‹ Le fils du RabbinChapitre 3 sur 10 · SA · texte numérisé non relu

SA

des rives de l'Amster et enveloppe lu ville d'une vapeur fétide. Le soleil se montre froid et livide à travers les nuages qui rampent sur la terre; son disque blanc, sans éclat et sans chaleur, peut être impunément fixé par les regards. On dirait un astre mort qui plane sur une cité agonisante, enveloppée déjà de son linceul.

David se dirigea d'ahord vers la mer : insensiblement, et sans qu'il le voulût, ses pas vagabonds l'amenèrent vers le Muider- Straat et devant la maison de menliyr Litzerman.

A la vue de cette fenêtre à laquelle lui était apparue, pour la première fois, Isabelle, son désespoir prit une nouvelle violence. Il fallut que le maestro s'assît sur le banc de pierre , où jadis il était venu prendre place avec tant de joie, d'espérance c^t d'amour. ^Ses jambes

se dérobaient sous lui; son cœur battait avec une violence forcenée.

Tout-à-coup un vent frais s'éleva : par un de ces phénomènes familiers à la Hollande, le brouillard fut dissipé en quelques instants; le ciel apparut bleu et serein, et le soleil resplendit lie tout son puissant éclat. Tandis que les membres fatigués de David semblaient reprendre une nouvelle existence, aux rayons vivifiants de l'astre glorieux, la petite fenêtre de la villa s'ouvrit; c'était Isabelle qui venait placer, sur l'appui de cette fenêtre, un azaléa en fleurs. Ses regards se dirigèrent vers le banc où jadis ils avaient aperçu tant de fois le maestro. A la vue de David , elle jeta un cri et lendit à son fiancé ses bras à demi nus; puis, par un mouvement instinctif d'une adorable pudeur, elle se réfugia honteuse et rougissante, derrière le rideau;

mais ce fut pour reparaître bienlôt. Le bonheur donnait à ses traits doux et charmants une expression céleste.

Les amants étaient trop éloignés pour échanger quelques paroles , sans exciter la curiosité et l'inquisition des voisins. La jeune lille cueillit une fleur d'azalèa et la jeta au maestro : le vent se fit complice d'Isabelle, et amena la fleur jusqu'aux pieds de David, qui la releva et la pressa passionnément contre ses lèvres.

Des importuns survinrent ; Isabelle se hâta de fuir, et David s'éloigna précipitamment. Quand il rentra chez son aïeule, Sarah attendait son petit-fils sur le seuil de sa maison. La nuit qui venait de s'écouler semblait l'avoir vieillie de dix années. La vieille femme jeta les yeux sur la fleur que David tenait à la main , et celui - ci rou-

git comme un enfant, sons le regard de son aïeule.

— Je le comprends, je suis vaincue, ditelle avec un abattement profond; vous l'avez revue! Votre fatal amour, me laisserait mourir à vos pieds plutôt que de relarder , d'un jour, ce mariage. Allons, je suis prête! A quand la cérémonie heureuse et désirée? Aujourd'hui? Tout-à-l'heure , n'est-ce pas? L'autre jour un enterrement et aujourd'hui un mariage; les solennités ne me font point faute !

David , les yeux baissés , laissa parler Sarah sans répondre.

— Je suis lasse de malédictions et de haine, continua-t-elle. Puisque Dieu ne me vient pas en aide, et qu'il me laisse défendre seule sa cause, que tout s'accomplisse. Voilà (pie je

deviens digne de ma famille! Je blasphème!

Elle cacha son visage dans ses mains flétries et pleura.

— Ce sont les dernières plaintes qui importuneront vos oreilles , mon lîls , repritelle avec fermeté. Ma résolution est prise : je tiendrai mon serment ; vous épouserez cette Moabile. Je ne vous demande qu'une dernière grâce, partez pour Paris, dès que votre union aura été consacrée... Consacrée! interrompit-elle en serrant convulsivement ses mains.... Un prêtre... il n'y en aura point; un rabbin se détournerait avec horreur de pareils fiancés, et un ministie protestant ne consentirait pas lui-même à s'en rendre le complice... Mon Dieu! mon Dieu! je voudrais rester calme et mon désespoir l'emporte sans cesse! A l'avenir, je montrerai moins de faiblesse, David!... N'est-ce pas! quand mes

lèvres auront baisé au front cette chrétienne, votre femme, veux-je dire, quand elles lui auront donné le titre de fdie, que je n'ai jamais donné qu'à votre sœur, vous l'emmènerez loin de moi ? Dussé-je ne plus jamais vous revoir, dussé-je n)ourir seule, sans une larme, sans un regret, David, vous m'accorderez cette grâce, n'est-ce pas?

— Je vous obéirai, ma mère.

— Hâtez-vous donc ; j'ai haie maintenant que tout soit achevé. Cet après-midi , nous irons visiter votre fiancée; je ne sais point encore son nom, mais (ju'importe!

— La jeune fdle que j'aime se nomme Isabelle Litzerman.

— La fdle ou la nièce de cet Allemand qui demeure au Muider-Straat! Won Dieu, que

votre vengeance ne punisse point , par son péché niêrae, l'infidèle qui vous outrage. Si des paroles de vengeance me sont échappées dans mon trouble , ne les exaucez pas ! oubliez-les! Je vous implore pour lui et pour moi! Soyez miséricordieux; entendez mes prières! Déjà vous n'avez que trop écouté , autrefois , mes malédictions !

Elle s'enferma dans sa chambre. Quelques heures après, David se rendit chez sa fiancée.

Il y a des émotions et des bonheurs que les paroles de l'homme ne sauraient exprimer. Telles furent les sensations qu'éprouvèrent Isabelle et David, lorsqu'ils se trouvèrent réunis après une si longue absence. La jeune fdle, vêtue de noir, avec sa simplicité habituelle, portait à son corsage un bouquet d'azaléas, et avait placé, dans ses cheveux blonds, une tige de ces fleurs amies.

Quelque matinale que fût la visite du maestro , Isabelle attendait son fiancé depuis longtemps, Â sa vue, elle se leva pour courir à lui; un sentiment de réserve l'arrêta. Sa tante Trucliden la poussa doucement.

— Va, dit-elle, va, ma fdle! Ne cherche point à cacher ta joie cl ton trouble; livretoi en liberté aux transports (!e ta chaste tendresse.

Elle courut donc à David. David prit dans ses mains les mains d'Isabelle et la baisa au front. Ni l'un ni l'autre ne trouvaient de voix pour exj)iimer leur félicité.

— Nous voici donc enfin réunis! murmura Isabelle.

— Réunis pour ne plus nous quitter , réunis pour toujours ! répondit David. Dieu m'a enlevé une sœur bien-aimée; notre union

lûc rendra moins amère la douleur que la mort de \oémi laisse dans mon ame.

Isabelle monlra ses vêtements noirs.

— Le deuil de ^oémi est dans mon cœur comme sur mes vêtements, dil-elle; si je n'ai point encore le droit de m'associer à vos joies, vos chagrins m'appartiennent et j'en ai pris ma part.

— Chaque jour, Isabelle porte des fleurs sur la tombe de Noémi, ajouta la tanteTruchden : et puis elle distribue des aumônes aux pauvres Juifs qu'elle rencontre, et elle leur dit : bénissez Noémi, qui vous console dans votre misère.

David porta les mains de sa fiancée à ses lèvres, et laissa tomber une larme sur ces mains.

A Dieu ne plaise que je veuille essayer de

redire les doux entretiens et les pudi(|nes enivrements des deux fiancés; on ne saurait peindre ni les extases d'un rêve , ni les exaltations des bienheureux dans le ciel. Si quel- (jue chose ici-bas peut donner un avant-goùt de joies divines, c'est l'amour chaste et iniraatériel de deux nobles âmes. Gomme le dit un des plus grands poètes de la Hollande, Bilderdyck , en parlant des saintes félicités des fiançailles néerlandaises : Quand on s'aime ainsi, on oublie les liens du Union cl l'on sent déployer ses ailes d'ange.

David et Isabelle restèrenl seuls et en liberté, une grande partie de la journée. Menheyr Litzerman vint saluer le maestro et retourna bien vite à ses affaires. Quant à la tante Truchden, elle trouva moyen d'èlre accablée par tant de soins domestiques, (ju'il lui fallut sans cesse aller et venir dans la maison. Ce-

pendant^ dès que la sonnette de la porte annonça une visite, elle accourut dans le petit salon où se tenaient les fiancés et reprit sa place habituelle près de la fenêtre. En ce moment, la porte s'ouvrit, et dame Sarah entra. Une pâleur soudaine passa sur le visage de David, tandis que la vieille femme saluait solennellement.

— Je suis la grand' mère de David ! dit-elle.

— Soyez la bien-venue dans cette maison . s'empressa de répliquer la tante Truchden , qui répondit par une de ses profondes révérences au salul de Sarah.

Celle-ci prit en silence place sur le fauteuil qu'on lui présenta, et attacha sur Isabelle ses yeux perçants. Une affreuse inquiétude serrait le cœur de David qui redoutait un éclat de la part de son aïeule.

La vieille femme, dont le trouble était vi-

sible, et qui faisait des efforts évidents pour surmonter ce trouble, ne tarda point à se trouver maîtresse d'elle-même.

— Ma fille, dit-elle à Isabelle, je ne connais que depuis hier vos fiançailles avec mon fils, et je viens aujourd'hui vous donner mon baiser et ma bénédiction d'aïeule.

Isabelle s'agenouilla devant Sarah qui la baisa sur les deux joues, et posa sa main sur ses cheveux blonds.

— Je n'apporterai point à vos noces un cœur joyeux, continua la vieille femme qui semblait prête à défaillir d'émotion. J'ai perdu ma IHIe unique Noémi.

— Noémi était mon amie et ma sœur, interrompit Isabelle ; elle m'aimait et me permettait de l'aimer; je partage votre douleur et vos regrets. Ces vêtements de deuil , je les porte en souvenir d'elle.

— Les dernières paroles de Noémi ont été pour vous^ continua dameSarah, d'une voix moins sévère. Noémi était une fille obéissante et pieuse, qui ne m'a causé qu'un seul chagrin durant tout le cours de sa vie... Et ce chagrin m'a frappé le jour de sa mort.

— Je tâcherai de la remplacer près de vous; peut-être mes respects et ma tendresse adouciront-ils un peu votre douleur.

Un sourire plein d'amertume contracta les lèvres de Sarah.

— Je vous sais gré de vos bonnes intentions, dit-elle; mais hélas! rien ne remplace une (ille, et rien ne console de sa perte !

— Nous pleurerons ensemble, Noémi, répliqua Isabelle.

— Écoutez-moi, ma fille, reprit Sarah en insistant avec douleur sur ce dernier mot.

J'ai une grâce à \ous demander : ne venez pas me visiter dans ma maison. A mon âge, et après des malheurs semblables à ceux qui m'ont frappé, l'esprit d'une vieille femme a ses superstitions et ses bizarreries. Je vous verrai souvent; mais ne mettez pas les pieds dans ce triste logis où ma fille a rendu le dernier soupir , et qui est marqué du sceau de la fatalité. M'accordez-vous cette grâce, ma fille?

— Les moindres désirs de ma mère sont déjà et seront toujours des ordres pour moi, répondit Isabelle avec respect.

— J'y mets pourtant une condition , se hâta d'ajouter la tante Truchden, qui cherchait à donner une allure moins sévère à l'entrevue : nous ne rendrons pas de visite à dame Sarah, mais elle nous fera le plaisir de dîner aujourd'hui avec jious.

— Je le ferais volontiers , mais la loi d'Is-

raéi nie le défend. Vous l'ignorez sans doute; nous ne pouvons manger que des \iandes préparées d'une certaine façon. Les jeunes gens s'affranchissent de ces minuties, ajoutat-eile avec son étrange sourire; les vieilles femmes les respectent.

— Notre désir est de vous complaire en tous points, répartit la tante Truchden; nous vous laisserons donc une entière liberté, pourvu que nous recevions souvent de vos visites.

Sarah lira de sa poche une boîte recouverte en chagrin et la présenta à Isabelle.

— Ce sont quelques diamants de famille , dit-elle; je destinais ce collier, que mon aïeule et ma mère ont porté le jour de leur mariage — mais que la femme de mon fils n'a jamais vu — je destinais, dis je, ce collier à ma petite-

fille Nocnii. Vous seule êtes ma lille maiiUenant; acceptez-les; laissez-moi vous embrasser encore une fois et prendre congé de vous.

Elle se leva de son fauteuil, et voulut s'éloigner; ses jambes tremblaient convulsivement : il fallut que David la soutînt et lui offrît le bras.

— Merci, merci , dit-elle; je n'ai besoin de l'appui de personne. Adieu.

Elle (it encore quelques pas chancelants.

— Ce n'est rien ; c'est le trouble du bonheur. Allons, David, puisque je n'ai plus la force de marcher sans soutien, donnez-moi votre bras.

Elle s'appuya sur son petit-fils.

— Que vous êtes bonne , ma mère , dit celui-ci, quand ils se trouvèrent dans les rues du Muider-Straat.

— Je tiens la promesse que j'ai faite à votre sœur, David. La mère des Machabées souriait en voyant marcher ses fils à l'échafaud... Et moi, pensa-t-elle, je souris en voyant mon fils marcher à l'apostasie. Honte et malheur à moi !

Elle n'exprima point cette idée, et affecta, pendant toute la route, le calme faux dont elle s'était armée pendant sa visite chez Isabelle.Désormais, Sarah continua à maîtriser sa douleur avec la même énergie; elle ne lui fit aucune concession; elle ne la laissa se trahir par aucun mot. Souvent David était tenté de croire que son mariage n'avait plus rien d'odieux pour sa grand' mère. Cette pensée s'éloignait de son esprit, lorsqu'il lisait, sur le visage de Sarah, les ravages qu'y produisait un désespoir concentré. La taille, naguère haute et droite de la vieille femme, se

courbait maintenant et semblait comme brisée. Des rides profondes sillonnaient son front et flétrissaient son visage. Une flamme sombre brillait dans ses yeux enfoncés sous leur creux orbites ; enfin sa démarche devenait lente et difficile. Ses membres luttaient en vain contre un malaise secret ; Rébecca la surprenait souvent plongée dans une sorte de somnolence.

Un matin , la vieille servante entra au logis, le visage bouleversé par la colère.

— Savez-vous, cria-t-elle en se précipitant dans la chambre où se tenait dame Sarah absorbée par une de ses somnolences maladives : Savez-vous , ma chère maîtresse, le bruit répandu dans le quartier, et que m'a rapporté la marchande d'eau et de feu? Les folles! Elles disent que menheyr David, que votre petit-fils va épouser une chrétienne.

— Cela est vrai , répondit sèchement Sarah.

— Vrai? répéta Rébecca anéantie; vrai ! Madame n'a donc point entendu ce que je viens de lui dire?

— David épouse une chrétienne. La nièce de menheyr Lilzerman est sa fiancée.

— Et vous soulFrez ce mariage impie?

— Rébecca, voici quarante ans que vous me servez avec fidélité. Si vous m'adressez encore un seul mot sur ce mariage, je vous chasse à l'instant.

— Et que feriez-vous sans moi? Car vous ne comptez pas sur cette chrétienne pour soigner vos vieux jours?

— Femme,, encore une parole, et tu quittes cette maison pour n'y plus rentrer î inlerrompit Sarah d'un voix qui rendit muette Rébecca, cl la lit fondre en lairnes.

Dès-lors, plus un mot ne se prononça dans le logis de dame Sarah sur le mariage de David; la vieille juive s'occupait néanmoins des apprêts de ce mariage. Elle fit refondre et graver au chiffre de David, son argenterie; elle acheta un des plus riches cachemires , qu'eussent, depuis un an, apporté de l'Inde les vaisseaux hollandais; enfin, elle allait dans tous les magasins, cherchant, avec une sagacité Israélite, des dentelles anciennes , qui devaient à leur rareté une valeur extrême, et auxquelles elle faisait rendre toute leur première fraîcheur, par des procédés que possédait Rébecca.

Quand un mois se fut écoulé , un matin , menheyr Wilhem arriva de Rotterdam , et dame Sarah, appuyée sur le bras de son petit-fils , se rendit chez menheyr Litzerman , pour assister à la signature du contrat. Le

hourguemestre de la ville, second témoin de David, était déjà arrivé chez le négociant, quand le fiancé, son aïeule et ^Yilhenl entrèrent dans le salon.

Isabelle s'empressa de venir embrasser Sarali, et la tante Trucliden s'occupa de faire les honneurs de la maison au hourguemestre.

Deux amis de menheyr Litzerman , appelés pour servir de témoins à la fiancée, causaient dans l'embrasure d'une fenêtre. Wilhem alla droit à menheyr Litzerman, avec la rondeur qu'il mettait dans tous ses rapports d'affaires.

— Jetons ensemble , dit-il, un conp-d'œil sur le contrat; sans doute le notaire l'a déjà rédigé.

— J'en attends l'expédition , répliqua menheyr Litzerman avec une nuance d'embarras qu4 n'échappa point à Wilhem,

— Comme en cette occasion je tiens lieu de père à David, avant de lire à voix haute le contrat, il est convenable de le revoir en tête-à-tête.

— Rien n'esl plus simple.

— Voici le chiffre des apports du mari. Ah ! sa fortune a marché vite : cinquante mille florins ! Une dot égale à celle que vous donnez à sa femme.

— Quarante mille florins; oui, la somme est bien inscrite.

Wilhem regarda Litzerman avec stupéfaction.

— J'ai assurément mal ententlu votre réponse, répliqua-t-il. Et reprenant son cabne ordinaire : le contrat porte bien cinquante mille florins, n'est-ce pas?

— lOG -^

— Quaianle mille, répondit le ban(|uier allemand.

Wilhem risposta :

— Vous avez promis cinquante mille florins; un honnête homme lient ses engagements verbaux , comme si mille actes notariés pouvaient les constater.

— Je tiens mes promesses.

— Non^ interrompit Wilhem indigné, en élevant la voix ; non, j'atteste que vous avez fixé le chiffre de la dot à cinquante mille florins. Quand Wilhem Nodecharles affirme une chose, personne dans Rotterdam ne songe à la mettre en doute.

— Ma parole vaut la vôtre !

— Non, car elle déloyale.

— Menheyr^ un pareil langage...

— J'ai l'habitude de dire ce que je pense ,

riposta Williem , le visage empourpré par la colère.

Cette discussion, commencée d'abord à mi-\6ix, s'éleva peu à peu jusqu'au diapason de la colère, et attira l'attention de toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon.

David s'empressa d'accourir près de Wilhera et de Lilzerman.

— Qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il avec inquiétude.

— Menheyr Litzerman manque aux engagements formels qu'il a pris avec moi pour la dot de la future. Il la réduit d'un cinquième.

— Rappelez-vous bien mes paroles, menheyr Nodecliarles! j'ai dit peut-être que je pourrais donner cinquante mille florins à ma nièce; mes affaires me permettaient alors ce

sacrifice : aujourd'hui ma position m'impose plus de réserve. D'ailleurs qu'imporle ? Ma fortune toute entière n'appartiendra- 1- elle pas un jour à Isabelle ?

— Ainsi vous m'avez joué! s'écria Wilhem. Si vous étiez Hollandais, vous sauriez que des hommes d'honneur n'ont point recours à de misérables subterfuges.

— Wilhem, interrompit David, par amitié pour moi, terminez cette discussion. Vous savez bien qu'Isabelle, fùt-elle sans dot, deviendrait aujourd'hui ma femme.

— Voilà de bonnes et nobles paroles ! dit Litzerman , en tendant la main à David. Vous n'aurez point de regret de les avoir prononcées.

Wilhem se pencha vers l'oreille de son ami.

~ Prends garde, David, on te prépare en-

core quelque trahison, murmura t-il à voix basse.

— Qu'importe! Ne suis-je pas assez riche pour deux maintenant !

— Cet homme t'a entraîné dans un piège honteux.

— Isabelle est un ange et je l'aime.

— Oui! Le misérable a fait servir la jeune fille innocente et pure en guise d'appeau. Il s'est dit : quand il l'aimera , quand il s'en sera fait aimer, quand il se trouvera en face du désespoir et de l'éclat scandaleux d'une rupture, il subira toutes les conditions qu'il plaira à ma fourberie et à mon avarice de lui imposer. Les Allemands!... Voilà bien leurs principes habituels!

— Ta défiance contre les Allemands t'égare; tu as peut-être mal entendu? Ton

oreille t'aura trompé; entre les mois quarante et cinquante , l'erreur est facile.

— ^\'ilhem Nodecijarles ne se trompe jamais; son oreille n'enlenii jamais mal.

En ce moment, le notaire entra. On se tut, et chacun s'assit. L'homme de loi fit à haute voix la lecture du protocole habituel. Quand il arriva à ces mots :

«( L'apport de ladite demoiselle Isabelle Litzerraan se compose d'un capital de quarante mille florins, duquel lui fait don son oncle paternel , menheyr Pelers Litzerman. »

Ce dernier se leva et dit au notaire :

— Écrivez cinquante mille florins au lieu de quarante.

— Voilà qui est agir en honnête homme , répliqua Wilhem en tendant la main au né-

— Ml —

gociant; j'ai été tout-à-l'heure dur et injuste à votre égard , veuillez m' excuser.

— Tout est oublié depuis longtemps, répondit Litzerman.

Le notaire reprit :

Une somme de cinquante mille florins,

de laquelle lui fait don son oncle paternel , menheyr Pcters Litzerman; laquelle somme sera remise en capital à ladite demoiselle Isabelle , après la mort dudit menlieyr Litzerman. D'ici là , le donataire s'engage à payer, de six mois en six mois, la rente desdits cinquante mille florins , au taux légal de cinq pour cent.

AiVilhem se leva :

— De telles conditions sont dérisoires, ditil. Menheyr Litzerman s'est engagé à remettre comptant, le jour du contrat, la somme totale de la dot , . .

— Vous vous êtes déjà trompé sur le chiffre J

de cette somme , et vous venez d'avouer votre j

erreur. En ce moment votre mémoire ne vous j

sert pas mieux. j

— Eh! quoi, vous me soutenez, en face, la ! vérité de paroles que vous savez menteuses ? \ demanda Wilhem , indigné. ,

— Je soutiens ce que j'ai dit; cessez vos \

insultes.

— Oh! David, mon pauvre David, dans quelle déplorable famille allez-vous entrer?

Je garderai toute ma vie le remords de n'avoir ; point, avec cet iiomme, pris les précautions dont on doit s'armer contre des étrangers déloyaux , et qui se font un jeu des ejigagements les plus solennels

— Comptez-vous mettre bientôt un terme à vos insuites! Souvenez-vous que vous êtes

-- nn —

diez moi, et que je saurai vous faire respecter inn maUon

— Dussiez vous m'en chasser, n'est-ce pas? Voyons-, David, décidez entre l'homme qui vous trompe et l'ami qui vous dél'end.

David se leva dans un trouble facile à concevoir. Dès les premiers mots de cotte déplorable scène, Isabelle avait pâli et avait laissé échapper la main de son fiancé qu'elle tenait dans les siennes. Lorsqu'elle le vit se lever, elle poussa un gémissement étouffé et cacha son visage dans le sein de sa tante Truchden , accourue près d'elle.

— Menheyr Litzerman, vous êtes dans l'erreur ; les engagements que vous avez pris envers moi, sont tels que Williem me les a répétés en votre présence, l'année dernière et aujourd'hui. Cependant, comme je ne veux

point qu'un pareil scandale afflige plus longtemps raa famille et la femme qui doit porter mon nom, déchirez le contrat, menheyr le notaire, et rédigez-en un second. J'épouse mademoiselle Isabelle Litzerman sans dot.

— Je ne vous laisserai point donner une pareille joie à cet homme, David.

— El moi , je ne veux pas qu'on marchande ma nièce de cette manière avilissante ! répartit Litzerman. Acceptez ce contrat tel qu'il est, ou tout est rompu, et que le scandale et le malheur retombent sur vos têtes à vous qui les avez amenés dans cette maison.

Lebourguemestre se rapprocha de Wilhem : les deux témoins de Litzerman se retirèrent à l'écart, honteux et embarrassés.

Sarah se leva.

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