‹ Le fils du diableChapitre 6 sur 57 · IX. — La fée · texte numérisé non relu

IX. — La fée

Franz riait; Franz pleurait; Franz couvrait de baisers la main de Gertraud.

— Et vous me cachiez tout cela! dit-il d'une voix quivoulaitêlregaie, maisqui tremblait; oh! méchante! mécliante!... — Vous vous étiez moqué du pauvre Jean... murmura Gertraud. — Parlez-moi d'elle encore, reprit Franz insatiable; dites-moi tout, maintenant que nous avons fait la paix!

Il alla chercher une chaise et s'assit auprès de la jolie brodeuse.

— Oh oui! reprit Gertraud, elle vous aime bien, la pauvre demoiselle!.., et si l'on se moquait de vous devant elle, je crois qu'elle vous défendrait mieux encore que je ne sais défendre Jean Regnault... Quand elle est entiée dans la chandire oîi je l'attendais, j'ai eu peur, tant je l'ai trouvée changée!... Il y avait quelque chose d'égaré dans ses yeux... Au lieu de venir à moi comme d'ordinaire, car elle est toujours si aOable et si bonne! elle se jeta dans un fauteuil et couvrit son visage de ses mains.

J'avais les larmes aux yeux, M. Franz, à entendie les sanglots qu'elle voulait étoull'er...

fc — Votre servante, mademoiselle Denise, lui disje, je viens pour la broderie...

» Elle ne m'écoutait pas. Je m'approchait d'elle

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bien doucement, et je m'assis sur un coin de chaise, à ses côlés.

V El je repris tout bas :

.1 — Ne voulez-vous point m'entendre, ma chère donioiselle Denise?... je vomirais tant vous coosoleiet vous voir joyeuse.

» -- Joyeuse! répéta-t-elle; oh! ma pauvre Gertraud!... si tu savais! »

Elle nie re.ijarda on disant cela et ses mnins cessèrent de couviir son visiigo... on eûi dit que des années de cliagi in avaient pesé sur son front. Moi qui l'avais vue, la veille, si joyeuse et si belle, je ne !â reconnai>s;ii.s pins... Oh! M. Fraiiz, il faut l'aimer bien ei rainer toujours!..,

Franz prit a main de Geriraud et la mit sur sou cœur qui sauiaii dans sa poitrine. La jeune tille souri'.

— Je ne savais comment faire, ponrsinvit-elle, car il y avait une vieille domestique qui allait et venait dans la cha;id)re vo sine... pourtant je ne pouvais pas la laisser soniîVir ainsi.

Je pris SI main qui était froide et que je réchauffai entre les nuonnes.

« — Je sais pourquoi vous pleurez, disje; il devait se battre en duel ce malin. «

Sa prunelle morne s'anima pour exprimer de l'étonnenient.

« — De qui parlez-vous , Gertraud? » r.iurnmrat-elle.

Je me penchai sur sa main et je la bais;ii longtemps pour ne point l'embarrasser de mou regard, au moment où elle allait rougir...

Je pris mon grand courage et je répondis:

« — Je parle de Vî. Fi-anz. »

Sa main trembla légèrement dans la mienne ; je me gardai de relever les yeux.

Je sentis qu'elle s'incliiiait vers moi. Son bras li-

bre enionra mon co.u : elle m'attira jusque sur son sein qui batiaii comme bnt votre cœur...

« — Gcrirand , rîortranfl! miirmura-f-oMe, nous jetions aniios daiis notre enfance, et je vo'is ai toujours ijardé mon aiïeolion...

n Kl!e s'arrêta; je crus l'avoir nfl'ens(''e.

» niais au moment où j'a lais relever ia tète, une larme brû'anie touba sur mon front.

1) — Dites-mo: tout, reprit-elle; je ne sais pas comment vous m'avez devinée; mais c'est bien vrai, mon Dieu! je i'aimais!... oh! je l'aimais, et je n'aimerai jamais que lui! «— Dieu merci, ma rlière demoiselle, m'écriai-je en relevant la tête cette fois, pour entendre ce que vous venez de dire, je suis bien sûre que M. Franz se bâtirait e::core demain matin de grand cœur! » — Vous êlfs un hon jietii ange, Gertraud, interrompi" Franz, qui trépignait sur sa chaise; et que fit Denise? — Elle n'osa pas comprendre tout de suite poui suis't la jeune fille, tant elle avait peur de se tromper'... peu à peu, tandis qu'elle m'interrogeait timidement du regard, une nuance rose revenait à sa joue... cela me réchauffait le cœur.

» Je la rcg.irdais en souriant et je devinais la question qui se pressait sur sa lèvre.

» — Ma chère demoiselle, dis-je, et je n'ai jamais prononcé une parole avec tant de plaisir, j'ai vu M. Franz depuis son duel. — Il vit?... s'écria-t-elle.

» Puis elle ajouta précipitamment :

» — Et n'est-il point blessé?

» Après ma réponse, elle demeura un instant silencieuse et recueillie; elle avait les mains jointes, elle remerciait Dieu.

0 Si vous saviez, M. Franz, comme elle était belle!...

» Je lui dis alors ce que je connaissais de votre duel; je dis qu'elle éta t votre unique pensée, et que si j'étais venue, c'était sur votre prière...

» Elle était heureuse. A mesure que je parlais, je voyais de fraîches couleurs revenir à sa joue; la trace des larmes récentes s'effaçait autour de ses beaux yeux.

» Sa joie était celle d'un enfiint. Elle m'embrassait comme si j'eusse été sa sœur. Elle admirait ma broderie. Elle iiouvait l'air doux, le ciel brillant.

» Tout lui servait de motif à se montrer contentel

» Puis, tout à coup, son front se rembrunit légèrement.

» — Mon pauvre frère! murmura -t -elle; il est arrivé de ce malin et je ne l'ai pas encore embrassé... mon Dieu! celte crainte me rendait folle... »

Elle nie quitta pour réparer le temps perdu auprès de son il ère, et lui payer sa dette de caresses.

— Et en partant, demanda Franz, elle n'a rien dit pour moi?

Gertraud se retint de rire et prit un petit air scandalisé.

— N'est-ce donc pas assez , monsieur? dit-elle. — Oh! si, répliqua Franz, que de grâces j'ai à vous rendre, Gertraud, ma bonne petite sœur!

Pendant tout le récit de la jeune (ille, Franz était resté silencieux. Une émotion profonde et sérieuse avait remplacé le caractère sémillant et léger de son visage. Durant quelques secondes encore, il se recueillit en lui-même pour savourer la plénitude de sa joie. Mais cela ne pouvait durer; sa nature pétulante voulait s'agiter et s'épandi e au dehors.

— Merci, petite sœur, dit-il en approchantsa chaise d€ celle de Gertraud, et en redonnant à ses traits leur expression de gaieté vive;je vous aime dix fois plus qu'il ne faut, voyez-vous, pour avoir le droit de ni'appeler votre frère... Que vous ëies gentille et bonne!... laissez-moi baiser ces petites mains qui ont réchauiré les siennes!

Gertraud n'y voyait point de maU

Mais Franz, après avoir baisé les deux petites mains, ensemi)le et l'une après l'antre, mit ses lèvres sur le front de la jeune fille, qui rougit celte fois et s'esquiva.

— Ne craignez rien, ma sœur, dit Franz, qui, pour le moment, était sentimental; la place oi^i tomba celle larme... vous savez?

Geriraud éclaia de rire et revint s'asseoir.

— Et vous, reprit-elle, qu'aviez-vous donc de si intéressant à me dire? — Oh! moi, dit Franz, dont la physionomie mobile se transforma enrore une fois, c'est toujours la suite de mon histoire fantastique... Je crois, ma parole dhonneur, que je vais devenir un personnage d'importance!... Vous souvenezvous bien de mes aventures de celte nuit, Geriraud?

— Oh! oui, répondit la jeune fille, dont la fraîche figure priî soudain une expression d'intérêt avide.

— Eh bien! poursuivit Franz, cela continue... Nous marchons de mystère en mystère... Il faut que je sois le fils de quelque prince!... — D'un prince! répéta Geriraud naïvement. — A moins, continua Franz, moitié riant, moUié sérieux, qu'une fée puissante n'ait pris h lâche de me proléger...

Geriraud ne répondit poini; elle écoutait.

— En tous cas, reprit Franz, je m'y perds complètement et je déclare que je ne suis pas de force à résoudre ce problème... Voici les faits, petite Geriraud; nous verrons si vous devinez mieux que moi... Vous savez bien ce cadeau qu'une main mystérieuse avait glissé dans ma poche au bal Favari? — La bourse pleine d'or? dit la jeune fille. — Précisément!... Eh bien, je ne suis pas encore très-vieux et je ne me pique pas d'une sagesse énorme... Cette bourse, d'ailleurs, m'avait déjà mis des idées plein la tète... je rapportais la chose à ma famille inconnue, et il me semblait impossible que ce cadeau ne fiii point suivi de quelque autre... aussi, taiu qu'a duré la jour-

§4 QUATUIÈME PAKTIE.

née, je me suis iaiposé la lâche de commettre foiie sur folie... — Je m'en rapporte à vons! murmura Gertraiid. — Petite sœar, vous avez raison, car je m'y ciiU'ikIs (l'une inai.ière adiiiirabie. — Vous avez dépeusé la bourse jusqu'au dernier louis ? — Fi donc!... j'ai dépensé le quadruple, et je n'ai pas acheié tout le nécessaire, tant s'en faut! — Kl qu'a!- Icz-vous devenii? denianda Gertraud. — Bah! sécria Franz, cl la iée, s'il vous plaîi!... vous allez voir!... J'av.îis comniLiiidé d'assez jolis meubles chez iMonbro. Qno que je «ois le plus mauvais cavalier du monde, j'avais donné des arrhes à Crémienx pour un petit anj^lais qui n'a pas son p.ux'il dans tous les Champs- Elysées... J'avais bien jeté çà et là quelque auire argent par la fenêtre... et je revenais îloilant un peu enire le plaisir de la fantaisie salisfaiie et une maidère rie remords. 11 y a si peu de temps que je suis riche! Je rentrais dans mou hôlel de la lue Danphine, et j'allais demaudi'r la clé de ma petite chambre à la portière. Tout en tournant le boulon de la loge, je me reprochais une 0!ui>sio!i grave : n'avais-je pas oublié de relenir un antre appai lemenl?...

Franz haussa les épaules avec une fatuité si bonne et si naïve, que personne n'aurait pu la lui imputer à mal. I: se pos;iil ici en Mondur dans cette même chambie où il était entré, la veille, avec sa garderobe enlière sous le bras.

Et il parlait de folies pi odigues, de meubles rares, de chevaux; et il s'excusait presque de n'avoir point loué un palais pour abriter sa jeune opulence...

Mais tout cela était diisigaiemcnt ei de si bonne foi! le rire qui accompagnait ces foifanter es était si franc! la boiiche d'enfant qui ies prononçait était si rose et si chai mante!

11 en est des paroles comme de certaines parures qui enlaidissent la laideur et qui font rayonner la beauté.

LE CABARET DTS FII.S AYMON. 93

La peiile Gerii aiid éiaii à mille lieues de ces réflexions. L'iinpiession (|iii los fait naîlie n'existait nièiiif pas en elle; Franz aiiiail pu pousser ses ciiorliiiiésaii cenlnp e.sans la fiio(|iier le moins du monde. Elle écoutiiil de loiit son eœiir, allViaiidée par la bizarrerie mysiériense du premier rér t de Franz. S'il y a\ail en elle un autre scntimeiil que la curiosité, c'était (Paiidid beaucoup d'intérêt pour le conteur, et un peu d'impatience excitée.

Ele était comme ces lecteurs impitoyables qui maugréent contre le romancier, chaque fuis que le drame se ralentit et que la passion prend baleine.

Elle attendait.

— El, sans appartement, reprit Franz, où diable nietîre mes meubles de Moniiro? — C'est clair, dit Geilraud pour couper court. — Mais j'étais faiijiué! continua maîire Fianz; cluujue joui' à son irava.l... je pensais que je pouvais iea)i lire la diose à demain.

« J'enliai. Au lieu de me !ai>sei piendre ma clé, comme à l'oidinare, ma concierjie , qui est une lémme d'impoi tance et ;|ui ne m'avait témoigné jusqu'alors (iii'un iutéiét légcieuienl dédai;;neu\, où périmait le seniiment de son immense supériorité, ma concierge quita son iauteuii de cuir et nie tira honiiêiement ses lunettes rondes. C'est sa manière de saluer.

» Son mari cessa de travailler et souleva même sa casquette avec respect. Ce concierge, qui raccommode de vieux souliers, possède au plus haut degré l'orgueil de sa position sociale; il ne m'avait jamais fait i'iionneur de me montrer son criiiie à découvert.

» Les enfants, qui jouaient dans un coin de la loge mirent fin à leur tapage, et me regardèrent avec de grands yeux tout pleins d'élonncment et de véîiération.

» Il était alors six heures et demie du soir environ,

9(i QUATRIÈME PARTIE.

peut-être sept heures... A quelle heure mon bon ami Hans Dorn est-il sorti, Geriraud?

— Vers cinq heures Pt demie, répondit l.i jeune fiîie qui ne savait point où tendait cette question.

Franz réfléchit un instant avant de reprendre le fil de son hisloire.

— A la rigueur, murmura-t-il entre ses dents, ce pourrait être lui... Mais comment penser?...

» Cette réception de mes concierges et de leur jeune famille, poursuivit-il tout haut, était si puissamment extraordinaire, que je restai comme ébahi, rendant snlut pour révérence, et ne sachant trop si l'on se moquait de moi.

)) — Je viens prendre ma clé, dis-je en balbutiant. — Est-ce que vous allez remonter là-haui? demanda la concierge. — Mais, ma chère dame, il me semble...

» La portière sourit; le portier sourit; les enfants sourirent.

» Moi j'étais sur le point de me fâcher.

» Mais la concierge, qui voyait la tempête, s'empressa de mettre et d'ôter ses lunettes, puis elle me dit tout doucement :

» — Je pensais que monsieur allait entrer dans son appartement dès ce soir. — Mon appartement?... répétai-je.

» Je croyais rêver!

» — Monsieur a loué l'appartement du premier... six pièces de plain-pied, fraîchement décorées, avec la grande terrasse sur la cour... — Allons! me dis-je, c'est le second chapitre du hal masqué. L'action marcha... ça promet énormément!

» Et," pour ne pas rester au-dessous de la situation, je plantai mon chapeau sur ma tête en pleine loge, comme il convient à un locataire de premier étage,

» — C'est bien, ma chère dame, ropris-je du bout

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des lèvres; je trouve seulement qu'on s'est un peu pressé, vu les ordresque j'avais donnés... Mais montrez-moi cet appartement, je vous en prie.

» La concierge passa devant moi, ses lunettes à la main, et se mit à monter l'escalier, en s'arrétant à chaque marche pour m'adresser d'agréables sourires.

» Je la suivais, très-grave et très-froid.

» On ouvrit la porte. Je trouvai l'appartement coquet, frais, gentil, gai, convenable enfin au demeurant, mais un peu mesquin.

» — Cela me semble petit, dis-je à la concierge. — La chambre de monsieur... commença-t-elle.

» Je la compris à dcuiimot, et mon regard la foudroya, faut-il croire, car il me sembla qu'elle allait rentrer sous terre.

» — J'o:e espérer balbutia-t-elle, que je n'ai pas raéconteiiié monsieur?

a Je fis un geste; elle se tut; pour donner une autre direction à mes idées, elle ouvrit une petite armoire d'attache, et y piit un portefeuille qu'elle me remit.

» — Monsieur sait ce que c'est, dit-elle; les billets de banque...

» — Je veux être décapité, Gertraud, si j'en savais le premier mot!

» — C'est bien, c'est très-bien, répondis-je pourtant; je sais, ma chère dame...

» Et j'eus la vertu de mettre le portefeuille dans ma poche, sans même regarder les billets de banque.

» Que dites-vous de cela, petite Gertraud?... »

— C'est étrange! répliqua la jeune fille, qui ne songeait point, assurément, à l'aplomb de Franz, mais bien aux aventures racontées. — En définitive, continua le jeune homme, l'appartement tel qu'il est pourra contenir tant bien que mal mes meubles de Monbro... je l'ai gardé.

» Mais ce n'était pas là le principal. Pemlant que j'avais ma cligne coiicierge sous la main, j'ai voulu m'informer quelque peu, et tâcher de voir clair au fond de toutes ces complications mystérieuses.

» Ceci était d'amant plus difficile, que la position prise par moi nie défendait les questions directes. J'éiais censé savoir; je m'étais campé en maîire; tout ce qu'on avait fait, c'était moi qui l'avait ordonné.

» Comment interroger, après cela?

» Heureusement, pour faire parler les concierges, il n'est pas besoin de s'épuiser en questions, une simple permission tacite suflit à leur délier la langue, et, une fois qu(' leur langue est en branle, Dieu sait qu'elle ne s'arrête point!

» J'appris de celle manière, sans grands efforts de diploniaiie, que mes prétendus chargés d'affaires sortaient de l'hôtel juste au moment où j'y étais rentré moi-même.

» Ils étaient deux, dont l'un était resté à la porte dans sa voilure, tandis que l'autre retenait le logement en mon nom et payait deux termes d'avance.

» La chose s'était faite avec une certaine précipitaiion ; on eût dit (ceci est une remarque de la concierge) que mon chargé d'affaires craignait mon retour.

» Il avait parcouru l'appartement et donné un coup d'oeil rapide à toutes chosse; il avait mis dans une armoire, sous la garde expresse de la concierge, le portefeuille aux billels de banque; puis il s'était retiré comme il était venu, en laissant pour moi ses compliments anonymes...»

Franz se tut.

— Après? dit Gertraud qui attendait quelque chose encore. — C'est tout. — Vous n'avez rien appris de plus sur ces deux hommes? — Rien de plus. — El vous ne soupçonnez pas qui ce peut être? — Si fait, répondit Franz.

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