XV. — La gaieté de Johann
Le malin, lorsque Franz était sorti flu château de Geklberfï, il se croyait seul; mais il avait un invisible compagnon, qui déjà, plus d'une fois, avait épié sa proiui'nade soUioire.
Johanti, le ca!)aietier de la Girafe, l'avait suivi d<» loin, depuis le haut de la nionlague, et ne s'éiait arrélé qu'en le voyant au seuil de la maison de Gotilieb.
Il avait alors remonté la rampe de toute la vitessi? de ses jambes et regagné le châieaii.
Malou et Piiois étaient en vacances sans doute avec leurs épouses, car Johann, qui avait besoin d'aide, ne trouva ni l'un ni l'autre.
Quand les vétérans manquent, on se rabat sur les conscrits.
Quelques minutes après, on aurait pu voir Johann redescendre la montugne accompagné de Jean Regnaidt.
Chacun d'eux portait sur l'épaule un fort levier de fer.
En arrivant aux environs de la perrière dont Franz avait fait le tour, ils ralenlireiit leur course et commencèrent [\ prendre des précauiions. Johann prit les devants, et, au lieu de suivre le sentier à pic qui conduisait à la cabane de Gottlieb, il se glissa de; roche en roche jus(|n'à la Téie-<lu-I\ègre.
— J'avais marqué cet endroit-là, grommela-t-ii en appuyant son épaule contre l'énorme pierre qui se prit à osciller, conime elle faisait toujours au moindie eflbrt; avance ici, Jean, mon his... tu vas gagner to s argent à bon marché!
Jean Rcgnaull ne se (il pas attendre; il aliail comuie
LES BATARUS HE BLUTH.Vt'PT. 75
un automate sur les traces du inarchand de vin...
Il était maigre et défait, ses traits étaient à peine reconnaissa!)lcs: il y avait en lui un aspect de misère qui faisait co:npassion.
Ses yeux ternes avaient tout à coup des éclairs hagards; sa pliysiononiie changée peignait le sommeil de l'intelligt'nce.
Rien qu'à le voir, on devinait l'état de son âme. C'était un pauvre être que la souîfraiice avait anéanti, un enfant trop faible contre le malheur et qui lâchait de s'engourdir pour échapper aux élancements de son agonie.
Ceuxqni connaissaient sa famille auraient pu penser que la main de Dieu l'avait frappé coiume son jeune frère, et qu'il était devenu idiot.
Il avait sa raison pouriani; et la preuve c'est que, durant les cinq on six preiuiers jours de son airivée à Ge'dberg, il avait passé sou temps dans les bois, vivant Dieu sait comment et fuyant d'instinct l'exécution du sanglant contrat qui le liait au marchand de vin Johann.
En Allemagne, comme à Paris, il se disait :
— Je mourrai, mais je ne tuerai pas...
Et pouriant, cette pensée de tuer était en lui à toutes les heures ûu jour ei de la nuit.
Il y avait pour lui, en ce monde, un être abhorré; l'idée de cet hoiume le mettait en fureur et lui arrachait le reste de sa raison.
Cet hoaune était son mauvais génie, cet homme lui avait enlevé i'amour de Gertrand, son unique espoir de bonheur; ne l'avait-il pas vu, charmant et joyeux, coller sa bouche enli 'ouverte sur la main delà jeune fille?...
Et quelques heures après, dans la maison de jeu, alors que le hasard avait amassé devant lui la somme quidevaitsauversonaïeuie, il l'avait retrouvé, ce beau jeune homme à la ligure de femme!
7() SIXIÈME PAIITIF.
Et an moment où il reconnaissait ces traits floiix et souriants, la chanre tournait, les louis d'or et les billets de banque disparaissaient comme par magie!
La mère Rffînault, qui allait être sauvée, retombait au plus profond ûw malheur!
Et le lendemain Jean vendait sa conscience.
C'était lui, c'était l'adolescent maudit qui le poussait vers le crime après lui avoir arraché ses beaux espoirs!
Jean ne voulait pas remplir sa promesse, gagner son argent, comme disait Johann: sa main frémissait d'horreur à l'idée de toucher le poignard.
Mais c'était seulement lorsqu'il s'agissait de la victime inconnue, poursuivie par le maître de la Girafe. Quand la pensée de Jean se tournait vers son rival, quand son rêve éveillé lui représentait la scène du lundi gras dans la chambre de Hans Dorn, la main de Geriraud effleurée, le bruit d'un baiser, le sourire vainqueur de l'ciranger, ses doigts frémissaient encore, mais c'était d'aise, et le poignard détesté, il eût voulu cette fois le tenir!
Oh! point de grâce! sa haine élait mortelle, il avait tant souffert!
Pendant cinq ou six jours, il supporta le froid et la faim, perdu dans les grands bois qui entouraient le château de Geldberg. Le soir, il frappait à la porte de quelque cabane, demandant un morceau de pain et l'hospitalité.
Des esprits plus robustes que le sien n'eussent point résisté peut-être à l'effet accablant de celle longue solitude, toute pleine de visions sombres et de cruelles pensées.
Sa nature morale lléchit. Au bout de six jours, il n'aviiit plus ni volonté ni force. Johann le rencontra et remmena prisonnier sans i ésistance.
Ce malin, il venait là sur les pas de Johann parce qu'on le lui avait comiuaudé; lo seul eflort dont il fût
LF.S BATARDS DE BLUTHAUPT. 77
capable , c'éiait de mettre un voile sur sa pensée, afin (le secarherà lui-iiiême le fond de sa conscience.
Et ponrlanf, parmi ces ténèbres où s'endormait sa pauvre âme rédiiiie à Tinerlie, il y avait une résolution vague, mais obstinée : Jean ne voulait point tuer.
Johann le plaça derrière la Tête-du-Nègre et mil son levier sous la roche.
— Fais comme moi, dit-il.
Jean nhésita pas, il ne demanda point le but de ce travail étrange; la nuit qui emplissait son cerveau ne lui laissait point la faculté de raisonner et il n'avait nul désir de savoT.
Les leviers, agissant d'accord, poussaient imperceptiblement la roche vers le bord de la plate -forme.
Johann riait dans sa barbe.
Au bout de quelques minutes, il cessa de travailler pour essuyer son front en sueur.
— Ça va! murmura-til, ça va! il y aurait de quoi en écraseï- trente comme lui!...
Jean laissa tomber so;i levier, et regarda le marchand de vin en face.
Il avait compris par hasard,
— Il y a donc un homme là-dessous? demanda-t-il d'une voix sourde et paresseuse. — Prends ton levier, mon petit, répliqua Johann au lieu de répondre; nous n'en avons pas pour deux minutes désormais!...
Jean ne bougea pas.
— Je ne veux plus, dit-il. — Comment! s'écria Johann en co ère; m recules? — Je ne veux plus, répéta Jian avec ce calme imperturbable des cœins découragés, je crois qu'il y a un homme là-dessous... il faut que je voie.
Du côté où se trouvait Jean Regnault, la Tète-du- Nègre dépassait de beaucoup le bord de la plateforme; c'était à dessein que Johann lui avait choisi ce poste.
Pour pouvoir jeter les yeux en bas, il fallait que Jean changeât de place avec le cabareiier. Il l'essaya; Johann le repoussa siuis efl'ort.
— Ecoutez, (lit le joueur d'orgue que cet incident, lie pouvait éiuotivoir, i'i vous ne me laissez pas Caire ce que je veux, je vais crier. — El moi, je vais te luer! répliqua Johann eu braiirlissaiit sa lourde barre de fer. — Tant mieux, dii Ji-an avec f'aiigue.
Les bras du caharetier toiubèrent; il se rangea.
— Regarde donc, uudel! dit-il, je ne peux pas faire la besogne tout seul... cl si tu es cause que l'allaire manque, il sera toujours temps de l'.uranger!
Jean mit sa tète en dehors de la roche, et son regard descendit jusqu'au seuil de la maison de Gottlieb.
11 ne vit ni Geriraud m Haiis Dorn, qui étaient cachés derrière le montant de la porte.
I! vit Fi anz.
Sa joue prde devint rouge comme du feu.
Il se rejeta en arrière et resta les bras pendants devant Johann.
Sa physionoiuie n'exprimait rien, sinon une stupéfaction morne. Mais un combat terrible se livrait au fond de son cœur.
Di'ux ou trois fois sa joue amaigrie redevint pâle, puis pourpre.
Sa bouche s'ouvrait comme s'il eût voulu parler; mais sa gorge se refusait à laisser sortir un son.
Johann i'avait poussé de côté pour qu'on ne pût pas le voir d'en bas; il n'avait point opposé de résistance.
— Eh bien! dit le cabaretier impatient de reprendre sa besogne, asiu vu?
Jean fit un signe de lète imperceptible.
— Y sommes-nous? demanda encore Johann.
Les sourcils de Jean se froncèrciil; un éclair de fureur brilla dans son œil; puis deux larmes rouîèreui leiilemeiii sur sa joue.
LES BATARDS DE HLl'l HAUPT. 79
Jobann ne savait plus que croire ei pensait que le pauvre diable (levenail fou.
Jean serra son front à deux mains.
— CVst lui! miiriiuira-t-il, je l'ai reconnu!... — Qui ça? de.nanda le marchand de vin.
Au lieu de répondre, Jean leva vers le ciel ses yeux humides et prononça le nom de Gerlrau;!.
Johann resia un instant la bouche ouverte et plongé dans un éionnemeni joyeux.
Puis il éclata de rire, au risque d'éventer son embuscade.
Il se souvenait de sa conversation avec Jean, sur la place de la Rotonde, à la suite de l'orgie du cabaret des Fils Aymon.
Cetie folie idée, qui était venue à l'ivresse du pauvre joueur d'orgue, éiaii-elle donc la réalité?
— Comment! repiii-il, abondant avec intention dans le sens du joueur d'orgue, tu ne savais pas encore ça, mon peiit?.,. mais je le l'avais dit !à-bas, sur le camau! — Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Jean, si loin de Paris!... est-ce possible? — Tu n'as qu'a voir, mon li s... ce qui est sûr c'est que la petite Gertraud en tient pour lui de la btnne manière... et qu'il la fait aller, la pauvre mignonne, il faut voir! — Il la trompe?... baibuiia Jean. — Un peu, mon Ois... Y sommes-nous?
Jean saisit le levier qui était à terre et redressa brusquement sa taille courbée; il avait à cette heure la force d'un aihlèie.
Un cri sourd sortit de sa poitrine, et il enfonça le levier sous le roc.
Jobann ne le laissa pas en arrière.
La Téie-du-Nègre, qui lie tenait plus à rien, perdit son équilibre et tomba.
Au moaient où eile quittait sa base, Johann saisit le joueur d'orgue à bras-ie-corps et le coucha par lerie.
On entendit un cri du côté de la vallée; puis un profond silence se fil. Jean voulut reg;irder, mais les bras rohiisies du marchand de vin l'enchaînaient au so!.
— Ce n'est pas pour te faire du mol, mon petit, disait ce dernier, tu as travaillé comme il faut... mais si nous l'avons manqué, il va lever !a têie en Pair, et il ne ferait pas bon pour nous d'être aperçus en ce lieu!
Après quelques eiïorts impuissants, Jean demeura immobile; sa conscience parlait, il était écrasé sous le remoids.
Johann no le lâcha qu'au bout de plusieurs minutes; pendant tout ce temps, le marchand de vin avait tenu l'oreille au guet; aucun son n'était parvenu jusqu'à lui du bas de la montagne; il acquérait tout doucement la certitude que la chose était faite...
— Si le cœur l'en dit, mon (ils, luuruuna i-il enfin, avance uu petit peu et regarde... mais pas d'imprudence! ne montre (|ue le bout de ton nez!...
Pour toute réponse, Jean se mit à raïuper sur I a plate-forme et pencha sa tète au-dessus de la saillie.
Ses yeux avides tombèrent sur le seuil de la maison de Goiilieb; il n'y avait plus personne.
Jean se sentit un poids de glace sur le cœur. Cet enfant qui soui iait là, naguère, si heureux et si beau, n'était plus maintenant qu'un cadavre, l)royé par le passage du rue, et qui n'avait pas même laissé de traces!
Jean s'accrochait des deux mains à la saillie de la plate-forme; un vertige le poussai! en avant.
Il avait oublié sa grande haine; cette fièvre qui le tenait naguère avait disparu pour le laisser abattu et brisé.
— Eh bien? demanda Johann. — Je ne vois rien, répondit le joueur d'orgue. — Pas un petit peu de rouge devant la maison?
LES BATAnOS DE nLUlHAfPT. 81
Jean frissonna et ,"se recoucha par terre. Johann avança la lèie à son tour.
— Comme ça vous a nettoyé l'endroit! grommelat-il. La Téie-clii-Nè^re aura emporté le petit bonhomme jusque dans les taillis... Eh bien! Jean, mon lils, en voilà un qui n'embrassera plus jamais la petite Geriraud!
Jean se souleva sur le coude, taudis que le marchand de vin revenait en arrière.
— On ne voit rien, balbutia t-il, pas une goutte de sang!... n'y a-i-il pas espoir qu'il a pu se sauver?
Johann éclata de rirp.
— Farceur de petit Jean! s'écria-t-il, est-il gai avec ses espoirs!... Allons, allons, liston, cette besogne-là m'a donné un appétit du di.ible... viens-tu déjeuner? — Je n'ai pas faim, murmura Jean.
Johann se leva sur ses gonoux, puis sur ses pieds, et se glissa entre deux roches pour regagner le sentier à pic qui conduisait à la perrière.
— Je vais ai'en aller .out doucement pour te donner le temps de me rejoindre, dit-il. N'oublie pas ton levier; moi, j'emporte le mien.
Il (it un signe de tète à Jean qui restait couché sur la terre, et dispai ut dans l'étroit passage.
Il y avait des années que son revèche visage n'avait exprimé tant de bonne humeur. Avec mille écus de rente on tient une place dans le monde, et Johann venait de se compléter mille écus de renie.
Pendant qu'il remontait vers le châle. lu, Jean restait plongé dans une sorte d'engourdissement. Ses yeux g)ands ouverts ei mornes regardaient fixement le vide; il ne bougeait pas.
Il ne sentait pas le froid du sol qui roidissait ses membres; n'eût été le souffle pénible qui soulevait à intervalles inégaux sa poitrine oppressée, on l'aurait pu prendre pour un homme mort.
Le temps passait; au bout d'un quart d'heure, un
I)ruit légf r se fit dans le passage par où Johann, avait rejoint le seniierde la perrière.
Jean n'entendait pas.
Muis, tout à coui>, il se souleva, galvanisé par une terreur soudaine : un doigt venait de toucher son épaule. Il poussa un cri sourd, pensant que l'hoinme assassiné sorta t de terre...
Il glissa un regard épouvanté entre ses paupières demi-closes.
Puis son corps se rejeta en arrière, tandis que ses mains jointes s'appuyaient contre sa poitrine qui haletait.
— Geriraud!... murmura-t-il comme en un rêve, oh! Dieu me punit... je suis fou!
Geriraud éiaii là près de lui, si pâle el si changée, qu'il croyait êire le jouet d'une vision.
X^'l. — Jean et Cicrtraud.
Gertraud était debout auprès de Jean; ses mains se joignaient (ouibantps; toute cette gaieté insoucieuse et vive, qui souriait naguère sur son charmant visage, avait disparu; une pâieur mate el uniforme remplaçait le joyeux vermillon de sa joue.
A ceux qui l'avaient vue dans la maison de son père, si alerte et si heureuse, il eût fallu plus d'un coup (l'œil pour la reconnaître.
En ce momcni, il semblait que des mois entiers, peut-êire des années, avaient passé sur celle figure (l'enfant; elle était belle autant quejadis, mais sa beauté s'était transformée.
An lieu de ce limpide et radieux regard, reflet charmant de bonheur et de jeunesse, sa prunelle avait
LES BATARDS DE BLUTHArPT. 85
romnic v.n \oUe; ses yeux ne riaient plus : i!ssc baissaient, tristes et sévères.
Et tout le reste (le sa personne avait changé, comme ses traits. Au lieu de son pas leste et bondissant, c'était niainienant une démaiche lente; sa taille souple s'affaissait; son front s'inclinait sous un fardeau de douleur.
Lasoulliance est un fier niveau! Ces pauvres ûlles que nous voyons troîier sur le pavé de Paris, ces petites ouvrières qui onr eu le malheur de défrayer, sous leur nom de grisettes, tant de romans pitoyables et tant (le ni.iis \aii(levilles, peuvent devenir, à l'heure de l'angoisse, belles et tragiques comme des reines.
Il ne faut pas se les représenter toujours essuyant leurs yeux longes avec un coin de leur tablier de coton écossais. Tout tnariyre est noble. Quand son cœur se brise, lagiisetU" devient femme, et M. Paul de Kock n'a plus le droit de lui pincer le menton...
Jean resta loiigiemps devant Gertrauii, silencieux et la lèie baissée. La jeune ûlle le regardait avec une mélancolie sévère, sous laquelle perçait encore sa tendresse sans bornes.
— Jean, dit-elîe enfin d'une voix basse et lente, vous m'aviez promis de ne jamais être criminel!
Le joueur d'orgue cacha son front etilre ses deux mains.
— Ce n'est donc pas un rêve? murmura-t-il. Mon Dieu! mon Dieu!... — Tous ceux que vous aimiez autrefois sont ici, reprit Gcrtraud. Cache-t-on la nouvelle d'un malheur?... Votre mère ei voire aïeule ont fait la roule d'Allemagne, afin de vous retrouver. — Savaient-elles donc?... murmura Jean dont les mains retombèrent le lotig de sou flanc, — Elles savent tout.
La physionomie abattue du joueur d'orgue exprima une nuance d'élonnement.
S'a sixième partie.
— Oui a pu leur dire?... balijuiia-t-i!. — Moi, répondit Gei iraud.
Jean releva sur elle ses yeux timides et indécis.
— Et vous?... dit il encore. — Moi, je vous aimais bien, Jean! répliqua Geitraud dont la voix tremblait, je n'ignorais jamais rien de ce qui vous regardait... Oii''>"<' vous iiiequiliàies après celle conversalion que je n'oublierai point et qui me laissa la mort dans râine, je vous suivis... ne pouvant courir après vous dans les rues de Paris, je pris un aide qui s'attacha à vos pas et qui vous épia depuis le Temple jusqu'à la cour des mes^^ageries... Celle aide était votie pauvre frère Joseph... il revint me dire votre enlreiii'n avec Johann sous les piliers de la Rotonde... il avait tout entendu. — Tout!... murmura maciiinalenient le joueur d'orgue. — Tout!... répéta Geriraud. Vous alliez en Allemagne pour gagner une somme d'argent, dont le prix devait être un meurtre.
Un sanglot souleva la poitrine de Gertraud, mais ses yeux restèrent secs.
Jean se tordait les mains.
— Mon Dieu! mon Dieu! répétail-il sans avoir la conscience de ce qu'd <lisait, si vous saviez!... — Ce meurtre, pom suivit Gertraud d'une voix qui s'élouflait de plus en plus, je ne voulais pas y croire... Je priais Dieu pour vous et pom- moi, Jean... Mais Dieu n'a pas écoulé mes pr ères... J'ai vu ce qu'une longue vie n'effacera point de ma mémoiie!... — Oli!... oh! fit le joueur d'orgue en un gémissement, ayez pitié de moi, Gertraud! si vous saviez!... si vous saviez!...
Un sourire amer plissa la lèvre pâle de la jeune fiile.
— Je sais, répliqua-l-elle, je ne sais que trop!... Elle s'inierrompii, la voix lui manquait.
Jean avait sous la paupière des larmes de sang qui ne voulaient point jaillir.
LES BATARDS DE BLUTIIAUPT. S5
— Oh! c'esl toujours ainsi, poursuivit Gerlrautl, dont l'œil sec jela veis le ciel un regard de lejiroche; il y avait un enf.mt (|ui s'éiaii iniérosc à noire mi-ère et à noire anioui', Jt-an... Un seul èire dans tnnt ce grand Paris!... li c-iait bmi, franc, généreux... Il était iC lils d'diie noble fanille, et il a\ait pour ennemis des lioiiiiiies |)ni.-«san(s (jid voul.iienl le tuer après lui avoir \o!é son liétiiair*-... — Oli!... oh! lit Jean qui lonrmeniait de la ma^n son front en feu. — lis sont riches, reprit Gertraud, ils ont de quoi payer des assassins!,..
Jean (il un geste de supplication.
— Gertraud! Gertraud! dit-il avec un accent de douleur déchiranie; j'avais promis pour sauver nia mère!... ma pauvre grand'mère qu'on emmenait en pri>ou! Oii! si vous l'aviez vue pleurer et se débattre!... ses cris me peiçaicni le cœar et je devins fou! je promis... iiiais, sur mon salut, Geriraud, et sur le nom saint de Dieu, je vous jure que je ne voulais point tenir ma proaiesse...
Geriraud secoua la tète d'un air incrédule.
— Croyez moi!... croyez-moi, par pitié! reprit Jean, les mains jointes; vous qui savez le fond de mon cœur, pensez-vous que je fusse capable d'un crime! — J'ai vu... dit (jcrtraud.
Jean pressa des deux mains ses tempes amollies et irembianies.
— C'est vrai... dit-il tout bas, tandis que ses yeux s'égoraieni} je suis un meuririer et je n'espère plus!... mais d taut (jue vous m'écouiit-z, Geriraud.... Vous auriez pu me sauver d'une seuie parole, et si vous tn'aviez dii, alors que je vous quittais, la nioilié sculeaicnt de ce que je viens d'entendie, le pauvre jeune homme vivrait encoie et je ne st-rais pas un criminel!
li s'mtei rompit pour respirer; la jeune (ilie aitenda t.
— J'étais bien pauvre, reprit Jean: j'émis bien mal-
Lb FIL» un lii\ii.i. t. ViU. C
.'^e SlXlÈMli PARTIE.
heureux déjà... et quand on n'a sur la terre qu'un seul bien, Geriraud, on a grnnd'pour (h', le perdre!... J'étais jaloux!... oh! je ne le suis plus, et, au prix (ie mon sang, je vonirais lui rendre la vif!... J'étais jaloux!... je me sentais si éloifjiié de vous et si indigne! Un soir où je vous enspruiitai des habits, vous me laissâtes dans la pièce d'entrée en me donnant l'ordre de ne pas regarder dei rère moi. Je vous aurais obéi, Gerli and, comme toiijours, mais j'entendis dans la chambre de votre pèie le bruit (\''un baiser. Je me retournai malgré moi; je vis la (igure de ce jeune homme penchée sur voire main... — Sur ma main?... répéta Gerlraudéionnép. — La veille, je l'avais vu déjà causer avec \oiis dans la cour. — Mais il y avait une auli e fennne que moi dans la chambre de mon père! interrompit Geriraud.
Jean s'appuya coniie une roche, parce que ses jatnbes délaiilaient; mais il y avait un sourire autour de sa lèvre.
— Ce sera une consolation pour ma dernière hein-e, raurmura-t-il, et ce sera un châtiment cruel de mon crime... Gei traud! vous n'aviez pas cessé de in'aimei ? — Et Dieu sait que je n'aurais jamais aimé que vous! répliqua la jeune flile dont la joue prit une teinte rosée.
Jean avait fini son explication; il ne parla même pas de la scène de la maison de jeu et de celte colère fléliranle qui l'avait saisi en reconiuiissanl, dans i'honnne ([ui lui enlevait son or, l'amani prétendu de Geriraud.
Cette colère avait passé; c'était la jalous'e seule qui ava t enliaîné son br.ts.
— On m'a conduit ici, ajouia-t-il seulement avec une sorie de calme (jui étonna (ieriraud, et roii m'a rais en main cette bartv de ter... je vous l'ai dit, j'aurais mieux a:nié mourn* que de tuer... Mais c'était lui, je l'ai reconnu!.,, il y avait si longtemps (lue je souf-
LES BATARDS DE BI.UTIIAUPT. 87
frais!... Je ne sais ce qui s'esl passé on moi, et jo nie fais lioriPiir quand j'y songe...
Il s'arièia encore, son front se releva, il regarda en face la jeune lilli', qui se seniil ireinbler.
— Vous êies bonne, (Jcrlrauil, reprit-il; quand je serai mort, je suis sûr que vous nie pardonnerez... Je vous laisse mes deux mères à consoler... la pauvre aïtni'eesi bien vieille; n(; lui dites pas pourquoi je suis mort!
(Jeriraud ouvrit la bouche; sa voix s'étouffa dans son gosier.
Elle ne put nue saisir la main de J'an.
Celui ci l'aiiira sur son sein et la baisa au front comme une sœur.
Puis il se dégagea de son étreinte et fit !e signe de la croix.
— Ad eu! dit-il en marchant d'un pas ferme vers le bord de la plate-l'onne.
Ce fut pour la jeune fille un moment d'angoisse que nulle p.irole ne saurait peindre.
Elle n'avait qu'un mot à dire pour arrêter Jean, et sa gorge éii anglée refusait passage à toute parole.
Elle ne pouvait pas même s'élancer pour le retenir.
Elle était connue péinliée.
Diii ani une seconde, elle soulfril miile fois la mort; elle sVllbiç lit avec désespoir, ei ses facultés paralysées la clouaient mucHc et imm «bile à sa place.
Jean allait se précipiter; elle voyait la i ésoluiiorî farouche pciiiie S'irson visage; un instant encore, et il allait être trop tard!
Son cœur se brisait, car elle pensait qu'elle seule était cause de celle mort; elle lui avait laissé croire que l'Viua avait succombé...
Et Jean se lu.iii paice qu'il ne pouvait supporicr l'idée de son cii ne imaginaire.
C'était une torture inouïe.
Jean fit le deinior pas; ii s'aiiêla au bord de \^ plaip-forme, cl mesura d'un œil froid la profondeur du précipice.
Son corps se pencha en avoni; au moment où il allait sélaiicer, nn cri d'agonie s'ecbappa enfin de la poiirinede Geririunl.
Jean s'iirrèla en t'^quilibre.
A ce momeni mêin»*, une voix jeune et gaillarde n;o!ila du fond de la val ée.
Elle (hantait gaiement la chanson favorite de la jolie brodeuse.
Jean é( ouia; cet air était le plus aiiué de ceux que jouait son oi jiue.
Coniiiie il érouîait, Geriraud le vil tout à coup frémil' (îe !a lêie aux pieds ci se rejeter en an ièi e.
Il vcpaii (le vciir Fiaiiz >oriir de 'a inaisi'n de Goltlieb ei poursuivie son cliemin, le lu^il sur l'épanie, en < liaiitiinl coniiiie un b.cniienreiix.
Jean resiali là, bouche hé.uiieei les yeux sortis de la tè e; il n'en voulait point croire le lémoiguage de ses !«eiis.
Gertraud s'était iraînée jusqu'à lui; el e éia.l agenouillée à ses pieds.
— J.' ne pouvais pas! Oh! je ne pouvais pas!... b.ilbiiiia:i-ei;e.
Puis elle s'arrélait pour remercier Dieu avec passion.
Le regard de Jean l'interrogeait toujours.
— Je ne pouvais pas! repnl-elle; une main de for éireignait ma «jorî^e... Oh!... Jean, •'ait-on comme ou aime?... Kcouiezi... la p erre a pa,>sé loiit auprès de lui... Si ele l'iivaii lue, je iie.sei.iis pas là pour vous le dire, Ciir j'eia.s dei rièie lui avec nioii pèie...
Jean, doni la jonc .^'clail colorée léi^èreiueni, redeviiit |)liis pâle à la pen>ée de ce dangei" iiorrible qu'il n'avait p( jni soupço:nié.
Il tomba sur ses deux genoux, auprès de Gertraud
LES BATAUDS DE BLUTIIAUPT. 8>
afrenouillée. Lpurs bras s'entrclarèiont, leurs prières imieiu\s inonièroiit unies vers le fiel.
La voix raiique de Johann se fli entendre au loin, du côlé (lu château.
— Jean! petit Jean! rriail-elle.
La lèvre du joueur d'orgue effleura le front de GertiMud, puis i: se releva.
— Est-ce qi\G vous allez encore avec cet homme?... demanda la jeune file effrayée. — Oui, répondit Jean.
Sa taille s'était redressée, et une intrépide volonté brillait dans son œil.
— Jean! petit Jean! criait de loin le cabaretier Johann. — J'ai ma lâche désormais, poursuivit le joueur (i'orgne, en aidant la jeune fille à se relever. Adieu, Geriraudl... Je réparerai ma faute, ou vous ne me reverrez plus.
Il disparut entre les roches, après lui avoir jeté de loin un dernier baiser.
Jean était parti déjà depuis plusieurs minutes que Gertrau'l restait encore sur la plaie-fornie, immobile et pensive.
Depuis une demi-heure à peine, tant de choses s'étaient passées! Tous ces évériemenis élroitemeiil enchaînés se mêlaient dans son cerveau tiop plein. Rïalj^ré ce qu'il y avait d'henr.ux d ms le dénoù .eut de sou entrevue avec Jean llegnaaît, son cœur se serrait.
Elle était là, tout près du bord de la plate-forme où elle avait vu le pauvi e joueur d'oi ;,'i!e se pencher en équilibre entre la vie et la mort, lille était à la pl.ice même où se dressait n;igiiè: e la Tè;e-dn Nègie, celte arme gigantesque a laide de laque le Jean, frappé de folie, avait voulu commettre un assassinai.
Elle avait à se réjouir, puisque Franz et Jean vivaient; mais elle avait à se désoler, puisque Jean était coupable.
SO SIXIÈME PAnXIE.
Elle s'nppiiyail à l'une des grandes pierres qui f,iisaierit :ui!refois comme une ceinture à la Têle-chi-N^ef,'i e. Une larme pei lail encore sons sa paupière demirlose, et son front lêveur s'inclinait sui' sa main.
An liiilieu (le sa méditation triste, une douce pensée vint et mit un sourire à sa lèvre.
— Pauvres teinmes! murniura-i-elle; depuis hier, elles cherchent en vain... je vais les rendre hien heureuses!
!:ile songeait à Victoire et h la mère Regnault, qui, ariêtées en rouie par des lecherches inutiles, n'étaient arrivées dans le pays que la veille.
La vieille femme s'était reuîliie tout de suite an rhâicau de Geldbeig; elle avait dematidé son pelitfils Jean, mais personne n'avai' voulu lui répondre.
Tout ce qu'elle avait léco'lé, ('< laienl les railleries lâches d'une vaietadie loujuuis prêie à insulter le faible.
Gertraud l'avait vue dans la soirée de la veille et lui avait r<ndu un peu de courage.
Ce qui nieiia t uiiinlenaMi un sourre sur le visage abattu de la jolie fille, c'était l'idée de consoler la mère de Jean ei d'aller lui porter l'espérance.
Madame Rcgiianlt habiiait une des cal)anes du village; (lerlraud, au lieu de r ed( scendre vers la maison du paysan (lutilieb, ([ui était ia demeure de son père et la sienne', remonta le sentier à pic et prit le chemin du village.
Au moment oîi elle longeait les bords de la perrièie, entourée de bniussailles, elle entendit sur sa dioile une voix monotone et cassée qui chantait un air familier à ses oreilles.
C'était ce chani bizarre invenic par Geignolei l'idiot, et au(|uel il adaptait les paroles improvisées de sa chanson.
Gertraud s'arrêta et s'approcha de !a haie, dont elle écuria les branches épineuses.