La cbambre de Zachœns
Pendant celle même ma!in(''e, la majorité dfs associés s'étaii réunie dans une des chambres composant autrefois l'appartement de Zacliœus Nesuier, l'intendant de Biiiiliaupt.
Cette cliambre était située tout à fait à l'opposé de celle de Franz; elle en formait pour ainsi dire le pendant symétrique, séparée qu'elle en était par toute la longueur du cliâieau. Ses leiièlies donnaient l'une sur la cour d'entrée, l'autre sur la grande avenue de mélèzes qui descendait jusqu'à la traverse de Heidclberg.
Jadis, dans le bon temps de l'association, quand Mosès Geid, le prêteur de la Jiiden;^asse. et ses compagnons ai rivaient le soir au scliloss pour rendre visite a leur camarade Zicliœus, la première lueur qui frappait leurs regards, en entrant dans l'avenue, partait de la fenêtre de cette cbaajbre amie. L'iutendani
^4 SFJ'TIÈMK PATiTIE.
y faisait sa reiraile favorite, et c'était là qu'avait en lieu ce bon souper, si cordial <^t si joyeux, de la nuir. de la Toussiiint, cii l'aiiisée lS2i.
On avait bîi entre ces vieilles murailles, on avait maiigéde tout cœur, tandis que la coinlesso Marufarèilic et le vieux Gurither agonisaient à l'antre bout dn château.
C'était da-.s cette chambre que le doux Fabric;;:.=. Van Praët laisailsa demeure depuis le coînmeiicenient de la fête. On l'avait choisie, d'un commun accord, pour lieu de réunion, paice que, en l'absence de Mosès Geld, l'excellent Fabricius était maintenant le doyen d'âge des associés.
Un bon feu brûlait dans la vaste cheminée. A l'un des coins du foyer, madame de Laurens, enveloppée dans une chaude (îouilleiie, mettait ses petits pieds sur la galerie de cuivre ciselé. A l'autre coin, le bon Fabricius foin-rait ses mains potelées dans les manches de sa robe de chambre, et digérait paisiblement son repas du matin.
En face du foyer, s'asseyaient le docteur^ Mira et le sei?neur Yaiios Georgyi.
José Mira était grave et austère comme de coutume; mais il le cédait de beaucoup en ce moment à sou voisin le madtiyar.
Le visage de celui ci peignait une sorte d'apathie son!bre;sa joue, (juelesaiig venait empourprer si souvent naguère, était pâle; se-- gios sourcils se fronçaient au-dessus de ses yeux éteints; il semblait soidlVn-.
Le jeune M. Abel de Geldherg et le chevalier de Reiidiold manqua ent à la réunion tons les deux : on attendait le cheval er, et le jeune monsieur n'avait point été convoqué.
G était assez l'haij.lude. Depuis l'arrivée au château, la présence de Van Praië et du madgyar ameiiait souvent des discussions dans lesquelles le lils de ^iosès Golil cul été de trop.
Il dtaif bien Pim des rhels de la maison; mais cet ostrarisme ne pniivait point le blfsseï', parce que Victoria-Queen, iii;!isposée, réclamait ses soins affec-
En attendant la venue de ReinlioUI, on causait de choses et d'anties, el le vakt Kluus desservait le déjeuner (iii Hollandais.
Il y avait déjà hien lonfjtemps que ce Klaus clait dans la maison; cVta t un lioinme de conliance, et l'on ne se gênait pas beaucoup devant lui.
Néanmoins, l'entretien languissait; Mira était lacilurne comme de coutume; le madgyar, absorbé dans une méditation lugubre, ne prononçait pas une parole.
Depuis le départ de France on ne l'avait pas vu s'égayer une seule fois; à table, il buvait silencieusement, et trouviiil une humeur pins sombre au fond de son verre. Entre les repas, il eriaitseul dans les bois, et s'enloi'.çait au plus profond des fourrés, si quelqu'un venait à croiser sa n»ute par hasard.
Ch isses, b.ds, joutes, promena les brillantes, le laissaient toujours solitaire et morne.
La vue du diiîieau de Geldberg avait paru produire sur lui, dès l'abord, une impression sinistre. Reinhold, qui écoutait volontiers aiix portes, prétendait l'avoir entendu parler seul, bien des fois, la nuit, dans sa chambre.
Sa vor\ était alors pleine de terreurs; il prononçait le nom <ie BiulhauMl; il demandait p;tié il Dieu...
Et il prononçait encore iwi autre nom, un nom de femme; c'était d'un accent plaintif et profondément désolé...
— Il s'est marié, disait Reiidiold; il a été trompé, comme le sont régulièrement tous ces grands gaillards à éperons et à moustaches... il n'y a que les hommes de taille moyenne pour fixer les feuinies!... et il se frappe la poiliiiic corarac un uiaihoureus... et il
So SEPTIÈME PARTIE.
croit que sa nK^saveniiire est u» châtiment direct de ses pecrodilles d'aulretois... '
Reiiibold disait tout cela un peu au hasnril, mais son liypoihèse ai rivait bien près de !a réalité. À part les souvenirs lugubres qu'éveillail en lui la vue de la demeuie de liluthaupi, Yanos était blessé au cœnr.
Il avait mis tous ses espoirs d ms l'amour d'une femme, et les quelques heures que le baron de Rodach avait passées à Londres avaient brisé d'un seul coup son bonheur.
Outre le remords, il n'y avait en lui qu'une seule pensée : la vengeance. Il attendait le baron de Rodach.
Restaient, pour soutenir l'entretien, madame de Laurens et le bon Fabricius.
Ma s Sara, ce matin, n'était pas d'humeur causeuse; elle s'enfonçait paresseusement dans son fauteuil; ses yeux, demi-clos, semblaient caresserune forme chère évoquée par sa rèveiie;scs lèvres s'enlr'ouvraient parfois pour sourire.
Son corps était là, faisaiit acte de présence, et son âme était ailleurs.
Par le fait, le di;,'ne Fabricius avait, lui tout seul, les charges de la conversation. El le fardeau n'était pas trop lourd pour un Hollandais si é!o(|uent.
11 avait déjeuné; il était en un de ces mo uents propices où l'on parle d'abondance, sans s'inquiéter trop de la disposition de l'auditoire.
Du reste, si ses associé.-, ne l'éroutaient point, il avait du moms un auditeur attentif dans la personne de Klaus, qui préiail l'oreille sans faire sembianl de rien, et ne perdait pas une seule de ses paroles.
Klaus prolon<(eait sa bc.sogne à plaisir.
Il desservait la lab e de cet air grave et lier quiî nous lui avons vu dans l'antichambre de Geidberg, lors(|u'ii était revêtu du fameux habii noir.
Deux Illimités auraient dû lui suliire à enlever la table uù Vun Jl'raëi avait déjeuné seul, mais il travaillait
LE B.V1\!).\' DK KOO.'.CH. 97
déjà depuis un (jros quart d'iieiirect il n'avait pas fini. Pei sonne n'.ivait reniarqué jauais que Klaus fût un doniesiiqne ruiicnx. Sa Ipriienr n'excitaii niiiiqu^étude ni surprise; on t)'v prenait point fjarde.
— C'tsi une chose exiranrdinaire, disait Van Praët en cliauiî'anl ses pantnuflt^s, que la puissance divs souvenirs!... Quand je m'éveille entre ces mura lies . coîinuHs et (pie je vois enirer le nuitiii ce bon «[arçon de Klaus, je suis toujours tenté de lui demander des iiouvel!es de Zachœn^... Klaus éiait déjà au château dans le teaips... Vous vous souvenez bien de lui. docteur?— Oui, répondit Mira. — Aii! les bonnes soirées que nous avons pa>sées ici! reprit Fabrcius; Nesiner ii'éiait pas ce qu'on apoele un joyenx couipagnon, mais I buva I comme une éponge, et il n'y paraissait pas... Ç.! f.dt loiijours plaisir de voir u.! honi.ne qui porie 'e vin comnie il faut!... Ali! ah! d >cieur, vous ne buviez «iiière, vous, mais vous faisiez boire!... Je ne peux jamais penser sans rire à ce diable d'éli\ir de lo.ifîue vie!...
La maigre (ii'ure du Portugais grimaça.
— El nioii laboiaioire!... poursu vit Van Praë!. Mesjambes se font rouies et je n'ai pas encore eu le courag.' de moiiier les «eut marches du donjon... Mais il faudra bien que j'aille re'oir mon creuset et mes coriiut's! — Je croyais que c'était déjà f.iit, murmura le Poriugais. Les pay>ans disent qu'ils oui vu de la lu !uè e tout en haut de la Tour du Guet, ces dernières nuits... — Vraimeiii? s'eciia le Hollandais. On aura logé là, peui-élie, quelque dome.^tKpie... — Je me suis informé... on n'y a l.tgé peisonne.
Klaus tendait l'oreille et glissait vers le foyer des reg.ir.is sournois.
Van P.-aël se frotta 1rs mains.
— Allons, dit-il, celte liisto;re-!à vous a une bonne odeur de maléfic*-!... qui sait si le diab'e n'a n;is établi son domicile lù-haui?
9î SEPTIÈME PAIVJIi-:.
Le mari^yar s'agita sur son faiilenil, et baissa les yeux en l'ioi'.çani le sourcil (îavaniags.
— Mais nous ne sommes pas rémii;. pour parler de ces sorneites, poursuivit Van Praët; je m'éKinne que Reinhoid ne soii pas à sou posie... c'éiail lui qui nous avait convoqués. — Le moiif de la c(»nvocaiion se devine, dit le docteur; causeï- encore, causer toujours sur cet enfant (|ui «clisse entre nos doigts comme une cou envre!... Si l'on avait moins cau^é jusqu'à cp jour, peut-êire aurail-ou pu agir davantage. — Parbleu! répliqua Van Praëî. le pet t bouboaime ne me gène qu'indiiecteaient, moi... mais je iiouve qie vous en pariez bien a votre aise, docteur! Reinhoid et noire chère Sara ont lait ce qu'i s ont pu.
iMada.i;e de Laurens rele\a sa lèle pensive avec une certaine vivacité en entendant prononcer son nom; Fabricuis lui Gt un petit signe arnica.
— Qu'est ce?... demanda-t-elle. — Nous parlons de ce jeune Franz, répoiidii le Hollandais, et je dis, pour ma part, que je parierais volonlieis un millier de florins de son côie... Nous l'appelons le Fils du Diable; je crois (jue ( e no.'u-là lui porie boulieur, et que nioiisieurson pères'occupe éiiorÉtié.iiejjt de lui... — Il a d audes protecteurs qao. cela!... murmura madame de Laurens. — Ah! soupira le Hollandais, si j'étais vaillant et fort com ue noue hrave ami le uiadgyar.je ne laisseiais pas ainsi l'association dans rem- J)arras!... Par le <lia!)ie! il y ain-ait longiemps que j'aurais cherché querelle au iîei.'t coiium, pour avoir un préiexle de l'envoyer en r.nilre niondt;!
Cette sortie était si peu d'accor^i avec les mœurs habituelles du doux Fabricius, (jue ;\lira;et Petite ie regaidèrent en iiiéme temps.
Il se prit a cligner de l'œl d'un air d'intelligence; son but évident é;ait d'ochanll'ei' le madgyar.
ftJas celui-ci semblait ne point entendre, il demeurait immobile et plongé toujîiuts dans ses noires pensées.
LE BARON DE RODACH. ^'à
Le Hollandais haussa les épaules avec dépit.
— Quelqu'un (levons, rteniaïKlaioiiià coup madame de Lauieiis, a-l-il connaissaiicc de l'arrivée de M. le baron deRodach dans le pays?...
Klaus, qui pliait la nappe avec une lenteur calculée, eut un treassaiiieineni.
Van P/aët et \]ii a ouvrirent de grands yeux étonnes.
— Le baron de Roiaclj!...proiionfcro!it-ils tous les trois à la (ois. — Y pensez-vous, chère belle? ajouta Fabricins; hier même, la maisoi) a reçu <ie l'argent et uni' lettre du baron, datée de Paris. — Qu'iinporte? dit Sar^. — Il me se'nble... — Les tours de force ne lui coûtent rien!... avez-vons oublié celte éiran^ie fantasmagorie qui est restée pour nous inexplicable?... — Paris, Londres, A.nsterdain!... prononça (l'une voix creuse le madgyar, qui regardait toujours Sara en l'ace. — Si je ne m'étais pas assuré par moi-ujénie en passante Fiancfort, murmura le docteur, de la présence des trois bâiards. . — Mais voiis vous en êtes assuré, inîerronipit Petite, vous, Reinhold, et nioi... 11 est moins difficile d'être à la fois à Paris ei à Geldberg qu'en inê ne temps à Londres, à Amsterdam et à Paris.
Yanos fit un signe de tête affinnatif et crédule.
— En bonne logique, dit Fabricius dont la sérénité se troublait pourtant un peu, on ne conclut jamais d'un miracle à un autre. — .i\;ais qui vous lait croire?... commença le docteur eu s'adressant à Sara.
Matlame de Laurens avait perdu cet air de rêverie heureuse qui faisait soLirire ses traits naguère. Son joli visage, dépouillant pour un instant sa grâce ex(|uise, révélait une appareiice froide et ferme; sa voix ellemême, se iranslurmuni soudain, prenait ces inflexions sèches et cette précision rapide qui faisaient d'elle, au besoin, un excellenl avocat.
— \ion opinion, dii-el.e en interrompant le docteur, est que •ii. lebaron de Rodach nous a suivis h Geldberg,
irO SKPriÈME PAnxiE.
et qu'il n'a pas quille les enviions du rhàieau depuis noîre arrivée. — Mais quel iniéiêl?... voulut dire encore José Mira.
Petite hésila liurant un instant.
— J'ai iïa'aiici' lonjjiemps, répliqua Petite, et celte question que vous ni'itflre^sfz, (ioiicur, je me la suis faite moi même hien des fois... Je n'y puis pas répondre anjouid'hui p'us qu'hier... Mais, depuis (pie nous sommes à Geldheig, il y a entre no. s et ce jeinie Franz un mystérieux houclier, contre le((iiel vieuneiit se briser tous nos t'ffoiis. — Ne peul-oii mettre sur le (omple du hasard?... voulut dire Van-Pruël. — Si fait, interrompit Peiite; le hasard joue son rôle dans tout, et ce jeune Franz a du bonheur, je lésais... Mais le luisaid (st pour tout le monde, s'il avait seul piésidé à la lutte, sur tant de partîtes joué. s, nous aurons bien une partie giigiioe... E(oiiU'z! s'I ne fallait qu'iine preuve de rinlcrveuiio!i d'un proiecieur pu ssaiii daiis la lutte engagée, je vous citerais l'étrange specl;!Cle auquel nous avons lous assisté le soir du lou d'artifice... iisl-ce le hasaid, pensez-vous, qui a détourné le u;ortier pointé par des mains exercées?... Est ce le has.uii qui a produit cette apparition iuallendue des trois hora:nes rouges?
Van Praël et Mira ne trouvaient point de réponse; le nîa.lgyar écoulait de toutes ses oreilles.
Klaus cherchait aniour de lui quelque chose à ranfjer, un moyen quelconque de prolonger son séjour dans la cliaiiibre.
— Souvenez vous, reprit Sara; le coup d'épéc donné ii Verdier dans le b iis de Boulogne coïncida paifaitcmenl avec l'arrivée du baron à Paris... le duel etil lieu le niatiii du lundi gras, et ce fut le lundi gi as vers midi (jue M. r»oil;:cli se présenta pour la pie.i.icie foisàl'hoU'Ide Gelilberg. —C'est vrai, dit le docteur; mais encore faudiaii-il d'autres preuves... cet boiniue nous a servis si puissaoïiueiii!... — ^ou^
LE UÀI'.OJi DE HODACH. 101
aulros femmes, répliqua Peiiie, nous no classons pns les preuves delà mémo fiiçori qiif vous... cellesque vous méprisez, nous les uk ll'us souvent an premienang... et, souvent encore, nous mêlions avant toute preuve ces ins|)iratioiis soudaines, ces secrets pre^senlinuMils que vous vous laite- un méi iie de repousser a\ec dédain... Je n'ai r eu pour vous convaincre... seuement, lorsque mes souvenirs me reponeni à certaine entrevue quieullieuùPar senlremoiel M. le baron de Ro.lacb, je me rappelle p usieurs circonstances qui ne me frappèrent point alors... nous parla. nés de Franz et nous parlà.iies de Verdier. — Coin:nent cela peut-i! se faire? demanda le docleur avec soupçon. — Cela se fit... ei je me souviens que cet boinme avait en lui quelfpie chose qui me douiiail insiincdveiucui de la frayeur... Il me pronit de se battre contre Franz... El) bien! c'est cette promesse mémeet la manière dont elle fut faite qui tondent en grande partie ma cerlilude... N'y a-l-il pas d'ailleurs un fait certain? Il nous a tous trompés : vous, docteur; vous, meinlierr Van Praëi; vous, seio^ueur if.inos!...
Le madgyar baissa les yeux comme si nue lumière trop vive les eût choqués tout à coup, sapoitr(ne rendit une plainte ranque.
— Et le chevalier de Reinhoid» reprit Sara, et mon frère Al)el... et moi'
Sa prunelle eut un éclair de courroux.
— En sommes-nous à nous clemauder encore, s'écrial-elle, si cet homme est notre ennemi? — Il espère èîie noue associé, dit le docteur. — Noire heiiiier plulôl, répliqua Sara vivement. Il nous souiient pour que la success on soil meilleure... Ecoulez, il .se passe d'étranges choses dans le pays... des bruits coureal paimilesancienstenanciersde Bluthaiipi.elces bruits, qui nous u.enacenl de .lori tous taulque nous so, «mes, ne î-out pas sortis de terre... on les a fait naître.. — Oui its a fait uailre? — Le chevalier sa.t ces ciioies
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aussi bien que moi... N'était-ce pas vous, don José Mira, qui disiez loiit à l'heure que les paysans prétendent avoir vu de !a Uiniièrc au haut du donjon nommé la Tour du Giiei? — C'éiait moi, répondit le docieur. - Eh hien, vous qui êtes versé dans la connaissance de ces vieilles et absurdes iradiiioiis (jui couienl sur les anciens m.iîires du château, vous ne pou\ez ifjnorer la plus vieille el la n'ns absurde de toutes... celle lueur, c'est Cdme de Blullimtpt!.,.