‹ Le fils du diableChapitre 48 sur 57 · I.E BAHOiN Dlî HODACn · texte numérisé non relu

I.E BAHOiN Dlî HODACn

» Il secoua gravemenl la lêie et me montra sa casquette tendue.

» Je fus obligé de prendre ma course et d'aller changer mes pièces de cinq francs contre de gros sous diins a ferme la plus voisine... »

— El quand vous revîntes, interrompit Petile, vous eûtes les p;ipiers? — Attendez donc, helie d.une!...

— Non. interrompit le madgyar à son tour; moi je ne veux plus attendre!

Reinliold avait fait provision de style et de couleur pour rendre cetie partie de son récit pittoresque et attachante; il jeta un re<;urd piteux vers le madgyar et n'osa point désobéir.

— Allons! dit-il en essayant de sourire, je suis seul contre quiitre.

Et avec une ré])usnance visible, où perçnit encore pourtant une bonne dose de vaidlé triomphante, il eiitr'ouvrit les revers de son paletot blanc.

— Ces pap eis, dii-ii, les voici... c'est tout bonnement le contenu de la li..nense cassette...

Si Reiidiold avait craint de manquer son coup de théâtre, il dut être lassuré complètement. Les quatre associés se a'xèi eut tous à la fois.

— La cassette du baron! s écrièrent Mira ei Petite.

— Avec mes lettres de change? dit Van Praët. Le maigyarseul ne prononça pas une parole.

Les i)apirrs lurent éien^ius sur la table cpu venait de servir au déjeuner; on en ht de i'œil un rapide inventaire. D'un .seul rej^'ard, le clanvoyanl Van Pi aët découvrit ses lettres de change au mil. eu d'une trentaine d'autres ciiiltons.

Il les plaça dans son por:efeui!le, tandis que i\1ira maugréait, au fond du cœ.ir, contre l'iiuprudence du chevalier. Y.mos, avec beaucoup moins d'eaipressement, prit aussi ses traites et les serra.

— Mais cette trouvaille inespérée scaiblait vraiment le toucher assez peu.

ITl SEPTIÈME PAUTiE.

Reinliold s'onfliiî comme un paon qui fait la roue.

— Je vousft'iaireiiiarqner, mrstiieiirs, disait-il avec empliasp, que ce cliiible de baron n'exagérait en rien la vériié, lorsqu'il nous disait que noire rondamiiaiion à tous élait iui fond de relie casseile... Voici toute liolre coriespondaiicede ISâ'jquM avait trouvée dan? le seciéiaire de son patron Zadjœus.., Brave Yanos, celte lettre est de vous!... Voilà voire sigoature. «ligne Van Praët!.. voici la niieuiie!... Et quant à vous, belle dame, celle épine, qui contient de quoi faire pendre un homoie, est éciite en eniier de la tuain de votre vénérable père!... Ah! ali! depuis que rassoriation existe, je crois que personne ne peut se vanter de lui avoir rendu un service pareil! — Il est certain, dit niariaiue de Laurons, que vous avez droit à nos renicrcîinenls, M, d" Reinhold. — Moi, je vous vole toute sorte d'actions de grâces, mon bien-aimé camarade, s'écria Van Pruëi attendri à la pensée de ses lettres de change.

Mira uardaii le silence; il pensait que le chevalier aurait bien pu trouver tout cela et le garder pour lui.

— Maiiiteriaist, reprit Petite, qui n'était pas femme à perdre de vue sou idée, VI. de Rodach est sans arutes contre nous... rien n'empêche de i'aliaquer en face... Seigneur Yanos, êies-vous toujours prêt à tenter l'aveiiiure? — ()u\m me dise où il est, répliqua le niadgyar, et dans une heure j'aurai vu la couleur de son sang!

Comme Sara hésitait à répondre, le sourire du chevalier se fit plus \anileux.

— Je vois i)ien, dit-i!, (|ii'il me faudra encore vous tirer d'embariiis a cet égard... Si vous m'aviez laissé raconter tout au long mon histoire, vous n'eu seriez plus à faire de ics (luesiious-la. — Vous savez où il est?... demanda vivement Yanos. — Peu de choses m'échappent, s(> gueur lieor^iji... et malgré la légèreté qu'on met à me traiter parfois, je puis rendre a Toc-

LE BAnON DE RODACH. 115

casion (les services d'un certain prix. — Parlez, je vous en prie! s'écria Petite qui le dévorait du refjard. — On a donc Tohl gpi\iice de vonloir bien nrécouter maintenant?... CVnI fort iieiireux!... hli bien! je ne ferai pas le cruel : voilà ce que je s;iis :

« Mon Geignolet était, ce malin, d'humeur trèscommuiiicative... avant même d'avoir vn le trésor de pros sons dont je l'ai comblé, sa bouteille Pavait disposé à faire au premii'r venu toutes les confidences possibles. Il ne parie "uère que l'argot du Temple, mais je suis un peu versé daus celte langue et je cora' prenais parfaiiement.

» Il paraîtrait que la demeure de sa famile est voisine du domicile d'un certain marcliand d'habits, iiomméHinsD()rn,(iue Johann m'avait signalé depuis longtemps comme un des plus entêtés partisans de Bluihaupt.

» So t dit entre parenthèses , ce Hans Dorn est maintenant en Allemagne, suivant louie probabilité.

n L'idiot Geigtiolet ei lit à la fenèire de sa mère, le matin du lundi gras, lorsqu'il vit un grand monsieur entrer chez son voisin Hans Dorn. Il savait que le marchand d'habits paissait dans le Teuiple pour avoir beaucoup d'argent caché «hez lui...

» Et Geignolet aime l'argent, qui lui sert à remplir sa bouteille.

» De sa fenêtre, il regardait souvent, avec envie, dans la chambre de Hans Doiii.

» Ce matin-là, il vil le grand moiisieur tirer de dessous son manteau un (dîjei dont la nature lui échappa, mais qu'il prit de loin pour des pièces d'or, tant cela brillait gaiement au soleil!

» C'était la cassette qu'entourait un cordon de clous de cuivie.

» Hans la séria sur le plus haut rayon de son armoire. Tout en haut, lotit en haut, comme dit la chanson île l'idiot...

iil> SEPTIÈME PAUUE.

» Geignolet, qui est un j^aillard, lii un trou dans la muraile, derrière la ruelle du lit de Hans; il entra, Dieu sait comme; il ouvrit la cassette s;iu.s la briser, et fut bien désupiiointé, le p.iuvre diable, cfunud il vit dedans une liasse de ctiillbus au lieu de^ijaunets convoités.

» l! prii les papiers, en désespoir de cause, plutôt pour nuire que pour se faire du bien; il referma la cassette, après Tavoir remplie avec les cendres du poêle, et sortit par son trou.

» Le plaisant, c'est que M. le baron de Rodach a probablement dans ses mains à l'Iieure qu'il est, sa terrible casseite retnpli? de cendres!

» C'est ce qu'on appelle un pistolet de paille!

— Mais le baron, dit madame de Laurens, cela ne nous apprend pas où il esi? — Laissez f.iire Geignolet!... c'est UDire oracle... Geignolet est en Allemagne di'puis deux jours à peine, el il a déjà reaconlré trois fois le grand monsieiu- (|ui poila la ca-.seite chez Hans Dorn... — Alil... (il le niadgyar (pu éiait tout oreilles. — Vous voyez bien que j'avais deviné, murmtna l'élite; il est ici!

Van Pr.iët s'orcupait à fa're un paquet des p:ipiers jadis contenus dans la cassclie. Il n'y manqu.iit que les lettres de change tirées de Londres et d'AïUslerdam sur la maison de (jeldberg.

Mira conienq)lait le paquet d'un air de cliigrin; si le liasiinl eût fait lomber cette arme entre ses maiiis, il n'eût pas été homme à s'en dessaisir étonidimeut.

— Jf pense que mnn ami tieignolel m'en a donné pour mon argent! reprit lleinhold, (|ui trio nphait toujours. — A t-il su vous dire le principal? diNuanda madame de Laurens, la retraite du baron de i\i)dacli?...

• — Nous y ai rivons, belle damt'... Li'S trois l'ois (pie Geignolet a rrncontié le grand monsieur, le grand nionsieursortaitde certaine chaumière, située a quatre ou cinq cents pas du villag[e, au bas de ia monlugnc,

SOUS la roche que les gens du pays nomment la Têtedu-Nègre. — C'est la maison de Gottlieb, dit Van Praëi, un brave garçon, qui déjà, de mon temps, était vassal de Bluihaupt.' — Et qui s'en souvient, à ce qu'il paraît, ajouta Reinhold; il y a dix à parier contre un que le baron se cache chez lui.

Van Praët ouvrit son secrétaire et y plaça le paquet qu'il venait d'attacher avec soin.

Yanos se dirigea vers la porte, sans prononcer une parole.

Le chevalier de Reinhold ouvrit la bouche pour interroger, mais Petite lui séria fortement le bras.

— Silence ! mui mura-i-el!e ; il va chercher ses armes...

Au moment où le madgyar entrait dans l'antichambre, Klaus venait d'en sortir par la porte opposée.

Depuis l'arrivée de Reinhold, Klaus était là, immobile et l'oriille au gue*.

Il descendit précipitamment l'escalier et s'engagea au pas (!e course dans uii long corridor qui reliait l'une à l'autre les deux ailes du château.

Parvenu au bout du corridor, il ouvrit une porte massive donnant accès dans une cour de peu d'étendue et conipléîemeiit hois d'usage.

Cette cour touchait d'un côté au rempart, de l'autre aux derrières de la chapelle.

Klaus regarda tout autour de lui avec inquiétude, pour voir si personne ne l'épiaii.

La cour était déserte, ainsi que la partie du rempart qui la dominait.

Klaus entra dans la chapelle par une bi èche que le temps avait pratiquée aux murailles.

L'intérieur de la chapelle montrait encore les restes d'une magnificence antique; mais c'était une ruine.

Le vent soufflait dans les lenéires complètement dégarnies de leurs vitraux, et l'eau du ciel, fiitraut

LE FII.S DV «ÎABLE. T. VIII. ti

par la voûte désemparée, avait ruiné peu à peu les ornements de la nef.

Le sol était jonché de débris de colonnes et de statues; il ne restait plus que les piliers de marbre du inaîire autel.

Klaus traversa la cliapelle et gagna le chœur, dont les stalles vermoulues ne gardaient plus aucune trace de sculpture. 11 ouvrit une petite porte située derrière l'autel, et descendit les marches roides et humides d'un escalier souterrain.

Il était dans les caveaux mortuaires des anciens comtes de Bluihaupt.

C'était une large salle , soutenue par des piliers massifs, entre lesr.mels s'élevaient des tombeaux.

Une lampe mourante, placée sur une des tombes, envoyait aux objets de vagues lueurs.

Quand la mèche, ranimée, jetait par instants une lumière plus vive, on voyait sortir de l'ombre les statues des vieux comtes, couchés sur le dos, les bras en croix sur la poitrine, avec leur grande épée le long de leur Banc.

Klaus se signa on entrant dans celte salle funèbre.

— Etes-vous là? murmura-t-il ensuite.

Personne ne répondit.

Klaus tremblait parmi tous ces morts.

La tombe sur laquelle était posée la lampe supportait trois statues de porphyre rouge couchées côle à côte.

C'étaient les trois (ils du comte Noir, ceux-là même qui, suivant la légende, revenaient de temps en temps sur la terre pour fêter la naissance ou la mort des Bluihaupt, les trois Hommes Rouges...

Les lueurs vacillantes de la lampe mettaient à leurs visages de pierre comme un rellet vivant.

L'idée venait à Klaus que peut-être ils allaient se lever et marcher.

— Etes-vous là?... répéta-t-U d'une vols étoulFée. Personne ne répondit encore.

LE RAUOK DE RODACII. 119

Mais il se fit un bruit sourd tout au fond du sou' terrain, et quelques secondes après, aux dernières lueurs de la lampe, trois formes humaines se dessinèrent vagueraeDt entre les colonnes...

l\\ — La Tour da Guet.

Le lendemain était le jeudi de la mi-carême. C'était le soir que devait avoir lieu ce fameux bal masque dont les convives de Geldberg se faisaient fête depuis leur arrivée.

Les Parisiens cantonnés à Obernburg, Esselbach el autres quartiers, triomphaient ce jour-1;). Ils avaient eu froid et leur estomac était satuié de choucroute; les billets qu'ils avaient payés, pour la plupart, ui prix exorbitant, ne leur avaient guère donné, jusqu'ici, que le droit de regarder de loin les magniti cences de Geldberg; ils n'avaient pas précisément ■„ se plaindre, puisque tout était beau, prodigue, splendide; mais i's commençaient à s'apercevoir que rien de tout cela n'était fait pour eux et qu'ils vivaient des miettes échappées à la table des privilégiés.

Ils commençaient à s'avouer qu'ils faisaient eu quelque sorte partie des décors et accessoires de h\ fête. Quand il fallait du monde pour grossir un cortège, pour emplir une salle de spectacle, pour faire foule enfin, ou s'empre>sait de les convoquer, ils ne se faisaient jamais prier; ils arrivaient à la première sommation, afin d'utiliser leurs frais; on les recevait admirablement, mais l'occasion passée , on les oubliait.

El ils étaient alors réduits aux joies congrues d'Esseibacb et d'Obernburg ; ils regardaient tristement leurs canes inutiles et qui ne valaient guère mieus

que les billets de faveur des théâtres de Paris, les soirs d'entrées généralement suspendues.

Le piquant, c'est qu'ils étaient là, dans ces petites villes du voisinage, confondus avec les fournisseurs de tonte sorte qu'on avait mandés de France. Lions et lionnes dti numéro deux coudoyaient, hélas! tailleurs, coiffeurs et modistes des deux sexes!

Mais en ce bienheureux jour de la mi-carême, l'arrière-ban des invités allait prendre une éclatante revanche; tout le monde était du bal; plus de distinction entre les privilégiés et les invités extramuros!

Ce bal hos]iitaliei', et encore la grande chasse aux Jlanibeaux du lendemain, pouvaient compenser bien des Jours de dépit et d'attente.

Après cela, on pouvait s'en retourner h Paris et se <!onner la douce joie d'exciter l'envie des simples en répétant sur tous les tons :

— Ah? c'était bien beau!... bien beau!... Ah! cher, ou chère, je vous plains de n'avoir pas vu cela!... Une occasion pareille ne se représentera jamais!

Et les descriptions! et les broderies! et le roman! On a vu la merveille; on en peut parler : c'est la gloire. <}ui va s'enquérir si l'on était assis dans un bon fauteuil, au milieu du salon, ou debout, appuyé contre ia poite de l'antichambre?...

Dès le matin, il régnait, à l'intérieur du château, une certaine agitation. Dans les corridors on ne rencontrait que domestiques affairés et caméristes en émoi; chacun faisait ses préparatifs de longue main; c'était une lutte engagée entre le dedans et le dehors, et les dames s'armaient, de tous côtés, en conscience, pour cette bataille de luxe et de coquetterie.

En ce qui regardait la maison de Geldberg ellemême, les préliminaires du ba! étaient entièrement achesés; tout était prêt, et la salle, fermée dès la veille, ( achail pour quelques heuies encore ses magnificences inconnues, qui attendaient l'admiration de la foule,

Cependant, les gens de Geldberg n'étaient pas oisifs, tant s'en fallait; bien que toutes les tnesures fussent prises, ils avaient ce matin un surcroît de besogne.

Quelques invités, de la plus respectable espèce, avaient attendu, en eOet, jusqu'au dernier moment pour quitter Paris et se rendre à la fête. Il en était arrivé la veille et cette nuit même.

Or, c'était là un fort grave embarras, parce que le château était plein, du rez-de-chaussée aux combles.

A cette occasion, il arriva un petit événement qui occasionna une certaine rumeur parmi la livrée, et dont l'écho parvint jusqu'aux chefs de la maison.

Il restait à caser certain monsieur, hors de puissance de femme, et qui, se montrant d'aimable composition, déclarait que le moindre coin lui sulTirait.

C'était charmant, mais il fallait trouver un coin.

Le chevalier de Reinhold, consulté, indiqua, l'une après l'autre, toutes les chambres qu'on avait négligé de restaurer, et qui, néanmoins, s'étaient trouvées successivement remplies; il n'y avait de place nulle part.

A force de chercher, le chevalier parla de cette pièce abandonnée qui formait le plus haut étage de la Tour du Guet, et qui avait servi autrefois aux mystérieuses expériences du vieux Gunther.

il y avait encore, parmi les domestiques du château, deux ou trois serviteurs des anciens comtes; c'est assez dire que la livrée de Geldberg n'ignorait aucune des légendes qui couraient sur la famille éteinte de Bluthaupt.

La plupart des valets de Paris affectaient, à l'endroit de ces vieilles histoires, une très-superbe incrédulité; mais le diable n'y perdait rien.

Après la légende des trois Hommes Rouges, dont ils s'occupaient énormément, la plus connue était celle qui racontait comme quoi le dernier seigneur

i22 SEPTIÈME PARTIE.

de Bluibaupt, avec l'aide maudite du démon, avait ossayé de faire de l'or dans son laboratoire de la Tour du Guet.

On ressassait d'autant plus volontiers cette fantastique histoire, que, depuis deux ou trois jours, un bruit étrange s'était répandu dans les campagnes voisines. On disait que cette lueur surnaturelle dont parlait la légende, l'âme de Bluthaupt, s'était rallumée, durant ces dernières nuits, au sommet de l'antique donjon...

Quand l'ambassadeur dépêché vers Reinhold revint à l'office et qu'il parla de préparer la chambre de lajTour du Guet, il y eut une hésitation grave parmi la livrée.

D'esprits forts, ou n'en trouva plus...

Personne ne se souciait de monter là-haut et d'affronter les périls inconnus de cette diabolique retraite.

Cependant il fallait agir.

Cinq ou six valets et autant de servantes armés, les uns de bâtons, les autres de couteaux de table, se formèrent eu corps d'armée et tentèrent la périlleuse ascension.

A la première volée de l'escalier tournant, on souriait un peu; à la seconde, on s'entre-regardait; à la troisième, chacun serrait machinalement son arme et se sentait prendre d'ulées très-noires.

On y voyait à peine dans cette vis étroite, éclairée seulement par des meurtrières.

Aux dernières marches de la troisième volée, le bataillon s'arrêta comme un seul homme; il y avait encore un étage.

On tint une sorte de conseil, et quand on se remit en marche, nous devons le dire à la honte du genre masculin, ce fureru les servantes qui prirent les devants.

L'armée arriva devant une petite porte on plein cintre, dont le battant unique gaidait (ies restes d'inscription.

La cage de l'escaiier, les marches poudreuses, la ) orie et jusqu'aux leUres à demi eflacées, tout cela vous avait vrainieul un méchant air de sortilège!. ..

Les servantes, cependant, se rangèrent en haie, et Pun des domestiques, porteur d'un énorme trousseau de clés, en essaya plusieurs dans la serrure; sa main tremblait à faire compassion!

Au bruit de la première clé essayée, on entendit comme un mouvement à Tinlérieur de la chambre...

Toutes les figures devinrent blêmes.

Les hommes voulaient redescendre; mais les filles, en qui la curiosité combattait la crainte, tenaient bon encore.

Nina, la jolie camériste de madame de Laurens, arracha le trousseau de clés des mains du valet poltron et se mit vaillaniiiienten besogne.

Tandis qu'elle éprouvait les clés l'une après l'autre, on entendit, mais distinctement cette fois, un bruit de verre brisé.

Nina venait d'introduire dans la serrure une clé qui faisait jouer le pêne, rien ne retenait plus la porte. La jeune fille poussa résolument le baitani,qui demeura immobile.

— Le diable est deriière! murmura une voix dans l'escalier. — Aidez-moi, d't Nina à ses compagnons; il n'y a qu'à pousser...

Les servantes, après bien de l'hésitation, donnèrent un coup de main timide.

Mais la porte send)lait plus inébranlable, ouverte que fermée.

— Il faudrait un levier pour enfoncer cela! dit la camériste de madame de Laurens.

L'idée fut accueillie avec un véritable enthousiasme; chacun retiescendit beaucoup plus vite qu'il n'était monté; cette retraite ressemblait à un sauve-qui-peut général.

On était descendu sous prétexte de chercher un

levier; le levier fut trouvé, mais personne ne rs» monta.

M. îe chevalier de Reinhold, à qui le cas fut rapporté, haussa les épaules avec mépris et ordonna d'ejivoyer des ouvriers pour faire le siège du donjon. Il ne manqua pn«, coiiime on peut le penser, de gourmander sévèrement la lâcheté de ses gens.

Les poltrons ne pardonnent point à la peur d'au* trui.

En somme, on avait l)ien des choses à faire au château ce matin-là; quand il s'agit de trou ver des ouvriers, l'histoire des bruits entendus et de l'inexplicable résistance de celte porte ouverte était déjà publique.

Nina et ses compagnes alTirmaient avoir senti parfaitement l'effort d'un bras robuste qui défendait la porte par derrière.

Il ne se rencontra pas un hoinaie pour tenter de nouveau l'aventure.

On délogea Ficelle pour caser le monsieur, et le siège du donjon fut remis au lendemain.

Une chose singulière, c'est que, vers le milieu du jour, Klaus gravit les marches de l'oscalier tournant, sans que personne l'en eût prié.

Il portait à la main un panier qui se.'nblait contenir des provisions.

Sans doute il connaissait le mot magique qui, mieux qu'une clé vulgaire, ouvraitla petite porte du laboratoire, car le battant tourna sur ses gonds rouilles à la première pression de sa main.

Quand il redescendit, il n'avait plus son panier de provisions.

La journée se passa; le soir, à l'heure où les premières voitures, amenant les invités du dehors, arrivaient à la grille du château, madame de Laurens était seule dans sa chambre à coucher avec Joséphine Batailleur.

Il y avait déjà deux ou trois jours que celle-ci étui

LE BAr.ON DE P.ODACH. 125

p.rrivée de Paris. Depuis qu'elle avait mis le pied au château, madame de Lauieiis avait éloigné de sa perboniie Kina et sou autre camériste.

Elle avait fait faire uu lit à Batailleur dans une chamiire attenant à son propre appartement.

La uiarcliande du Temple avait amené avec el!a une enfant qui passait pour sa fille.

C'était une jolie reiiie créature, à l'air souffrant et doux; les gens du château ne l'avaient vue qu'une seule fo's, au moment de l'arrivée; depuis lors, elle n'avait point quille la chambre de madame Batailleur,

Sara n'avait pas entièrement achevé de s'habiller pour ie bal; eile était encore à sa toilette, où Batailleur remplaçait, sa.'is trop de désavantage, les deux camérisies àbsenics.

Pour donner au ba! plus de caractère, la plupart des invités s'étaient concertés d'avance sur la question des costumes.

Sara, ainsi que sa sœur Esther, faisait partie d'un quadrille qui devait représenter les principaux personnages des Mille et une JSiiits; elle portait la riciie veste brodée et la robe de cachemire toute parsemée de pierreries de la belle Zobéide; un poignard recourbé pendait à sa ceinture, et il ne lui manquait que le haut turban de peiies dont Batailleur fixait ea ce niomoni l'éblouissante aigrette.

Petite attendait, assise devant sa glace. Ce costume oriental, qui semblait fait tout exprès pour son genre de beauté, lui donnait des grâces nouvelles; el e était si charmante que Bâta Heur, tout eu activant sa besogne, lui jetait des œillailes oii il y avait à la fois do l'admiration et de l'orgueil, car Batailleur se disait que celle beauté élait bien un peu son ouvrage.

Petite avait les yeux fixés sur son miroir; mais elle ne se voyait point; sa pensée élait bien loin de la fête prochaine. Elle rêvait.

Sa rêverie, en ce moment, était chagrine; on voyiat

la courbe, délicate et noire comme !e jais, de ses sourcils se froncer par insianis; ses lèvres se relevaient en un sourire méchant et amer.

La chambre où elle se trouvait était ornée avec ç;'Out, mais tie rappelait en rien les magnificences érotirjues de son boudoir de Paris. Par une porte ouverie, on apercevait l'intérieur de la pièce occupée par la marchande du Temple; on y voyait deux lits, dont l'un disparaissait à moitié derrière de longs rideaux tombants.

Le regard de Sara se dirigeait souvent vers ce lit, et alors sa physionomie s'adoucissait tout à coup jusqu'à exprimer l'amour le plus tondre.

— Tout de même, dit Batailleur en essayant le turban sur ses deux mains arrondies, voilà un article qu'on ne trouverait pas dans beaucoup de magasins (ie la capitale!... Ma chère madame, ajouta- t-elle avec liu mouvement d'orgueil bien légitime, je parie que vous ne legretiez pas vos deux criquettes lie femmes de chambrel — Non, répliqua madame de Laurens avec distraction. — A la bonne liein-e!... Voyons, nous coiffons-nous? — Pas encore, dit Sara, j'ai le temps. — Ah! si c'était moi, s'écria la marchande, comme je serais pressée de voir tout ça!... Ça va-t-il être soigné, mon Dieu! quand j'y penst'!... mais il n'y a pas à dire non, voyez-vous, quand mon Polyte entrera pour jouer son rôle, il faut que je puisse le regarder un petit peu! — Nous verrons cela, ma bonne. — Ah dame! c'est qu'il sera très-bien avec son grand manteau... 11 n'est pas bêle, allez, Polyte, sans que ça paraisse!...

Petite se leva et entra sans répondre dans la chambre de Batailleur; elle se dirigea vers le lit entouré de rideaux.

Une bougie qui bridait sur la table éclairait la chambre faiblement. Sara souleva les rideaux et découvrit le visage d'une petite fille endormie.

LK BARON Dr, ROOACH. 127

C'était encore une de nos connaissances du Temple : Nono, la pauvre servante ûu bonhomme Araby.

Elle sommeillait, la tète appuyée sur son bras grêle. Ses traits étaient bien pâles, à Texceplion de deux taches d'un rouge vif qui enluminaient les poniinettes de ses joues.

Sa bouche s'entr'ouvrait pour donner passage à son souffle régulier, mais pénible; peut-être était-ce l'effet d'un rêve : elle semblait souffrir...

Mais elle était charmante, sur ce lit blanc, et ses grands cheveux, épars sur l'oreiller de mousseline, faisaient un cadre gracieux à la beauté de son vi.'^age.

Ses traits avaient une délicatesse exquise et rappelaient \aguement ceux de Sara; on avait peine à penser que naguère un dénûment horrible pesait sur celte jolie et frêle créature.

Sara la contempl.iit avec des yeux ravis; elle joignait les mains comme si sa bouche distraite eût rencontré malgré elle des paroles de prière.

— La cacher toujours!... toujours! mur.îuira-t-elie; il y a donc des supplices qui n'ont pas de (in?...

Batailleur l'avait suivie, en étouffant le bruit de ses pas, pour ne point éveiller l'enfant.

— Je ne sais, reprit Sara dont la figure s'attrista subitement; elle a l'air plus malade ce soir... Le docteur Saulnier est-il venu? — Je l'attends, ré|)ondit Batailleur; mais, bah!... à cet âge-là, il y a toujours de la ressource!... Et quand la petite saura qu'elle est la hlle d'une noble dame, ça la repiquera drôlement et toui de suite! — Quan;! le saura-t-elle?... murmura madame de Laurens qui baissa la tèle. — Dame!... répliqua Batailleur, le cher homme fluira peut-être par s'en aller, quand le diable y serait!

Sara croisa ses bras sur sa poitrine ea ua mouvement brusque; on voyait son sein battre par soubresauts faibles et contenus sous la brillante étoffe de son cosiume.

— Il y a une raaiéciiciion sur moi! dit-elle à voix basse; rien ne me rénssii!... Autour de moi les menaces s'accumulent... et quelque main mystérieuse semble s'opposer partout à i'accoiiiplissementde mes vœux... Si l'on pouvait croire en Dieu!...

Elle s'arrêta et passa le revers de sa main sur son front.

— Quand je vous écrivis, reprit-elle, pour faire venir l'enfant, je croyais bien que tout serait fini à votre arrivée... M. de Laurens était dans un état tel, que ses deux médecins m'avaient avoué l'imminence du danger... Mais ces maladies sont étranges... Le lendemain, il était mieux que Jamais... Et qui sait si, tous tant que nous sommes, nous ne mourrons pas avant lui?... — Allons donc! dit Batailleur.

Petite secoua la tète.

— Je n'avaisjamais eu de pressentiments, murmurat-elle, et je me raillais de toutes ces choses que la raison ne peut point expliquer... mais, depuis une semaine, mes nuits sont tourmentées... il me vient à l'esprit des pensées inconnues... J'ai peur!... — Un peu de fièvre... interrompit la marchande. — Peu!êlre est-ce cela qu'on appelle le remords! murmura madame de Laurens comme en se parlant à ellemême.

Batailleur était à bout de consolations; elle se tut. Petite gaida le silence durant une minute. Puis elle se pencha au-dessus de sa tille endormie, et sa lèvre effleura le front do l'enfant.

— Gomme elle biùle! murniura-l-elle. Ah! c'est qu'elle a tant souffert!... Si Je la perdais, savez-vous bien queje serais la plus malheureuse des femmes?... car je me dirais parfois que je suis la cause de sa mort. — Dame!... répliqua Batailleur, le fait est que ça serait un peu ça!

Sara lui jeta un regard oii se peignait sa navrante détresse.

— Non... oh! non! balbulia-t-elle, ce n'est pas moi... Pourquoi me dites-vous cela, vous qui savez comme je l'aime? — C'est que, ma clièie madame... — Voulez-vous donc me tuer?... D'ailleurs, elle ne mourra pas!... elle est si jeune! c'est une enfant!... Ah! ces mères qui savent prier sont heureuses!... ajouta-t-eiie en passant ses doigts dans les cheveux mêlés de sa fille; Judith! Judith! mon trésor bienaimé!... que j'aurais de joie à donner tout cet or, aîiiassé si longuement, pour le rendre la force et la vie!

Un faible sourire vint se jouer sur les lèvres entr'cuvertes de la petite Galifarde.

— Ne dirait-on pas qu'elle m'entend?... s'écria madame de Laurens heureuse tout à coup. Voyez! cet air de soufliance qui nous faisait peur a disparu. Comme elle sera belle dans un an d'ici!... Folles que nous étions de penser h la mon!

On frappa eu ce moment à la porte extérieure de la chambre.

— Ce doit être le médecin, dit Batailleur. Petite regagna aussitôt son appartement.

Aux yeux du médecin Saulnier, elle n'avait que faire auprès de cette enfant qui était la fille de la marchande du Temple.

Et pourtant, que n'eûl-elle pas donné pour entendre ce qui allait se dire au chevet de Judith!

Elle ferma la porte de son appartement et resta tout auprès, collant tour à tour son œil et son oreille à la serrure.

Le docteui- Saulnier entra et alla s'asseoir auprès du lit de l'enfant.

Sara le vit prendre la lumière et regarder attentivement le visage de Judith, après lui avoir tâté le pouls durant plus d'une mintite; puis elle le vit secouer la tête, tandis que ses lèvres prononçaient des paroles qui n'arrivaient point jusqu'à elle.

130 SEPTIÈM!?. PARTIE.

Ces paroles, Sara croyait les deviner.

Le médecin tendit la bougie à Batailleur, afin d'avoir ses deux mains libres.

Il examina Judith pendant un instant encore, puis il souleva la couverture.

L'oeil de Sara s'agrandissait derrière la serrure; son âme était dans son regard.

Mais, soit hasard, soit volonté. Batailleur changea de place et mit sa taille épaisse entre la porte et le lit.

Sara ne vit plus rien.

\. — Consultations.

Le médecin Saulnier disait à madame Batailleur :

— Il y a longtemps que cette pauvre enfant souffre? ~ Oui... répondait Batailleur qui jouait gauchement son rôle de mère; je pense qu'il n'y a pas mal de temps... — Vous ne le savez pas au juste? demanda le docteur étonné. — De quoi?... si fait!... en voilà une idée!... ça serait drôle que je ne le saurais pas!...

Saulnier, après avoir tàté le pouls de la pauvre Nono endoriuie, releva les yeux sur lu marchande.

— Avait-elle un médecin à Paris? demauda-t-il encore. — Oui... non.., parbleu! fit coup sur coup Batailleur.

Saulnier ne comprenait point l'embarras de cette femme, et de vagues soupçons lui venaient; ce fut en ce moment que Sara le vit secouer la tète.

Tout en observant le sommeil de Judith, il poursuivait :

— Le caractère de l'enfant était-il gai?... Semblaitelle heureuse? — Ma foi, dit Batailleur , pas trop, la

LE BARON DE lîODACH. 131

pauvre Dlle! — C'est que, murmura Saulnier, elle est bien malade!

Un énergique juron tomba des lèvres de Batailleur.

— Eh bien! dit-elle ensuite en frappant son pied court et gros contre le parquet, faut avouer tout de même que ce n'est pas de la chance! — 1! faut que je voie la poitrine de la malade, dit le liocteur; tenezmoi la boiig e...

C'est la chose redoutée, le mal terrible qui ne pardonne pas; on le craint dans l'échoppe indigente comme dans les riches salons. C'est la mort cauteleuse, qui vient à pas lents et siirs étoull'er la belle jeune lilie ou l'adolescent souriant au seuil de la vie.

Ce mot poitrine a dans la bouche des médecins un accent funeste, que chacun saisit et qui déchire le cœur des mères.

Elle est si cruelle, cette mort qui semble choisir \\ jeunesse et la beauté! Et l'on en voit tant autour da soi de ces pâles fleurs ;ui tombent!...

Par une sorte d'insiinct charitable, Batailleur voultit cacher à madame de Laurens ce qui allait se passer.

Elle se mil entre le lit et la porte.

Le médecin Saulnier souleva la couverture: il posa sa maiuj puis son oreille, contre la poitrine de l'enfant, dont le sommeil lourd continuait.

Non content de ces indices, il dénoua le cordon qui retenait la chemise de Judith, afin de compléter ses observations. Mais à peine la toile se fut-elle ouverte, que le docteur se redressa en fronçant lu sourcil.

— gu'est-ce là? dit-il.

Son doigt tendu montrait des taches bleuâtres qui marbraient la pauvre poitrine de l'enfant. La bougie tremblait dans les mains de Batailleur,

— Serait-ce vous?... comuiença Saulnier, dont les traits exprimaient du dégoût et' de l'indignation. — Moi? se récria la Batailleur avec énergie; si je tenais

celui qui a fait ça, je l'étrangleiais!— Votre filie n'était donc pas avec vous à Paris? — On n'est pas millionnaire; l'enfant était en place... Oli! le vieux coquin ri'Araby!

Saulnier ramena vers l'enfant son regard oii il y avait une pitié profonde.

— Ce n'est pas vous, dit-il en s'adressant à Batailleur; je le crois... il fallait èire une bête féroce pour accabler ainsi celte frêle créaiuie!... Cette nuit, il n'y a rien à faire... je reviendrai demain malin.

Le docteur se dirigea vers la porte par où il était entré.

— Et pensez-vous qu'il y ait du danger? demanda la marchande en le recondiiisant.— Elle est bien faible! répondit Saulnier; mais à cet âge... Demain nous pourrons mieux juger.

I! s'esquiva pour éviter de nouvelles questions. Sara s'élança dans la chambre.

— Qu'a-t-iî dit? s'écria-t-elle; rappelez-vous bien chacune de ses paroles, Joséphine, et dites-moi tout.

— Mon Dieu! s'écria B;itailleur, c'est drôle, les médecins, vous savez, chère madame; celui-ci n'a pas dit grand'chose... — i\Iais eiiOn?... — Il a dit ceci, puis ça... des bêtises! — Ah!... fil Petite, vous me mettez à la toiture! — Eh bien! que voulez-vous? il a dit que c'était un malaise... une petite lièvre de croissance...

— Vraiment? — Tiens!... il a dit que la peiiie n'était pas forte... nous savions ça aussi bien que lui... mais quant à concevoir des intitùétudes, il n'y a pas de quoi. — Il a dit cela? — Tout au juste.

Madame de Laurens respira longuement. Ses yeux étaient fixés sur sa filie; elle ne voyait point que le visage de Batailleur, d'ordinaire hardi jusqu'à l'eflronterie, exprimait de l'hésitation et de la contrainte.

Elle ne voyait (|ue sa Judith.

— Mon Dieu! dit-elle en rappelant son sourire, si vous saviez, ma bonne, quelles idées folles emplis-

LE BARON DE nODACn. 133

saient mon cerveau, là-bas, derrière cette porte!... il me semblait entendre la voix du docteur prononcer toutes sortes de menaçantes paroles... Ces quelques minutes m'ont paru longues comme un siècle!

Elle s'interrompit brusquement et regarda Batailleur en face.

— Mais pourquoi a-t-il secoué la tète? demandal-elie. — Il a secoué la tête?... répliqua la marchande. Ah! oui, je me souviens; ces médecins voient des affaires d'Etat dans tout... l'oreiller était trop bas; il l'a rehaussé.

Sara avait repris la place qu'elle avait occupée naguère au chevet du lit de sa lille. Le sommeil de cette dernière était plus tranquille en ce moment; Petite n'osait pas l'embrasser de peur de réveiller, mais elle la caressait d'un regard souriant.

— Quand je pense, murmurait-elle en appuyant ses mains contre la couverture, que j'aurais pu apprendre, en entrant ici, qu<^lque chose qui m'aurait tuée! et qu'au lieu de cela, j'ai le cœur plein de joie! car vous ne voudriez pas me tromper, n'est-ce pas, ma bonne Batailleur?... Tout ce que vous m'avez dit est la vérité?... D'ailleurs, ne le vois-je pas par mes yeux?... Tenez, comme son joli visage sourit, et comme sa joue prend de belles couleurs!...

La marchande fouillait sa cervelle pour trouver quelque chose à répondre; c'était en vain. Elle faisait deson mieux pour paraître gaie; elle était sur des épines.

Depuis que le médecin avait prononcé le mot fatal, Batailleur voyait sur les traits de l'enfant les signes connus de l'effrayaiite maladie; ces belles couleurs elles-mêmes, dont parlait Sara, c'était le symptôme de cette fièvre intermittente qui fatigue le sommeil des poitrinaires.

— Chère madame, dit-elle pour mettre fin à celte scène, ne voulez-vous point achever votre toilette de bal?

12^4 SEPTIÈMli PARTIE.

Petite avait oublié le bal ; elle jeta un regard chagrin sur son cosuiiiie.

— Que j'aimerais bien mieux rester là toute la nuit! murmura-i-eile, à la voir!... à veiller sur elle!... à flevlner ses rêves!

Elle repoussa son fauteuil avec lenteur, s'arrachant à regret de cette place aimée; puis, elle s'approcha de nouveau, heureuse d'avoir trouvé un prétexte pour rester une minute encore.

— J'y pense, dit-elle, quelle idée a donc eue le docteur -le soulever la couverture?... — Je n'ai pas vu... balbutia la marchaniie, dont l'embarras redoubla d'une manière visible. — Je l'ai bien vu, noi, reprit Sara, et c'est vous qui m'avez empêchée <''en voir davantage.

Ses doigts froissaient la couverture avec une sorte d'envie.

— On est enfant quand on aime bien, pensa-t-eile tout haut; je voudrais regarder son petit cou blanc!... ses bras nus, qui doivent être roses! Je ne l'ai jamais vue, moi, ma liile!

Elle fit le geste de soulever la couverture. Batailleur se précipita au-devant d'elle pour l'en empêcher.

— Y pensez-vous, chère madame? dit-elle, i! fait froid, et l'enfant est eu sueur! — Froid?... répéta Sara; d'où vient donc que je brûle, moi qui suis demi-nue?... Il faut si peu de tenps, d'ailleurs, pour glisser un regard!...

Batailleur appuyait ses deux mains sur la couverture que madame de Laurcns voulait toujours soulever.

— Laissez, dit cette dernière avec un commencement d'impatience, laissez, ma bonne!

La marchande ne bougea pas.

Les sourcils de Sara se froncèrent légèrement et son œil exprima une nuance d'inquiétude.

— Laissez! répét.i-l-elle d'un ton plus impérieux.

LE BAUON DE l'.ODACH. 135

Et comme la maichancie n'obéissait point encore, elle ajouta d'une voix déjà changée :

— Vous nie foriez croire à un malheur... laissez, vous dis-je! — E'-outez, murmura Batailleur, quand les enfants ont comme ça la flèvre... il ne faut pas... que sais-je?...

Sa phrase s'acheva en un bourdonnement confus. Sara lui ordonna une dernière fois de lâcher prise. Batailleur n'osa plus résister, mais elle joignit les mains en balbutiant machinalement :

— Je vous en prie... croyez-moi, ne regardez pas! C'était souffler le feu pour l'éteindre.

D'un geste violent, Sara souleva la couverture qui retomba l'instant d'après, parce que sa main paralysée ne pouvait plus la tenir.

Elle venait de voir ces larges taches bleuâtres qui marbraient le cou et les bras de sa fille.

Elle devint d'abord pâle comme une morte; puis son front s'empourpra sitbi'cment pour faire place aussitôt après à une pâleur plus livide.

Des tressaillements convulsifs agitaient tout son corps et bouleversaient les plus belles lignes de son visage; ses yeux brillaient; elle était si effrayante à voir, que Batailleur frappée de crainte tremblait.

— Je vous avais bien dit... commença-i-elle. Un geste roide de Sara lui coupa la parole.

Il y eut un long silence, pendant lequel madame de Laurens releva une seconde fois la couverture pour compter avec uise sombre attention les meurtrissures qui couvraient !e corps de sa fille.

A- mesure qu'elle regardait, les muscles de sa figure se détendaient lentement; ses paupières battirent; deux larmes ardentes roulèrent sur sa Joue.

Ce fut l'affaire û\\ne seconde; les larmes se séchèrent et les yeux de Sara eurent un éclair terrible.

— Qui a fait cela?... munnura-i-elle d'une voix stridente et brisée.

Batailleur hésitait à répondre; madame de Laurens lui prit le bras et le serra jusqu'à lui arracher un cri de douleur.

— Qui a fait cela? répéta-t-elle avec eflbrt. La n)archaiule balbutia le nom d'Araby.

Les dents de Petite grincèrent; elle lâcha le bras de Batailleur, où l'empreinte de ses doigts restait marquée.

Nulle plume ne saurait peindre ce qu'il y avait en elle de haine et de colère!

— Araby!... répéta-telle, comme si ce nom, abhorré désormais, eût déchiré sa lèvre au passage ; Araby!... Araby!!...

Elle appuya ses poings fermés contre son front.

— Tigre!... tigre! dit-elle avec un furieux élan de rage, et il n'est pas là pour que je me venge!

Ses yeux revinrent vers l'enfant, dont la bouche entr'ouverte exhalait des plaintes faibles, parce que le froid piquait sa poitrine nue.

Sara se laissa tomber sur ses deux genoux; la douleur sans bornes dominait en elle de nouveau la colère.

Elle appuya sa tête contre le matelas, et demeura comme abîmée dans son angoisse.

Il y avait un contraste bien étrange entre celte détresse désespérée et le luxueux éclat du costume de bal.

L'œil hésitait, blessé, entre celle toilette frivole, qui éveillât des idées de plaisir, et lu désespoir de celle nère agenouillée qui sanglotait toul bas.

Il y avait quelque chose de plus poignant dans cette détresse que semblait railler la riante parure du bal...

La marchande n'osait plus ni parler ni bouger.

Sara se redressa soudain, parce qu'une toux creuse souleva la poitrine de l'enfant.

Elle resta mueiie, tandis que ses yeux disaient une épouvante navrée.

Puis, tout à coup son regard s'alluma sous ses sourcils froncés violemment.

— Araby!... dit-elle encore, oli! je le trouverai... mais ce n'est pas lui tout seuil... et je crois que je vais la venger!

Ses lèvres se relevèrent; cela ressemblait presque à un sourire.

— C'est lui qui n'a pas voulu! reprit-elle, c'est lui qui m'a forcée de lui fermer les portes de ma maison! Sans lui, aurait-elle été jamais sous les ongles de ce monsire?... Ah! je ne croyais pas pouvoir le haïr davantage!

Elle tourna le dos au lit et se dirigea vers sa chambre à coucher.

— Venez, ma bonne, dit-elle d'une voix qui ne tremblait plus;je suis eu retard... achevez ma toilette.

Batailleur croyait rêver. Ce calme, brusquement revenu après lellVayanie colère, achevait de l'abasourdir

Il ne manquait plus rien à la toileiie de Sara; elle jeta un dernier regard à son miroir et trouva la force de sourire.

Ses traits ne gardaient aucune trace de sa récente agonie; elle portait la tête haute,etraigrettede diamants qui ornait sa coiflure orientale mettait d'éblouissants reflets dans sa prunelle.

Elle était plus charmante que jamais; et certes, nul n'aurait pu deviner ce qu'il y avait au fond de son cœur.

Parfois seulement, sous l'arc lustré de ses grands cils, une flamme sournoise s'allumait.

Ceux qui l'auraieni vue alors auraient senti du froid dans leurs veines; c'était comme la langue agile et venimeuse du serpent qui se montre à demi sous de gracieuses fleurs gaiement épanouies.

Elle sortit de !a chambre, sans dire un seul mot à Batailleur.

138 Sl'PTlÈME PAHTIE.

Le docteur Saulnier, qui était en AII(>ma;?no pom veiiier sur la santé de M. de Laurens, habitait une chambre voisine de l'appartement de ce dernier.

C'était chez lui que Sara se rendait.

— Docteur, dit-elle en l'abordant, vous aie voyez, tout inquiète.

Saulnier, surpris par cette visite inattendue, lui avança silencieusement un fauteuil.

On sait que le jeune médecin voyait en elle un ange de douceur et de vertu.

— Je viens vous consulter, reprit Sara, qui se laissa choir entre les bras du fauteuil. — Pour vous, madame? — Plût à Dieu!... Mais non, c'est toujours pour mon pauvre Léon, que je vois soutTrir sans cesse et que nous ne pouvons soulajfer. — 11 faut espérer, madame... commença le docteur. — Pendant que j'y pense, interrompit Petite avec cette vivacité des gens qni veulent fixer an passage nn souvenir fugitif, je serais bien aise de vous adresser une question... Nous reviendrons tout à l'heure au véritable objet de ma visite.— Entièrement à vos ordres, répliqua Saulnier. — Asseyez-vous là, près de moi, docteur... N'avezvous pas été, ce soir, chez cette femme, que j'ai prise tout récemment auprès de moi? — Il n'y a pas plus d'un quart d'heure que j'en suis sorti. — Pauvre Batailleur!... Voilà des années qu'elle est à mon service et je m'intéresse tout particulièrement à elle... Vous avez vu sa fille? — Oui, madame. — Voyons, docteur, reprit Sara dont la voix eut un imperceptible tremblement, vous pouvez être franc avec moi... On ne dit pas tout à la pauvre femme assise au chevet de son enfant malade... Mais, moi...

Elle s'arrêta et reprit avec un effort violent qui ne parut point au dehors :

— Moi, voyez-vous, je ne suis pas mère... Il faut ne me rien cacher. — Pourquoi vous cacherais-je quelque chose? demanda Saulnier, qui ne conçut pas

LIi BAROiN DE RODACH. 1-30

l'ombre à\\n soiipçnn, — Sans doule... répliqua Peliie en jouanl lïndill'érence. Cela ne me regarde pas... et ce que j'en fais, c'est pour cette iiiallicureuse femme. — Vous avez, madame, un cœur si excellent!... — Que dites-vous de Téiai de celte petite fille?

Saulnier secoua la têie; Sara était prête à défaillir. La r éponse attendue était, pour elle, la vie ou la mort.

— Je vais vous causer du chagrin, madame, répliqua le médecin, puisque vous portez de l'intérêt a la mère... cette pauvre enfant se meurt d'une maladie de poiliine.

La pâle ligure de Sara n'exprima rien du désespoir profond qui lui étreignaii l'àme.

Son regard resta froid ; pas un des muscles de sa face ne bougea.

— Mais, dit-elle avec lenteur et d'une voix glacée, il y a bien encore quelque espoir de la sauver, n'esl-ce pas? — jSon, répondit le docteur.

La tête de Sara se p'^ncba sur sa poitrine. Le docteur, qui la regardait, se disait :

— Comme elle est compatissante et bonne!... Sara resta, durant une minute, écrasée sous son

angoisse nuiplie. Puis la force extraordinaire qui était en elle reprit le dessus.

— Pourquoi songer au malheur d'autrui. dit-elle, quand on est soi-même si à plaindre?,.. Docteur, j'ai l'âme tourmentée de scrupules... Quand je me vois ainsi parée pour le bal, il me vient des remords... Pendant ces heures de plaisir, mon pauvre Léon souflre... — Toujours celte pensée! murmura le médecin, oh! vous l'aimez bien, madame! — Si je l'aime! répliqua Petite, qui joignit ses mains eti levant les yeux au ciel; tenez, je veux vous dii e tout de suite ce qui m'amène... C'est une folie, peut-être, mais je ne vis pas depuis que celte idée m'est venue... Quand ces crises affreuses le prennent et qu'il reaie des heures entières anéanti, s'il ne trouvait personne à

l/lO SEPTIÈME PARTIE.

son réveil pour aider le premier effort de la vie qui revient... — C'est impossible! interrompit le docteur. — Oh! laissez-moi achever... je suis si malheureuse quand ces idées-là me poursuivent!... s'il appelait en vain, quelque jour!... si personne n'entendait ses cris faibles!... — C'est impossible, madame, répéta le docteur; vous vous faites des terreurs imaginaires... Germain, le valet de chambre de M. de Laurens, est un serviteur fidèle... Il comprend la responsabilité qui pèse sur lui.

Petite ne put réprimer un geste d'impatience.

— Mais enfin!... dit-elle en insistant. — Madame, vous me mettez dans un grand embarras, répliqua le docteur avec une hésitation manifeste; je n'ai, pour ma part, aucune espèce d'inquiétude, je vous en donne ma parole d'honneur... et pourtant, ma réponse va nécessairement augmenter vos craintes... — Il y a donc du danger?... prononça tout bas Petite en feignant la plus extrême épouvante. — Il n'y a pas de danger, puisque le fait est impossible, dit le docteur avec conviction; mais, ajouta-t-il d'une voix moins assurée, si le fait éiait possible...

Il avait peur d'achever.

— Eh bien?... dit Sara. — Eh bien!... il y aurait danger!... ~ Un danger grave?... — Uu danger de mort soudaine!

Madame de Laurens respira forlemeni; ce pouvait être un soupir d'effroi...

FIN uu HUITIÈME VOLUME.

LE FILS Dï] DIABLE.

LE FILS

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