IX. — Mademoiselle d'Audcmer
A peine Fraiiz fut-il enlré dans la caambre du marchand d'habits, que le pas léger entendu dans la cour s'étouffa sur les marches de l'esealier. L'instantd'après, on frappjùt à la porte, et cette fois Gertraud ne se fit pas prier pour ouvrir.
Les deux pories étaient placées l'une vis-à-vis de l'autre; quand celle de l'escalier tourna sur ses gonds, Franz, qui avait mis son œil à la serrure, faillit tomber h la renverse. Gertraud venait de lui refuser si obstinément son entrcm se, qu'il s'était préparé à tout plutôt qu'à reconnaître dans celte personne attendue' mademoiselle d'Audemer.
Ce fut Denise qui entra. La voiture dont le roulement lointain avait interrompu la conversation de Franz et de Gertraud était celle de la vicomtesse. E:ie contenait mademoiselle d'Audeaier et la vieille Marianne, toujours chargée de l'accompagner. Denise avait rendu visite dans la soirée à une de ses amies. En revenant, elle avait témoigné le désir de pisser chez sa brodeuse, alin de voir les divers ouvrages commandés pour la grande féie du château de Geldberg.
Depuis le matin, la belle Jeune tille, jusque-là si indifférente aux pensées de plaisir, s'était prise d'enthousiasme soudain pour la féie annoncée; elle en avait parlé longuement avec sa mère, qui chérissait fort ce sujet d'entietien. Elle semblait s'intéresser à tout, aux bals promis, aux parties de chasse, aux longues courses dans les montagnes sauvages qui entouraient, disait-oii, le vieux château de Geldberg.
La vicomtesse ne la reconnaissait plus. Parfois, el e était tentée d'attribuer celle charmante humeur
de Denise à l'arrivée de son frère Julien; mais celle cause était un peu bien naturelle pour une observatrice aussi subtile que madame la vicomtesse d'Audemer. Son expérience ne lui permettait pas d'envisaser les choses à un point de vue si coaimun; elle aimait mieux expliquer le fait par quelque chose d'inconnu : le vent, les nerfs, la fantaisie...
Et, du fond du cœur, elle répétait son exclamation favorite :
— Ah! les jeunes fdles! les jeunes filles!...
Celte exclamation, la vicomtesse en abusait bien un peu, maisn'élait-elle pas excusable? Qiiand on a trouvé comme cela un mot puissant, profond, universel, répondant à tout, expliquant tout, s'adaptant aux cases les plus anguleuses de la dit-cussion, touchant le joint des plus difficiles problèmes et valant à lui seul deux ou trois systèmes de philosophie, ou peut bien s'y attacher sans crime.
Un mol de celle sorte dispense de réfléchir et de craindre; c'est un doux oreiller sur lequel l'esprit paresseux se repose.
On y doit d'autant plus tenir, à ces formules précieuses, que le nombre en est assez limité. Nous pourrions les compter.
A part les jeunes filles! les jeunes filles! il y a les femmes! les femmes! cq.q.\ à l'usage des vieux garçons; il y a les enfants! les enfants! ii l'usage des maîtres d'étude; il y a la sottise! la sottise! à l'usage du rapin refusé au salon, du comédien silllé, de l'auteur chuté, du candidat vaincu et de l'écrivain soi-disant littéraire que le public ingrat s'obstine à ne poiiu admirer.
En obliquant un peu, soit a droite, soit à gauche, on arrive dans ce même ordre d'idées à dns résultais \rairaent sublimes. Qui n'a connu en sa vie quelqu'un de ces bonnes gens possédant «ne clé politique pour louies les énigmes de rbistoire? Il y a mieux encore :
le roi des généralisaleurs est cet hidalgo qui fait un crime des mauvaises récoltes à la révo uiion de 1789, ou cet épicier de génie qui met les inondations, la sécheresse, les hannetons et le typhus sur le compte (le la prêti' aille...
Durant tonte la journée, madame d'Audemer avait abondé dans le sens de sa (ille; la fêle avait été déclarée par avance une merveille que les sièdes futurs ne pourraient point égaler. Et à propos de la fêle, la vicomtesse avait glissé quelques mots très-adroitoment au sujet de qualiiés aimables et séduisantes de ce bon chevalier de Reinhold...
Denise était d'tiumeur si charmante qu'elle n'avait point trouvé d'objections contre le panégyrique du chevalier.
Si bien que la vicomtesse, enchantée, vit à travers les splendeurs de la fête de Geldberg une autre fêle plus modeste, où elle devait jouer un rôle principal : elle rêva mariage, bouquet de fleurs d'oranger, millions et autres choses délicieuses.
Le soir, Denise soriit sous la garde de Marianne. Quand sa visite fut achevée, au lieu de rentrer à l'hôtel, elle donna ordre au cocher de la conduire place de la Rotonde.
— Mais, mademoiselle, dit Marianne, M. le chevalier doit ê're à la maison maintenant. — Ma bonne, répliqua Denise, il faut bien aussi songer un peu à la fête!... Si je ne presse pas Gertraud, je n'aurai que de vieilles choses au château de Geldberg.
Denise avait trouvé aussi, pour quelques jours du moins, son argument-oreiller où elle pouvait se reposer en paix. La fameuse fête répondait à tout; Marianne se tut, persuadée.
Quand on arriva devant la porte de Hans, Denise mil pied à terre lestement.
— Restez, si vous voulez, ma bonne, dit-elle; j'ai lieux mots à dire et je reviens,
'.iarianne était vieille; c'était à peu près l'heure oi\ elle se couchait d'iiabitude; la voiture avait de bons coussins moelleuv et dou\. Denise savait qu'elle retrouverait Marianne e.ifioirnie.
Elle s'engaiïea dans l'allée de Hans Dorn.
Cette visite avait été convenue entre elle et Ger- Iraud, dans l'entrevue du matin. Geriraud n'avait pas pu tout dire, d'abord parce que le temps pressait, ensuite parce qu'elle ne savait |)as toute l'histoire de Franz. Eile avait promis de le revoir et de s'informer encore; 6 le avait promis surtout de savoir s'il n'y avait point de suites possibles à ce duel, et si Franz était à l'abri de tout danger.
Ceci était un prétexte pour la conscience de Denise comme la broderie était un prétexte auprès de Marianne. Denise savait en réalité à pou près tout ce qu'elle pouvait savoir, mais elle voulait parler de Franz encore, entendre prouonrer son nom; elle avait tant souffert la nuit précédente! elle avait eu des frayeurs si cruelles!
En entrant, elle tendit la main à Gertraufl, qui lui f.ùsait une belle révérence. Bien qu'elles eussent partagé les mêmes jeux dans leur enfance, Gertraud, qui avait tous les genres de tact, n'essayait point d'établir une égalité impossible et mettait comme un vêtement de respect à sou dévouement affectueux. Denise, au contraire, ell"aç;iit volontairement et de son mieux la distance que leurs positions sociales établissaient entre elles.
Quoique Gertraud eût cessé depuis longtemps de la tutoyer, Denise employait toujours avec la jolie brodeuse cetle formule amie.
Elles étaient toutes deux dans leurs rôles. Elles s'aimaient; la loyauté de leurs cœurs, jointe à la délicatesse de leurs caractères, réalisait ce problème difficile, d'une liaison sincère entre une riche demoiselle et la lilled'un ho.nme travaillant do ses mains.
Liaison sans jalousie d'un côié, sans orgueil de l'auire; liaison qui ne blessait même pas les convenances élioiies du monde, car chacune des deux amies restait parfaitement à sa place, et si quelques pas étaient laits en dehors des lègUs rigides de l'étiquette, ce n'était jamais la brodeuse qui les risquait.
— Je ne t'ai pas assez lemerciée, mabonne Gerfraud, dit Denise en entrant, pour la joie que tu m'as doiinée ce matin. Si tu savais tout ce qu'il m'avait dit hier au soir!... c'est à peine si je pouvais garder quelque espérance...
On voyait une sorte d'embarras sur la physionomie de Gertraud, et quchpie chose manquait ii son accueil, d'ordinaire si franc et si cordial.
On eiit dit qu'elle avait une pensée de crainte ou quelque petit remords.
Elle ohrit une chaise à Denise, qui s'assit.
Franz, qui était toujours derrière la porte, avait reconnu d'un coup d'œll mademoiselle d'Audeiner. Son premier mouvement avait été tout entier à la surprise, puis la joie était venue, puis rimpaiieiice. Il y avait deux ou trois secondes à peiiie (|ue Denise était entrée, et déjà les doigts de Franz lui démangeaient; il sentait grandir en lui l'iriésisiible envie (l'ouvrir celte porte qui le séparait seule de mademoiselle d'Audemer.
[1 ne la voyait plus. Après avoir passé le seuil, Denise avait quitté la ligne droite tirée d'une porte à l'autre et c'était seulement dans cette ligne que le trou étroit de la serrure donnait accès au regard.
Il y avait bien la ressource de mettre l'oreille à la place de lu'il et d'écouter, mais c'était une bonne porte que celle de Hans Dorn, et les deux jeunes lilles parlaient sans doute à voix basse. Du moins le pauvre Franz n'entendait lien du tout.
Tandis qu'il maugréait contre son malheur, Ger-
iraud avait pris place auprès de sa compagne. Elles causaient.
— L'as-tu vu? demandait mademoiselle d'Audemer. — Je Tai vu, répondit Gertraud. — Eli bien?...
Au lieu de répliquer, Geriroud jeta un regard furtif vers la porte de son père. Des idées nouvelles venaient ('e surgir dans son esprit. Elle n'osait plus. Cette entrevue, si joyeusement préparée, lui faisait peur maintenant.
Elle s'étonnait de n'avoir pas eu ces scrupules d'avance. Comment Denise allait-elle accueillir son audace et de quelle façon lui annoncer la présence de Franz?
Quant à pouvoir la cacher, Geriraud ne l'espérait point. Elle devinait la position flu jeune homme, comme si elle eût été auprès de lui en ce moment. Elle devinait jusqu'à sa physionomie, où l'impatieuce menaçante grandissait de seconde en seconde.
Il se taisait encore; on ne l'entendait point remuer; mais il allait parler bientôt sans doute; il allait s'agiter à tout le moins et attirer de quelque manière l'attention de Denise.
Et si Denise allait se fâcher! Gertraud s'accusait, pauvre fille; elle se repentait amèrement.
Jusqu'à l'arrivée de mademoiselle d'Audemer, elle n'avait songé qu'au plaisir de les voir tous deux surpris, tous deux bien heureux, rougir, balbutier et s'entre-sourire. A présent, elle avait des douies plein l'esprit; elle ne savait plus si son zèle n'était point une offense.
Elle restait là auprès de sa compagne, l'œil effarouché, le front pourpre.
— Eh bien?... répéta Denise. — Mon Dieu! ma chère demoiselle, répliqua Gertraud qui était tout entière à sa frayeur; je vous promets que j'ai fait pour le mieux!
Sa voix tremblait légèrement. Denise leva les yeux
116 QUATRIÈME PAUTIE.
sur elle et son regard prit une expression inquiète.
— Serait-il donc arrivé un niallieur? murmura-ielle. — Non, oh! non, s'écria Geriraud vivement; j'ai vu M. Franz, il n'a plus rien à craindre... au contraire, je crois qu'il a sujet d'être bien content. — Tu ne u]e trompes pas, Geriraud? — Oli! ma;iemoiselleJ
Ces deux mots avaient un accent de reproche; mais Gertraud tenait toujours st'S yeux baissés.
Denise la considéra un insiaiit eu silence. Elle remarqua que le regard de la gentille brodeuse glissait l)ieii souvent entre ses paupières demi-closes, et allait chercher la porte de Hans Dorn.
— Qu'avez-vous, Geriraud? dii-elle, jamais je ne vous avais vue ainsi!...
C'était la première fois, depuis bleu longtemps, que Denise omeitait de ta tutoyer; mais Gertraud n'eut pas le loisir de s'attrister, parce qu'un bruit se lit dans la chambie de son père. C'était Franz, dont la courte patience était à bout déjà.
Gertraud remua sa chaise et se mit à tousser; son embarras devenait de plus eu plus visible.
— Gertraud, repi it mademoiselle d'Audemer, qui ne pouvait manquer de rapporter ce trouble à sa position personnelle, je suis forte, vous le savez... je vous en prie, ne me cachez rien! — Je ne vous cache rien, chèi e demoiselle, répliqua Geriraud.
Mais, comme elle allait coutuuer, l'idée de Franz embusqué dans la chambre vois;ne lui coupa la parole. Au moins ne voulait-elle point montir.
Denise lui prit la main. Cette réticence l'avait alarmée plus que tout le reste.
~ Ma bonne petite Gertraud, dit-elle avec prière, je sais bien que tu m'aliiics... C'est ton amitié qui le jiousse à me dissimuler la vérité en ce moment... Mais parle, je t'en supplie!... Si tu savais tout ce que lu me fais craindre! — Mon Dieu! mon Dieu!... mur-
mura la pauvre Certraiid, qui avait pourtant un sourire sous son air de grande détresse.
Un tiers, entrant à l'improviste et non initié au secret de la situât on, n'aurait rien compris à ce qui se passait entre ces deux charmantes jeunes filles. Les yeux de Denise restaient secs, mais un voile de pâleur était sur son visage, dont l'expression devenait à chaque instant plus douloureuse. Gertraud, au contraire, avait aux joues, au front et jusqu'à la gorge un vermillon vif; ses yeux baissés semblaient prêts à pleurer; mais par-dessus la longue frange de ses cils, elle lançait des regards sournois vers la porte de Hans, et derrière cette larme qui était au seuil de sa paupière, on voyait poindre son espiègle sourire.
Elle hésita encore durant quelques secondes, puis Franz ayant fait un mouvement plus bruyant dans sa cachette, elle releva tout à coup la tête d'un air mutin.
— Eh bien! tant pis, s'écria-t-elle; j'aime mieux tout vous dire que c'e vous laisser ainsi dans l'inquiétude... Si vous vous fâchez, c'est moi qui aurai du chagrin, et cela vaut mieux.
Elle se tourna encore vers la porte de son père, mais cette fois tète haute et les yeux grands ouverts.
— Il est là, dit-elle en rassemblant tout son courage.
Un incarnat fugitif vint colorer la joue de mademoiselle d'Audemer. Gertraud s'attendait à des reproches; Denise se leva et lui dit doucement :
— Je veux le voir.
Gertraud l'eijt embrassée pour ce mot qui lui mit du baume dans le cœur.
Elle s'élança, heureuse et légère, vers la porte da Hans Dorn qu'elle ouvrit précipitamment. Elle entra; Denise la suivait de près.
Franz était debout derrière la porte. II fut pris à l'improviste et demeura comme interdit.
— Denise! balbiiiia-t-il. Mademoiselle...
Il prit h main qne la jeune flile lui tendait, et n'osa même pas la porter à ses lèvres.
Il éiait dans un de ses accès de timidité. Tout à l'heure, an beau milieu de son impatience, une pensée lui avait traversé resi)rit, une de ces pensées qui meltent une roiigeur épaisse au front des enfluils orgueilleux; un coup de foudre, la crainte de paraître ridicule aux yeux de la personne aimée!
Et souvenez-vous de vos jeunes ans; ce n'est pas là un petit malaise, c'est une angoisse profonde qui vous !ei passe plus vite et plus rudement que le malheur sérieux!
On se souvient d'une parole malencontreuse, d'un geste maladroit, d'une gaucherie; la poitrine se serre, la sueur perle aux tempes : on soufl'i e, et le remords lui-même n'est pas plus cuisant que cela.
La porte s'était ouverte au moment même oii Franz se débattait contre l'aiguillon subtil de cette honte qui trouve si bien le chemin des cœurs adolescents. Il se souvenait, le malheureux, et il avait la lièvre. Cette entrevue de la veille, dont naguère il gardait si chèrement la mémoire, lui apparaissait désormais odieuse.
Quel rôle, bon Dieu! quel pitoyab'e rôle! c'est dans tous les vaudevilles et dans les plus niais, un grand garçon qui menace de mourir, qui extorque un aveu, et qui ne meurt pas!
Car la chose est tombée dans le domaine banal; on sait que le grand gaiçon ne meurt jamais, ou le sait; les bourgeois en rient.
Franz aurait voulu être mort.
Quand Denise parut sur le seuil, au lieu de se réjouir, il lui prit envie de se cacher.
S'il eût rencontré en ce moment le malin sourire de Gertraud, nous ne saurions dire à quelles extrémités son désespoir aui ail pu le pousser.
Mais Gertraud lui tournait le dos directement, et
arrangeait de la lumière sur le petit bureau du marchand (l'iiabiis.
Vladenioi'^elle d'Audemer ne partageait point le trouble de Franz; elle ne le remarquait même pas. Elle gardait le silence, mais c'était parce que sou cœur était plein. Elle le voyait sauvé de ce grand péril de la veille, et sauvé encore de cet autre danger que l'embarras de Gertraud lui avait fait redouter naguère.
Il y avait longtemps déjà qu'elle l'aimait. Ils s'étaient rencontrés, à l'époque oii Denise sortait de pension, dans le monde doré de la finance. Nous n'avons ni motif ni désir de parler en mal des jeunes héritiers de la banque; ce sont nos soigneurs : que Plulus les tienne en joie. Nous disons seulement que Franz ne leur ressemblait point.
Au milieu de tous ces beaux G!s, dont le moindre avait une valeur marchande de cinq à six cent mille francs, le pauvre petit commis tenait assurément bien peu de place. Il n'avait point de chevaux, partant point de joikey; il n'avait pas même cette chose banale et que les mulâtres eux-mêmes se donnent, un nom, un titre, un malheureux morceau d'écusson!
Il était exactement dans la position précaire de ces bergères antiques qui épousaient des rois : il n'avait que son bon cœur et sa jolie (igure.
Et aussi quelques petites choses que nous ne saurions point exactement décrire , un charme une distinction innée, qui était douce et qui était fière; un don, ce je ne sais quoi qui plaît et qui impose.
Quand il s'agit de chevaux, les gentlemen appellent cela le sang ou la race.
La nature de Denise était d'aimer ce qui est noble. La distinction l'atiiraii; elle était elle-même le type charmant de ces grâces simples et bonnes dont l'arislorratie véritable garde seule le secret.
Il n'y avait pas en elle un atome de coquetterie,
120 QllATnJKMK PAUTIE.
dans le fcns bouigmis (Ui mot. Elio no cachait rien, elle ne feignait rien; un mot écoutô par hasard ne mettait point sur sa joue cette rniirreur effuroncbée qui veut être nne enseiijne de pudeur et qui prouve seulement trop de science. Ses beaux yeux aux regards tranquilles et limpides ne recouraient pas trop souvent aux voiles de leurs paupières. Dans sa physionoHjie, comme au fond de son cœur, tout était naturel et pur.
Elle ne savait point jouer ce vieux rôle tout charj^é de grimaces et de mensonges que la routine impose aux Jeunes fdies; elle était elle-même toujours, c'esià-dire gracieuse, décente et digne.
Dans le monde où sa mère l'avait conduite, il y avait assurément beaucoup de ravissantes demoiselles et beaucoup (!e jeunes messieurs tout pétris de séductions; mais Denise, soit qu'elle fût trop dinicile, soit qu'elle eût le soûl malheureux, n'y avait trouve que deux êtres à (luidoniiersa sympathie: Lia de Geliiberg, qui était bonne et simple coiii;neelle, et Franz.
Dans tout le reste, elle n'avait vu que de beaux yeux, de beaux teints, de belles robes, de belles moustaches et de beaux gi'eis.
Encore n'avait-elle point ce qu'il faut d'expérience pour faire la juste part des postiches...
Elle avait trié le pauvre Franz au milieu de cette riche foule. Bien que l'éducation et les circonstances eussent singulièrement terni chez lui cette tiue Uetnde race dont nous parlions tout à l'heure, elle l'avait séparé du gros de ces bons geniilshommes qui se fâchent quand on les appelle par le nom de leur père. Elle avait senti sous sou étourderie folle les instincts du chevaleresque honneur.
Us s'étaient aimés en même temps et sans se le dire. Leurs aveux s'étaient croisés la veille seulement; mais c'était une haison déjà vieille. 11 y avait des mois que l'échange était fait entre leurs cœurs.
LE CABARET BES FILS AYMOX. l'2l
Nous avons dit qu'il existait entre leurs visages uiîtî ressemblance assez grande, et qui devenait frappante lorsque leurs piiysionomies se trouvaient exprimer le même semiment, par hasard. Au moral, il n'y avait entre eux d'autres rapports que la franchise égale de leurs cœurs. Leurs caractères, sans être opposés, ne se ressemblaient point. Franz était vif, pétulant, oseur; Denise était plutôt calme et timide. Franz poussait la gaieté jusqu'à la folie; Denise était sérieuse. î\Jais il est certain que Dieu n'a point fait les caractères humains suivant les règles de l'Art poétique. L'homme se transforme iiice>samment, suivant les cil constances. Les parts que nous avons faites à Franz et à Denise pouvaient varier comme toutes choses, au point d'arriver à une bascule complète.
En ce moment, par exemple, où elle franchissait les limites des convenances mondaines, la jeune fille timide n'éprouvait aucun symptôme d'embarras. Elle était tout entière à son contei.ienient, tandis que Franz, le page hardi, perdait la tête à force d'être déconcerté.
Et à mesure que le silence continuait, sa puérile angoisse lui serrait davantage le cœur.
— Mademoiselle, bilbuiia-t-il enfin eu ouvrant ses paupières à demi, rien de ce que vous pouriez me dire n'égalera les reproches de ma conscience... je suis un fou! par pitié ne me regardez pas comme un lâche!...
Gertraud écoutait et tâchait de ne point rire, ce à quoi l'aidait la mine profondément désolée du pauvre Franz.
Quant à mademoiselle d'Audemer, on eût dit qu'elle n'avait pas entendu.
Elle avait toujours la main do Franz entre les siennes; elle le parcourait de la tête aux pieds d'un regard charmé.
— Franz, dit-elle enfin à vois basse et en laissant
ses yeux exprimer toute la profondeur de son émotion , je suis bien heureuse de vous revoir!...
Il y avait tant d'amour dans ces simples paroles que la folle honte de Franz sY-vanouii comme par eiiciianlement. Il ne songea plus à son crime imaginaire et se réhabilita lui-même au fond de l'âme.
Il releva enfin les yeux sur Denise et toucha de ses lèvres la douce main de la jeune fdle.
Denise souriait; ils étaient tout près l'un de l'autre et leurs regards heureux se parlaient.
Geriraud, sans savoir pouiquoi, se sentir rougir. Par un mouvement irréllé- hi, elle traversa la chaii!bred'iin pas furtif et voulut se retirer dans la p èce d'entrée.
Franz, sans savoir aussi peut-être, la suivait de l'œil et s'applaudissait.
Mais au moment où la petite brodeuse allait franchir ie seuil, Denise se retourna vers elle.
— Reste, ma bonne Gertraud, dit-elle de sa voix tranquille et douce; tu n'es pas de trop entre nous deux.