X. — Un tour de valse
A la vue du portefeuille, la vico.ntesse détourna les yeux et son masque ne put cacher entièrement l'angoisse qui était sur son visage.
— Je n'avais pas vu le meurtre, reprit l'Homme Rouge, et je ne savais pas le nom du meurtrier... mais Dieu mit un jour sur mon chemin un ancien serviteur du comte Gunlher, que le hasard avait placé u bord de la Hœlle, ii l'heure même dn crime... le secret de sang pesait à la ccuiscience du pauvre homme... il me lit un avtu, et c'est grâce à lui que je peux vous dire : Celui-là est l'assassin de Raymond d'Audemei !
Son doigt tendu désignait de nouveau Reinbold.qui papillonnait gaieneni parmi la foule, ne se doutant guère de ce qui avait lieu si près de lui.
Malgré les préventions cniciées de la vicomtesse, elle était émue profondément. Les paroles de l'inconnu avaient touché eu elle une corde muette depuis longtemps, ma s sensible encore. Elle avait aimé son mari avec dévoueiuent et passion autrefois.
Il y eut un silence pendant lequel la vicomtesse, la tèie basse ei la respiration oppressée, semblait hésiter gravement.
L'inconnu domeurait imiiiobile et attendait. — Mis... dit enfin la vicomtesse qui trouvait ses mois avec peine, cet iiomme... cet ancien serviteur de mon onc !e Guniher... où est-il? — Rendez-vous demain, madame, répliqua l'Houime Rouge, une heure après l'ouverlure de la chasse aux flami)enux, dans l'allée de mé'èzes qui conduit à i'Enl'er de Bluihaupt.. . le témoin du crime vous montrera lui-mê ne i'enilroit où trébucha le cheval de Raymond d'Audemer. — J'irai... murmura la vicouitesse...
En ce moment la danse finissait. Le mouvement qui se faisiiit dans le bal ramena vers les deux interlocuteurs Reinhold et José Miia.
La v comtesse, un instant écrasée sous le poids de ces (Orayaiites révélations, se révolta de nouveau, incrédule. Une idée k.i traversa l'esprit comme un trait de lumière. Elle pensa qu'une intrigue jalouse, montée dans l'ombre parmi les invités de Geldberg, voulait entraver le double mariage de son fils et de sa fille.
C'était son rêve le plus cher. Oubliant son émotion récente, et forte de l'idée qu'un voulait la tromper, elle ne vil plus dans l'inconnu qu'un homme abusant du privilège de son masque et jouant une perfide coaiédie.
L'envie lui prit de voir à découvert le visage du calomniateur.
— A moi, monsieur de Reinhold! cria-t-elle.
L'Homme Rouge fit un mouvement de surprise. A peine aurait-on eu le temps de s'en apercevoir. Il reprit aussitôt une attitude fière et assurée.
Au cri de la vicomtesse, Reinhold et Mira s'approchèrent en même temps. Tous ceux qui avaient été à portée d'entendre cet appel, dont l'accent avait quel»
80 SFPTll>ME PAnTIE.
que chose de tragique, s'avancèrent curieux et firent cercle autour de l'inconnu.
Par une coïncidence étrange, le même fait se reproduisait dans deux autres parties de la salle.
On entourait le premier Homme Rouge, que Franz avait saisi sans façon au collel; on entourait le second Homme Rou[ïe,àqni Julien d'Audemer venait dédire à haute et intelii<ïible voix :
— Vous mentez!...
Cela faisait une triple esclandre. Entre les contredanses, ce bal avait vraiment des incidents assez dramatiques.
On ne sy prodiguait pas les coups de poing comme à l'Opéra, mais le fait pouvait être attribué à l'absence de sergents de ville.
La conversation de Franz et de son compagnon avait siuvi son cours jusqu'à l'instant où ce dernier avait prononcé quelques paroles, donnant à entendre qu'il connaissait les secrets de la destinée du j'une homme.
L'imagination de Franz éiait alors partie comme une traînée de poudre qu'on allume. Ses fantastiques souvenirs des derniers jours passés à Paris, ses espérances folles, ses désirs, ses craintes, ses rêves, tout cela s'était entre-choqué dans son cerveau.
— Je veux savoir!... avait-il dit. — Vous saurez tout demain, répliqua l'Homme Rouge. — Aujourd'hui! à l'instant même! s'écria Franz hors de lui; je ne vous lâche plus avant que vous ayez pirlé!...
Quant à Julien, nous l'avons laissé dans une situation d'espriKiui rendait probable et imminente l'insulte proférée.
Au moment où il demandait grâce pour ainsi dire, l'Hoinnie Ronge s'était arrêté pris de compassion.
Mais l'Homme Rouge avait sans doute un intérêt plus fort que sa pitié.
Après un silence, il reprit la parole. Julien éiaii livide à l'écouter.
— Avcz-vous la mémoire si courte, disait rinronmi, que vous ayez oublié votre joyeux souper du café Anglais, monsieur le vicomie?... Vous aviez là une belle maîtresse, sur ma parole!
Julien se souvenait de ses doutes; il sentait venir la révélation poignante; il avait envie de tuer cet homme pour arrêter les mots dans sa gorge au passage.
— Mais ces belles maîiresses, reprit l'Homme Rouge, ne sont pas bonnes à porter un nom comme celui de voire père... d'autant qu'elles ont souvent la mémoire admirablement ornée et qu'elles regorgent de souvenirs... A ce propos, monsieur le vicomte, si vous gardiez quelques donles, ayez la honié de demander à la comtesse Esiher des nouvelles d'un certain baron allemand qui avait nom Goëiz...
Julien voulut parler, mais il ne put.
— Un bon vivant que ce Goëiz! reprit l'Homme Rouge; ma foi! la comtesse et lui s entcndnientà merveille, bien que le baron n'eût point la bouffonne idée de l'épouser!... et je pourrais vous raconter...
Julien demanda le silence, d'un geste où il y avait autant de piière que de menace.
— Non!... dit l'inconnu, répondante ce geste... Je ne peux pas me taire avant d'avoir achevé... car je suis l'ami du vicomte Raymond, depuis sa mort comme durant sa vie... Et ce ne sera [)as sans être averti que son fils deviendra l'époux d'une femme perdue!
Le corps affaissé de Julien se redressa violemment. Tout son sang vint à sa joue.
— Vous mentez! s'écria-t-il en portant la main au masque de l'inconnu.
Celui-ci le repoussa sans perdre son calme.
Mais un démenti, cela s'entend d'une lieue!
La foule vint, avide de savoir.
De SOI le que, dans l'immense salle, tout le monde
avait son spectacle gratis. Ici c'était la vicomtesse insuiiée; là Franz qui tenait un liomme au collet comme un voleur; là encore Julien d'Audemer fré.nissant de rage en face de son adversaire.
Les Hommes Rouges étaient de haute taille tous les trois, et leurs regards dominaient ce flot confus de têtes.
Il y eut entre eux, de loin, comme un muet accord.
Tous trois serrèrent leurs manteaux autour de leurs tailles, et firent mine d'opérer leur retraite.
Ils étaient entourés de tous côtés et serrés de près; mais parmi la foule, à bien regarder le mouvement qui se lit, on eût pu croire qu'ils avaient d'assez nombreux auxiliaires.
Jui en, Franz, le docteur et d'autres voulurent leur fermer la route de force; un tumulte soudain s'éleva; des hommes que nul ne counaissait percèrent la foule et se mirent avec une maladresse feinte au-tlevant de Julien, (le Franz et de tous ceux qui prétendaient s'opposer à la retraite des trois manteaux rouges. I,es dames criaient, eflVayées; les hommes s'efl'orçaient à vide, ne sachant pas très-bien ce qu'ils voulaient. On se mêlait, on se poussait, on s'écrasait.
Reinhold cherchait partout le seigneur Yaiios, dont l'aide eût été si précieuse en pareille circonstance; mais le niadgyar avait regagné son appartement depuis plus d'une heure.
Les trois Hommes Rouges, suivant des lignes convergentes, s'avançaient lentement vers la porte principale.
Ils arrivèrent au seuil, protégés toujours par un cerc!e d'inconnus qui s'agitaient et faisaient semblant de vouloir les combattre.
Un instant, on les vit tous trois côte à côte, près du seuil. Leurs hautes tailles étaient exactement égales; vous eussiez dit trois épreuves calquées sur le même dessin.
LE BARON DE r.ODACII. a<>
Ils sortirent.
La foule, Julien et Franz en tête, se rua sur leurs traces dans ranlichambro. Cette mystérieuse cohorte qui avait prolégé leur fuite se dispersa.
L'antichambre s'emplit, ainsi que les corridors voisins.
Et pendant qu'on cherchait à force, des voix s'élevèrent qui disaient :
— Les voilà! les voilà!
Julien, Franz et les plus ardenîs revinrent sur leurs pas, ne soupçonnant point qu'on leur donnait le change.
Au beau milipu de l'aniichanibre, on se pressait autour de trois houiiiies vêtus de manteaux écarlates, qui faisaient de vains ellbits pour se dégager.
Et tout le monde disait :
— Ce sont eux! ce sont eux!...
On les tenait à quatre chacu!!. Un passage fut ou- \erl à la vicomtesse, à F'anz ei à Julien.
— Oiez-lui son masque! s'écria madame d'Auderaer en s'élançant vers le plus grand des trois.
Les deux autres furent livrés à Julien et à Franz.
Les trois masques loiiibèreni.
La vicomtesse se trouva en face de M. le comte de P.iirelune.
Julien reconnut dans son a<lversaire Amabîe Ficelle, auteur du Triomphe du Champagne et de l'amow, et de beaucoup d'autres vaudevilles.
Franz demeura, les bras pendants, devant la face rougeaude et déconcertéede l'aimable Polyte, le favori de madame Batailleur.
Poursuivants et poursuivis étaient également stupéfaits.
11 y eut un immense éclat de rire dans la foule qui, certes, ne comprenait rien à l'énigme, mais qui s'en amusait énormément.
Çà et là quelques voix s'élevèrent pour dire que ces
trois hommes ronges n'étaient pas les vrais Hommes Rouges. On reiourna danser. Le gros des invités commençait à trouver qu'on abusait étrangement de la légende, et chacun avait des Hom;nes Rouges par dessus la léie
Une heure environ apiès cet incident, que la plupart prenaient pour une coiuédie concertée à l'avance et couronnée d'un assez médiocre succès, les associés de Geidberg étaient réunis en groupe dans la salle et causaient à voix basse.
— Il est évident, disait Reinliold, que ni Ficelle, ni Mirelune, ni ce pauvre garçon qu'on appelle je crois l'olyie, ne sont pour rien dans tout cela... on a pourtant reconnu tout le monde à la grille! — C'est-à-dire qu'on a essayé, répliqua Van Praët. J'étais à la fenêtre et j'ai vu tout le inonde entrer à la fois... Les uns ôlaient leurs masques, les autres les gardaient... On n'arrêtait personne, et ces trois grands drôles ont bien pu passer iiiaperçus. — Eux et d'antres... murmura madame de Laurens. — Qu'entendez-vons par là? — J'entends que ces trois hommes n'étaient pas les seuls intrus qui fussent dans la salle... N'avez-vous pas remarqué celte manière de cohorte qui les suivait partout et semblait les défendre?... — Je parie, dit Reiidiold, que ce sont nos coquins d'Al'einands du Teinpie! — On pourra être plus sévère à la sortie qu'à l'entrée, reprit le docteur Mira, et placer une bonne garde ù la grille. - Je mettrai là Johann, ajouta Reinhold; il me rendra bon compte de ces ligures suspectes. — Il est bien entendu qu'on sera là en foice, et qu'il sera lait main basse sur tous ceux qui se sont indûment introduits... — Comme cela, nous auions raison de nos trois Hommes Rouges!
Ils étaient à peu près au centre de la salle.
Non loin d'eux, madame la vicomtesse d'Audeiner s'asseyait sur un fauteuil entre sa (ille et son lils. Fran^ tournait autour do D^'iiiSf; Esllier causait avec Jaiien,
LK BAUON DE RODACH. 55
qui restait pensif et sombre depuis son entretien avec l'inconnu.
Il répétait machinalement au dedans de lui-même ce nom de Goëiz, que l'Homme Rouge avait prononcé.
Il avait envie de demander une cxplic;ition à Esiher, mais il n'osait pas, parce que son esprit faible préférait le doute à la certitude.
Les associés poursuivaient leur intime conciliabule. Ils en étaient à se demander quels étaient les acteurs de ce drame bizarre, et le nom du baron de Rodach venait répondre naturellement à ceite question.
Le bal n'avait point ralenii sa joie bruyante. Quelques jeunes gens qui voulaient faire de l'elTei, et parmi lesquels il faut citer en premièie ligne M. Abel de Geldberg, avaient changé déjà deux ou trois fois de costume. L'assemblée éiail de plus en plus brillante, et il était vraiment difficile de voir un plus magnifique coup d'œil.
Mais, malgré tous leurs efforts, les jeunes gens qui avaient voulu faire de reiF-'t, et M. Abel de Geldberg lui-même, étaient radicalei'.ient éclipsés par certain seigneur de la cour dTlisabeth, dont le costume splendide avait quelque chose de royal.
Les aiguillettes de son pourpoint de satin blanc étaient retenues à l'aide de larges boutons de diamants. Le cordon de la Toison-d'Or, éiincelaiU de pierreries, descendait sur sa poitrine. L'ordre de la Jarretière tranchait sur la soie de ses chausses, et une plaque «le rubis, rouge et bridante comme du feu, fixait à son feutre une plume rabattue.
Ce costume faisait valoir les formes exquises d'une taille noble et robuste à la fois. Lnpossible de rêver un port plus noble et plus fier!
Depuis son entrée, les femmes n'avaient plus d'yeut pour personne. Les jeunes gens à effet perdaient leurs peines, et la quatrième toilette de M. Abel de Geldberg n'avait nième pas été remarquée.
Le seigneur de la cour d'Eiisabeih accaparait tous Jes regards.
1! se promenait seul à travers les groupes et n'adressait la parole à personne.
Il avait déjà passé deux ou trois fois devant l'endroit oii les associés tenaient leur conférence secièie.
En un certain moment, le nom du baron de Rodach, prononcé par l'un des associés, arriva jusqu'à son oreille...
— Qui parle du baron de Rodacli? demanda-t-ll d'une voix haute et retentissante.
Les Geldberg restèrent comme frappés de stupeur. Toutes les conversations s'arrêtèrent dans la salle.
— On regarda.
Le seigneur de la cour d'Elisabeth s'avança tête haute jusqu'au centre du groupe formé par les associés.
Là il ôta sou masque, et l'on vit la belle figure du baron de Rodach en personne.
Les pierreries de son costume envoyaient à ses traits un reflet étrange. La iière pâleur de son visage semblait rayonner. Les associés baissèrent la tête sous le calme éclat de son regard.
Il y avait en lui tant de force et de beauté, qu'on pouvait le croire au-dessus du reste des hommes.
Au moment où il se démasquait, il y eut dans la salle un long murmure d'admiration.
Parmi ce murmure, deux cris s'élevèrent que tout le monde entendit.
— Goëtz!... dit Eslher... — Mon frère Otlo! dit en pâlissant la vicomtesse d'Audemer.
Franz, qui s'éiaii approché, murmura comme en lin rêve :
— Le cavalier allemand!...
Le cri d'Esther frappa Julien au cœur, comme un coup de poignard.
Le cri de la vicomtesse fit tressaillir les associés de la maison de Geldberg.
LE BAUON DE KOUACH. 5/
C'était tonte une révélation. Leurs ennemis étaient au milieu d'eux. Is uvaienl aiïaire aux liis redoutée du comie Ulrich...
Le baron de Rodacii s'inclina par deux fois, la prooière avec un sourire à l'adresse d'Esther, la seconde en regiudanl la viromlesse.
Puis il se tourna vers les associés, qui évitaient de renconirer ses yeux.
Son visage respirait toujours la même tranquillité sereine.
— Eh bien! dit-il, messieurs, étes-vous contents de moi?...
Reinhold balbutia une réponse inintelligible.
— Je n'ai point voulu laisser finir ces belles fêtes, reprit le baron de Rodach, sans me motiirer au milieu de vous, mes amis et mes associés... La crise commerciale est terminée... ma prés'-nce n'était plus nécessaire à Paris... je suis \enu me réjouir avec vous.— Et bien vous avez fait, Monsieur le baron! répondit madame de Laureiis, qui réussit la première à reprendre sa piésence d'esprit. — Nous sommes heureux... commença Van Praët. — Enchaniés... dit lugubrement le docteur. — Ra\is!... fil Reinhold, avec une grimace qui aurait bien voulu être un sourire. — Mais, reprit madame de Laurens, j'espère (|ue vous ne nous avez pas fait l'injure de descendre ailteursqu'au château... Vous êtes ici chez vous, monsieur le baron et je vais vous faire préparer un appartement.
Pour la première fois, l'accent de Rodach prit une nuance d'ironie.
— Mii'e grâces, madame, répondit-il; je suis touché comme je le dois de voire oUie aimable; mais je ne puis l'accepter...
Il se tourna vers Reinhold et Mira.
— Vous savez ce que je vous ai dit, lors de notre première entrevue, ajouia-t-il; vous me demandâtes, ce jour-là, mon adresse, eije vous répondis: «J'a'me
58 Si;PTIÈv!E PAUTIE.
le mystère par goût... c'est une manie... » Je n'ai pas cli;tiigé(iopu!sl()is, madame, et iiiescheisnssociés: permettez moi de ne point vous dire ma retraite.
L'orchestre jeta nu doux préliule de valse.
Rodach prit la i!)aiii de madame de Laureiis.
— Voulez-vous bien m'accepter pour votre cavalier? dit-il avec son be;;» sourire.
Sara, paie ei trei:ib!ante, se mit entre ses bras.
Le sjiiiflle lui mancpiait.
Reinliold, Mira et Van Praë; les regardèrent s'éloigner mêlés au lourbilloïi de la valse.
Franz restait immobile et les yeu\ grands ouvert?, à contempler cet homme qui semblait exercer sur chacun urie puissance si étrange.
— Je vais éveiller le niadgyar, dit Reinhokl à voix basse. — Il ne faut pas qu'il sorte vivant du château! ajouta le docteur.
Le bras du baron s'arrondissait autour de la taille de Sara; il reniraîuait défaillante et brisée.
Toutes les femaies auraient voulu être à la place de madame de Laurens...
XB. — Le» iombes.
Lia de Gcidberg était seule dans sa chambre. li y avait longtemps déjà qu'elle avait quitté le bal, soutfrante et incapable de supporter ce fracas joyeux qui faisait un contraste blessant à l'amertume de ses pensées.
Depuis quinze jours. Lia craignait; l'espérance l'abandonnait peu à peu; aujourd'hui le désespoir était venu.
Tout au fond de son cœur, résonnaient encore les paroles promincées par l'ermite, on lui avait dit d'es-
LE BARON DE rODACH. 59
péreren Dieu, parce qu'il n'y avait plus pour elle de bonheur sur ceiie terre...
C'était une belle âme, toute pleine de résignation douce et de force; mais ce dernier coup la frappait trop cruellement. Sou courage fléchissait. Il faut du temps pour apprendre cette feraieié moi ne des cœurs vaillaiils qui n'espèrent plus...
Lia éiaii couchée sur son lit, dans son frais et gracieux cosiume de bal. Sa robe blanche, encore agraffée, dessinai! ses formes char;*;an(es, et sur son front pâle se posait encore la riante couronne de Heurs.
Il faisait froid, mais son corps brûlait; la lièvre agrandissait ses yeux et changeait son regard.
Elle avait essayé de prier. Hélas! en ces premières heures d'angoisse, i'àine s'affaisse, et un voile épais dérobe la ptnsée de Dieu; la bouche ne sait plus trouver ces uiots d'oraison qui consolent.
La pauvre enfant, agenouillée, était restée muette avec de grosses iarni'^.s sous la paupière et un nom dans le cœur : le nom d'Oito, qu'elle aimait davantage peut-être, à iuesure qu'elle espérait moins.
Elle s'eiait relevée, ne voulant point penser d'amour dans l'aiiitude sainte oii l'on par:e à Dieu; elle s'était assise sur le pied de sou lit.
Oh! que ces heures sont amères, on l'on voit, pour la première fois, gli.-ser et fuir, comme les perles détachées d'un collier qui se brise, tous les espoirs aimés!
Chaque bonheur devient une peine; les souvenirs cbers s'empoisonnent, et pour chaque sourire rappelé, il faut une larme.
Lia, la tète penchée, les mains jointes sur ses genoux, se souvenait, la pauvre fdie! C'était bien près de là, aux onvlroiis d'Esselbacb, que s'était passée son adolescence heureuse.
Eu arrivant à Geldberg, elle avait reconnu ce grand et lier château devant lequel le pi oscrit rêvait, alors qu'elle l'avait vu pour !a première fois.
CO SEl'TlKMl'; PARTIE.
Dans les cnmpagries voisines, elle avait retrouve^ les Benliers connus où Otto lui parlait d'amour.
Ollo éiaii là, pour elle, sous ces grands arbres, où ils s'asseyaient naguère, éaïus tous deux et pleins de confiance en l'avenir.
Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis lors, et l'avenir, uiainienani, c'était toute une vie de deuil!
Car la voix de l'ermite n'avait trouvé que bien peu d'espoiis à tuer dans le cœur de Lia; elle acceptait celte sentence et n'y faisait point d'apjjel. On lui annonçait le malheur; elle avait compris, parce que le malheur, pour elle, c'éiait uniquement la perte d'Otto.
Brisée de douleur et de fatigue, elle voulut cher- (hcr le sommeil; le sommeil ne vint pas.
Durant une heure, on aurait pu la voir, blanche et paie, étendue sur son lit; ses yeux ne pouvaient point se fermer.
Elle se re'eva et ouvrit sa fenêtre, donnant sur la campagne.
C'était une belle nuit d'hiver; la lune haute glissait lentement au ciel sans nuages.
Le paysage, éclaii é vaguement, s'étendait à perte de vue et mêlait au loin ses lignes confuses que vollait une biume argentée. On voyait se dresser l'oaibre noire des grands mélèzes aux flancs delà montagne; sur la route d'Obernburg, les ruines de l'ancien village de Blulhaupt blanchissaient dans l'herbe sombre et ressemblaient aux tombes éparses d'un ciinelièie.
Tout cola était calme, déseit, silencieux. Une mélancolie désolée s'exhalait de cette grandeur muette.
Le froid lit d'abord éprouver au fi ont ardent de la jeune lide une sensation de bien èirp, mais bientôt son corps transi eut u:ie sorte d'engourdissement; la lièvre, redoublée, mil u:i flux d'idies folles dans son cerveau. l']llese pencha sur l'appui de sa fenêtre; le
vide énorme qui était au-dessous d'elle l'attirait.
Elle se rejfia en anière. Son esprit ét;iit fra|)pé. Dans sa chambre, un bruit se faisait, ce même bruit ((u'elie entendiiit bien souvent el qui semblail la poursuivre en AHema^ne comme à Paris.
Elle s'arrêta, tremblante et l'oreille attentive. En ce moment de trouble, la frayeur s'empara d'elle bien plus vivement qu'à l'ordinaire ; son regiard, qu'elle tourna vers la campagne, lui montra, mouvant et agité, chacun des objets qu'elle venait de voir immo- J)iles. Ees noirs mc'èzes glissaient comme d'énormes faniôiiies sur la pente de la montagne; les riunes blanches du vieux village se dressaient, semblables h des spectres revêtus de longs suaires blancs.
Le bruit continuait; Lia, sans autre pensée que celle de fuir ct'tlp épouvante qui l'aiïolait, ouvrit sa porte et se préî ipita dans le corridor.
Quatre heures de nuit sonnaient à l'horloge du château.
Dans le corridor, on entendait un lointain écho de la musique du bal.
Sans savoir. Lia se dirigea vers la fête, attirée par ce bruit qui la rassurait insiinciivement.
Elle descendit l'escalier.
L'escalier donnait dans cette galerie nij nous avons vu Klaus s'engager naguère, en sortant de la chambre de Van Praët, après le conciliabule des associés de Geldberg.
A gauche, ce corridor aboutissait à la petite porte par où Klaus avait gagné la cour de la chapelle. En suivant la galerie sur la droite, on arrivait à la partie habitée du château.
C'était ce chemin que Lia prenait toujours, et il est à croire quelle ne soupçonnait même pas l'existence de la porte conduisant à la chapelle en ruines.
Comme elle tournait à droite, après avoir franchi la dernière marche de l'escalier, un homme passa rapi-
62 SEPTIÈME PAKTIE.
deineni devant elle. La lampe qui brûlair à rextrémité de la galerie laissait TeDdi-oit où s.^ trouvait Lia dans «ne coiiiplète obscurité; d'ailleurs elle se trouvait cachée par la saillie di^ l'escaiier : l'homme ne l'aperçut point ei continua sa route à grands pas.
Malgré les ténèbres, la jeune fille avait entrevu son visage.
Elle s'appuya défaillante contre le mur.
On entendit le bruit de la porte de la cour qui s'ouvrait cl se referuiaii.
Liase redressa, galvanisée par une pensée soudaine.
Elle reprit sa marche, mais en sens inverse, et se dirigea, elle aussi, veis la peiite porte.
Quand elle l'eut fraîichie, elle se trouva dans une cour de peu d'étendue, dont la lune éclairait d'aplomb ie pavé recouvert de gazon. A sa gauche se dressait an rempart massif; à sa droite était la chapelle ruinée dont elle avait admiré souvent, de sa fenêtre, la goihique architecture.
En ce moment, la lune jouait parmi les arceaux brisés et découpait bizarrement les dentelles de pierre des grandes fenêtres ogives.
Lia traversa la cour, et entra dans la chapelle par ia brèche béante où nous avons vu Klaus s'engager la veille.
Dans la chapelle, la lumière blafarde et pâle arrivait à la fois par les fenêtres tans vitraux et par le large vide de ia voûte démantelée; de grandes masses éclairées saillaient de la nuit non e; les statues des saints, blanches et hautes, se dressaient dans leurs niches sombres; les piliers s'élançaient, sveltes faisceaux de colonnettes, et n'avaient plus à leur sommet d'autre voûte que le ciel.
Le sol, pavé de carrés noirs et blancs, montrait çà Cl là ses larges pierres tumulaires, qui recouvraient la dépouille mortelle des anciens chapelains de Blul:i.;upî.
Ail moment où Lia mettait le pied dans la chapelle, une porte située derrièrii le chœur tournait suc fies gonds en grinçant.
Lia trenib'iiiit, mais une main mystérieuse la poiiss-ait en avant. Elle baissa les yeux pour ne point voir ces hommes de pierre qtie la luae animait ie long des murailles, et continua sa route, guidée par le bruit de la iiorte.
Après (|uelquos ellbrts, elle parvint à l'ouvrir, et se trouva en face d'une sorte d'échelle, taillée dans le roc humide.
Elle descendit.
Elle ét.iii dans le caveau mortuaire des comtes.
Le premier o!)jet ipii frappa ses regards l'ut une tombe large, supportant trois statues de chevaliers couchées côte a côte.
Sur cette tombe, une lampe brûlait, qui éclairait vaguement les scuiptures de> autres monuments funèbres.
Aup.rès du tombeau des trois chevaliers, un homme était debout, le dos tourné à la lu:i>ière. Cétaii bien celui que la jeune fdle avait vu passer dans le corridor; c'était pour lui qu'elle avait suivi dans les ténèbres ce che-iia redoutable, mais elle hésitait à s'avancer mainlenaut, parce qu'elle ne découvrait plus son visage.
Peut-être s'était-elle trompée...
Elle restait partagée enire son désir qui l'entraînait en avant et sa frayeur qui lui disait de fuir.
L'homme s'essuya le front; il semblait rendu de fatigue et sa haute taille s'affaissait, lassée, sous les plis amples (ie son manteau écarlale.
Il s'assit sur le bord de la tombe des trois chevaliers.
Ce mouvemeîit mit ses traits en face des rayons de la lampe; un cri s'étouffa dans la poil: iae de Lia.
Cette fois, il n'y avait pas a s'y tromper; c'était bien le uoble visiigo d'Otto.
64 SEPTIÈME l'AUTIK.
Le cœur de la jeune fiile s'inonda ôc jm'o; ses craintes étitietit oubliées; avait-elle pu riéses()éiei ?...
Elle sY'Iança... AJais à peine avait-elle fait quelques pas qu'elle s'arrêta, frappée de stupeur.
lille passa le revers de sa main sur ses yeux, qui baiiaient éblouis.
Un antre homme venait de sortir de l'ombre, une autre figure exactement pareille à relie d'Oilo.
Etait-ce un rêve! toutes ces choses éiranges n'existaient-elles que dans le délire de sa lièvre!...
Comme elle s'inierrogoait elle-même, une troisième Ggure surgit à la lumière, semblable encore aux deux autres.
C'étaient les mêmes traits, beaux et fiers, les mêmes tailles enveloppées dans des manteaux pareils.
Ils étaient là trois hommes avec une seule forme, trois reproductions identiques du même être, trois types sortis du même uioule, et l'ilhision était si forte, que Lia ne savait plus lequel des trois était sou amant!...
Elle pressait son front à deux mains; elle appelait à son aide son intelligence ébranlée; elle se croyait folle!
L'ombre d'un pilier s'étendait sur elle, les trois hommes ne la voyaient point.
Les deux derniers venus se baisî^èrent et prirent, sous la tombe des fds du comte Noir, des pioches et une pelle.
Celui qui était arrivé le premier souleva la lampe et ils gagnèrent un espace vide, marqué au milieu du souterrain (lar une petite croix de bois.
Lia se colla, tremblante, à la pierre froide du pilier.
L'homme qui tenait la lampe la déposa sur le sol; il prit à son tour une pioche, et tous trois se utirent à creuser la terre.
Ils travaillèrent longtemps en silence. Cinq fosses furent ouvertes, l'une à côté de l'autre.