Enenirant, le joueur d'orgue n'enteiulit aucun bruit dans la chambre. Un iiislant il put croire que la maison était déserte; mais son regard, qui s'était tourné tout de suite vers le lit, dist ngun, aux lueurs mourantes de la chandelle, une masse sombre et confuse qui tranchait sur le blanc de la couverture.

Il s'approcha sur la pointe des pieds. A mesure qu'il approchait, f on oreille saisissait le bruit de deux respirations pénibles et oppressées.

— Elles dorment, se dit-il, toutes deux... Je vais pouvoir!...

II redoubla de précaution et parvint jusqu'au grabat, sans avoir fait le moindre bruit.

La mafse noire aperçue de loin était un groupe immobile et endormi, composé de l'aïeule et de sa bru Victoire.

La vieille femme était à moitié couchée sur la couverture, ses pieds pendaient en dehors du lit; sa tète se renversait sur l'oreiller. Elle sommeillait, les yeux entr'ouvcris et la bouche béante.

Ce n'était point du rtpos, mais une sorte d'insensibilité lourde que secouaient à l'improviste de douloureux tressaillements.

La mère Regnault n'avait point changé son costume des grands jours; elle était revenue de l'hôtel de Geldberg, épuisée et presque anéantie; elle s'était assise sur son lit et n'en avait point bougé.

Aux questions tendres et pieuses de Victoire, elle avait répondu i)ar un silence morne. Une seule fois sa bouche s'était ouverte : c'avait été pour adresser à Dieu une prière oii était mêlé le nom de son lils.

Elle n'avait point raconté ce qui s'était passé à l'hôtel; elle n'avait point dit la cruauté barbare de Jacques; elle avait voulu cacher son martyre.

Durant cette bu;;ue soirée, ses yeuv éteints n'avaient pas trouvé une larme.

Maintenant que la fatigue l'avait vaincue, son sommeil ressemblait à la mort.

Ses traits vieillis et tirés grardaient parmi l'anéantissement (le son être, leur expression de navrante angoisse. Sa pâleur avait des teintes plombées ; ses paupières, perdues dans leurs orbites creuses, semblaient attendre la main chrétienne qui ferme les yeux <les cadavres.

Son souffle, faible, sifflait tout bas dans sa gorge ; ses cheveux blancs s'échappaient de son bonnet et mêlaient leurs mècbes autour de sa face amaigrie.

Auprès d'elle, Victoriiie était agenouillée sur la terre; sa tèie s'appuyait contre la couverture que ses larmes avaient baignée.

Le sommeil l'avait évidemment suri^rise au milieu de son devoir pieux; elle avait dû s'interrompre à moitié (l'une consolation entamée en voyant la mère Regnauit succomber entin à la fatigue; puis elle n'avait plus osé bouger, de peur de troubler ce sommeil qui était une trêve aux douleurs de la pauvre aïeule.

On ne voyait point son visage, qui s'appuyait à la couverture; ses mains, qui pendaient sous elle, restaient jointes et gai daient l'attitude de la prière.

C'était un tableau triste et tout plein de désolation. Le visage de Victoire n'avait pas besoin de parler; sa pose seule semblait dire toute l'immensité de sa détresse.

Quant à la vieille femme, la lumière jouait dans les rides de sa face et montrait son agonie.

Jean s'était arrêté à deux pas du lit; il voyait tout cela, il avait le cœur brisé.

En ce moment il oubliait le motif de sa venue et ne savait plus que Polyle l'attendait dehors.

Il ne savait plus rien; sa pensée s'arrêtait; ce désespoir nuiei et sans bornes agissait sur lui comme une contagion.

11 tomba sur ses genoux aux côtés de sa mère.

LE CABARET DES FILS AYMON. /r»

Machinalement, sa têle brûhinie voulut se cacher clans les couveriures; mais il se redressa eu riiisonuaiit; son front avait louché l'humidité froide des larmes.

Il se remit debout et chercha ses idées dans son cerveau. La conscience de ce qu'il allait faire lui revint, et il se pencha au-dessus du lit pour tâter la robe de l'aïeule.

Victoire s'agita faiblement dans son sommeil et sa poitrine courbée rendit un soupir.

Jean recula épouvanté.

— Mon Dieu! muriiiura-t-il en pressant son cœur à deux mains, comme je tremble!... Est-ce donc un crime que je vais commettre?...

Il baissa la léte et i esta un instant immobile. Puis il reprit, comme pour se forcer à oser :

— Il le faut!... elles souflrent trop!... il n'y a que moi au monde pour les secourir!...

Il lit un pas en avant, mais il se ravisa tout à coup et tourna la tète vivement vers le coin le plus obscur de la chambre.

— Geignolet... pensati!.

Au lieu de s'approcher du lit, il traversa la pièce et gagna l'angle où l'idiot dormait d'ordinaire.

Il n'y avait personne sur le maigre matelas qui lui servait de couche.

— Geignolet n'est pas là! pensa Jean; elles dorment toutes deux!... mon Dieu, est-ce vous qui m'ouvrez cette voie, et vais-je les sauver?...

En ces moments d'émotion profonde, l'âme, plus naïve, cherche partout des augures. Jean se disait que le ciel aplanissait les obstacles au-devant de lui, et il prenait espoir.

Il revint vers le grabat, et chercha de nouveau dans les plis de la robe de l'aïeule la poche où devait se trouver la petite bourse de Gertraud.

Quoique son intention fût pure et bonne, sa main

76 QUATRIÈVIE PARTI K.

uemblait toujours. Ceux qui l'eussent aperçu en ce momenl l'auraient pris pour un malfaiteur."

Son émotion le rendait maladroit; il chercha longtemps. Pendant qu'il cherchait, le moindre mouvement de sa mère ou de son aïeule mettait le comble à son trouble ei lui donnait envie de fuir.

Malgré ses précautions infinies, la vieille femme sentait en quoique sorte sa présence, car elle commençait à s'agiter et ses lèvres remuaient.

Le joueur d'orgue épiait ces signes d'un prochain réveil et il se hâtait; plus il se hâtait, plus ses mains embarrassées se perdaient dans les plis de la robe.

Dans le sentiment qu'il éprouvait, il y avait de vagues craintes et comme un remords; la colère impatiente vint s'y mêler. De grossesgouttes de sueur mouillaient ses tempes.

Au moment où il commençait à désespérer, sa main sentit une ouverture dans réiolTe de la robe, et toucha l'or convoité à travers les mailles de la bourse de soie.

Il tenait sa proie, mais il ne pouvait s'en saisir encore; une des extrémités de la bourse était en ellel engagée sous le corps de la vieille femme, et il fallait l'en anacher.

C'était un travail de patience. Jean se prit à tirer doucement, flouceiiient; la bourse ne cédait point, et l'aïeule allait s'éveil/er.

Sa téie roulait sur l'oreiller, tandis que des paroles inintelligibles tombaient déjà de sa lèvre.

Ses bras allaient dans le vide; on eût dit qu'ils cherchaient à presser un eue cher.

— Mon fils! mon fils!... murmura-t-elle enfin d'une voix étoulfée, ne me lue pas... je suis la mère!

Jean ne savait trop si ces paroles s'appliquaient à lui; sa télé se perdait, il sentaitqu'iln'avait plus qu'un instant et il tirait plus fort.

— Alou fils! ô mon fils! disait la \ieille femme en

LE CAUAnET DES l'II.S AYMON. 7 7

s'agilaiil et en pleuiant dans son rêve; je l'en prie, laisse-moi mon dernier espoir!...

Jean n'avait plus guère de courage, parce qu'il appliquait ces mois aux cent vingt francs de la bourse.

Un coup d'œ.l jeté sur la (igure de l'aieiilc lui démontra suiTiSiUiimenl qu'elle n'était pas éveillée; il essaya un dernier effort et la bourse vint, mais cela fit un choc. La vieille femme se dressa en sursaut.

— Jacques!... s'écria-l-elle.

Le joueur d'orgue prenait la fuite, il était à cinq ou six pas du lit déjà.

— Je n'ai pas lévé, poursuivit madame Regnauk en secouant le bras de sa bru; mes yeux n'y voient plus guère, mais j'entends les pas u'un homme... Victoire! Victoire!

Victoire leva la tête à son tour.

Mais, en ce moaient, Jean passait auprès de la chandelle; il souffla dessus, la nuit se lit dans la chambre.

— Qui est ià? s'écria Victoire; est-ce loi, Jean? Lejoueur d'oigue ne rf'pondii point, passa la porte,

et descendit l'escalier en courant.

Polyie raiieniiait en sifflant un aii' à rou'ades. Jean le rejo gnii et s'appuya contre la inuradlc, parce que son émotion l'accablait.

— Voici les cent vingt francs de la mère Régnauil, prononça-l-il lentement et d'une voix éteinte. C'esi tout ce (|ui lui rtsie en ce monde... et c'est ma vie!... car je les ai volés, l^olyte, et si je les perds, je me tue-

Vill. — Chez Haiîs E!»oï-n.

Polyte n'était plus à l'unisson. Il avait froid aux

pieds, et l'émotion qui l'avait surpris à la vue de la douleur de son ancien camarade s'était changée en mauvaise humeur, pendant qu'il l'atiendait les bottes dans la hoiie.

Il fit un moulinet avec sa canne, et haussa les épaules d'un air dédaigneux.

— Tout ça dépend des tempéraments, dit-il; moi, je pourrais bien perdre cinq cents millions de milliards de pisioies sans songer à passer l'arme à gauche, comme disent les anciens militaires... Je suis un beau joueur!... Mais il ne s'agit pas de cela... tout ce que nous avons f.iii, vois-tu, c'est des bêtises... et si tu te rcpens d'avoir pincé les cent vingt points, ça se trouve joliment bien, mon petit.

Jean le regarda d'un air étonné.

— Oui, reprit Poîyle avec une froideur croissante: j'ai réflt'chi... Ça ne va plus... Mettons que je n'ai pas parlé. — Je ne te comprends pas... murtnura Jean. — Ça se peut... Moi je m'entends... Quand je t'ai vu comme ça, mon bonhomme, la larme à l'œil et blanc comme un linge, je ne peux pas te dire, moi, ça m'a fait un bête d'eifet... Ma parole, j'ai cru que j'allais pleurer. — Et maintenant, interrompit Jean; tu n'as déjà plus pillé de moi?... — Parole d'honneur! ce n'est pas vrai, s'écria Polyte en se réchauffant un peu; je donnerais tout ce que j'ai pour te tirer d'affaire... et même j'emprunterais si j'avais du crédit.

Il s'arrêta pour tâcher de s'asseoir sur la pomme de sa canne.

— Mais je n'ai pas de crédit, ajouta-t-il brusquement; que diable veux-tu faire?... — Tu parlais d'une maison de jeu... dit le joueiu- d'orgue en hésitant. — C'est vrai... je ne suis pas à l'abri d'une sottise. — Tu ne veux p'us?... — Mon fils, en croquant le marmot dans ces lieux solitaires, je me suis lâché un petit bout de méditation... il faut bien tuer le temps...

Quand j'ai eu réfléchi mon content, je me suis dit • Polyte, vous êies un grand niais... ei voilà! Jean comprenait de moins en nuiins.

— Je ne me suis pas mâclié ça, continua le lion du Temple; le fin mot, vois-iu, c'est qu'il n'y a pas moyen...

Tout à l'iieure Jean hésitait devant l'expédient proposé comme devant un crime, volontiers eûi-il fait un pas en arrière. Maintenant qu'on lui barrait la roule, la rage d'avancer le prenait. Tout homme est fait ainsi.

Cette maison de jpu qui lui causait naguère tant de frayeur, il la convoitait maintenant avec une envie passionnée; il voulait jouer, à toute force, il n'avait plus peur de perdre.

Il lui semblait qu'on lui arrachait une chance certaine de salut.

— Et pourquoi n'y a-t-il pas moyen? dit-il en se redressant avec vivacité. — Tenez! tenez! grommela Polyte, le petit mordait tout de même... Ne va pas me manger, mon bonho.nme, ajouta- l-il tout haut; ce n'est pas moi qui suis cause de cela. — Mais pourquoi? dis donc pourquoi^ répétait le joueur d'orgue avec dépit et colère. — Il est étonnant qu'un homme comme moi, répliqua Polyte d'un ton de suffisance, ayant l'habitude de la société, n'ait pas pensé à la chose du premier coup... Le fait est qu'il y a plusieurs raisons, mon pauvre Jean... Avec de l'aplomb tu pourrais entrer, quoique blanc-bec, car il n'y a pas de sergents de ville pour demander les extraits de naissance... mais c'est tous gens soignés et comme il faut dans ces endroits-là... Ta veste de velours et ta casquette ne seraient pas de mise.

Jean baissa la léie; celte objection lui parut accablante.

— Mon Dieu! mon Dieu!... murmura-f-il, est-il possible d'être arrêté par une chose com:tic ça!...

80 QliATBlÈME PAUTIE.

— C'est dur, rôpiiqua le dandy, ciais (|ue veux-lii? sans tenue on ne passe nulle part.

Jean lotirmcntait de la main son front brûlant; il était tout prêt à pleurer de rap;e.

— Là-dessus, mon bonhomme, reprit Polyte, je vais te souhaiter nleilleu^e chance et m'évanouir. — Reste encore un peu! s'écria Jean avec ptière. — Je resterai tant que tu voudras, mon (i s... mais ça ne seit à rien ei ç;i ne m'amuse guèie... A ta place, j'aimerais mieux accepter un verre de kirsch que de nie désoler à vide... (Juand on ne peut pas, que diabe! on ne peut pas...

La tête de Jean se releva tout à coup.

— J'ai trouvé! s'écria-i-il avec une ligure radieuse. — • Qu'as-tu trouvé? — J'ai trouve le moyen d'avoir une tenue. ~ Ah! bah! — Tu vas voir... tout ce qu'il y a de mieux!

Jean ne se possédait pas de joie. Il avait oublié le malheur de sa famille; l'avenir lui souriait; il voyait des las d'oi-, une vieillesse heureuse pour sa grand'mère. 1! voyait sa mère dans Uiie bonne bouiique, et lin habit nciif sur le dos de Geignolet; et il lui restait encore assez d'arge-ii pour épouser sa gentille Gertraud, dont la pensée ne le quittait jainais.

Que de bonhetns!...

Il prit la main du dandy, et la serra entre les siennes avec transport.

— Mon bon Polyie, dit-il, attends-moi seulement un petit quart d'heure.

JiC lion fit une grimace d'invincible répugnance.

— Je t'en prie! insista Jean, qui craignait un refus.

— Je t'attendrai quinze jours s'il !e faut, répliqua Polyte; niais p;is ici... Quelqu'un pnurriiii passer et dire à Joséphine (pie je fais un peu le loup-garou... (;a nous occasionnerait des malentendus... Fais tes affaires; prends ton temps, et viens me rejoindre à resiaminei de l'Epi-Scic, à coté du Cirque. — C'ei.1

LE CABAIUCr DES FILS AYMOX. Si

entendu, dit Jean, qui eûi éié le rejoindre aax antipodes; h bieniôi! — A bientôt.

Le danfly lira les pattes de son gilet, remonta sa cravate et assura son cliape.m sur sa grosse chevelure; cela fait, il prit la roule du boulevard, on tendant le jabot, en eiïaçantles coudes ei en se donnant toutes sortes de grâces.

Jean rentra précipitamment dans l'allée et traversa la cour une seconde fois; mais au lieu de prendre l'escalier de sa mère, il tourna sur la droite et se dirigea vers le logis de Hans Dorn.

— Si son père pouvait être sorti! murmurait-il en grimpant lestement; mais je parie qu'il va être sorti!... J'ai (lu bonheur, ce soir!

Il arriva devant la porte du marchand d'habits et frappa trois petits coups, qui d'ordinaire étaient un signal entre lui et Gertraud.

Personne ne lui répondit.

Pourtant il avait vu de la lumière au\ fenêtres en passant par la cour. Le logis n'était pas abandonné. Quand un homme timide se prend à éprouver un accès de hai diesse, rien ne refroidit sa vaillance comme ces retards vulgaires qui suspendent duranides heures un honnête homme au cordon d'une sonnette.

Tel solliciteur oublie son discours d'entrée en ces perfides moments; tel autre perd d'avance son sourire : après trois coups de sonnette, Thomme le plus brave cherche en vain son aplomb disparu.

Jean avait frappé avec confiance; mais à mesure qu'il attendait en vain la réponse, sa confiance tombait, son front se rembrunissait, sa timidité naturelle reprenait le dessus.

Hans Dorn pouvait être à la maison; Gertraud était peut-êre couchée. Jean se sentait venir la chair de poule, en songeant que c'était peut-être le marchand d'habits lui-même qui allait lui ouvrir la porte, et il n'osiit poin' redoubler son appel.

Pendant qu'il hésitait à frapper une seconde fois, son oreille tendue cherchait à deviner ce qui se passai! à riniéi ieur de la maison.

Il ciiieu ail bien cpiolque chose au delà de la porte : c'émii cotume le (îouhie luiiniiure d'un intime et discret enlrelieti; mais, à la traverse de ce bniit, isn autre bruit venait qui empêchait Jean de conjectuie-, ou du moins d'èlre sûr.

Cet autre bruit arrivait on ne savait d'où; il était faible, il éîail sonrd, il ne ccs'-aitjai'.iais.

J<':iii habitait la maison depuis son enfance, et n'y connaissait aucun métier qui pût produire ce son persistant et continu.

S'il avait éié dans le vo'sinage d'une prison, il aucru enttndre quelque condanuié ^raiiant ia maçonnerie de ,'-a c< llule ei lâchant de percer un nitir.

Ses yeux ne pouvaient point venir en aide à ses oreiller. L'éli oil palier qui précédait la denu'ure de Hans était plorjré d;.ns une obscurité coiup!èie. Le biuit continuai. i!y a\ait des instants où Jean croyait qu'en é!eii(iaiit la main il allait saisir ce travailleur nocturne qui minait a muraille.

D'autres fois, il ne savait plus d'où parlait le soi!; il ne savait plus ce qu'éia;t le son. !.a nuit, on entend paifois de ces mysiéiieux luurmures qu'on ne peut ni expliquer ni définir. Dix-neid fois sur vingt ils ont la cause la plus naturell<! (\\.i monde; mais celui t[ui les écout(! et qui cherche à deviner fait piesque toujours appel à son imagination. C'est alors tout un roiuan, bâii à la minute sur la pointe crune aiguille.

Le lendemain matin, le lomau s'évanouit, le drame s'allai^se. C'était une guouetle qui toiuiiail, une porte mal close qui battait au vent, nu chien qui giattail, un épicier trop rq)re à la besogne qui avait cho;si l'heure clFrayanie de minuit pour casser un pain de sucre en petits morceaux...

Jean n'était poiiil dans celle situadon tranquille qui

LE CABA.Îil.T DES FII.S AYMOX. J- 5

permet à l'esprit de faire la cliasso aux hypollièses, mais ce bruit l'inlrigiiait nial^^ré iiii et presque à sou insn. Il fit le tour du palier; il (âta partout la muraille et ne trouva rien.

Il li'y avait personne. Si le son ven;iit d'nne source terrestre, il av.iit lieu chez Hans Dorn Ini-inê.iie ou dans nn petit hûdier noir appartenant également au raarchiind d'hahils.

Et au fait, on disait que le père Hans avait beaucoup d'aigent cbez lui pour nn hoiniiie de sa sorte. Peut-être creusait-il une caclielîe pour son trésor.

Jean avança la main dans Tombre pour tiiter la porte du bûcher; elle lui sembla solidement fermée en dedans...

Ce bruil, quel qu'il fût, avait commenré bien avant l'arrivée de Jean Regiiaull, mais lorsqu'il s'élait fait entendre pour la premièie fois, il n'y avait nulle oreille omei te pour le saisir.

Hans Donv était sorti depuis ia brune, et sa fille, la jolie (Jt rlraud, avait bien antre chose à faire vraiment qu'à écouter les rats travaillant dans le vieux mur.

Elle donnait soirée. Son père lui avait dit d';iimer Franz et de le servir : elle suivait ces recommandations en conscience.

C'était bien Franz que Petite avait aperçu deux heures auparavant, traversant la place de la Rotonde, et se glissant dans l'allée sombre du marchand d'habits.

Franz voulait voir (îertraud. Il avait bien des choses à lui di.' e. Il avait tout un chapitre bizarre à jo ndre à son lant;isli(jne récit du matin. La joie débordait dans le cœur (ie Franz. Le roman de sa destinée marchait; il était presque fou à force d'espoir; il lui fallait un confident.

Et puis quelques paroles échangées le matin avec Gertraud, tandis que le père Huns cheich.iil le fa-

su QUATRIÈME PARTIE.

meux paquet (Vhabiis, avaient ouvert à notre homme loiit un nouvel horizon.

Geriraud connaissait Denise; elle semblait l'aimer. Et combien Gertr;\u(Iavailîîan;né dans l'esprit de Franz depuis qu'il savait cela! Comme il la trouvait meilleure et plus jolie! Comme il l'aimait sincèrement el d'un amour de frère!

Denise et lui étaient séparés depuis que son expulsion de la ma son de Geldberg l'avait éloigné de ces riches salons, dont la porie s'entr'ouvrait pour lui autrefois, 11 n'avait plus aucun moyen d'approcher mademoiselle d'Audeiuer. La veille, dans ce moment solennel où il se croyait sûr de mourir, il avait été obligé, pour lui adresser un dernier adieu, di' prendre un (le ces moyens romanesques qui n'aboutissent à rien d'ordinaire, sinon à compronieitie la femme aimée. Sans celîe circonstance du duel, Fianz n'aurait jamais e.'ïsayé do celle voie téméraire où tout le dangei' était pour Denise. Il était entreprenant, mais malgré l'éiourderie de son âge et de son caractère, il avait la dé'icaiesse des belles âmes : il eût reculé toujours devant une tentative périlleuse pour celle qu'il aimait. Maintenant Deniselui avait <lonné des droits. Il gardait comme un trésor, tout au fond de son cœur, l'aveu cher de la jeune lille.

Mais entre elle et lui les mêmes obstacles subsistaient toujours. La porte de madame la vicomtesse d'Audenier était fermée pour Fianz, aujourd'hui aussi bien que la veille. Il n'avait aucun moyen de voir Denise, et cette entrevue si charmante devant la porte de l'hô'el, et ce baiser accordé dont le souvenir le faisait fiissonner d'aise, tout cela semblait devoir aboutir à la peine d'une longue séparation, d'une séparation qui pouvait n'avoir point de teraie.

Si l'ranz n'avait pas ronfonîré la petite Geriraud, dont le gai ,-oin ire lui était comme un augure de bonheur, il eût douté de l'avciiir.

LE CABAUET VV.S FILS AYMOV. 85

Sa situation avait bien changé depuis la veille : il ]e croyait du moins; son cœur était plein d'espoirs fougueux et prescjue insensés. li rêvait pour lui, pauvre orphelin, ignorant jusqu'au nom de son père, l;i noblesse et la fortune, il se voyait sur le point de percer l'obscur secrei, qui environnait sa vie.

Mais ce n'étaient que des espoirs, et en attendant, il aimait Denise avec passion. L'idée de ne plus i.i voir le navrait. Maintenant qu'elle lui avait montré le fond de son cœur, il ne pouvait se faire à l'idée d'être séparé d'elle.

C'était Gertraud qui devait le tirer de cette peine. Il ne l'avait vue que deux fois encore, mais les circonstances que Franz appelait un hasard avaient serré leur liaison d'une manière imprévue. Sans chercher à sonder la source de ce sentiment, Franz comptait sur Gertraud comme sur une vieille amie. Il n'expliquait point la confiance qu'il avait en elle; il avait foi; il croyait au dévouement de la jeune fille. Il y croyait jusqu'à placer sur celte chance tViigile tous ses espoirs d'avenir, et il venait vers elle lui dire tout son cœm-; et il était heureux par avance, rien qu'à la pensée de ce qu'il allait confier et de ce qu'd allait apprendre.

Pourtant il n'y avait rien eu de nouveau entre lui et la jolie OUe de Hans Dorn. Quelques paroles rapides, échangées tout bas, à la suite desquelles il avait dit : 0 Je reviendrai... » en était-ce assez pour que Gertraud pùi savoir tout ce que Franz espérait d'elle? Peut-être. Franz ne doutait de rien et il ne s'était jamais senti si joyeux.

Quand il monta l'escalier de Hans Dorn, il y avait longtemps déjà que le marchand d'habits était sorti sans dire à sa flile où il se rendait. Gertraud était seule dans la chambre d'entrée. Le bruit mystérieux entendu par Jean Regnault sur le carré n'avait pas encore commencé.

86 QÎ'ATRIÈMi: PARTIE.

Geilraud brodait, suivant son habitude. Elle éiait assiseaupiès d'une petite labié qui supporiaitsa lampe étions les liieiais ustdisilcs nécessaires à sou ouvrao[<\ Mille pensées ri mies ou mélancoliques se succédaient en e le ei mettaient leurs relleis tour à tour sur son j^entil visnfje.

Ei|e n'avait pas revu Jean depuis le malin. Le plus souvent elle songeait à lui : ses traits prenaient alors une expression attendrie. Elle aimaitJean d'un amour sérieux, profond, sincère, et Jean était si malheu-

reux

Mais elle avait seize ans. La tristesse ne s'ol)stine point à cet â^'e et s'enfuit au |)remier vent de gaieté. Elle croyait d'ailleurs que les cent vinj;! fianes, fruit de son économie, auraient suffi à la mère Regiiault pour apaiser ceux qui la poursuivaient.

De temps en temps, sur sou front qui s'inclinait, rèv( ur, un rayon vif passait. Sa lète se relevait. Un éclair souriant s'allumait dans sou œil.

C'était bien alors la petite espiègle que nous avons vue aux premiers chapitres de cette hisioire, la joyeuse et bonne fille au cœur ouvert, à i'àme franche; c'était encoiela malicieuse enfant amante du rire et guettant Ja joie au pass.ige.

En ces moments où son front s'éclairait, où ses yeux brillaient et jetaient leur voile de mélancol e, son regai d se portail toujours vers la porte d'entrée. Elle atlendail quel(|u'un, et ce queliju'un tardait au gi é de son impatience.

Enfin elle entendit un pas dans la cour, puis dans J'cscalier.

— Je savais bien!... nmrmura-telie en souriant avec triompiie.

Jusqu'alors, elle n'avait point eu l'idée de chanter; mais en ce moment elle activa sa broderie el entama un couplet au hasard.

Oii frappa. Elle continua de chanter.

LE CABARET DLS FILS AY\ÎON. 87

On frappa plus fort.

— Petite Gertraud, dit en même temps une voix de Pauire coté fie la porio, je vous entendrai bien mieux quaiul vo!h mnc?. ouvert.

La ieune fille s'ini^rroinpit eu un éc'at de rire.

— Qui êtesvous? dcmanfla-t-elle sans se lever encore.

La voix dn deliors prit un accent piteux et en même temps moriueur.

— Matii'zelle Gertraiid, répondit-elle, je suis le pauvre J-an, voire viisin, et je viens... — ■ CÀniÛ s'écria la jeune fille, qui se leva roii;nssaiite. — Je veux bien me taire, reprit encore la voix; mais si vous n'ouvrez pas, je vous joue la Parisienne sur mon orpine (le Barbarie!

Gertraud ne riait plus. Sou front était pourpre. Il y avait dans ses yeux utie étincelle de colère.

Klle ouvrit cependant. Franz fit son entrée ordinaire et la baisa sur ies deux joues à la lois, en riant de son mieux.

Gertraud se recu'a toute sérieuse.

— Mon père n'est pas là, monsieur, dit-elle. — Tant mieux! s'écria Franz, qui referma la porte; mon ami Hans serait de trop entre nous deux ce soir, petite Gertraud... nous avons tout plein de secrets à nous dire. — Pas moi, du moins, répliqua la jeune fille qui baissait les yeux et dont le joli visage g^ardait une expression de rancune. — Vrai?... dit Franz désappointé. — Bien vrai, monsieur.

Franz perdit son sourire et resta devant elle les bras pendants.

Gertraud s'était assise et avait repris sa broderie. Elle semblait toute à son travail.

Franz était muet; il y eut un Ion-? silence.

Au bout d'une grande minute, la jeune fille souleva imperceptiblement la soie de ses beaux cils, et^'li.'isa VkW regard oblique vers son compagnon.

88 QI.ATl'.lEME PARTIE.

Le pauvre Franz avait l'air bien triste, et cela contrastait péniblement avec sa récente gaieté. Le regard de Gertraud, qui était d'abord sournois et hostile, se radoucit par degrés insensibles.

Mais elle ne parla point encore.

— Vous ne l'avez donc pas vue?... murmura Franz. — Non, monsieur, répondit Gertraud, qui baissa les yeux sur sa broderie, avec le parti pris d'êlre impitoyable.

Franz poussa un gros soupir.

Il y eut un nouveau silence.

Au bout d'une autre minute, Gertraud releva une seconde fois ses longs cils. Franz avait la léle inclinée; ses impressions soudaines et vives, comme celles d'un enfant, exagéraient toui; il était désespéré.

La jeune lille eut pitié cette fois; sa voix redevint douce el bonne.

— Aussi , muimura-t-elle avec un petit reste de rancune, pourquoi vous moquez-vous de Jean Regnauli!...

La figure de Franz s'éclaira.

— Vous l'avez vue, s'écria-i-ii, el c'est pour vous venger que vous avez dit tout cela! — Non, monsieur; il ferait beau vraiment prendre tant de peine pour un méchani! — Gertraud! ma petite Gertraud! supplia Franz; n'est-ce pas que vous l'avez vue? — On serait bien payée, monsieur, si l'on s'occupait de vos affaires! — F.lon Dieu! s'écria Franz, qui aurait passé par le trou d'une aiguille; ce pauvre Jean!... ce bon Jean!... mais je l'aime, moi, savez vous bien... Gertraud! en gi âce, dites-moi, si vous l'avez vue! — Vous ne vous moquerez plus de lui! — Sur mon honneur, jamais!... Ah! si Denise m'aimait seulement la moitié autant que cela!...

Franz prononça ce souhait les mains jointes et les yeux au ciel.

Le sourire de Gertraud était tout à fait revenu.

— Je ne sais pas si on vous aime, dit-elle; mais on était bien triste quand je suis arrivée; on avait les yeux rouges de larmes... Quand j'ai parlé de vous, on a pâli... Quand j'ai dit que vous éiiez sauvé, on m'a embrassée et l'on a joint ses jolies petites mains blanches pour remercier Dieu en pleurant...

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