XIV. — L'apparition
Par un mouvement de générosité irréfléchie, Franz se jeta entre l'énorme masse et la jeune lille, comme s'il eùi voulu la proléger conire un péril que nulle force humaine ne pouvait conjurer.
En quittant la base où elle avait gardé, durant des siècles, son tremb'ant écpùlib/e, la roche surnommée la Têie-du-Nègre lit deux ou trois tours sur elle-même avec une sorte de lenteur; puis, sa vitesse, multipliée suivant la loi des distances parcourues, devint semblable à celle d'un bouiei de canon.
Elle l)ondit sur la rampe, écrasant tout sur son passage.
Si Franz n'eût point quitté la place qu'il occupait naguère, pour se jeter, avec sa vaillance étourdie, audevant de Gerlraud, il eût été liltéralement anéanti...
La Tète-du-Nègie roula en effet, rapide comme la foudre, à l'endroit même oii il se tenait naguère debout, et broya sous sou poids énorme les gros pavés qui délend.deni le seuil de la cabane.
Elle continua sa route impétueuse vers le fond de la vallée, déracinant d'autres roches eu ciiemin et brisant comme autant de brins de paille, les vieux troncs de l)ins épais sur ia dc,-cen!e.
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On vil s'ouvrir une large trouée dans le taillis, et la pî^sanie masse disparut parmi les arbres.
Hans Dorn, Gertraud et Franz demeurèrent un instant comme péli iîiés; ils n'avaient plus ni souffle ni paiole; leurs ^l'ands yeux, grands ouverts, restaient cloués, par une sorte de fa.^cinaiion, à la trace béante que la pierre avait laissée au bord du taillis.
Cela dura cpielques secondes, au bout (lesquelles Franz recouvrant sa liberté d'esprit tout à coup, leva son regard vers la place vide où reposait naguère la Têie-du-INèg''e.
C'étiiii maintenant une petite plaie-forme entourée de roihes de médiocre grosseur, que séparaient d'étroites fissures.
— Ma foi, dit Franz, nousTavons échappé belle?... un pied de plus à gauche, nous étions lancés lestement dans l'autre monde! — Vous n'êies pas b'essé, M. Fianz? balbutia Gertraud, dont la joue était plus blanche que le linge (\e sa collerette. — Oli! les coquins mauiiits! murr.iu. .i Hans Dorn qui avança la tète en dehors du seuil pour regarder à son tour l'endroit d'où la Tète-iiu-Nègre avait été précip tée.
Son œil resta fixé longtemps sur l'étroite plateforme.
— Ils se sont enfuis, reprit-il, et Dieu nous a protégés encore une fuis, M. Franz! —Vraiment, répliqua celui-ci en retrouvant toute l'aliègre franchise de sou sourire, voici une chose qu'on ne peut pas traiter de bagatele! En notre vie, je ne crois pas que nous voyions jamais la mort de plus près.
Le marchand d'habiis et la jeune fille se signèrent. Franz prit un air sérieux pour les imiter.
— Je remercie Dieu de vous avoir épargnée, petite sœur, dit-il; car, malgré ma bonne volonté, je n'étais pas de force à vous défendre.
Hans avait toujours les yeux fixés sur la plate-forme; sou émotion le rendait muet.
es SIXIÈME PAl'.TIE.
— Allons, allons, père Hans! dit le jeune homme en changeant de ton brusquement; ne regardez pas tant de ce côté, et surioiu n'abusez pas de l'argument que le hasard vous donne!.. Je devine tout ce que votre imagination voit en ce moment; des hommes postés derrière la roche et l'ébranlant de leurs mains pour me la jeter à la tête comme une petite pierre!... rêves que tout cela, mon brave ami!... la roche est tombée parce que le temps avait miné sa base...
Hans secoua la têie gravement.
— Je ne dirai rien, M. Franz, répliqua-t-il; je ne suis pas assez habile pour rendre la vue aux aveugles... seulement, j'ouvrirai les yeux pour vous à l'avenir...
Une voix prononça le nom de Hans Dorn à l'intérieur de la cabane, Franz se retourna au son de celte voix, cl vit dans le demi-jour de la pièce d'entrée un paysan chevelu qui appelait du doigt le marchand d'habits.
Franz se rejeta vivement en arrière.
— Oh! oh! s'écria-i-il, dans quel piège suis-je tombé?... vous êtes donc alliée avec mes persécuteurs, petite Gertraud? — Pourquoi cela? demanda la jeune lille étonnée. — C'est que je viens de reconnaître dans ce brave honiine Ihonnêle Goitlieb, général en chef de mes donneurs d'avis...
Il baissa la voix et prit la main de Gertraud entre les siennes.
^ Mais voilà votre père qui s'en va, petite sœur, reprit-il; nous allons pouvoii' causer un peu de Denise. J'ai bien des choses à vous raconter.
Ils s'éloignèrent ii quelques pas du seuil.
Hans s'était rendu à l'appel du paysan Gottlieb.
Celui-ci ouvrit une porte située au fond de la pièce d'entrée et introduisit le marchand d'habits dans une seconde chambie de grandeur moyenne, où six à sept ho nmes étaient réunis.
lis éiaieul tous découverts, à l'exception d'un seul
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qui se tenait debout, à part du gros de l'assemblée.
Nous eussions reconnu là Hermann et les autres convives allemands du cabaret de la Girafe. L'homme qui restait debout au milieu de la chambre était M. le baron de Rodach...
Au dehors, Franz et Geriraud s'entretenaient.
Ils avaient ira^eisé le sentier sur lequel s'ouvrait la porte de la cabane et se trouvaient engagés parmi les rochers qui parsemaient, de ce côté, toute la base de la montagne.
— J'espère toujours, disait Franz, j'espère plus que jamais, car elle m'aime!... Mais que d'inceriiiude, ma pauvre Geriraud!... quand il faudiaii si peu de chose, un nom et de la fortune, pour êire parfaitement heureux! — Vous appelez cela peu de chose!... murmura la jeune fille. —Fût-elle pauvre et fdie d'un mendiant, répliqua Franz, j'aurais encore tant de bonheur à l'aimer!
Ces paroles vont toujours droit au cœur des femmes.
— Vous êtes bon, i.i. Franz, reprit Geriraud, et quelque chose me dit que vous ne souffrirez pas longtemps... mais, par grâce, ne méprisez pas ainsi les avis (le ceux qui vous aiment!... — Vous aussi! interrompit Fraiiz avec re|)roche.
Puis un sourire malin éclaira les jolis traits de son visage.
— Ecoulez, petite sœur, reprii-il, vous êtes ma confidente... je ne vous cache rien, à vous... A vr^ii dire, je ne m'occupe pas beaucouj) de lous ces dangers réels ou imaginaires; mais, cependant, je n e suis pas si aveugle que j'ai voulu le paraître. .. Sans admettre que je sois le point de mire dune troupe d'assassins et que chacun de mes pas soit menacé d'un piège, je commence à croire que j'ai des ennemis... et cela soutient en moi ces espoirs que vous étiez toute prête à traitei autrefois de folie...— J'ai changé, dit Gertraud sans réfléchir.
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Fronz la regarda en face, mais il ne rinterrogea point encore.
— Mon ennemi naturel, poursuivit-il, est d'abord M. le chevalier de ReinlioU!... je crois cet liomine capable de tout... ei connue il a sujet de me haïr!,., moi aussi, je tuerais celui qui me prendrait le cœur (ie Denise!
Ses sourcils froncés se détendirent.
— Pauvre chevalier! conlinua-til avec une gaieté railleuse, je Tai vaincu nia gré son blanc et son rouge, malgré ses pantaloiis à H)olleis, malgré son corset, malgré sa peirnque blonde!... Pour en revenir, petite Geriraud, j'ai joué l'incrédulité auprès de votre père, afin de rimpatienter et de le faire parler. — Voyezvous cela! dit Geriraud, qui le regarda en dessous. — Mais, reprit Franz, je siiis un pauvre diplomate, et je n'ai rien pu contre la discréiioii de Hans Dorn... Vovons, petite sœur, ajoula-t-ii d'une voix insinuante et pleine de caresses, avec vous je ne joue pas la comédie... je vous prie tout simplement en grâce de me d;re ce que 'ous savez. — Je ne sais rien, répliqua Geriiaud en rougissanî.
— Vous savez, repi it-il tristement, mais vous ne voulez rien dire... j'aurais pourtant grand besoin d'être consolé!... Excepté Denise, ma pauvre Geriraud, tout le montlc est contre moi... La vicomtesse raffole de plus en plus <le son chevalier de Reiidiold, l'un des futurs directeurs du laineux ciiemin de 1er... Julien lui-même, mon ancien ami, est au nombre de mes adversaires... La comtesse Lampion l'a tout à fait subjugué! leur mariage est désoraiais une chose certaine, et le grand bal de la mi-carême leur servira de bal de fiançailles!
« Ces Geldberg ont tant d'argent! moi, je suis pauvre toujours, malgré les dépenses que je fais... Julien et la vicomtesse voient en moi l'obstacle qui sépare Denise d'une immense fortune.
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» Ils me guettent, ils m'épient... je ne puis pins approcher de Denise sans voir arriver M. le vicomte, un sourire impertinent sons la moustache, et tout prêt à me chercher querelle.
» Ma parole ci'lionnenr, je mourrais à la peine, s'il ny avait pas ce bon ange de Lia qui nous console et qui nous aide!
» iMais Denise prend de l'inqu'étude; de toutes les promesses que je lui ai faites devant vous, là-bas, à Paris, pas une n'a été réa'isée! Je lui avais dit : « Je suis riche, je suis noble; je vais savoir le !)om de mon père... I) Hélas! petite sœur, je ne mentais pas, mais parfois moti cœnv se sei re, et iine voix s'élève en moi qui me dit : Tu te ironrpais!...
îl y avait un découragement amer dans l'accent du pauvre Frai.'z.
Ces dernièresparoios semblaient mendier une espérance et une consolaiion.
— li n'y a pas de temps perdu, répliqua Gertraud, voiiàquir.ze jours à peine... — Près de irois semaines, petite sœur, interrompit Franz; c'est demain la micaréiiie... et rien! pas une nouvelle! je suis resié a» point où j'en étais lors de mon départ pour l'AIIensagne... Je ne sais pics comment calner les craintes de Denise; mon imagination a épuisé toutes ses ressources, et je n'ai plus de courage.
Franz poussa un soupir à fendre l'àme; mais, avant que Gertraud eût essayé seulement de combattre ce grand désespoir, Franz rejeta en arrière sa belle chevelure blonde, et redressa son front où jouait un sourire.
— Bah!... dit-ii, ai-je bien le cœur de me plaindre?... elle m'aime, que me faut-il de plus?
Il passa le bras de Gertraud sous le sien.
— Mais je suis un grand égoïste, petite sœur! reprit-il, je vous parle de moi, toujours de moi... Dites-moi bien vite ce qui vous est arrivé depuis que
je ne vous ai vue... dites-moi si le pauvre Jean Regnault...
Franz s'interrompit, parce qu'il sentit le bras de Geriraud tressaillir violemment contre son flanc.
Il leva les yeux sur elle et l'inten ogea d'un regard inquiet.
La figure (le la jeune fille était pâle comme à l'instant où la roche précipitée l'avait mise à deux doigisde la mort; ses lèvres blêmes frémissaient. Etait-ce la question (le Franz qui avait fait naître cette détresse subite et profonde?
Ils étaient à une cinquantaine de pas de la cabane qui disparaissait à leurs yeux mainienant, cachée par les accidents du sol inégal et tourmenté.
La place où se dressait naguère la Téie-du-Nègre restait ;iu contraire visible pour eux. Ils l'apercevaient de prolil et poiivaicnt voir l'étroit rebord de la plateforme (|ui s'avançait comme une corniche au dessus du vide.
C'était vers ce point que se fixaient les yeux de Geriraud, efl'rayés et comme fascinés.
Franz, qui s'était arrêié court, se retourna vivement pour suivre la direction de cet étrange regard.
— Est-ce qu'il nous tombe un autre rocher sur le corps? dit-il.
Gertraud ne répondit point.
Le regard de Franz, après avoir parcouru rapidedement la plate-lorme qui était vide, revint vers Gertraud; la jeune fille tremblait à sou bras, ses traits exprimaient de l'angoisse et de l'horreur.
Franz ne devinait point la cause de ce trouble subit et inexpl quable.
— Ou'i'^ez-vous, petite sœur? murmura-t-il. Gertraud resta muette; son regard se détournait
maintenant de la plate-forme avec une sorte d'épouvante.
Son bras était glacé sous le bras de Franz. Malgré
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le vent froid de retie malinée d'hiver, des gouttes de sueur perlaient sons ses beaux cheveux. Ses jambes fléchissaient.
Elle avait cet aspect immobile et morne que la fable prête aux mulheuieux frappés par l'aspect redoutable de la face de Méduse.
Tandis que Franz parlait naguère de ses craintes et de ses espoirs, (iertraud, qui l'écoutait avec rintérêt tendre d'une sœur, avait le visage tourné vers le piédestal vide de la Tèie-du-Nèsre.
Ses yeux se fixaient au hasard sur la plate-forme et mesuraient, à son insu, l'énorme vide laissé par la roche tombée.
Elle a\ait vu surgir tout à coup sur le rebord même de la pierre un front livide que couronnait une chevelure hérissée, puis lentement, lentement, le reste d'un visage plus pâle que celui d'un mort.
Franz prononçait en ce moment le nom de Jean Regnault.
Celle tète de fantôme qui se penchait au-dessus du vide, et dont le corps disparaiss:dt derrière les roches, jetait du côié de la cabane un regard épouvanté.
Il y avait sui- ses traiis une agonie lei rible et une épouvante que nul e parole ne saurait peindre.
L'apparition ne diua pas plus d'une seconde; le pâle visage se cacha derrière le boid de la plaie-forme, et lorsque Franz se retourna, on ne voyait déjà plus rien.
Mais Gertraud avait eu le temps de reconnaître Jean Regnault ,
Ik SIXIÈME PAIITIE.