‹ Le fils du diableChapitre 9 sur 57 · XII. — I.C tète-a-tête · texte numérisé non relu

XII. — I.C tète-a-tête

Gertraud alla chercher sa broderie et revint prendre place auprès de la table de travail de son père.

Denise et Franz s'assirent l'un près de l'autre. Los dernières paroles de mademoiselle d'x\udemer, prononcées sans nulle affectation, et qu'oii aurait pu ii!lerpréter comme une marque de coiiliance accordée! à Gertraud, donnaient néanmoins àl'eiitrevue un petit caractère de gravité. Ce pouvait être désormais une causerie très-intime, mais ce n'était plus un tête-à-tête. Denise n'avait eu qu'un mol à dire pour enlever à la

situation son apparence douteuse et louche. La simplicité, ce fier et doux charme, était entre les mains de la jeune fille comme un talisman.

Sa i)hysionomie sérieuse n'exprimait ni inquiétude ni trouble, son regard se reposait sur Fratiz avec un honlietir ingénu; et si quelque parole s'arrêtait sur sa lèvre, c'était la secrète pr.ère adressée à Dieu qui la faisait heureuse,

Franz aurait voulu peut-être un peu plus de roman. I! éprouvait une sensation mêlée de surprise grande et de quelque dépit à voir le mystère lui échapper sans cesse. Denise éclairait toui; toute voie deveiia t droite eu quelque sorte dès qu'elle y menait le pietl. Rien qu'au son de sa parole franche et digne, l'aventure perdait sou air de gaillardise. Il y avait là une belle jeune fille qui souriait avec un abandon plein de tendiesse, et pourtant Franz se sentait le mors entre les (lents. La solitude de cette pauvre chaaibre lui dictait un respect craintif, qu'il n'eût point éprouvé peutêtre sous l'empire de l'étijUCtle mondaine.

Ce fut encore Denise qui rompit la première le silence.

— Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici, Franz, dit-elle; si je l'avais pensé, je serais également venue... car j'avais désir et besoin de vous voir. — Que vous êtes bonne!... murmura le jeune homme.

i Sa voix était ménagée de manière à ne point arri-

jver jusqu'aux oreilles de Gertraud. Il tenait à son

tète-à-têie.

; La voix de Denise, au contraire, s'élevait sonore

|el calme.

— Je voulais vous voir, reprit-elle, parce qu'hier vous m'avez forcée à lire au fond de mon cœur... Il y avait longtemps que je savais votre amour, Franz, et il y avait longtemps que je soupçonnais le mien... mais je m'efforçais de douter encore. — Est-ce donc

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i!!) si grand malheur de m'aimcr? demanda Franz n . i\' reproche.

Les grands yeux bleus de mademoiselle d'Audenu"! prirent un regard sérieux et pensif. Son sourire »;"; rut sur sa lèvre.

— Je ne sais, répondit-elle en baissant la voix i. volontaire;! eiU, je suis bien jeune et j'ignore la vie... et vous, Franz, n'éies-vous pas un enfact?

Ce mot vibre mal toujours aux oreilles de vin'^t ans.

Franz jeta une œillade sournoise du côté de G'rtraud, pour voir si elle avait entendu.

La petiie brodeuse avait un malin sourire sous u\) air de grand sérieux. Elle poussait son aiguille av-c prestesse, et ses longs cils noirs ne cachaient qu'à demi réiincelle allès^re de sesyenx.

Depuis que Denise était entrée dans la chambre ilii mnrci and d'habiis, ce bruit inexplicable entendu i :tr Jean Regnault sur l'escalier, et dont nous avons paré plusieurs fois déjà, avait fait trêve. En ce moment il reprit, mais timide et si faible que l'attention (!• s deux amants ne fui point excitée.

Gertraud seule l'entendit; elle releva vivement la téîe ei se mit à écouter. Le bi uit portail de l'angle de la pièce qui touchait à la cloison de la chambre d'entrée et où se trouvait le lit de Hans Dorn.

C'était un grincement somd et continu, qui se nblait partir de la ruelle du lit. On eût dit qu'un ouvrier minait le mur extérieur.

Gerti aud écouta un instant, inquiète; puis, comme l'entretien des deux amants attirait de nouveau sou attention, elle se dit que dans le Temple il y a b on des métiers divers Le bruit venait sans doute de 1;» maison voisine...

— Je ne sais, reprenait Denise, qui secouait lent: ment sa jolie lète, et si je voulais vous parlei , Franz, c'était pour savoir... ce que je vous ai dit

LE CAliAHET DES FILS AYMUN. 125

ihior est la vérité, je vous aiiue... mais que pouvonsnous espérer?

La figure de Franz rayonna.

— Hier, répiiqiia-t-il, au milieu de ma joie, cotte [question m'eût rendu bien malheureux, car je n'aurais ipas pu y répondre... Mais aujourd'hui... mademoi- Seile, si vous saviezcomme tout est changé!... Si vous ;saviez ce que l'avenir semble me promettre... Mais ic'cst une longue histoire... — Et j'ai bien peu de îteiîips, interrompit Denise. — Notre bonne Gertraud sait tout, poursuivit Franz; je lui ai conté mon seicret; elle pourra vous le dire. — Gertraud et vous, [demanda mademoiselle d'Audemer, en adressant à la jfillede Ilans Dorn un regard amical, vous êtes donc |tîe vieilles connaissances? — Oh! oui... coaimença 'Franz étourdiment.

Puis ii s'arrêta, déconcerté, parce que la gentille 'brodeuse partait d'un fianc éclat de rire.

— Oh! oui, répéia-t-elle; ce n'est pas par semaines... ni par mois... ni par années que se compte notre conniiisoance! — Ei je ne le savais pas! interrompit Denise. —Ni moi non plus! s'écria Gertraud; ni Al. Franz non plus, je le promets bien... Nous noiis sommes vus hier pour la première fois.

Franz était rouge comme une cerise; il n'avait point cru mentir, tant Gertraud lui paraissait une ancienne et fidèle amie.

' — El déjà des confidences?... murmura Denise iéîonnée. — Oh! dit Gertraud, depuis hier il s'est ipassé tant de choses!... M. Franz a été en danger t!e mourir... Cela compte pour dix ans, mademoiselle.

En prononçant ces dernières paroles, l'accent de !la jeune fille se fit sérieux et pénétré.

(^uis elle baissa de nouveau ses yeux sur sa broderie.

Denise aurait voulu l'embrasser.

Frairz en était toujours à l'embarras de son nienso'ge involontaire.

— Sur mon honneur, dit-il, je n'ai point voulu vouj î en imposer, mademoiselle... Je ne me connais pas d'autres amis que Gertraud et son père... il me sein- ! ble qu'ils m'ont toujours aimé ooninie ils m'iiiment, et si je vous ai trompée, c'est bien malgré mo'. — Merci, ma bomie (ieriraud, miu-nuira Denise; je ne savais p;is te devoir tant de reconnaissanre. — i\!ai; j'aurai des amis maintenant, reprit Franz avec un élan subit. Je veux vous dire tout en deux mots, Denise : je suis riche et je suis noble. — Diies-vuus vrai? murmura la jeune fille étonnée. — Et le p!us cher de mes bonheurs, poursuivit Franz, c'est d'avoir eu votre amour alors que j'étais pauvre et sans nom!

Il parlait avec une conviction si profonde et le sciiliment exprimé par lui étnit si bien celui d'un honi ne élevé tout à coup au-dessus du malheur, que Denise, ne conçut pas l'ombre d'un doute.

Gertraud, au contraire, malgré son ignorance de la vie, sentait vaguement tout ce qu'il y avait d'obstacles et d'incertitude entre la position réelle de Franz et ce bonheur espéié. Son cœur se serrait à le voir si confiant. Une voix s'élevait au dedans d'elle comme un écho funeste, et répondait « Malheur! à ces éliins de joie.

Elle si gaie d'ordinaire, elle ne savait pourquoi ces paroles d'allégresse sonnaient faux à son oreille et la rendaient triste.

— Vous avez raison, Franz, dit mademoiselle d'Audemer, je vous aimais pauvre; je vous aurais aimé" toujours... mais que Dieu soit béni! car je n'aurais point désobéi à ma mère et nous aurions été bien malheureux!...

Franz se frotta les mains, comme si la pensée du danger évité eût redoublé tout à coup son conteiiii^ment.

— Mon Dieu, dit-il avec tnie pitié profonde pour

son sort de la veille, je ne sais pas vraiment comment j'avais le front d'espérer!... c'était vous, Denise, qui souteniez mon courage; je connaissais votre cœur; je savais qu'il n'y avait en vous que noblesse et bouté... Je ne songeais point à ma uiisère, étourdi que j'étais! et l'idée de la vicomtesse ne me venait point, parce que je ne pensais qu'à vous... Mais nuiinienant, ajoutât-il en prenant un air grave, il faut voir les choses sérieusement... dès qu'il s'agit de vous, Denise, la légèreté devient un crime... Ecoutez! il me faut quel(|ues jours encore pour connaître le nom de mon père; d'ici là je resterai prudemment à l'écart, et j'attendrai une ceriitude pour me présenter à madame la vicomtesse d'Audemer.

C'était de la sagesse; Denise fit un signe d'approbation.

— Et pensez-vous, reprit Franz, qu'en 'arrivant avec mes titres et ma fortune, je sois expo>é à essuyer un refus? — Ma mère est bonne, répondit Denise; je lui dirai que je vous aime...

Franz serra la main d-^ la jeune fille contre ses lèvres.

— .Chaque fois que j'entends ce mot tomber de votre bouche, dit-il, j'ai peur de faire un songe trop heureux... c'est bien vrai, pourlant, vous êtes là! Tout ce([ue je voyais dans la folie de mes rêves. Dieu l'a réalisé... Oh! que vous êtes belle, Denise, et que j'aime à vivre!... Nous sommes jeunes, notre avenir est long comme un siècle, et pas un nuage! partout votre beau sourire! rien que du bonheur!...

Il s'arrêta; son cœur était plein. Les paroles manquaient à son enthousiasme. Un instant, il demeura silencieux et recueilli, contemplant Denise avec adoration.

La jeune fille le regardait aussi; elle était entraînée et convaincue. ISul doute ne venait à son esprit charmé. L'illusion contagieuse passait de l'âme de

128 QUATRIÈME PAUTIE.

Franz dans son âme, et sa pensée ravie se berçait en (le molles caresses. Elle ne songeait point à interroger : elle croyait.

Elle était si lieurense de croire!

Leurs chaises s'étaient rapprochées nous ne savons comment. Ils étaient là près l'un de Taulre; leurs traits semblables se louchaient presque; les anneaux gracieux de leurs chevelures blondes mariaient leurs nuances amies : c'éiait un tableau suave comuie le souriant espoir de l'adolescence.

On eiii dit au pi eaiier aspect le frère et la soeur. Mais le regaid voilé de Franz couvrait d'ardents éclairs, et il y avait de la passion dans cette fatigue douce qui alaiiguissait la pruneile de Denise. L'amour perçait, l'aiiiour charmant et jeune qui orne toutes (hoses et sait embellir jusqu'à la beauté...

De même que la Heur, épanouie sous l'ombrage et chèrement ad.nirée, va tiouver des nuances inconnues et nouvelles si le soleil, perçant tout à coup la feuillée, vient mettre un rayon d'or sur sa vierge corolle...

Gertraud n'osait plus les regarder. Elle avait le rouge au front et son cœur lui pesait.

Le bruit continuait sourd, pat:eni, uniforme, dans la ruelle du lit de Hans Dorn.

— Vous souvenez-vous, Denise, dit Franz avec lenteur, de ce bal où je vous vis pour la première fois?... Il me sembla que tout mon être défaillait, et quand j'entendis le son de votre voix, je crus que j'allais mourir... j'étais un enfant a ors, et mou regard ne s'était jamais levé sur une femme,., savez-vous pourquoi je vous aimai? — Sais-je pourquoi j'écoutai en tremblant vos premières paroles?... murmura Denise. — C'est qu'il y a une chose étrange! reprit Franz; je vous aurais aimée sans cela, car, un amour comme le mien ne peut pas naître sans la volonté de Dieu... mais vous ressemblez tant à ma mère! — Vo-

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tre mère?... répéta Denise. — Je ne l'ait point connue, poursuivit Franz qui secoua la lète avec tristesse, mais j'avais son portrait suspendu dans la ruelle de mon lit comme une image sainte... ce fut bien longtemps mon seul amour... Quand je vous vis, Denise, il me semi:)la voir ma mère... Jusque-là je ne l'avais comparée qu'iuix anges, et je la retrouvais en vous... c'était la même beauté calme et sereine, la même franchise douce, le même regard dévoilant le même cœur... allez, Denise, c'éiaituotre destinée! Depuis ce premier jour, vo;re image s'est giavée tout au fond de mon âiue, et quand je renirais le soir sans vous avoir vue, je vous contemplais dans le portrait (le ma mère.

Il s'arrêta pour sourire. Denise avait les yeux humides.

— Oh! certes, s'écria Franz gaiement, je ne sougeais point en ce temps-là aux obstacles qui nous séparaient... je ne songeais à rien qu'à vous trouver belle et à vous adorer ''e loin... N'ai-je pas du bonheur, Denise? Je n'ai vu le danger qu'au moment où ma bonne étoile me donne une victoire facile... J'avais bien entendu dire que le chevalier de Reinhold avait obtenu de madame d'Audcmer la promesse di' votre main, maisj'évoqnais parle souvenir votre front si pur, vos grands yeux bleus et celle blonde auréole que je vois dans mes rêves; vos longs cheveux, Denise, qui font un doux cadre à votre joue; je mettais tout cela auprès du visage grotesque de M. de Reinhold, et je me disais : « C'est impossible... »

Franz s'interrompit encore, ses yeux se baissèrent; et il devint pâle.

— Mon Dieu! murmura-t-il en frissonnant, il paraît que c'était possible!... Mais pourquoi s'aiirister? ajouta-i-il en secouant la mélancolie qui le reprenait. Denise! Denise! nous n'avons plus rien à craindre!... Vous ne savez pas tout , voire frère est mon ami;

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