‹ Le fils du diableChapitre 41 sur 57 · I.tS UATARDS DE BLUTHAt'PT. A · texte numérisé non relu

I.tS UATARDS DE BLUTHAt'PT. A

connues. Chacun en avait pu voir les piéparalifs dans CPlte immense salie soiilenue par des piliers gothiques, où se rendait auirefois la haute justice des seigneurs de Bliithanpi.

Cette salle, que nous avons vue, dans le prologue de notre histoire, occupée par les serviteurs du scli.'oss, se chargeait maintenant d'ornements sp endides, appropriés au style aniiciue de sa construction intérieure.

Quant à la chasse nocturne, les détails principaux en avaient été réglés d'avance dans le mystère de non)breux conciliabules. Les ordonnateurs de la tête, présidés par le jeune M. Abi'l, empei eur du sport, etiéunisà Mirehnie et à Ficelle, qui avaient naturellement voix (lélibéraiive, s'étaient inspirés do quelques pages cliarinantes du livre les Tourelles, où Léon Gozian, avec sa verve pillores(|ue ei hardie, a ('écrit les brillantes excentricités d'une chasse semblable.

Ils avaient un théâtre sans rival dans les vieilles forêts de Bluthanpl; ils avaient mille bras empressés et de l'or à pleines uiaiu'-. Fons de ces lessources, ils prétendaient lutter d'audace et de bizarres merveilles a\ec rimagination opidente du rouianc.er.

C "était une copie, mais une grande et riche copie, avec la naluie sauvage du Wurzbourg, au lieu des bois civilisés où tentaient vainement de s'égarer les coui tisans de Louis XIV.

Ficelle, MireUme et leurs collègues ne voyaient que cela dans la chaise annoncée; Mira, Reinhold et madame de I aurens, sans parler de Van Piaët et du mad;;yar, y voyaient encore autre chose.

Le cas échéant, c'était une occasion de réparer bien des échecs, et la pensée des associés de Geldberg rêvait, au milieu de celle nuit éclairée, une aventure qu'ils n'avaient certes point trouvée dans la féerique description de Gozlau...

hC} SIXIÈME PARTIE.

Le bal de la mi-carême et la chasse aux flambeaux devaient être en quelque sorte les deux derniers actes de la fête.

A part ces dfux représentations attendues, les invités n'espéraient plus rien.

C'élaii deux ou trois jours après !e feu d'artifice. Malpré les efforts des nssociés, qui avaient répandu le bruit (jiie colle apparition étrange des trois Hommes Rouges, sous le rempart du château, était une comédie concertée à l'avance, une certaine émotion restait dans l'esprit des hôtes de Geidherg.

Au dehors, celte émotion était bien plus grande; des hruiis étranges se répandaient de tous côiés; les anciens vassaux de^ comtes, qui étaient nombreux encore autour du château; vivaient dans l'attente de que'qne événement extraordinaire.

Cette apparition des trois démons de la famille voulait dire assurément quelque chose; mais il y avait «n fait bien plus extraordinaire et bien plus significatif.

On n'a point oublié que les paysans du Wurzbourg regardaient jadis avec terreur cette lumière brillant au sommet du donjon le plus élevé du schloss, la Tour du (iuel.

Cette lumière était suivant la croyance commune, la vie du vieux Gimthcr et l'àiue de Binthaupt.

L'âme de Bluihaupi s'était éteinte la nuit de la Toussaint, en l'année 182^,

Des gens dignes de foi prétendaient avoir vu, tout récemment, une lueur à peine saisissable trembler derrière les losanges plomblées de la fenêtre du vieux donjon.

Le feu mystérieux allait-il se ranimer? l'âme de Binthaupt allait-elle revivre?

On parlait de ces choses tout b.is, le soir, aux veillées. Les anus du vieux temps se comptaient. 11 y avait de vagues presseniiiuenis de dangers et de victoires!

LES BATARDS DE BLUTllATJPT. kl

Il faisait un lemps froid et brumeux; les hôtes de Gelclberg, confinés dans leurs appariements on réunis au salon, ne songeaient point à braver )(• brouillard humide de ceite sombre matinée d'hiver.

Franz, seul, était descendu an jardin pour rafraîchir son rervt'iiu a?ité, peul-ê;re au^si dans l'espérance de renconirer Denise, auprès de qui madame la vicomtesse d'Aiidemer veillait aiainienani comme une sentinelle attentive.

11 était en costume de chasse, et son fusil reposait sur son épaide.

Il traversa les grandes allées du jardin de Geld' berg, où ses guêtres enfonçaient jusqu'.i la cheville dans l'hei be blanche de givte. Le jardin était coinp'élement désert; Franz passa la giille chancelante, et se prit à descendre le flanc abrupt de la montagne.

Il allait la tête inclinée, et les chevreuils des taillis voiNins n'avaient pas à redouter beaucoup l'anne qu'il oubliait sur son épaule.

De temps en temps, il se retournait pour jeter un regard distrait vers le vieux manoir, dont les toitures î» pic se saupoudraient d'une légère couche du frimas.

Il ne se rendait nul compte des impressions ressenties, mais son cœur battait plus vite et sa rêverie devenait plus prolonde, à voir de loin trancher sur le gris l'imposante sillioueile du manoir.

Des idées inconnues étaient dans son cerveau. Il se prena l à bâtir, par la pensée, le châ:eau de ses pères; car ses espoirs avaient grandi depuis son départ de i*aris, bien que nul fait nouveau ne fût venu les ranimer dès longtemps.

Cet homme, en qui ses rêves voyaient un père, était un Allemand. La patrie de sa famille était peutêtre rAllemagiie, et sa pensée, habituée à s'égarer dans les exagérations d'un beau songe, comparait ia-

volonlairemont rimniense manoir qui dressait devant lui ^es murailles féodales à la demeure de ses ancêtres.

Comme ils avaient dû être grands dans le passé, ces comtes de B'iiiliaiipt dont le souvenir remuait encore le pays après tant d'années! Franz avait causé souvent avec les bonnes gens de la montagne; il savait l'histoire de l'aniique forteresse et les mille légendes qui couraient sur les seigneurs à la tète sanglante.

Il n'y avait plus d'héritier pour ces gloires...

Franz soupirait et suivait à pas lents la voie tortueuse qui menait des remparts aux maisons du village.

La rêverie de Franz se faisait triste; il se représentait cette bionde fdle d'Allemagne, la dernière comtesse, mourant captive derrière ces sombres murailles. Elle n'iivait pas vingt ans, et les vieilards qui l'avaient vue pai laient avec des larmes dans les yeux de sa douceur et de sa beauté angélicpie.

Ce n'éiait point là un de ces drames qui vous apparaissent à travers le voile des temps, une noire tragédie du moyen âge. 0"e'nif'S années ii peine avaient passé sni- la légende funèbre, et il y avait de non l)r<'nx lémoins pour parler encore de la belle MargareiheetdeGnniher de Blutliaupt, cet étrange vieillard, adonné aux sciences magiques, qui occupait ses nu ts à faire de i"or.

Franz arrivait à un endroit où le sentier, changeant de direct on brusquement, tournait autour d'une perrière abandonnée; ce coude lui montra le château sous un autre aspect; il voyait maintenant la partie des lemparis où avait été tiré le feu d'ariilice.

Au-dessus de l'enceinte basse et confondue avec le roc taillé à pic, il apercevait la fenêtre de Lia; cette fenêire où le charmant visage de mademoiselle d'Audemer venait tous les jours lui sourire.

LES BATARDS DE BLUTIIAt'PT. U9

Adieu rêves et légendes! Un rayon de soleil perça la brume mélancolique; tout seniblail se réjouir autour (le Franz, dont le cœur bondissait d'espérance el de joie.

Denise raima'i! cette fenêtre lointaine lui semblait comme un point lumineux au milieu de la sombre citadelle.

Le soleil levant, qui perçait à jïrand'peinc le brouillard, mettait aux carreaux éiroits des reûets roses.

C'était comme un sourire.

Franz releva sa joue mutine où jouaient les boucles humides de srs cheveux; il avait oub ié sa tristesse; il envoya de loin un baiser vers la fenêtre et reprit sa route gaiement.

Sa marche, qui naguèie se traînait avec lenteur, était légèie et vive; il fredonnait, sans savoir, un couplet de la petite chanson que Gertraud avait coutume de chauler eu suivant les points délicats de sa broderie.

Tout à coup, il se tut pour prêter l'oreille; sa chanson avait, quelque part au-dessous de lui, au milieu des taillis noyés encore dans la brume, comme un faible et mysiéi icux écho.

11 s'arrêta ()our écouter m'eux.

La I ouïe avait tourné de nouveau et il se trouvait de l'autre côté de la perrière, à un quart de lieue environ du château.

Devant lui, sur la droite, à quatre ou cinq cents pas, les masures du nouveau vdlage de Bluthaupt montraient leurs to.ts rustiques parmi la brume; sur la gauche, il ne voyait que des roches entassées confusénieni, au delà des(iuelles s'étendaient les bo s qui faisaient le tour de la montagne, rejoignant par une ligne circulaire les ruines de l'aucieu village et la route d'Obernbuig.

A l'endroit même où il se trouvait, de grandes pierres déchiquetées el moussues, entre lesquelles

croissaient quelques pins rabougris, s'amoncelaient, çà et là, sur le hord inférieur de la perrière.

La roule courait en biais sur la penle trop rapide de la moiiiagnf^; mais un peiil sentier taillé à pic, qui semblait fait pour desservir quelque demeure invisible, descendait directement vers les grandes roches confinant à la forêt.

Franz s'était arrêté au point de jonction du petit sentit-r et de la route principale.

Il y avait sur son visage de Péionnement, de la joie et de l'inquiétude.

La voix qui avait répété sa chanson partait d'en bas, l'écho devait être caché parmi les roches ou sur la lisière de la forêt.

C'était une voix fraîche et jeune; et vraiment, si ce n'eût été folie, Franz aurait cru reconnaître dans la chanteuse la jolie lilie de Haiis Dorn.

Riais le moyen de penser!...

Le premiei' couplet se termina par certaine roulade que Gei traud attaquait à merveille et qui fit tressaillir Franz, comme s'il eût vu à trois pas de lui le minois souriant de la gentille brodeuse.

Il se pencha au-dessous du sentier, tendant l'oreille et chei chant à percer du regard le voile de brume qui couvrait encore la vallée.

Jl ne vit rien. Entre ces roches sauvages, il n'y avait pas trace d'iiabilation.

Mais le second couplet de la ( hanson monta jusqu'à lui.

Franz attendit deux ou trois secondes, puis, incapable de se maintenir, il entonna le refrain à tueléte.

Le silence se fit dans la vallée; plus d'écho; Franz restait debout au milieu de la route, immobile, la bouche ouverte à demi et ne sachant trop s'il avait rêvé.

-— Gertraud!... Gertraud!... cria-l-il.

LES BATARDS DE BLUTnAUPT. 51

Point de icpon^e.

Fninz haussa les épaules et se prit lui-même en pitié comme un homme qui vieul de commettre un acte de (lémeiice.

Appeler du fond de l'Allemagne la petite Gertraud quiéiait à Paii>!...

Malgré ce beau raisonnement, au lieu de continuer sa rouie vcis le nouveau village, il se mit à descendre le sentier à pic, en s'aidant des pieds et des mains.

Le soleil montail; la brume s'éclaircissait peu à peu.

Il avait fait déjà une centaine de pas parmi les rochers qui semblaient jetés comme au hasard à la base de la montagne , lorsqu'un cri faible s'éleva derrière lui.

— Père!... père!... dit en même temps une voix bien connue; venez vite!... voiià M. Franz.

Celui-ci se retourna vivement, et aperçut, adossée à un énorme quartier de roc, une maisonnette dont la couleur se confonflai; exactement avec celle de la pierre, etqu'ii avait dépassée sans l'apercevoir.

Gertraud était debout sur le seuil, et gesticulait en appelant quelqu'un à l'intérieur.

Franz s'éiauça. plus joyeux encore que surpris; l'infclant d'après, il était entre Hans Dnrn et sa fille.

Il donna une boîiiie poignée de main au marchand d'habits, et baisa amplement Gertraud, suivant sa coutume.

Hans Dorn n'y trouvait point à redire sans doute; car il se bornait à regarder Franz de tous ses yeux, comme s'il n'eût pu se rassasier de le voir.

Il y avait sur son franc et bon visage une émotion profonde.

Il s'était découvert à l'approche du jeune homme ei restait devant lui tête nue.

— Allons, père Dorn! dit Franz, n'allez-vous pas iajre des façons avec moi?... Ah! çà! du diable si Je

m'attendais à vous voir ici!... Que venez-vous donc faire à GeMbeig?

Une nuance d'embarras se répandit sur les traits du mnrcliand d'iiabils.

— Je suis né sur le domaine de BUilhaupt, répliqua-t-il, ot je v'ens visilor m i famille. — Mais, voyoz donc, père, s'écria Gertraud, comme M. Franz est chan<>é!

Bien qu'il fût presque complètement remis de sa blessure, Franz gurdail en elVet, pourtant, un reste de pâleur.

— C'est vrai, murmura Hans Doin, l'air du pays ne lui vaut rien, ma lille... et je bénis Dieu de ne pas le reliouver encore plus m.ilade...

Franz éclata de rire, et lit un petit geste de menace.

— Ah! père Dorn, dii-il, voici qui vaut un aveu!... vous n'élit'z pas él ranger, je pense, à ces beaux averlissemenis anonymes ([ui me parvenaient, avant mon départ pour l'Allemagne. — Je ne vous comprends pas, répliqua le marchand d'hid)ils. — Bien, bien! vous êtes uii boni ne discret, père Dorn; mai'* nous reparlerons de cela plus tard... P.irdieu! vous me l'avez donnée bonne avec voire menaçaiile leure du cavalier allemand! ma parole d'honneur, j'ai tremblé

pendant dix grandes minutes! on pas pour moi,

mais pour une autre personne dont le nom était piononcé dans la lettre... Ah! ah! c'était bien imaginé!... Mais je ne suis plus un enf.int. Dieu meci, père Dorn... et malgré ces mystérieux espions qui venaient s'informer de moi, ch;i(|ue soir, chez mon concierge, j'ai pris bel et bien la clé des champs. — El vous êtes venu seul, dit Hans Dorn, seul et sans déliance au milieu de vos ennemis!...

Franz haussa les épaules et se tournant vers Gertraud, qui le regardait en souriant :

— Ecoutez cela, petite sœur, s'écria-lil, ma pa-

LES BATARDS DE BLUTIIAUPr. 5-3

rôle! si j'avais la moindre prédisposition à perdre la ièie, votre père me ferait croire que je suis quelque liiose comme l'héritier de Blulhaupi!...

Xm. — La Tète-du-]!Vègre.

Si Franz eût regardé Hans Dorn en ce moment, il eût été frappé, sans doute, de l'eflet produit par ses dernières paroles.

Le marchand d'habits avait détourné ia tète; il était pâle et ses paupières tremblaient.

Mais Franz, qui, en de certains moments, portait ses espérances jusqu'à l'exagération la plus folle, retombait bien bas, à ses heures de sang-froid. Il croyait dire ici une de ces choses énormes (jui dépassent toute vraisemblance et auxquelles on ne répond pas.

— Si je n'avais pas tu bonne léte, reprit-il, voilà déjà trois semaines que je serais fou à lier, du fait de mes meilleurs amis!... On a voulu me faire croire, dans de bonnes intentions sans doute, que j'étais entouré par un cercle de mystérieux assassins!...

Tandis que Franz parlait, Gerlraud regardait, étonnée, la figure de son père. L'émotion profonde (■t soudaine qui avait pris Hans Dorn, au moment où Franz prononçait au hasard le nom deBluthaupt, avait été pour la jeune lille comme une demi révélation; jusqu'à ce moment, le marchand d habits n'avait lait aucune conlidsnce. Le secret qu'il avait à garder n'était pas le sien.

De temps en temps, quand la rêverie le prenait à Timproviste, quelques paroles tombaient bien dvi ses lèvres; mais Gei traud, qui écouta. t, curieuse, n'en savait pas assez long pour donner un sens précis à ces phrases entrecoupées.

LE FUS DU UlABLi;. T, VIII. A

5i SIXIÈME PAUTIE.

Des larmes lui veiuiienl aux yeux quand le marcliancl d'habits proiioiiçaii le nom bien-aimé de .^^a mère; elle se senlit au fond du cœur une tendresse pieuse pour ce! te noble rare des comtes, à qui Hans Doni gardait un si dévodé souvenir.

Celle faiiiiil.' de Bliiibaupt se liait dans sa pensée à la pairie absente et à la inéinoire de sa mère.

Elle n'avait jamais raisonné ce sentiment qui était dans son âme comme une religion, enseignée dès les jours de l'enfance.

Sa mère chérie avait été la servante de Blulhaupt, et le nom de la belle comtesse Margarèlhe, prononcé devant elle, éveilait en son cœur ce doux respect qu'on a pour la sainte préférée.

Depuis trois semaines, Hans Dorn s'échappait bien souvent à parler du passé; mais tout ce qui concernait la maison de Blulh.iupt avait, dans ia mé noire de Gerir.iud, celte forme étrange et vague des récils merveilleux. Elle ne pouvait s'accoutumer à rapporter au présent ces lointaines histoires, dont la daie avait piécédé sa n.iiss.ince. C'étaient des traditions déjà vieilles, et l'idée ne lui venait même pas de les rapprocher de la réalité.

Ce fut 11, sur le seuil de la petite cabane, tapie au milieu des lochers, au bas de la montagne de Bluthaupt, qu'elle entrevit, pour la première fols, et bien confuse. lient encore, le mot de l'énigme.

Une sorte de lumière se Ri dans son esprit; elle se st)uvintdu cavalier allemand, ce héros des ianiastiques récits de Franz, cet homme que son père respectait ù genoux.

A qui Hans Dorn pouvait-il obéir ainsi en esclave, sinon à un (ils de Blulliaupi?

Elle s'étonna de n'avoir point deviné; la cause de l'amour inexplicable que Hans Dorn avait montré à l'enfatit lui fut révélée à cette heure.

Elle coujpi it la tendresse dévouée qu'elle-même rcs*

LES BATAULS DE BI.UTHAUPT. 55

sentait presque à son insu, depuis le premier jour où elle avait aperçu Franz.

Le rouge lui monta brusquement au visage. Etaitelle en face de son seigneur? Ce jeune homme in- <'0iinu qu'elle avait vu entrer une fois, pauvre el suppliant, dans la maison de son père, était-il l'béritier de cette rare puissante qu'on Pavait accoutumée dès le berceau à vénéier comme divine?

Etait-ce là le fis des comtes...

Durant le preiiiier instant, son regard prit une expression de criiiriie respectueuse; elle vit comaie une auréole autour du front souriant de l'enfant; puis elle baissa les yeux, attendrie; car son cœur était celui de sa mèie et il y avait en elle plus d'amour encore que de respect.

Pendant cela, le marchand d'habits faisait effort pour se remettre; car, plus il voyait Franz, étourdi toujours et personniflant l'imprudence, plus il ciaignait de lui confier ses propres secrets. Impossible de servir Franz autrement qu'a son insu. Il était de ces gens qui jouent caries sur table avec les Olous, et le jour où on lui aui ait mis entre les mains sa propre partie, el:e eût été perdue pour jamais.

Franz n'avait point aperçu le trouble du marchand d'habits; quant à celui de Geriraud , il n'y donna qu une attention médiocre et l'attribua tout entier à la joie de ceite réunion imprévue. C'était, sous ce rapport, l'homme le plus commode qui se pût rencontrer.

— Quiilant Paris, reprit-il, je croyais me mettre à l'abri de ces avertissements qui auraient fini par me donner la fièvre chaude... Il y a loin de la rue Dauphine au château de GeKIberg!... je na sais comment cela s'est fait; les avertissements et les menaces ont trouvé moyen de m'y suivre... J'ai rencontré ici un brave liomme, ou plutôt une demi-douzaine de braves geii«, qui renchérissent sur le zèle de mes coi!-

seiUers de Paris... Si je les croyais, je n'oserais pas mettre un pied devani l'autre!... — Mais, interrompit Mans Dorn, qui était parvenu à reprendre son sang-froid, depuis que vous êtes au château, ne vous est-il pas arrivé assez d'accidents pour donner raison aux craintes de vos amis? — Savez-vous donc déjà mes histoires? demanda Franz en attachant sur l'ancien page de Bluthaupt un regard perçant. — Non, répliqua ce dernier; c'est une question que je vous adresse. — C'est que vous me paraissez savoir bien des choses, père Dorn! reprit le jeune homme; en tout cas, vous avez prononcé le raot... ce sont des accidenis qui me sont arrivés. — Accidents... accidenis! répéta !e marchaihl d'habits.

— Racontez-nous donc tout cola, !\î. Franz, dit Gertraud, qui était à la fois curieuse et d'avance effrayée.

— Des misères, petite sœiu!... ce n'est vraiment pas la peine de prendre ce visage grave et j'aime bien mieux votre joli sourire... Sais-je, moi, le compte de mes prétendus périls?... Attendez! D'abord, j'ai failli être percé de part en part de la propre main de mon ami julien d'Audemer. — Le frère de mademoiselle Denise?... murmura Geriiaud. — J'intercède auprès de vous pour ce pauvre vicomte, dit Fi anz d'un ton de grave ironie; j'ai lieu de craindre (pi'il ne soit pas de mon parti, comme il le devrait, dans certaines aflaires. { Il lança un regard d'intelligence à Gertraud. ) Mais, sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, je déclare qu'il n'a point voulu m'assassiner.

Il haussa les épaules et prit un accent de pitié.

— Voyez-vous, mes bons amis, poursuivit-il, on a vraiment beau jeu quand on veut faire des monstres (le tout!... Lesaventures les plus simples se changent en drames formidables... Il s'agissait tout bonnement (i'un petit assaut d'armes entre mon camarade Julien et moi. Je voulais voir un peu ce que valait la fameuse

LES BATARDS DE BLUTUAUPT. 57

leçon de Grisier!... Le fleuret de Julien se cassa... Uii brave garçon, nommé Malou, qui nous servait de prévôt, remit à Julien un second fleuret que nous n'examinâmes ni l'un ni l'autre, à cause de la chaleur du combat... — Il me semble avoir entendu prononcer ce nom de Malou à Paris, murmura Hans Dorn. — Le pauvre diable eut une belle peur! continua Franz, en voyant mon sang couler à la première passe... Le fleuret, qui avait glissé sous mon aisselle, était aiguisé par hasard... — Par hasard!... répéta Hans avec amertume. — Mon Dieu, oui!... Le lendemain, il y avait chasse an chien courant... je rencontrai, pour la première fois, dans les chaumes cet honnête donneur d'avis qui, depuis lors, m'a poursuivi comme une proie... Il me corna aux oreilles un tas de fadaises, à savoir, qu'on en voulait à ma vie, et que ce jour-là même il m'arriverait malheur... On m'avait mis entre les mains un joli fusil allemand que j'avais grande hâie d'essayer... je me défis de mon imporlunet je courus iprès lâchasse. Au premier coup que je tirai, le fusil éclata entre mes mains. — Sainte Vierge! dit Gertraudavecefl"roi; vous fûtes blessé?

Hans Dorn était tout pâle.

— Pas une égratignure! s'écria Franz; mais eusséje été blessé, à qui la faute?... On ne peut pas empêcher l'Allemagne, qui est le pays classique de la pacotille, de produire des fusils détestables!

« La blessure que j'ai reçue provient d'une autre chasse, une chasse au sanglier... Je n'ai jamais bien su lequel de ces messieurs eut la maladresse de m'envoyer une balle dans l'épaule... ce fut un bien petit malheur!... ef, en conscience, je ne l'avais pas volé, car je fis la folie de quitter mon poste pour ra'avancer dans la voie... le tireur inconnu me prit sans doute pour la bêle... »

Hans Dorn avait les yeux cloués à terre et ses sourcils se fronçaient; Gertraud joignit les mains.

Franz poursuivit (riiii ton de "[aieté croissante :

— Quand les Parisiens se mêlent (l'all(>r à la chasse, il arrive comme cela toujours de petites avcuiuies!.,. mais il en est une autre que je ne donsierais pas pour beaucoup d'argent, quoique j'aie bonne envie de vous payer ma deite, père Dorn... j'avais toujours eu désir de voir face à face quelques-uns de ces beaux brigands d'Allemagne, qui donnent tant de couleur aux romans et aux drames d'oiilre-Rhin... ma foi, mon désir a été exaucé l'autre jour! — Vous avez été attaqué? dit vivement le maicliand d'habiis. — Assez bien, répliqua Franz, à l'Iieure convenable et dans un lieuconnnode, par trois grands gaillards, costumés dans le dernier goû: de messieurs les bandits.

Gertraud se prit à treaiblcr; ce péi i! était bien plus que les autres à portée de son intelligence. Haiis écoutait, immobile et le cœur serré.

— La nuit tombait, poui suivit Franz qui cherchait évidemment cette fois à mettre de l'intérêt dans son récit; c'était au lin fond des grands bois (pii bordent la traverse d'Esselbach à Heidelberg. .. J'allais seul et au hiisard, songeant à toutes sortes de choses que je n'ai pas besoin de dire à ma petite sœur (iertraud, et qui vous iniéresseï aient assez médiocrement, père Dorn.

« Tout a coup, dans un fourré noir comme l'enfer, j'entendis un coup de sifflet; ma parole, le coup de sifflet ) éia l!

» Un superbe coup de sifflet!

» 11 eût fallu être bien jeune pour ne pas savoir ce que cela voulait dire... Je m'arrêtai, moitié tremblant, moitié cui ieiix.

» Oh! les beaux bandits! petite Gertraud!... Père Haus, les magniliques brigands!

» Des masques noiis, des chapeaux à plumes, des ceintures chargées de pistolets et des bottes évasées, comme celles de l'ogre du petit Poucet I

LES B\TAR1'S DE 13LUTIIA.UPT. 19

n C'était peut être Schiiulerhans, peut-eire Zatin. peut-être Schnhry! Je pensai aux iliéâtres du boulevard, et je m'éiontiai presque de ne point eniendie la riiournelle qui annonce rentrée en scène des acteurs... »

Franz s'arrêta, Gertraud et son père attendirent durant quelques secondes, impatients et pressés de savoir.

— Eli bien?... murmura enfin la jeune fille d'une voix étouflV'e par la fiayeur. — Eh bien! répéta Franz irisiemeni. il y a toujours des fâcheux qui arrivent pour tout déranger!.,. Une demi-douzaine de bûcherons débouchèreot en hurlant une ch.inson germanique... mes pauvres brigands déia èrent et n'eurent pas même le temps de nw demander la bourse ou la vie... J'aurais battu les bûcherons!

Hans respira longuement; Gertraud ne put s'empêcher de sour:re.

— Depuis, continua Franz avec un regret manifeste, je suis allé chcrher cinq ou six lois mes bandits au niême lieu, mais je nai jamais pu les rencontrer... Quand on perd l'occasion, c'est le diable!

Hans Dorn eut un mouvement de colère, tant celte insouciiince lui sembla dépasser toute limite.

— Dieu vous a protégé malgré vous, s'écria t-il, et il a Irappé d'aveugleuieni ceux qui vous poursuivaient... car, en vérité, vous étiez bien focile à tuer, M. Franz. — Ce sont les assassins qui manquaienf, répliqua Franz; sans cela, mon affaire était claire... Allons, père Hans, vous qui êtes un honnne sage, pourquoi vous obstinez-vous à croiie toujours ces billevesées?... Les brigands d'Allemagne sont connus dans l'Europe entière comme le vni de Johannisberg... et mes prétendus persécuteurs ne peuvent absolument rien à cela.

Les sourcils de Hans se froncèrent d'abord, comme si ces paroles eussent augmenté l'impression pénible

60 SIXlÈMli: PARTIE.

qu'il ressenlaii; mais son visage se dérida bien vile, parce qu'une pensée consolante vint à la traverse de ses craintes.

— Nous sommes là maintenant!... se dit-il.

Il était debout sur le seuil de la cabane; Franz et Geriraud se tenaient en dehors.

C'était une belle matinée d'iiiver; le soleil avait dissipé la brume peu à peu, et ses rayons obliques mettaient de pâles rofleis d'or aux arêtes vives des roches et à la cime dépouillée des taillis.

Le paysage confus qui disparaissait tout à l'heure sous un nuage blanchâtre se montrait maintenant plus distinct; on voyait d'un côté la vallée demi-circulaire, oii quelques prairies d'un vert brillant coupaient la sombre uniformité du bois; à l'endroit oii la courbe de la vallée se perdait derrière le nouveau village, on apercevait une nappe blanche et unie comme une glace.

C'était l'étang de Geldberg, qui méritait presque le nom de lac.

De l'autre côté, enfin, l'œil retrouvait, au sommet de la montagne, la hante masse du manoir, dont les toitures aiguës s'éclairaient gaiement à cette heure, et empruntaient au givre matinier frappé par les rayons du soleil, comme une parure d'étincelles rosées.

Entre la cabane et le châ'.eau s'échelonnaient ces grandes roches dont nous avons parlé déjà, et qui avaient caché la maisonnette au\ regards de Franz lorsqu'il avait ouï, pour la première fois, la chanson de Gertraud, au bord de la perrière.

Quatre ou cinq de ces roches se groupaient à une centaine de pieds au dessus de la cabane, et l'une d'elles, remarquable par sa grosseur et sa forme presque sphérique, semblait pendre sur la descente, toujours prête à se détacher.

A I egarder cette énorme pierre on croyait voir de

LES BATARDS DK BLUTIIAUPT. (il

loin la têle d'un géant grossièrement sculptée...

Elle était noire au milieu dos auires rochers, auxquels la mousse qui les recouvrait donnait une teinte blanchâtre.

Les gens du pays lui avaient donné un nom; elle s'appelait la Téte-du-Nègre.

Les jours de grande tempête, quand le vent soufflait du haut de la montagne, on avait vu plus d'une fois, au dire des gens du village, l'énorme pierre trembler sur sa base étroite.

Mais le vent avnit beau faire rage, elle était là depuis le commencement du monde, et bien qu'elle chancelât toujours, ni tempêtes ni tremblements de terre n'avaient pu déranger son menaçant équilibre.

Au moment où Franz achevait son histoire de brigands, les yeux de Gertraud, qui s'étaient tournés par hasard vers la Tèie-ia-Nègre, prirent toutà coup une expression étonnée.

Du côté où le rochei faisait ombre aux rayons du soleil levant, elle avait cru apercevoir la silhouette d'un homme, tranchant sur le ciel bleu.

Ce fut l'affiure d'une seconde.

Comme elle essayait de voir mieux, la silhouette disparut, perdue derrière le rocher.

Gertraud crut s'êire trompée.

— Est-ce tout?... dit le marchand d'habits, qui semblait faire maintenant contre fortune bon cœur.

Le regard de Gertraud s'attacha de nouveau sur Franz; elle ne songeait plus à cette espèce de fantôme qui venait de se montrer auprès de la roche noire.

— Ma foi, répondit le jeune homme, je crois que je suis à peu près au bout de raoîi rouleau... Voyons donc, reprit-il en comptant sur ses doigts; le fleuret déboutonné, le fusil crevé, la blessure à l'épaule, les brigands... il me semble pourtant que j'ai eu d'autres aventures!

11 fouiila sa mémoire, ei garda le silence duranl quelqiiPS serondes.

— Des hagateiles, poursuivit-il, de pures bagatel'cs!... et, tnalgré vos préventions, père Dorn, vous ne pourrez pas voir là auire chose que du hasard... Je suis foi t mavais cavalier; à la première promenade que nous avons faite dans les environs, on m'avait mis sur iin diable de cheval aussi sauvage que celui de Mazeppa... Je n'avais garde d'avouer mon ignorance en fait d'érpiiialion, cela m'eût donné un vernis détestable... Je pitiuai des deux bravement, dès qu'on entra dans l'avenue, et voilà mon démon (le coursier lancé comme un tourbillon! La bride, qui ne tenait guère, se cassa dans ma main... Il fallut voir alors la course que nous fîmes à travers monts et vaux!...

« C'était vraiment un noble animal!... Il redressait sa sveite encolure et ses naseaux souillaient de grands cônes de fumée... et il allait comme le vent!

» Moi, je me cramponnais de mon uiieux à sa crinière, et je me demandais dans quel trou nous allions tomber tous les deux.

» Petite sœur, ne vous effrayez pas. Après une heure de course enragée, mon démon sentit l'écurie et s'arrêia tout tranquillement à la grille de Ge dberg...

1) Et j'en fus quitte pour un habit de chasse trèsl)ien fait qui avait laissé ses bascpies aux ronces de quelques haies, un chapoau accioché dans les taillis et une demi-douzaine d'égraligniires.

/> Que dites-vous de cela, père Dorn?... »

— Je dis que votre étoile est bonne, monsieur Franz, et que ce cheval vicieux aurait bien pu ne ramener (ju'un cadavre à la grille du château de (Jeidberg. — Autre épouvantable péril! s'écria Franz, et vraiment, si j'avais été ciéilule, celte équipée aurait bien pu m'effrayerl... 11 y avait course en traîneaux et joule

LF.S BATARDS DE BLUTHAUPT. 63

de patineurs sur l'éiang de (jeldl)er<î, qii'nn disait gelé à une grande profondeur... La veille, j'avais rencontré un de mes donneurs d'avis dans les ruines de cet ancien village que longe l.i ronte d'Obernburg.

« Il m'avait dit, en son style spécial :

>< — Prenez garde! la glare est épaisse, mais la perfidie est profonde. .. prenez gnrde de laisser votre corps au fond de l'étang de Geldberg!

» Je pris l'avertissement pour ce qu'il valait et le lendemain je choisis une excellente paire de patins.

» J'aurais voulu que vous m'eussiez vu, petite sœur Geriraud!... autant je suis triste cavalier, autant je suis bon patineur! une fois arrivé sur l'étang, je laissai derrière moi tous ces dandys parisiens qui sont autant de poulesmouiliées... il n'y avait pour me suivre que ce brave garçon nommé Malou qui, bien entendu, ne faisait pas partie de la compagnie, mais qui prenait ses ébats à part.

fl Morbleu! quel coureur!... il finit par prendre l'avance sur moi et m'enii lîna loin de la foule dans un lieu oîi la glace semblait ad nirable.

» Nous niions comme des locomotives, et nous étions séparés tout au plus par une dizaine de pas.

» A un ceiiain moment, Malou fil un brusque détour, et me laissa passer devant.

>> Mes patins grincèrent sur la glace, devenue tout àcoup rugueuse; j'étais lancé d'une telle force, que Je franchis l'obstacle en un clin d'œil, mais je sentis fori bien la glace faiblir sous mes pieds.

» Elle avait dû êire rompue en cet endroit quelques heures auparavant... »

— Et vous avez pu douter du piège qui vous était tendu? s'éci ia le marchand d'habits. — Parfaiten)ent, répondit Franz; d'autant plus que le pauvre Malou, voyant que j'avais franchi l'obstacle, ne voulut point rester en arrière et s'avança pour me rejoindre.

« Il n'avait pas d'élan; la glace mince et toute uou-

6h SIXIÈME PARTIE.

velle rompit sous le poids de son corps... II prit là un' bain froid des plus complets, je vous jure!

— Et vous l'aidâtes à se sauver?... interrompit Hans Dorn. — Parhlcu!... — Eli bien! je vous promets, moi, que ce Malou ne vous aurait pas rendu la pareille. — Par exemple! madame de Laurens, qui a été pour moi plus charmante que jamais depuis le" commenceiueut de cette fête, m'avait engagé à le prendre pour valet de chambre, tant elle a grande confiance en lui!

Hans secoua la tête et se lut.

— Mais vous avez votre système, reprit Franz, et vous n'en sortez pas... Quant h moi, je ne puis croire à toutes ces folies... Je suis persuadé que mes donneurs d'avis sont gens pleins de bonnes intentions; c'est tout ce que je puis faire pour eux... Mon Dieu! mais, si je les croyais, il ne me resterait plus qu'à me pendre pour éviter d'être assassiné!... Ils ont un lalent pour changer les choses les plus simples en affreux périls... Ne m'avaient-ils pas annoncé solennellement que je sauterais comme une grenade si je tenais la mèche au feu d'artifice de l'autre jour?... J'ai tenu la mèche pourtant, et me voilà!

Franz avait mis le poing sur ia hanche et regardait le marchand d'habits eu face; ses traits s'étaient animés au feu de son récii, et sa charmante figure exprimait éiiergiquement cette témérité fougueuse qui était le fond de son caractère.

Gertraud l'admirait de tout son cœur, caries femmes aiment le courage, même lorsqu'il devient folie.

Le marchand d'habits garda le silence durant un instant; quand il prit la parole, sa voix était grave et recueillie.

— Vous voilà! répéta-l-il lentement, et parce que le danger ne vous a pas atteint, vous refusez d'y croire... Mais que savez-vous, M. Franz, si une main providentielle ne l'a pas éloigné de vous?,..

LES BATARDS DE BLUTHAUPT. 6->

Franz perdit son sourire fanfaron; il y avait de Tautorité dans l'accent de Hans Dorn.

— Vous pouvez me faire croire à celte main providentielie, murmura le jeune homi^ie; dites-moi que vous étiez ici déjà lors du feu d'artiflce... — Je n'y étais pas, répondit le marchand d'habits. — Eh bien! alors, s'écria Franz vivement, qui voulez-vous?... — Monsieur, interrompit Hans Dorn d'un ton de sévère reproche, le jour où l'épée de Verdier menaça votre poitrine, il y eut un bras pour l'écarter... ce'brasne fut pas le mien!

Franz rougit cl baissa la tète.

Pendant une minute entière, il réfléchit, les yeux fixés au sol et les sourcils contractés; puis il releva son front mutin et fit un geste de révolte.

— Non, non, non! dit-il par trois fois; on veut me rendre poltron et maniaque!.,. Morbleu! ajouta-t-il en montrant du doigt au hasard la Tète-du-Nègre, si ce rocher venait à nous tomber sur ie corps, vous seriez capable d'en accuser mes ennemis imaginaires!...

Il allait parler encore, mais sa voix se glaça dans son gosier; ses yeux s'ouvrirent, démesurément agrandis; une pâleur livide se répandit sur sa joue.

Au nioaienl précis où il prononçait ces mots :

« Si ce rocher iious toitibait sur le corps, » la Têtedu-Nègre se prit à osciller visiblement sur sa base.

On eût dit qu'une main mystérieuse et puissante la poussait en avant.

Franz restait saisi, incapable de prononcer un mol ou de faire un mouvement.

Hans et Geriraud, qui ne voyaient rien, ne savaient point expliquer son trouble subit.

La Téte-du-^ègre était située de telle sorte, que sa chute ne pouvait manquer d'écraser, non-seulement nos trois interlocuteurs, mais encore la cabane.

Un quart de seconde se passa; une secousse plus

sensible vint ébranier la roclie suspendue: Franz ouvrit la bouche sans pouvoir produire aucun son, et leva le doigi en l'air.

Les regards de Hans et de sa ûlle suivirent en mèma temps iadirpr(ion indiquée.

Un double cri d'agonie s'étouiïa dans leur gorge.

La Tête-du-Nègre, arrachée de sa base, bondissait vers eux avec fracas, le long du flanc de la montagne.

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