TOME NEIYIÈMB
BRUXELLES
ALPH. LEBÈGUE ET SACRÉ FILS
laiPBIMElIRS-ÉDITEOBS.
(suite.)
\'I. — Arme de femme.
Germain, le valet de chambre de M. de Lauiens, ne détestait pas absolimieni le vin du Rhin.
Quelques minutes à peine s'étaient passées depuis la visite au docteur; mais Petite avait employé comme il faut ces quelques minutes.
Elle était seule avec son mari dans l'appartement de ce dernier.
Germain n'était pas à son poste; il avait proûté de la présence de Sara pour descendre à l'office et voir un peu les vivants; à l'office, il rencontra Malou, qui était un entraînant compère et qui semblait l'attendre.
Malou s'était fait l'ami de tout le monde au château; on aime les anciens militaires.
Un flacon fut débouché. Pauvre Germain! il restait nuit et jour à l'attache, et pareille débauche ne lui était pas souvent permise...
LK Fl.1.5 DU I>!\BIB T IX. 1
6 SEPTIÈME PAnXIE.
Petite se tenait debout, le coude appuyé sur la tablette de la cheminée.
Elle chauffait tour à tour ses pieds mignons, enchâssés dans des babouches brodées de perles.
On eût dit qu'elle se posait do manière à montrer à la fois tous les charmes exquis de sa taille et de son visage.
Il y avait en elle, à ce moment, cette grâce plus parfaite, cet aurait concentré de la femme qui veut séduire.
L'agent de change la contemplait en extase.
Il était levé depuis le malin; ses crises mettaient entre elles miiintenant d'assez longs intervalles; ce séjour au château de (icldbcrg était pour lui un temps comparativement heureux; Sara se montrait clémente et il retrouvait de la joie à vivre.
Il espérait guérir.
Sara commençait à prendre pitié ; l'amour vient ainsi quelquefois! Et toutes ses souffrances passées, ce n'était pas un prix trop élevé pour l'amour de Sara!
A la contempler si belle, il se sentait reprendre du cœur, son sang se réchauffait dans ses veines; il redevenait jeune et fort.
— Que vous êtes bonne d'être revenue! dit-il, je n'espéi ais plus guère votre visite. Sara. — Aurais-je voulu aller au bal sans vous voir? répondit celte dernière avec douceur.
Mais, derrière cotte douceur, il y avait comme une piéoccupation impossible à secouer; les yeux de Sara voulaient sourire, et, c'était étrange, ce sourire l)lessait... L'agent de change ne voyait eu elle que la grâce incomparable et la beauté qui le faisait esclave.
— Vous ne me détestez donc plus, Sara? murmural-il, quêtant un mol de tendresse. — Non, répliqua Petite.
C'était bien peu, et pourtant l'âme de M. de Laurens s'inondait de joie.
L'avenir! l'avenir! Il n'y avait plus de haine; l'a-
mour viendrait; oh! que de délices dans l'amour après ce lonq; martyre!
Laurens eut un sourire, puis son front se couvrit d'un nuage.
— Vous allez être l)ien belle à cette fête, madame, dit-il, et je ne vous verrai pas... Je vous ai répété bien des fois cela, mais c'est toujours vrai, Sara; ce costume vous sied par-dessus tout, et jamais je ne vous ai trouvée si charmanie!
Peiiie cambra sa taille et fit onduler d'un mouvement coquet l'aigrette de son turban.
— Flatterie!... dit-elic. — Non, oh! non!... Tous ceux qui vous voient doivent vous adorer... et vous serez belle pour tous cette nuit, Sara, excepté pour moi...
Il se leva comme pour éprouver sa force revenue; ses jambes ne chancelaient plus guère.
— Si j'osais, prononca-t-il timidement, je vous avoueiais ma folie, Sara... J"ai envie d'aller à ce bal... -— Pourquoi n(;n? répliqua Petite, que sa distraction emportait de plus en ,'us. — Hélas! vous n'y songez pas, reprit l'agent de change; vous êtes bonne, et la présence d'un pauvre malade gâterait voire plaisir.
L'œil de Sara, qui se fixait dans le vide, retomba tout à coup sur M. de Laurens.
— Non, dit-elle, voire présence ne pourra que me rendre joyeuse... si vous vous sentez la force de venir, venez.
L'agent de change hésitait.
— Je vous en prie, ajouta Petite doucement. Laurens lui baisa la main avec un transport de
gratitude.
— Merci!... merci! murmura-t-il, vous êtes un ange de bonté... mais il Hiut être costumé pour paraître à ce bal. — Un malade!... répondit Petite; d'ailleurs vous avez celte robe de chauibre de brocart... avec cela et un masque... — C'est vrai, c'est vrai! s'empressa de dire l'agent de change.
0 8FPTIÈME PARTIE.
Il s'élança, dans toute la force du terme, vers son cabinet de toilette.
Petite le suivait du regard et ses sourcils se froncèrent, tant elle lui trouvait le pas ferme et vif.
Au bout rie quelques minutes, Laurens reparut. Les plis amples de la robe, serrée autour de sa taille, dissimulaient sa maigreur et son visage rayonnait; il était beau; il se redressait en une vigueur nouvelle; sa maladie semblait un rêve.
Petite cacha le sourire amer qui relevait sa lèvre.
— Venez, dit-elle, Theure presse...
Elle donna sa main à l'agent de change et ils sortirent.
Au lieu de prendre le chemin des salons. Petite se dirigea vers son propre appartement.
Et pour expliquer ce détour, elle dit :
— Jai oublié mon éventail de plumes, et puis il vous faut un masque.
Ce fut Batailleur qui vint ouvrir la porte; Petite lui fit signe de s'éloignei-, et comme la marchande voulait se retirer dans la pièce où dormait l'enfant, Sara lui dit d'une voix impérieuse et sèche :
— Pas par là!... Estlier doit m'attendre, ajouta-telle en se reprenant. Allez lui dire, ma bonne, que je suis à elle dans un instant!
L'agent de char)ge et sa femme étaient seuls; ils s'assirent l'un auprès de l'autre sur la causeuse.
Ceux qui connaissaient madame de Laurens auraient vu, en l'examinant de près, que la tempête couvait derrière son froid sourire. Par moments, ses lèvres se plissaient et devenaient pâles; ses sourcils remuaient comme s'ils eussent voulu se rapprocher menaçants. Elle était obligée de baisser les paupières de temps en temps pour cacher l'éclair qui, malgré elle, s'allumait dans ses yeux.
L'agent de change ne voyait que sa beauté sans rivale et s'arrêtait, prisa son sourire.
LF. DAROX i r. r.ODACil. 9
Sara senihlaii se ivifnir ci iiUeisflre. Eile proiongcaii la siiuaiinn avpc celte avarice on chai qui économies sa ciuolle jouissance, ei qui joue longtemps avant (le frapper le dernier coup.
Son cœur était plein de haine; elle souffrait, el!t:aussi, et il Un fallait toute sa force pour rosier calme en apparence, malgré les élancements de son angoisse. Durant celle soirée, des blessures terribles et répétées avaient louché la partie vulnérable de son cœur; elle avait été niortyre, elle voulait èlre bourreau.
Il lui éiait doux de torturer pour tromper sa peine.
— Léon, dit-elle en renversant sa lèîe charmante sur le dossier de la causeuse, vous paraissez rajeuni de dix ans, ce soir. — Je vous l'ai dit souvent, Sara, lépliqua Tagenl de change, vous êtes la maîtresse de tua vie, ei i! ne vous faut qu'un peu de compassioi! pour faire des miracles.
Pelite rnfuena son ')eaa corps en avaul cl mit sa main b'anche sur l'épaule f!e sou mari.
— Je vous ni donc fait bien du mal!... riiurniurateHe, tandis nue ses yeux lançaient une lla'ume aia;uë à travers !a fran-i'e de ses longs cils, — Du ma!?... Oh! oui, j'ai éié bien à plaindre!... Mais la faute eii éiail elle à vous, Sara?... C'est nioi qui n'ai pas su nie faire aimer. — Pauvre Léon! rej)rii l'enchanteresse en lui louchant doucement les cheveux; vous êtes beau pourtant!... Où avais je les yeux cl que vous nianque-l-il pour plaiie?
Laurens ne savait si ses oreilles ne le itompaieni point; éîait ce une iHusiott? Il craignait de s'éveilier. Sara pencha vers lui sa tète sourionle.
— Mon Dieu! reprit-elle, vous éies jeune... et nous aurions de beaux jou's pour réjiarer !a Irisiesse oubliée. — Ohi... soupira Pageni rie change, si D.eu me donnait ce bonheur! — Se connoît-on foi-nîêine, poursuivit Sara avec des infle.\ions vf vois niolles et
10 SLPriÈMii PARTIE.
comme balancées; saii-on ce qu'on a lout au fond de son âme?... Je m'interroge soiiveiil el ma conscience ne veut pas me répondre. Je lui demande si je vous hais on si je vous aime, Léon.
La lerrëur et l'espoir passaient tour à tour sur !e visage de Laui ens.
Sara poursuivit encore, et son accent était plus rêveur :
— La femme est un être étrange!... nous frappons parfois notre iiioio, Léon... que sais-je? Il est en moi une voix qui proncnce votre nom bien souvent...
Son regard, voilé, parlait de tendresse; Laurens était ivre.
— Et si je vous aimais?... demanda-t-el!e, en mettant son front jusque sous la lèvre de son mari. — Mon Dieu!... mon Dieu! murmura l'ageni de change en extase.
Sara souriait; sa prunelle, alanguie, semblait mendier un baiser.
L'agent de change se pencha lentement; sa bouche s'arrondit; il allait oser...
Sara souriait toujours; mais au moment oîj les lèvres de Léon touchaient son front incliné, elle se dressa sur ses pieds comme un ressort d'acier qui se détend.
Elle éiail debout, devant son mari, qui ne la reconnaissait plus, tant sa physionomie s'était soudain transformée. Son sourire s'imprégniiit de laillerie méchante et cruelle, ses yeux étaient lixes et durs, lout en elle peignait la haine froide, longue, impitoyable.
— Fou que vous êtes! dit-elle, vous ne vous souvenez donc plus!...
La tète de l'iigent de change tomba, lomde, sur sa poitrine qui rendit un gémissement.
— Vous avez donc oublié i'enlani! reprit Sara; vous ne savez donc plus que vous m'avez frappée au cœur
anlrefois,ei qu'en ma vie je n'ai jamais rien pardonné! Elle relevait sa lète hautaine et belle co.iime la terreur iraglipic; sa voix, qui iréclalait pas encore, avait (les vibrations profondes.
— Je croyais, balbutia Laurens, que vous aviez enfin piiié... — Pilié!... répéta-l-elle en lai saisissant le br;Ls; (|ue veut dire ce mot dans voire bouche?... venez!
Elle l'arracha de la causeuse où il s'asseyait, el l'eiiliaîna vers la ciiambre de Baladleur.
Ele s'airèia devant le lit de lenfani, dont sa main étendue uiDnlra la pâle visage.
— Pilié!... dit-elle encore, voyez!
L'agent de change était roinine liMpi)é (le la foudre, ses idées vacillaient dans son cerveau.
Durani un instant, son regaid égaré alla de la petite lille à Sara et de Sara à la petite lille.
Son œil éteint se ralluma au feu d'une colère aveugle.
Sa raison ne parlait plus.
Cette enfant, il la reconnaissait, non pas à ses propres traits, mais à ceux de sa mère.
C'était comme le premier amieai de celte chaîne de malhenis qui accablait si lourdeaieni sa vie!
11 ne haïssait qu'un èire en ce monde, celait la fille de Sara; par un mouvement iirésistible et fou, il s'é aii(;a vers le lit, les mains crispées.
Mais Sara se mil au-.levanl de lui el le contint avec la \igueur d'un homme. Laurens n'essaya même pas de se débattre.
— Il y a quinze ans qu'elle sonllre! mm-mura Petite en touinaai veis l'enfant ses yeux subitement adoucis, cinij ans de plus (|ue vous, monsieur... et qu'avait-elle laii pour soulii ir?
Laurens ne répondait pas; à peine avaii-il l'air de foniprendrc.
— Elle a quinze ans, poursuivit Sara; les enfant»
12 SKPilÈMK PAUTIK.
nialheuretix ne gran;!issent pas... ceux qui ne l'ont jamais vue ne lui donnent pas les deux tiers de soa âge... Elle a tant pleuré!... Si vous aviez voulu lui laisser place dans la maison de sa uière, elle serait grande maintenant.... oh! grande et belle!...
Laurens était toujours immobile, les yeux fixes et frappés.
Sara fit un pas en airière et vint se mettre auprès de loreiller de sa fille, dont le sommeil était tranquille en ce momeni.
— Je ne sais pas si vous vous souvenez, dit-elle, Judith avait (juatrc ai!S... Je vins vers vous, supplianie et soumise; je vous demandai grâce pour moi et pour elle... pour moi, victime d'une manœuvre infâme; pour elle, qui ne savait même pas lo malheur de sa mère!... Vous étiez jeune; vous aviez la conscience (ic votre force suptMieure el de Tauioriié sans contrôle que ia loi donne au mari sur la femme...
.) Vous me repoussâtes, vous lûtes impitoyable.
» ivraimicz-vous alors? je le crois; mais il fallait éloufler cet amour, moiisicur!
» Imprudent et fou que vous étiez! D'après le cod« que vous avez fait, vous autres hommes, vous aviez le dioitde me mépriser, de me chasser!...
;) El vous vous mîtes à m'aimer davantage!...
» Rappelez-vous bien, monsieur, que je ne vous ai prié qu'une seule fois. Depuis ce jour, où notre sort à tous deux fut décidé, le isom do ma iille n'est jamais sorti de ma bouche; j'ai été, aux yeux du monde, votre l'eînme aimanieei dévouée; ii vous tout seul, j'iù montré parfois la haine qui était pour vous dans mon cœur.
» A personne, à personne, entendez-vous, etjugcz ce qne j'ai souffcit! Je n'ai pu montrer mon amour pour mon enfant... »
Un premier et léger (ressaii'eaienl se lit p-.rmi les nuitcK.s (lu vispge cie l'agent de cliii.'ige.
LE BAÎ'.ON DE HODV:!!. 13
Sentant peut-être la crise prochaiiie, il se retourna pour gagner son appurienient.
— Restez! dit Peiiie.
Laurens resia.
Devant ce malheureux qui ne se défendait pas, et qui gardait vis-à-vis de son bourreau araié sa passive obéissasice, on eût dit que la colère de Sara devait tOiiiber.
Mais il y avait comme un trésor de fermeté implacable dans le cœur de celte femme.
Et puis elle était auprès du lit de Judith, de Judith, qu'un vafï'.ie et poignant remords l'accusait d'avoir laissée mourir!...
Il lui fallait crier bien haut à l'assassin pour ne pas entendre la voix de sa propie conscience.
C'était le moment fatal; elle avait presque peur de faiblir; elle rouvrait elle-même ses blessures pour envenimer sa haine.
Elle se rcprésenlaii ces taches sinistres qu'elle avait comptées sur le corps de son enfani; elle se répétait ce mot qui tuait ses espoirs et (|ui couionnail le long crime de sa vie par un châtiment terrible :
Poitrinaire!...
El son courroux grandissait sourdement, malgré le défaut de lésislance. Elle parvenait à chasser la pitié de son âme (iidurcie; elle frappait sans honte ni fatigue, comme si la Unie soutenue eûl excusé l'obstination de sa rage.
— Restez! répéia-t-elle, il faut que vous sachiez tout aujourd'hui... Vous êtes ruiné, monsieur; h l'heure qu'il est, vos créanciers font vendre voire charge, peut-être.,. Eh! bien! moi, je suis riche à plusieurs millions... et les tribunaux ne peuvent rien à cela, soyez sûr; j'ai consulté, je sais la loi! Ma fortune est aussi bien hors de votre portée, que si je l'avais enfouie à cent pieds sous terre!
Laureiis avait passé longtemps Y-oai- un des négo-
i'\ SEPTIÈME PAnriE.
riants les plus lionornblrs de Paris. Mal^Té sn con ■ diiile toujours irréprochable, il aviiil vu son crédit ton ber (le jour en Jour. Sara ne lui apprenait rien; il savait que sa ruine venait d'elle.
Il était coiniiieiçant et fi's de commerçant, et la faillite, pour un liotiime dans sa position, c'est plus que la riiii:e, c'est le'déshitniieiir.
11 soullVait tant que cerie pensée ne pouvait pas augmenter beaucoup sa détresse; cepeufiant, Sara I ut constater sui' ses traits des convulsions plus marquées; il s'appuva de la main au bois du lit de Judith.
— C'est pour elle, monsieur, reprit Sara dont l'œil tourné vers l'enfant était plein de caresses, toute cette fortune que j'ai amassée à vos dépens, elle est pour ma (ille, qui n'est point la vôtre... Ma haine pour vous, c'est mon amour pour elle... N'esi-il pas temps que les rôles clianp;eui? Hier, vous aviez une maison dont Vdus lui fermiez durement la porte; demain, elle aura un palais : viendrez vous nous y demander asile?...
L'agent de change s'appuya plus fortement à la colonne du lit.
Sa crise le prenait, il luttait déjà contre le mal vicloiieux.
Ce que lui disait maintenant Sara irritait de plus en plus ses nerfs en révolte; mais le coup principal avait été porté au moment où elle s'était démasf|uée brusquement pour déchirer à deux mains, en ([uelque sorte, ce cœur malade qu'elle venait de chauffer jusqu'an déliie et à l'cMase.
— Madame, dit l'agent de change, il me reste encore assez de force pour gagner u)a ch.imbre... Hâtons-nous... il faut au moins (|ue le monde ignore!...
Sara haussa les épaules avec dédain.
— Le monde! interrompit-elle, vous savez bien que le monde est aveugle et .sourd! il n'a d'yeux que pour les illusions, d'oreilles que pour les mensonges,
LK BAnnN HE nO[)ACH. 15
]c monde nie croit vnire providence... et s'il vous voyait mourir à mes pie(is, je vous prendrais jusqu'au i!!iséral)lc hénéfice do sa pitié... Restez eiicoie, monsieur! — Je lie puis... je ne puis! halijtitia Laurens, dont la main livide se crispait sur le bois du lit. — Moi je le veux! — Vous voulez donc me tuer, madame?,.. — Oui, répondit Peiiie avec uu calme effrayant.
Elle le regardait en face; il cliancelait; ses yeus, blancs, noyaient leurs prunelles sous ses paupières vibrantes.
Sara le regardait loujours et suivait avec une horrible froideur la marche de cptte agonie.
— Vous l'avez dit, reprit-elle, je veux vous luer!... je le veux depuis longtemps... et ma vobnté sera faite.
Laurens essaya de parler; ce fut un râle confus qui sortit de sa bouche.
Sai a s'animait dans sa tâche monstrueuse; ses yeux s'allumaient par der-és, fasriiiateurs et homicides, comme ceux de la Gorgone antique.
La fureur venait.
— Je veux vous mer, répéta t-e^le en assourdissant sa voix : vous tuer!... vous tuer!!
Il semblait que ses lèvres éprouvaient à prononcer ce mot quel<iu!' iiIlVense vokipié.
— Comme lu si ras vengée, ma fdle! s'écria-t-elle en se tournant vers Judith avec un geste emporté; vois cet homme!... il est malheureux auiantque tu vas être heureuse!... ses jambes chancellent sous le poids de son corps; loi, tu esforte et jeune!...
Car elle ne voulait point avouer la menace suspendue sur la tète de sa fille, elle voulait la victoire tout entière, a\ec l'arcablant conirnsie entre son triomphii à elle et la défaite de son mari.
— Vois, poursuivit-elle en s'adiessant toujours à l'enfant dont le visage n'exprimait qu'innocence et douceur, \oisret homme qui t'a fait tant de !:;alî...
il se (iébaî cojiir;' ie cliâiiuîeni qui i'écrasp... et îoi tu as achevé les jours tic peii:e... ;u n'as plus à vivre que do lonjiiics années de bonheur... Oliîque tu os ndorée, ma fi'!e! Et comme on le déteste!...
Le corps de Laiwens oscilla, prêt à prrdre l'équilibre; Sara s'élança pour le sousenir. La sinistre coinédie état jouée.
— Venez, dii-clie en changeant de ton subitement, et tâchez de prendre sur voiis... je vais vous reconduire à votre chambre.
11 est coDslaié qvc, dans les maladies nerveuses, un puissani cfl'ort de volonté peut r.narder la crise imminenie. L'agent do change réussit à marcher lenîeaient vers la porte avec l'aide de sa femine; ilssoriireiil.
Nono la Galifarde ignoiait, la pauvre enfant, ce qui venait de se passer à t-on chevei; e le donnait toujours de son paisible sommeil.
En tiavcrsaiit les corridors, M. et madame de Laurcns renconîrèrcnt quelques invités, descendant à la yaile de bal.
Petite mettait à soutenir ies pas tremblants de son Rîari une attgélique complaisance; on était ému d'admiration à la voir, si belle, attachée ainsi, par son devoir, à cet homme dont l'agonie se prolongeait depuis des années.
Quoi qu'aient dit les poë'.es sur les vertus de lu femnie, on ne trouve pas beaucoup de (iévouements jiareils. La tendresse s'use: l'abnégation .vo lasse, et il y avait 'M longtemps que Sara jouait le rôle d'ange ^fr.rdieii!
En eiitrant dans son appartement, l'agent de ciiangc eut encore la force de mouler sur son lit; .T.ais à peine sa (èîe touchait-elic l'oreiller, que la crise commença, crise aliieuse et comme il n'en avait jamais sti!)i.
Germain u'ctail pas encore reve!:u; Sara se trou-
LK BAhOri DE UGDACn. 17
Tait seule dans !a chambre du malade. Peiulani tout !e temps que dura la crise, on ii'eûl découverl sur sa {)â!e figure, ni cflVoi, ni niiié.
Au bout d'une longue demi-heure, les convulsions cessèrent, et, .<:ui\ai)t !'ha])ilude, Lauiens deaseura étendu sur son lit, iiumohiie comme un cadavre.
Sara mit la main sur son cçeur fjui ne battait presque plus; elle fit gliss^er les rideaux du iit sur leurs tringles.
Ou frappait à la porte en ce moment. C'était la comtesse Esther, avec son Gancé Julien, et deux ou trois autres invih s, qui venaient clieccher Sara; en son absence on ne pouvait former le fameux quadrille des .Mille et une Nuits.
— Eh bien, Petite, s'écria Esther, nous vous attendons depuis une heure! — Chuiî lit Sara en montrant le lii; je n'aime pas Ï! le laisser seul avant qu'il soit endormi. — Oh! dit Julien, nous savons (jue vous êtes la perle des t'em «es. — Mais uiainlenaut, ajouta Esîher, allez-vous venir?
Sara réclama euc.ore le silence d'un geste, puis elle regagna le lit sur la pointe des pieds; elle enlr'ouvrit les rideaux, et fit udne de regarder derrière avec sollicitude.
Laurens ne bougeait p:is.
Elle laissa retomber les rideaux.
— Je vous suis, dit-elle en souriant; il dort... Tout le ii;oiide repassa ie seuil, et Sara, qui sortit
la dernière, feraîa la porte à clé en dehors.
QueUpies instants après, Germain, le vaiet de chambre, revint de l'olBce : ii était eiiire deux vins. Il s'arrêta un instant devant celte porie close; puis il redescendit, tharnié d'avoir un prétexte de boire une autre bouteille.
Quelques instants après encore, ou eût pu entendre dans la chiiuibie dt- M. de Laurens dis plaintes faibles; cela dura deux ou trois minuici.
18 SÎPTIÈME P\RT1K.
Après quoi le silence se fif, inieriompu seulement par (|iiel(|ti('S joyeux nccortls qui aïonlaicntpar bouffées de la salle de bal...
■^'EI. — L'ermito.
La salle que nous avons décrile, au coîvnencoment de cette histoire, comine servant de lieu de réunion aux valets de Bliilliaiipt, et (|ai éta't autrefois la cliaiubre de justice des comtes, présentait, au moment de rentrée de Sara, un coup d'œil véritablement magique : des lignes de feu dessinaient l'architecture bizarie des pilastres; des guirlandes sans lin mêlaient leurs festons le lonjî des niurailles, dont li's crevasses se cachaient sous une riche tenture de velours.
Tout cela brillait à éblouir; l'or se mirait dans les cristaux; du seuil, on apercevait comme une pluie d'étincelles qui se mouvaient dans l'atmosphère tiède et parluinée.
Puis, l'œil s'habituait à ces splendides clartés. On voyait la partie vivante du spectacl'. La t'o;de s'agitait sous ce grand jour : les hommes chamarrés d'or, portant les costumes de tous les temps et de tous les pays; les feuunes couvertes de diamants, et rendant aux lustres étincelles pour étincelles.
Il fallait ce luxe prodigue des invités de Geldberg pour que la féerique magnificence de la salle n'écrasât point les toilettes, et il fallait ce luxe de la salle pour répondre dignement à l'opulente fantaisie des paiiircs.
Il y avait rpiatre quadrilles, dont l'un empruntait ses costumes aux contes merveilleux du bonhomme (iallaud, un autre aux iuiiiginaiions baroques des mandai i;!S-iaireur9 du Céleste-Empire, un troisième au
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goût bizarre (\o la renni«sanco, un qnnirième enfin à la crâne élt'cance du rèiïne de I oiiis XIII.
Ces qn;iiie groupes pi inripiuix faisaient tab'eau. Tout aiiiour (i'enx, les faniaisies individuelles se reiniiaieiit et leur formaient un cadre mobile.
Cela ne ressemblait point h nos bals publics de Paris, où la (oïde travestie est tachée de plate en place par le triste et fastidieux habit noir. Le pékin n'existait pas; le domino lui-même, celte hideuse et charmanie chose, était rompléieinent banni. Vous ne voyiez que mousquetaires coudovant (les leilrésde Chine, i'accardbis ei knlanders se frottant contre des seigneurs de la cour du roi sentilhomuie; des dames d'honneur de Marie de Médicis (.\e<i princesses pcrsannes, des victimes du direrio re, des Andalouses, des Grecques, des Ecossaises, Abd-el-K.ider. Schamyl, Ibrahim Pacha. Yo-té-té, Jupiter, Mahomet, Napoléon, l'aniechrist.
Tout cela, dansant, walsant, po'kant, mnzurkant aux sons dts violons de Tolhecque.
Celait plein de nioiivcineni, de vie et de lumière.
Au prenner coup d'œil, il était 1 npossible de s'y reconnaître; tous les visages dispaiaissaient sous le masque, et l'exceniririté des costumiîs déguisait les tournures. A !a longue pouriant nous eussions uni par (iisiinguer nos divers personnages.
Le docteur José Mira, portant la robe longue et le haut bonnet du magicien, donnait le bras à une caricature antique munie de paniers et de falbalas, qui n'était autre que madauie la duchesse de Tartarie, belle leinnie de 18u9.
Keiidioldeii Figaro, papillonnait autour de madame d'Audemer, qui semblait encore fort jolie sous son costume Pompadour.
Denise cl Franz faisaient partie du quadrille Louis Xin.
Lsther, en Daine-dc-Beauti, Julien, sous la casa-
20 stPTiÈuiî PAU ri".
que de Simb.ui lu Marin , se raéiaient au groupe
oriental.
Le jeune iiionsleur Abel de Geldberg, avait eu le bon goût (!e se déguiser en jockey, casaque ronge, lo(!ue bleue, ceinture verte, culotte couleur de chair, bottes à revers biancs.
Il était le cavalier de madaiiie la niarquise de Beautraveis, au bras de la(|nelle il regietiait sincèrement la couipagiiie préférée de Victoria- Qiieen.
La petite demoiselle do quinze ans que Mirelune courtisait, dans des vues solides, avait un chapeau de paille, des rubans bleu-tendre et une boulette ornée de coquelicots; elle lisait Florian, le soir, en cachette, avant de s'eiidorniir.
La grosse banquière de la rue Laflile, chez qui dînait souvent Ficelle, resplendissait en odalisque.
Mais on ne voyait au bras de ces daaies ni Mirelune, ni Ficelle.
En revanche, on apercevait de temps à autre tantôt ici, tantôt là, un groupe qui faisait graiide sensation dans le ba'.
Ce' groupe vou'ait évidemment représenter la tradition superstitieuse qui restait présente à tous les esprits.
Il était composé de trois hommes se tenant par le bras i! drapés dans de longs manteaux rouges.
Ils rappelaient assez exactement cette apparition étrange (jne les invités avaient vue la nuit du feu d'arliiice; le bi ait courait qu'ils étaient, eux-mêmes, cette apparition.
Aussi à leur approche, les femmes éprouvaient des frémissemeiits pleins de charme.
Ils étaient tous les trois de tailles inégales; les deux plus grands marchaient d'un [)as délibéré; le troiièuie semblait embarrassé dans son cosiume, qu'il portait pourtant avec la vaniteuse solennité d'un paon qui fiiii ]a roue.
LE nAno.-^ Dtî n^.oAcrr. 21
On s'évertuait (ians 'a salle à recoiiiiaiire ces trois hommes, et pcrsoiiue n'y pouvait parvenir.
11 y avait déjà bion une lienre que le bal était eniré dans sa plus brillante période, l'orchestre se taisait et il se faisait dans la foule une sorie de silence, accompagné d'une agitation cnricuse.
Chacun voulait voir et s'approcher.
C'était un événement.
Le vieux monsieur de Geldberg, seul démasqué an milieu de ces mille visages uniformément couverts de loups (le velours, venait de faire son^enirée.
Depuis le commencement de !a fêie, il :ie s'était montré que bien rarement et à des occasions choisies.
On ne le prodiguait point; à de loigs interv.dles on l'exhibait comme un saint dans une châsse, et on l'olfrait à la vénération de tous.
Bien ménagée;^, ces exhibiiions faisaient un effet énorme et donnaient i' la faanlle une couleur toute patriarcale.
C'était encore une source de crcdir.
Ce soir, le vieux Aloïse monirani à lous ses cheveux blancs et son froîit respecta!)!e, traversait lentement la salle, appuyé sur les bras de ses deux filles aînées.
On chuchottaitsur son passage, on prononçait tout bas des paroles de louange; que c'éiait bien là le type de i'honnêie hoiiime arri\é douicmeni an soir de sa vie!
Et comme il était récompensé!... Y avait-il au monde une famille plus vertueuse et niPillourc que la sienne? ces deux jeunes femmes, à la beanié parfaiie, qui appuyaient son grand âge, c'éiaienf ses filles; celte enfant, jolie comaie un ange, qui le suivait au bras de madame d'Audemer, c'était Lia, une douce fleur, qui promeilait ce que les autres tenaicnî; c'était sa fille encore.
i2 6EPT1ÈMK PARTIE.
Aiiloiir de lui, ses associés , le sévère et savant (iorteur Mira, le l)on, le rliaritable chcvaljpr fie Reiiiho!(l, Fabncius Vati Piaët, ce moifèle dos coinmeiçanis honorables, le fier inadgyar Yaiios, et enlin Abcl de Geldberg lui-mêaie formaicni coiniiie une garde du corps.
Tons ces gens lui éiaient attachés par le respect et PiiHVclioii sans bornes.
Il passait là, le riche et heureux vieillard, donnant à chacun des sourires pleins de bienveillante condescendance.
Celait un roi, daignant se montrer à sa cour.
Quand on y rédéchissail bien, on se ;iisait en vérité (|ue celle l'ainil e de Geldberg était uiii(|ue en ce nionile; (jue de tendresse pieuse dans les soins donnés par ces chaimanies fenunes à leui- vieux père! et aussi (|ne de boidieur serein siu" le vénérajjle front du vieillard!
Le ciel doit ces calmes félicités à une vie pure et sans reproches...
An i\é au n)ilieu de la salle, M. de Geldberg donna un signal, et les danses recoaiuiencèrent plus joyeuses que jamais.
Pendant que l'orchesire précipitait les noies cadencées d'un quadrille à la mode, un honnne de haute taille, le \i.sage eniièremenl caché par une longue barbe noire qui venait lejoindie le bas de son masque, faisait son entrée sans être remaniué par personne.
Cet homine, qui se glissait silencieux dans la foule, allait produire bienlôl une sensation pres(|ue aussi grande que les trois Hommes liouges ou le vieux M. de Gtldberg lui-mème.
Il était vèin d'une longue robe de bure à capuchon, ceinte à la hauteur des i eins pai- une corde de chanvre; c<ux (jui l'apei curent les premiers le désignèrent sous ic nom de l'crniite, et c'est ainsi que nous l'appellerons.
Le vieux Moïse de GeUlborg semblait lieureia de toutes les joies qui renlouraieiit; il regardait, d'un œil l)e«in et débonnaire, les inngiiificences du bal, l'excelicni vieillard! le digne homme! le vrai piuriarclie! Tout on dansant, daines et cavaliers croisaient à son intention un feu roulant de louanges; il était loin; rassemblée entière se cotisait pour lui faiie un succès de triomphe.
On se disait :
— Voyez (jne de bonté sur sa physionomie!
Et que d'intelligence encore dans la vivacité de son regard!
Voyez! il y a toute une conscience pure dans ce bon sourire!...
Moïse saisissait bien quelqu'une de ces phrases au passage; de tout cet encens, il respirait ce qu'il fallait pour s'enivrer doucement. Il rayonnait; le bonheur qu'il avait à sentir ses deux bras appuyés au bras de ses (illes se rehaussait d'un légitime orgueil.
Ce moment devait rester dans ses souvenirs, parmi les plus belles heures de sa vie...
L'ermite à la longue barbe se frayait lentement un passage au travei-s de la louie, et se dirigeait justement vers ie groupe formé par le vieux Moïse et sa famille.
]\ul ne songeait à le retnarquer.
Il arriva jusqu'auprès d'AbeUqui lui barra la route.
L'ermite dégagea sa main des longs plis de sa robe (le bure et fil mine d'écarter le jeune monsieur de Geldbeig.
— Vous ne pouvez passer, dit ce dernier. — Pourtant je veux passer, répliqua l'enniie.
Abel prit un air de maître.
—Ne voyez vous pas à quelles gens vous vous adressez? ('ii-ii en soulevant son masque à demi; les privilèges i\i\ bal cessent, mons eur, dès qu'il s'agit de mon honoi é père.
24 !?i:p;iK\i;: parti F,.
L'ermite posa le revers de son poignet sur la poitrine .'l'Abel, et i'écarta comme ilrûl fait d'un enfai;î.
— Laisccz! ir,!înmira-t-il en suivant sa route; on veut rendre homnage de plus près à voire honoré père, mon jeune monsieur.
Ahel toisa l'ermite par derrière d'un regard ir,quiet; cette voix éveillait en lui de vagues souvenirs.
Mais les voix changent sous le masque; il ne savait que penser.
L'ermite passa entre madame de Laïu'cns et le docteur José Mira; il s'arrêta en face du vieux Moïse et doiiîcura un instuîtl debout, les bras ci oisés sous s.i robe.
Le vieillard, dans son orgueil content, regardait henoîti'meîil cet homme inconnu et pensait b'en qin' c'était là le prélude de (juelque ovation nouvelle.
Aussi quand l'ermite fit un dernier pas vim's lui, le bon homme avança complaisatiiment la tète pour juieux ouïr.
L'ermite ménagea sa voix de manière à n'êtri; entendu que de M. de Geldberg tout seul.
Il prononça un mot, un seul.
Ce mot avait sm's tioute quelque vertu magique, car une grimace d'épouvante remplaça le bénin sourire du vieillard. Il lit un pas en arrière, et ses yeux se fixèrent, terriliés, sur le mas iue de l'ermite. Ses jambes chaiicelèreni, ses lèvres se prirent h remuer sans produire auciui son. Esiher et Sara, qui le soutenaient, sentirent son bras maigre trciiibier convulsivemetii sous i'étolTe ouatée rie sa douilleUe.
Le mol prononcé par l'ermite était pourtant ton' simplement le nrun fie ce vieil usurier du Temple, qui prêtait des sous à la petite semaine da!)s un trou de la rotondî'.
L'ermite avait dit tout bas. en se penchant à l'oreille (\u ciiçf opident de la famille de Gellborg :
— Anibv!...
LE BAHON DE UODACn. 2d
Cps trois syllabes, murmurées doucement, avaient frappé le vieiîinrd comme un coup de massue.
— Monsieur! Mousieur! s'écrièreiuà la fois Esther et Sara, (|u'avez vous donc dit à noire père?
L'ermite les regarda tour à tour, et s'inclina par deux fois avec nue couiloisie cjrave.
— Belle dame, répliqua-l-il tout l)as eu s'adressant à la comtesse, et de iiianière à êlie entendu d'elle seulement, je disais que fiançailles ne sont pas toujours niariaf:;e...
Etavaiitqu'Ësihcr, troublée, pût répondre, il poursuivit en s'udressant à Sara, et eu baissant la voix davantage encore :
— El je disais aussi, belle dame, qu'il faut bien des coups pariois pour tuer un homme!... Vous avez choisi un poison sûr, mais que l'aiiente est longue, n'est-ce pas? et que cette tombe ouverte met de temps à se refermer!...
Le groupe formé pir la famille de Gekiberg était en ce moment le point de mire de tous les regards. Chacun put remarquer le trouble subit et profond du vieux iMoïse et de ses deux tilles.
Esther et Sara avaient baissé la tête sans répondre. Le vieillard jetait autour de lui ses regards craintifs et stupéfaits.
On se demandait à la ronde : Qui est donc cet ermite, etqu'a-t-il pu dire pour meitre en si fâcheux état le bon monsieur de Geldberg?
L'ermite devenait un personnage, on le contemplait avec une curiosité croissante. Mira Reinhold et Van Praët éprouvaient à observer celte scène une vague frayeur.
Le madgyar seul ne prenait pas garde. Il se tenait debout en avant du groupe, portant son belliqueux costume hongrois, qu'il avait seulemeni pins riche pour la circonstance. Le masque ne dissimula'! pas eniièrcment la sombre expression de son visag»-.
26 lEPTlÈME PAUTIB.
Il songeait, et ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui.
Le vieux Mcïse s'appuyait faible cl prêt à défaillir, au bras de ses deux lil!es ireiiiblanles.
— Relirons-nous, niurmuraii-il d'une voix à peine inte!li[;ible. Fioiirons nous... Seigneur! Siegneurîayiz pitié de moi!...
Esilier et S.ira obéirent. Elles reprirent lenr marche ei passèrent tête l)aissce devant l'erniiie. immobile toujours et les bras croisés sur sa poitrine.
Ils se trouvaient au contre de la salle, et la route était longue jusqu'à l'une des portos.
La (ouïe s'ouvrit pour leur livrer un passage.
Il y avait tout à i'ontour un niuiiiiure étonné.
Tous les yeux dévoraient rerniite : on s'ailendaii à quelque chose; la scène étrange devait avoir sans doute son dénoûinent et son ox[)!ication.
Dcirièie le vioiilarcl et ses deux fdie.s, marchaient Denise et Lia, qui ne comprenaient rien à ce qui venait de se passer.
L'ermite pi il la main de mademoiselle d'Audemer, qui se reculait timide, el la baisa.
— Aimez-le de tout votre cœur, mon enfant, lui dit-il, et faites-le bien heureux quand vous serez sa femme...
Denise devint toute rose sous son masque : cet homme allait chercher au fond de chaque cœur la plus iniia.c pensée.
Comme les deux jeunes filles allaient le dépasser, il leur barra le chemin et se plaça devant I-ia.
Durant quelques secondes i'i resta muet; on eût dit qu'un poids était sur sa poitrine.
i; ne toucha point la m;iiii de Lia, mais il se pencha jusqu'à soii oreille.
— Pauvre enfaiil! murmura-t-il avec un accent de «fusibilité profonde; demain vous ne croirez plus au borhouri>ur cette terre; espéicî en Dieul
LE BARO> DE RODACîI. 57
Il se détourna brusquement; l'éniolion étouffait s;i voix.
Moïse (le Gel(ll)Prg et ses deux filles coniinuaienl cependant leur rouie vers la pnrK; de la salle.
On était entre deux (iuadril es et raiieniion générale se portait sans partage sur celte en gme, dont le mot é( happait à ciiacnn.
Cette ovaiion du chef de la ma-son de Gel Iberg, enlaniéc si pompcnsemenl, avait une fin niaiheureiise; mille hîu ts (onimenç;» ent à courir dans la loiile, et les snppositicns hs pus folles iroiivaicnl créance parmi les invités, curieuv de savoir. On arrivait au fantasii(|uc. L'une des moins bizarres, parmi les liypoiliè-'Cs avancée-;, disait que cet erniite éiaii r.incieii tliapeiiin (le Dlniliaupt. vciiu on ne sav.iii d'^ii pour prononcer !e nom de ses maîtres a Toreide du vieux Moïse de Geidbeig.
Car loiil mystère filtre à la longue, et, malgré !c respect empliat que professe par tout le monde à i'endro.l (lu vieux patriarche, peisonne nVtait sans avoir entendu parler vaguement de la fin tragique des derniers Bluthaupt.
On n'accusait point; on donnait à plaisir à tous ces vieux récits d'invraisemblables couleurs; mais les soupçons reslaiciit.
L'aiieniion excitée gênait évidemment les membres (le la famille (le Ge'dberg. Peiiie appela VI. le chevalier (le Peiniioid, et lui (iiiqne ques mois à voix basse.
Le chev;dier se dressa sur ses pointes el fil de loin un signe aux nuisiciens ûv l'orchestre.
La salle où, (lejjuis une grainle minute, régnait une SOI te (le silence s'emplil ne bmits hannouieux; l'orchestre préludiiit.
Un monvement eni lieu; ceux qui éiaieni trop loin pour avoir ob-ervé la scène (|iie nous venons de déciire b'empressèieni vers leurs duuseuses; le bal rerouva sa vie bruyante «l agiiéc.
28 septièm;: parti i£.
Néanmoins, une longue haie de curieux resta sur le passage des associés de Geldi3eig.
On n'était pas iiidiscrei; on avait du moins un prétexte; la famille avait exliibi^ son chef, afin qu'on lui décernât uiio manière d'ovaiioti solennelle, on ne pouvait pas laisser sortir ainsi sans honneurs le vieil- Jard vénérable.
D'autant mieux qiie l'erinile, qui était resté un instant en arrière, fendait de nouveau la presse el se rapprochait du groupe évidemment fugitif. Le petit drame allait avoir nn second acte.
Après les quel(|ues mots glissés à l'oreille de Lia, qui s'appuy;iit maintenant toute pâle au hras de mademoiselle d'Audemer, on avait vu le fameux ermite demeurer un instant pensif et comme absorbé dans sa rêverie. Au moment où la famille de Geldberg accomplissait le deuxième tieis de son trajet, il parut s'éveiller tout à coup et s'élança poiu" la rejoindre.
La foule des invites, ouverte un iuslanl pour donner passage à la procession domestique, s'était refermée: l'ermite, (pii était un homme robuste, la fendit sans ellorls apparents et arriva en quelques secondes auprès de Moïse de Geldberg.
Devant le vieillard, se tenaient le docteur José i\Iira, le chevalier de lieinhoid el le madgyar Yanos.
L'erinite passa sans s'arrêter auprès d'Eslher, et se trouva derrière le docteur.
On vit celui-ci tressaillir, comme tons ceux à qui l'ermite avat jusqu'alors adressé la pai oie.
L'ermite venait de l'écarter de la main assez brusquement, et 11 lui avait dit tout bas :
— Rangez-vous, s'il vous plaît, savant inventeur du breuvage de vie!...
Ce mot avait rajeuni Mira de vingt ans, et lui avait montré le vienx (iuiilher, len.mt d'une main mal assurée son gobelet (l'or empli de poison.
L'ermite l'avait dépassé, sans ajouter une parolei
LE DAI'.ON DK HODACn. 29
et avait p;Iissé son bras sous celui du chevalier... Au roulaci de ce i)iiis, le pauvre rieinhold se seiilit venir la chair de poule; il aurait voulu être à ceiil pieds sous terre.
— Décidéiueni, hii dit Permiie, vous êtes un pauvre houiMio, monsieur le chevalier! vous vous êtes donné l)ieM du mal pour voler le couterui de certaine cassette...
Les dents de Reinbold claquèrent, et une sueur froide mouilla les rtd)aus de son masque.
— Croyez bien... comuiença-t-il. — Taisez-vous! interrompit l'eruiite qui lui serra le bras.
Reinlio'd n'avait mè:iie pas la force de regarder autour de lui pour chercher assistance.
L'ermite euir'ouvrit sa robe de bure, et le chevalier crut qu'il cherriiail un poignard.
S'il n'eût point détourné la lêie avec épouvante, il aurait aperçu, derrièie les plis grossiers de la lobe, un pourpoint de soie taillé suivant la mode gracieuse de la ( our d'FJisaheih d'Angleterre, ei tout resplendissant de pieri cries.
YIIE. — I^e spectre.
Mais le mouvement de l'ermiie fut si rapide que le chevalier ne vit ni |)ieireries ni pourpoint de soie.
Au lieu d'un poignard, cependant, ce fut une liasse de papiers (|ue reruiile exhiba.
— L'idiot Geignolet ne vole |)as seuleaient à Paris, ir,urmura-t-il , et son clou peut ouvrir plus d'une serrure. Pauvre fou que vous êies! Vous m'avez laissé tout ce qui peut vous perdre et vous m'avez enlevé ce qui pouvait vous servir! Il ne manque rien ici, sauf les traites exigibles sur la maison de Geldberg.
SO SEi'TiÈMi: puvrii'..
Rpinhokl voulut proimnrer les noms de Van Praët et (lu ma(l«yar, mais la teiieur lui coupait la parole.
Rien n'était donc au-dessus du pouvoir de cet hoiiime!
Sa fi-.iyeiir était si visible que la curiosité du cercle qui IViiioiiiait arrivait à son cnml) e.
La foule se lapproclsaii tant (pfele pouvait.
Dans le reste de la sa; le, on dansait gaiement aux îîccords e.\péri:nentés de Tolbecque et de son orclieslre.
Le îiroupe de Geldberc[ était maintenant à quelques pas de la poi te, et le madjzyar, i es:é étiani,'er à tout ce qui venait de se passej-, atieign.it déjà le setdl.
An ni(»inent où il allait sortir, l'ermite lâcha brnsquemiiii le bras de Reinliold, rei)0;issa le }^ros Van Praëi, qui lui taisait obstacle, et loucha l'épaule du seijïnciirGeoigyi.
Ci'iui-ci se loiourna.
Ils étaient tous detix de grande taille et robustes tous fieux. L'iiice vint aux cuiieiix (pie cette dernière scène ne ressemblerai! point airx aiiircs.
Car, Jusque là, l'erniite seuibiaii avoir frappé toujours, sans jamais subir de leprésailles.
Tous les yeux s'oiivrireiil; on eût donné des centaines (l'ai lions du chemin de fer pour savoir ce qui allait se dire.
— Un mol, s'il vous plaîi, seigneur Georgyi, murmura rermlc rn sortant de la salle à moine, pour se po,>^er en face de .^on inierlocuteiir. — Que me voulezvous? oeaiarida le madj^y.ir. —Je veux vou-i dire, répli(pia rcrniiie, (pie depuis hier vous clierchez lièsvaiilainmentcet hoin ne (]ui vous lit naguère une visite à Londres...
Yanos se redressa couiuic un cheval qui sent l'épcrou.
1/ermitc poursuivit :
— Et qui se servit de votre femme pour...
Il n'cui pas !e temps d'achever : Yanos poussant un rugissem-nt de colère , iui avait saisi les deux mains à la fois.
— Ne lâchez pns! dit Relnhold à son oreille, c'est le baron de Rodach.
La poitrine de Yanos s'enlla en un mouvement de rage satisfaite.
— Je te tiens donc enfin! s'écria-t-ii avec un éclat de voix.
C'était la première parole entendue par les invités curieux.
Ce fut la dernière.
Malgré la vigueur apparente du madgy ir, l'er.nite se dégagea de son étreinte comme en se jouant.
— Il n'est pas temps encore, murmura-l-il. Et il s'élança dans le corridor.
Le madgyar se précipita sur ses traces.
Durant les i)remiers instanis, il put le suivre 'e long des galeries brillaaiment éclairées; mais l'ermite paraissait connaître à fond le château.
Après plusieurs déiours, il arriva dans d'étroits et longs corridors, on les lueurs du bal ne pénétraient plus.
Le madgyar le distinguait à peine corn ne une o.nbre, courant aii-dev uit de lui.
A un certain endroit oii les ténèbres étaient p'u3 épaisses, la voix de l'ermite s'éleva dans la nuit :
— A demain!... dit-elle.
L'ombre disparut conme par encliantement...
Le n'.adgyar, essouillé, se trouvait au pied du petit escalier tournant qui conduisait à la Tour du Gu^3t.
Le madgyar Yanos avait été, durant plusieurs mois. le commensal de Zachœus Nesmer, à réi)oque où Van Praët et Mira ménageaient l'agonie leiiie du vieux tuolher de Bluiliaupi. Il counaissait alors parfaite-
.2 SiPliEME PAIVriE.
meut le château, mais de lon^iies aimées avaient passé depuis ce lenips-là; Yanos avait pu oublier.
A l'endroit où l'ermite fu^riiiC venait de disparaître, une obscurité presque complète régnait. On n'avait d'antre lumière que les rayons perdus d'une lampe siiuée derrière un coude du corridor et dont les murailles noires répercniaieni faiblement la lumière.
La galerie se prolongeait à perte de vue et n'oflVait, en apparence, aucune issue latérale.
Celte disparition soudaine de l'ermite avait l'air d'un coup do uiagie, eî l'idée vint au macjgyar que le sol s'éiait enir'ouvert pour lui donner passage.
Depuis son arrivée Cii Allemagne, le seigneur Georgyi éîait en proie à une sorte de maladie morale. 11 souffrait. Le souvenir de sa femme infidèle le poursuivait cruellement, et sa vie se passait en des aiiernaiives de colères fougueuses el de mornes tristesses.
Ce n'était pas tout; d'autres souvenirs plus lointains semblaient se lier avec son angoisse jalouse. Ses nuits étaient pleines de fantômes, et il croyait à la vengeance de Dieu.
D'obsédantes teneurs l'éireignaient à l'improvisie el abattaient ce brutal courage que nul péril humain n'auiaii pu faire fléchir.
En ce moment, le choc qu'il venait de subir rendait son imagination plus vulnérable encore. 11 sentit la lièvre .'ministre qui brùiaii ses nuits sans sommeil monter à son cerveau; des spectres se dressèrent devant lui dans les ténèbres, et il recula, brisé d'épouvante, parce qu'il voyait, en travers du corridor, un cadavre étendu, les cheveux dans la poussière...
11 mit ses deux mains sur son iront en feu; le nom d'Ulrich tomba de >a bouche comme une plainte suppliante.
11 n'osa pas faire un pas de plus pour visiter l'eiidroil qui avait servi d'issue à l'ermite.
LE BARON DE nODACll. S5
Il se prit h marrlirr à reculons, la main sur la parde de son sabre, et rappelant son conrage défaillant, pour se défendre contre ses invisibles ennemis.
Arrivé au bout du corridor, il respira comme s'il eût évité un danger au-dessus de ses forces; il était enlin hors de ces effrayantes ténèbres où sa fièvre mettait tant de visions.
La lampe biûlait à quelques pas de lui; sa raison revenait; il se reirouvait lui-même.
Des pas f^e faisaient entendre à l'extrémité opposée de la galerie et dans la direction de la salle de bal.
Le madgyar continua de s'avancer et fut bientôt en face du bon Van Praëi, de Reinliold et de IMira, que suivaient des domestiques armés.
— Vous ne l'avez pas rejoint? deiuanda vivement Reinhold.
Van Pr.;ët éleva une lanterne qu'il tenait à la main jusqu'à la hauteur du visage de Yanos.
— Comme vous êtes pâle ! dit-il , mon vaillant ami... Voici !a première fois que je vous vois trembler...
D'instinct, l'orgueil du madgyar se révolta; il voulut se redresser, mais sa tête s'inclina de nouveau, lourde, sur sa poitrine.
— Je pense qu'il ne vous a pas mieux traités que moi, mes bons camarades, reprit Van Praët en baissant la \oix pour n'être pas entendu des domesiiques; il m'a parlé de mes cornues et de mon creuset, le diable d'homme!... il sait tout! — Tout! répéta le docteur d'un air accablé. — Mais où est-il? demanda Reinhold; nous sommes en nombre, et peut-être... — Venez! inierrompit le madgyur.
L'image d'Eva, soii unique amour en ce monde, venait de traverser son esprit, et le courroux lui rendait sa vaillunce.
S4 SEPllÈMt: l'ARTIE.
li se mit à marcher résolument vers la partie du corridor où i! s'était airèlé naguère, anéaiiîi par l'épotivanio.
La lanterne de Van Praët éclaira bientôi, à rendrolt même où l'ermite avait disparu, un couloir étroit el soinbip, où se montraient les basses marches d'uu tsciilier lournatis.
La terre ne s'était pas ouverte sur les pas de l'erndie.
— C'est là! dit le madgyar, qui éprouvait comme un resseniimont de ses snptMstilieuses frayeurs.
ÎVÎira, Reiidioid et Va;i Praël se rcg.irdèrent; l'escalier toui naiU conduisait au sommet de la Tour du Guet.
— Peste! fiî 'e Hollandais; c'est un pauvie domicile pour le iiobe baron de Uodadi!... niais, à la guerre comme à la guerre!... il paraît qu'il sait se contenter de peu... — Vous êtes sûr de l'avoir vu disparaîire ici n;ême, seigneur Yanos? demanda Reiiihuhi. — J'en suis sur.
Reinliold baissa la voix jusqu'au murmure, comme s'il eût craint qu'une oreiile ne lût ouverte dans l'ombre de l'esc.ilit-'r tournant.
— Alors, repi it il, nous le tenons!
Parud 1rs associés, chacun se reportait à cette mystérieuse aventure arrivée le maiin même. On s'cxpli(|ua:t ma menant celle étrange résistance que les douiesliquesdeGelilberg avaient rencontrée Iors(|u'ils étaient montés pour ouvrir la plus haute cha.nbre de la Tour du Guet.
Ils s'expliquaient en même temps les bruits qui couraient dans le pays, el qui disaient que l'dme de Bliitliaupt s'était ranimée au sommet du donjon.
Il y av.iit un intrus dans le laboratoire où meinherr Van Praët faisait jadis de l'or.
On ne connaissait d'autie issue à la Tour du Guet que l'escalier donnant sur la galerie.
LE BAUON DK HOUACH. 55
Van Praët, Rfiiihoi.'l et Mira se consnlièrent un instant, puis ils ordonnèrent à un d()niesti(|ne îi'aller chercher Johann, Maldu et Pilois, à qui l'on avait donné asile dans les communs du château.
Le înaduyar entendit cet orche <M secoua la tête.
— S'il veui passer, pcrisa-t il iout haut, v(»s hommes avec leurs couteaux n'y IVronl r:en... il passera! — C'est ce (pi'i! faudra voir, mon intrépide ami! répliqua Van Pr, ëi.
Johann e\ ses deux co.npigiions fiirent postés en sentine le au bas de l'escalier; les associés rejjas^nèreni la salle du hal.
Le plaisir avait efficé, là, louîe trace de l'émotion récente. On causait bien encore ta et là, autour des murailles richement vèuies, des faits et gesti-s de ce bizarre personna;.fe dont l'asped avait ylacé la joie généiale, mais un \n'ii de mystère va bien partout eiaubal masqué mieuxqu'ailleurs. Ces incidents donnent du pii|uant à U! f léie; il nelaui pas s en plaindre poiii vu cpi'on ne les prolonge point oiilre mesure.
Ici, la srène avait duré juste assez de temps pour piquer le curiosité sans lasser l'aiientiou. Les invités avaient une vénération grande pour la maison de Geldberg, ma s on ( oiisir.ie volontiers l'emb n ras des gens qu'on vénère.
D'un autie côté les Geldberg, qui avaient inléiêt à faire ilis,)ataîtie toute trace de ce monieiilde trouble, redoublaient d'entrain et de gaieté.
Le vieux Mobe s'était i eliré. Personne n'en pouvait manilesler aucune surprise, piiis(|uecese\liil)iiion->solennedes que la famille laisait de son chef éiaient toujours aussi courtes que tares. Al)el, Eslher, Sara semblaieiit se multiplier pour plaire à chacun. Le chevalier de Re.iinold leculatt liiiéralemerri les bornes de l'amab.lilé; il n'v avait pas jusqu'au docteur José Mira lui-même qui ne fît des eU'orts assez malheureux pour cire churiuauL
S6 Sr.PTlÈVE PARTIE.
Comme nous l'avons dit, le bal avait pour prcte.xtp les fianç;nlles de la seconde (ille de Mosès Geld, la belle comtesse Lampion, avec le jeune vicomte Julien d'Audemer. Le maiiap:e devait avoir lieu à Paris dans quelqnes semaines. On en étaii aux compiimenis officiels. On eu faisait à la vicouilesse, à Julien, àEsther; tout le monde tiouvail rnriion admirablement assortie; et les beaux fils du commerce transcenrlant qui parlent voloniiers noblesse, les aveugles parlent bien des couleurs! disaient des balivernes assez innocentes sur la bonté (les deux familles.
La vicomtesse recevait les compliments d'un visage radieux. Ce m;uiage éiailun de ses i éves les plus chers; cl e nese semait pasdejoie. Rlle aurait bien voulu voir aussi avancée l'union de Denise avec le chevalier de Reinhold. Mais les jeunes filles! les jeunes filles!
La <!anse rcjjrenait plus vive; (pielques masques loiid)aienl, montrant çà et là de jolis visages, alanguis par la langue du plaisir.
Le bal arrivait à ce moment atiendu où les plus froids s'animent cl oi'i ral);indon gracieux double la beauté des femmes. Il y avait comme une brise enivrée au dessus de cette foule en joie. Les toilettes se mêlaient en un resplendissant chaos; les paroles vives et gaies se croisaient; Toi cliesire jetait parmi tout ce nioiivemenl sa voix leste et eiilraînanl'.
C'était partout du rire ou de la rêverie; ici delà gaieté, là des soupirs novices; l'aveu timide de chérubin, don Juin avec son audace éterneilemenl heureuse; un peu d'anionr partout.
Lstlier et Sara étaient encore ensemble; Eslher venait d'avouer à sa sœur que Julien avait pris sur elle, dans ces derniers temps, un empire absolu, et que de ce mariage dépendait le bonheur de sa vie. l'etite félicitait el raillait à la fois.
En léaiiié, Petite était jalouse de ce bonheur qui semblait si sûr et si proche.
LE BAUON DE «OliACH. î-7
Elles venaient (i'échaiiger leurs coiifidonces. Eslher avait répété les paroles do l'erniiîe, non sans un frisson (!e crainte, et ia;idaiie de Laurens avait iiiveiiié quelque fable pour ne point demeurer en reste.
Car elle ne pouvait ponssfr la confiance jusqu'à parler de celle lente mon de l'agent de change, à laquelle l'ermile avait fait allusion.
— Je tremble, (lit Eslher. (jui peut être cet homme? si sa menace allait se réaliser!... — Quelque envieux! répliqua Sara, el quant à sa menace, ne craignez rien, ma sœur... Julien vous aime el vous êtes i iclie.
Denise d'Audemer et Lia resiaient également sous le coup des mystérieuses pr.roles de l'ermite. Lia était venue à ce bal parce qu'on le lui avait ordonné. Elle était faible et souiîVanie; le choc éprouvé achevait de la bnser.
Elle s'appuyait au bras de Denise, éaïue elle-même, et perçait la foule pour se retirer, car elle se sentait défaillir.
Celte voix, qui lui défendait l'espoir, pesait comme un poids de glace sur son cœur.
Elle sorlit. Au niomeni oi:i Denise rentrait seule dans le bal, Franz s'approcha d'e.le el lui glissa rapidement quchpies mois à l'oreille.
llsétaient surveillés de pi es, eimadamed'Audemer, alléchée par un premier siiccè'^, gardait chèrement SI fille à ce bon chevalier de Reinhoid, Julien aidait sa mère dans cette lâche; car il était devenu Geldberg des pieds à la tète, et les prétentions de Franz lui semliluieiU un ridicule rour.in.
Depuis le commencement du bal, Deidse et Franz n'avaient pas pu se joindre. Julien était à quelques pas; on voyait de loin la vicomtesse (pii cherchait, inquiète. Il fallait profiter de l'occasion, mais n'en point abuser. Aux quelques mots de Franz, on répondit par un oui pionoiicébienbas; la dentel'edu masque laissa voir un joli sourire.
.)8 SKPTIÈME PAfiTIK.
Denise rejoigrjit sa nièro, et Franz passa. Comme il s'él()is,niaii, (in !)i;is se glissnsons le sien.
— Vous voilà hicn joyeux, monsieur! ciii une voix connne ;i son oieiiie.
Fr.iiiz rougit coiiiine une jeune fille qu'on surprend à Ifiire des signes du haut de sa fenêtre.
Dans la bonne foi de son âine, il plaignait sinrèrenienl madame de I.aurens;ils'acciisaii de l'avoir ahandonnée. Comme il aimait a\ec passion et qu'il semait da!)s lonie sa plénitude le bonheur d'être aimé, il devinait aussi la peine amère de ceux qu'on n'aime plus.
I! croyait avoir abandonné Sara. F^a vue de cette pauvre feainu' (|ui devait, selon lui, tant souffrir, mettait toujours au fond de sou cœur de la trisie^se et des reuMirds.
C'était Sara qui venait de passer son bras sous le sien.
~ Que vous avez un goût gracieuv, luadanie! murniura-l-il pour dire quelque chose, et que vous êtes belle sous ce costume!
Petite détourna la tête à demi.
— Je croyais que vous n'aviez phis le loisir de reniarqiicr cela, ré|)li(jua-t-eile eu donnant à sa voix un accent de mélancolie; il faut que nous nous expliquions franchement, monsieur... Le doute où je suis me fait plus soulfrir que la reiiiiu !e d'un midheur.
— Je ne vous compremls pas... balbutia Franz. — Vous venez de donner un icndez-vous à mademoiselle d'Aiideiner? — Quidle idée! — J'en suis siire. — Je vous [>ioteste!... — Poinqtioi meuiir?... Je sais que vous l'aiuîez. — Mais... pas le moins du monde!
Les yeux de Sara brillèrent à travers les trous du velours. On eît dit qu'il» avaient le pouvoir de percer le masque de Franz.
Ils s'étaient arrêtés aupi es d'un de ces piliers h bilarrc archilet ture qui touteua eut ia voûte de l'an-
LE BAI'.Or» OL l'.ODACn. 5'J
denne salle de justice des coniios. Ce pilier, comme tous les auires, pif-sf niait une gerbe lumineuse jaillissant (lu soi cl aiiiviint jusqu'au moiisiie sculpté qui lui servait de chapiteau.
Autoui fi'eux, la foule passait et repassait.
Un seul personnage se tenait immobile de l'autre côié de la colonne.
C'était un homme, et il avait eu la lugubre fantaisie de se déguiser en spectre.
Un long voile hlanc le couvrait de la tèie aux pieds.
Il n'y avait pas liès-longtcmps qu'on l'avait aperçu dans le bal pour la preaiière fois. Aux joyeuses apostroi)l)CS qu'on lui avait adressées çà et là, il n'avait pas répondu un seul mot, et c'était à la rigueur qu'il jouait .son rôle de fanîôiie.
Il s'était pro iiené dans la sal'e, semblant chercher quelqu'un à travers les trous pratiqués à son suaire. Son pas était tardif et chancelaiit.
Il n'y avait guèie q'i'une minute qu'il s'était arrêté derrière le pilier.
Depuis lors, on eût dit qu'il dévorait des yeux Franz et Sara...