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— Il a parié, dit-ello, de malheur et de scandale, lui qui donne pour dot, à sa nièce, la mauvaise foi et l'opprobre! Lui qui n'a pas ro.ugi de préparer ses perfides combinaisons, un an à l'avance, et avec un art infernal !
« David, j'ai juré à votre sœur mourante de consentir^ pour vous, à un mariage réprouvé par la religion de nos pères; j'ai étouflé la voix de ma conscience pour tenir ma promesse. Mais si vous ne quittez pas à l'instant celte maison, si vous ne me suivez pas, si vous résistez à mes ordres, je vous maudis comme j'ai maudit votre père. Comme lui vous n'aurez jamais à espérer mon pardon !
— Ma mère! Isabelle doit-elle subir le châtiment d'une faute dont elle est innocente?
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— Elle est chrétienne! et qui dit chrétien (lit traître, s'écria Sarah dans son indignation fanatique. Épouser cette fille c'est vous condamner au remords et au malheur!
Isabelle leva la tête, s'arracha des bras de sa tante, et porta autour d'elle ses yeux pleins de larmes. Chacun fit un profond silence : Sarah elle-même se tut et laissa retomber ses bras, qu'elle avait levés en signe d'anathême.
Isabelle regarda douloureusement David , marcha vers lui avec lenteur, mais avec fermeté, ôta de son doigt l'anneau qu'elle avait reçu de son fiancé, le lui présenta, et comme il n'avançait pas la main pour le reprendre , elle le laissa tomber aux pieds de ce dernier,
— Vous ne m'aimez donc plus ? s'écria-t-îl éperdu de douleur. Oh ! ce dernier coup manquait à mon désespoir'.
Isabelle voulut parler : ses lèvres ne purent que s'agiter convulsivement sans proférer un son.
— Venez, mon fils, venez! L'amour de cette moabite n'a rien de regrettable. C'est un mensonge, comme la loyauté de sa famille!
— Isabelle, un mot, un seul mol! Ditesmoi que vous m'aimez et j'oublie tout! Et l'affreuse douleur qui me poigne s'eflacera de mon cœur.
Isabelle ne répondit point.
— Parlez, au nom de ma vie, au nom de mon amour?
Elle cacha son visage dans ses deux mains et s'enfuit.
— Eh bien! s'écria David, puisque tout
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me trahit et m'abandonne, malédiction sur celte maison réprouvée! Je veux en chasser de ma mémoire jusqu'au souvenir!
11 sortit entraîné par sa grand'mère, par Wilhem et par le bourguemestre.
La tante Truchden s'était empressée d'aller rejoindre Isabelle. Elle la trouva mourante et sans mouvement sur le parquet.
— Mon enfant, ma fdle, dcmanda-l-elic , à travers ses sanglots, pourquoi ne lui as-tu pas dit un mol de la tendresse que ton ame éprouve pour lui? Ce mot l'eut désarmé!
— N'as-iu donc pas entendu les paroles de son aïeule, répondit Isabelle; elle prédisait à notre union le remords tt la fatalité. Elle avait raison. Enlre le malheur de toute ma vie et une seule souffrance de David, pouvaisje hésiter?
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— Mais il croil que tu ne l'aimes plus ; mais il te méprise, pauvre fille!
A ce mot alfreux, l'infortunée tressaillit et faillit s'évanouir de nouveau.
— Tant mieux ! dit-elle enfin : il m'oubliera plus vite : cet oubli seul peut lui rendre le bonheur.
Mon Dieu ! s'écria la tante Truchden , laisserez-vouspour toute récompense à un pareil dévouement, l'abandon et les larmes?
David, Sarali et le bourguemestre n'échangèrent point une seule parole jusqu'à leur arrivée devant la maison de dame Sarah. Alors le bourguemestre prit affectueusement la main du maestro.
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— Menheyr, lui dit-il, vous avez reçu un coup terrible, mais vous ne tarderez pas à vous féliciter de ce qui vous désespère aujourd'hui. Un honnête homme doit s'estimer heureux d'échapper au plus grand des malheurs, selon moi : à la honte d'entrer dans une famille indigne de lui, et d'épouser une femme sans affection pour son mari.
— Oui, ajouta Wilheni, cette Isabelle est sans cœur et sans loyauté, comiae son oncle. Son devoir n'était-il pas de protester contre la misérable déloyauté de cet Allemand qui spéculait sur l'amour inspiré par sa nièce à David. Loin de là, elle complète les fourberies de sa famille, en jetant aux pieds de David son anneau de fiançailles; et elle lui dit ainsi, plus éneigiquement encore que par des paroles : — Acceptez , ou tout est rompu eulre noub !
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— Elle a vu , sans émotion , le désespoir de nienlieyr David , reprit le bourguemestre qui s'animait à l'ardeur de Wiihem; elle n'a répondu qu'en s'éloignanl à ses plaintes et à ses expressions d'une douloureuse tendresse.
Chacune des phrases de ces deux hommes entraient dans le cœur de David qu'elles déchiraient.
Le bourguemestre continua.
— Le temps et l'absence chasseront bientôt de votre souvenir un indigne amour. Quittez Amsterdam aujourd'hui, à l'instant môme. Retournez à Paris; avant peu, il ne vous restera que la satisfaction et le bien-êlre du péril auquel vous avez échappé.
— Je vais l'emmener à RoUerdam, dit Wilhcm; s'il le faut, je l'accompagnerai en France jusqu'à ce qu'il ait retrouvé sa liberté d'esprit et de cœur.
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Le bourguemestre prit congé du maestro : David, résolu à suivre les conseils de ses amis, entra chez son aïeule pour y faire à l'instant les préparatifs d'un départ immédiat.
Il trouva le Cohen dans le vestibule.
Le descendant d'Aaron semblait avoir beaucoup souffert depuis le jour où il était parti pour la Frise. Il se soutenait avec peine sur ses pieds, enveloppés de vieux linges, et recourait à l'aide d'un bâton pour marcher.
David le salua rapidement, et courut se renfermer dans une chand)re voisine, pour y faire ses préparatifs de voyage, et surtout pour trouver enfin quelques instants de solitude. Wilhem se chargea de raconter au voyageur la déplorable scène qui venait de se passer. Il n'est pas besoin de dire qu'il insista sur la complicité d'Isabelle dans cette odieuse spé-
culation, et sur l'oulrage qu'elle avait fait à David , en rejetant dédaigneusement son anneau. Chaque fois que le négociant parlait de ce fait, il s'en exagérait, à son insu, la gravité , et trouvait la jeune fille plus coupable.
Le Cohen secoua tristement la tête.
— N'accusez , répondit-il à voix basse , n'accusez que ceux qui méritent le blâme. Litzerman est un misérable; mais il faut plaindre et admirer sa nièce et la sublime abnégation de son amour.
Wilhem , stupéfait, ne put réprimer une exclamation de surprise et de doute.
— Si vous parlez «!e la sorte à David, tiilil, vous pouvez tenir pour assuré qu'il va courir chez Litzerman et se livrer à sa merci.
— Vous êtes un honnête homme, menheyr
Williem... Et vous n'hésitez pas à perdre la vie entière d'une jeune fille innocente, parce que son oncle est un misérable.
— Mais je la crois coupable.
— Vous la croyez coupable, parce que vous ressentez le besoin qu'il en soit ainsi. Du reste, la pauvre nriartyre s'est offerte en holocauste pour le bonheur de David ; acceptons son sacrifice, mais du moins ne la calomnions pas.
En achevant ces mots, il monta près du maestro, qu'il trouva plongé dans un morne désespoir.
— Mon fils , lui dit-il , je vais partir avec vous pour Paris ; je ne vous quitterai qu'après avoir vu votre front moins chargé de douleur. Autrefois j'ai protégé votre enfance contre la
misère; je vous protégerai contre vous-même, aujourd'Iiui. Le suicide est un crime.
David tressaillit.
— Qui donc vous fait lire ainsi dans ma pensée ?
— L'habitude de voir soufTrir. Laissez-là ces papiers et ces vêtements; venez, partons sur l'heure.
(1 prit un manteau et le jeta à la hâte sur les épaules du maestro; la chaise de poste de Wilhem attendait à la porte; David serra la main de sa grand' mère, et monta dans la voiture que les chevaux emmenèrent rapidement.
Sarah les regarda s'éloigner, et quand elle les eût vu disparaître.
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— Béni soit le dieu d'Israël , s'écria-l-elle, il a sauvé ma maison de sa ruine et de sa honte! Hosannali ! hosannah! Rébecca , prenez ces argenteries et ces apprêts de noces, allez vendre tout et distribuez-en l'argent aux pauvres. Allez et réjouissez-vous , fidèle servante de notre famille. Dieu a étendu sa main protectrice sur elle, il ne fa point abandonnée !
srtvA.
En général, les blessures de l'ame n'inspirent ni sympathie ni pitié. Les personnes qui ont le plus souffert de la passion, et qui lui ont fait d'immenses sacrifices, passent indifférentes, lorsqu'elles rencontrent, chez
d'autres, les douleurs dont elles ont tant souffert elles-mêmes. Elles les comptent pour rien, les accueillent avec un sourire et les accusent de faiblesse.
David, déçu dans les espérances sur lesquelles il avait fait reposer l'avenir entier de sa vie, David, obligé, comme autrefois Clovis, de briser ce qu'il avait adoré, mais qui, moins heureux que le Sicambre , demeurait sans culte et sans foi , trouvait à peine, chez ses meilleurs amis, quelques insuffisantes consolations. Wilhem , dans ses lettres , semblait toujours croire que l'amour du maestro pour Isabelle avait dû complètement s'effacer de son cœur, et n'y laisser d'autres traces que la joie d'avoir échappé à un péril. Dame Sarah , qui , d'ailleurs, écrivait rarement à son fds, ne touchait jamais au passé, même par de vagues allusions. David éprouvait, en outre, l'ennui
de savoir son secret connu de tous ceux qui rcntouraient, et de n'en recueillir qu'une sorte de ridicule.
Grâce aux indiscrétions commises par les témoins de la rupture des fiancés, grâce surtout à la rapidité télégraphique avec laquelle les Israélites savent propager entre eux, et souvent même au-delà , jusqu'aux moindres nouvelles, l'histoire de la mésaventure de David l'avait précédée Paris; il la lisait sur tous les visages. La malice et la calomnie n'avaient pas manqué, chemin faisant, de l'envenimer et de la dénaturer. Les uns accusaient David d'avoir jeté l'insulte à une famille, les autres de s'être complu à inspirer, ù une pauvre jeune fille, un amour dont il ne voulait se faire qu'un jouet. Sa pâleur, sa tristesse, son découragement, servaient de texte à d'nfatigables et odieux commentaires
cjuidonnaiont une nouvelle gravité à ses blessures el les ravivaient sans cesse.
Le Cohen el Cynthia savaient seuls toucher à cette plaie irritable sans en accroître les douleurs. Encore la prima donna, toujours aux prises avec un amour payé d'indifférence, toujours à la veille d'un abandon , ne compâtissait-elle à David que par un retour sur ellemême. Dans l'oubli d'Isabelle, elle voyait l'oubli de Maurice; elle s'affligeait des maux qu*elle voyait chez le maestro , parce qu'elle ne devait point tarder à en subir de semblables.
Le Cohen se montrait plus intelligent et moins personnel dans sa compassion. Jamais il ne se servait , pour consoler David , de ce moyen banal auquel recouraient les autres , d'accuser Isabrileel d'évoquer le souvenir de
sa (rahison. Il cherchait à détourner, de son idée fixe, l'imagination de l'artiste, et la dirigeait vers les consolations de l'étude , cet opium de l'ame. Souvent le maestro, grâce aux douces paroles du vagabond , retrouvait un peu de paix avec lui-même, mais il ne tardait point à retomber dans la prostration des forces de l'ame et du corps, il se sentait sans inspiration et sans amour lie son art. Rien ne le ranimait. Il s'adressait partout elà tous : au plaisir , à la dissipation et à l'extravagance elle-même. Nulle parti! ne rencontrait l'oubli. On n'éteint pas un incen<lie en l'attisant.
Un matin, deux voix joueuses retentirent dans son antichambre et arrivèrent jusqu'à son salon, sans vouloir faire de réponse aux questions du valet-de-chambre. Une porte s'ouvrit : Wilhem et sa femme se précipitèrent dans le cabinet de David.
— Puisque vous êtes toujours triste, nous venons vous consoler, s'écria le marchand de Rotterdam.
Et il échangea un sourire mystérieux avec sa femme.
— Oui , ajouta la jolie hollandaise, nous avons entrepris un long voyage pour vous seul, menheyr David. Wilhem a quitté ses aflaires, et moi, mes deux enfants. Nous ne retournerons <i Rotterdam qu'après vous avoir rendu au bonheur.
— Je ne vous comprends point , mes amis ?
— Vous nous comprendrez plus tard.
— Maintenant encore c'est un mystère!
— Cher David, mon imprudence vous a causé bien des chagrins , ajouta Wilhem avec émotion : je saurai loul réparer.
Une idée insensée, une joie Ibllc, passèrent, comme un éclair, dans l'imaginalion de David: rinnocence d'Isabelle, la preuve que son amour ne s'était jamais démenti ! l'oubli et lc3 pardon du passé! Un mot de Wdliem dissipa bien vite ces illusions.
— D'abord, dit-il, mademoiselle Litzerman se marie avant peu de temps. Sa famille l'a fiancée à un riche marchand de tableaux qui habite La Haye.
David fit un geste d'incrédulité et de douleur.
Wilhem tira froidement une lettre de sa poche.
— Si vous en doutez , lisez cette lettre. Le marchand de tableaux y demande des renseignements sur la fortune de Litzerman.
Maintenant que j'ai, comme les chirurgiens qui veulent guérir leurs mala les, impiluya-
blemcnt promené le fer et le feu sur votre plaie, vous ne larderez pas, David, à éprouver les bienfaits de ofia cure. Honte et mépris sur cette famille d'Allemands! Qu'il n'en soit plus question entre nous! Betty compte sur votre obligeance, pour faire les honneurs de Paris, ainsi qu'à une personne de nos amis , arrivée avec nous de Hollande. Je crois vraiment qu'il hésite... Bon gré, malgré, David, vous serez notre cicérone.
— Vous ne larderez point à nous remercier, dirent les deux lèvres de Betty, épanouies comme une rose.
Elle passa son bras sous le bras du maestro et l'en) mena.
David ne s'expliquait ni la joie de ses amis , ni la nature du secret qu'ils semblaient cacher. Il se laissa conduire jusqu'à l'hôtel où étaient
1:15 — descendus les deux époux. Belty, sans abandonner le bras de David, le fit monter dans son appartement. Là, elle le quitta brusquement, sortit et rentra en tenant une jeune femme par la main. David ne put réprimer une exclamation. Il avait cru voir Isabelle.
Ce n'était point elle pourtant. Au premier regard, des vêlements de deuil, et quelques autres rapports de taille et de tournure avaient pu tromper le (lancé de mademoiselle Litzerman. Cependant cette femme ne lui était pas étrangère. Il avait déjà vu ces deux grands yeux et ce teint dont la blancheur et l'éclat sans pareil s'harmoniaient si bien avec des traits plus charmants que réguliers. U chercha en vain, dans sa mémoire, «luel souvenir se rattachait à celte jeune femme. Il lu\ sembla qu'elle lui était apparue sous d'autres condilions et au milieu de circoiislaiK' -s lau-
loureuses. Il ne larda point à reconnaîtrez l'inconnue du steam-boût, madame Jansens.
— Rougissant et souriant, Séva se tenait les yeux baissés dans une attitude pleine de candeur.
— Mon amie est une de vos fanatiques, mon cher maestro, dit Betty. Depuis deux mois qu'elle est devenue notre voisine à Rotterdam, toutes nos soirées se sont passées à chanter beaucoup de votre musique et à parler un peu de vous. Joséphine , il faut bien que je vous dise son nom en français , a consenti à nous accompagner à Paris; mon mari et moi nous nous faisions une fête de vous placer brusquement en présence de celle qui éprouve, pour votre génie d'artiste, une fervente admiration. Excusez cet enfantillage, cher maîlre, et toi, ma pauvre Séva, lève les
yeux, et appaise un pou la rougeur qui couvre les joues !
David passa la journée avec Wilhem, Betty et Séva. Quand il rentra le soir chez lui, il lui sembla que le fardeau de son ame avait perdu de sa pesanteur; le rire franc et naïf des deux jeunes femmes, leur babil spirituel et plein de gaieté lui avaient fait bien. Aussi, quand Wilhem arriva, le lendemain matin, vers neuf heures, le valet-de-chambrc du maestro annonça tout bas à l'ami de son maître que ce dernier dormait profondément.
— Depuis longtemps, ajouta le serviteur, Monsieur n'a point jiassé une si bonne nuit.
— Tant mieux! répliqua Wilhem; ma cure commence. J'espère bien qu'avant peu , grâce à moi , l'insomnie aura quitté pour longtemps le chevet de ton maître.
Ouan.i David s'éveilla, la premiùro ligure qu'il aperçut fui la face ronde de Williem.
Comuie d'habitude, le Rotlerdamois élail resplendissant de belle humeur.
— Allons, paresseux , cria-t-il gaiement , Séva et Betty vous attendent. Fi donc! arriver le dernier à un rendez-vous!
— Heureusement ce rendez-\ous n'a pour but (|u'une promenade.
— 11 aura pour but un mariage quand vous le voudrez, mon ami, interrompit brusquement ^Vilhem. J'ai l'habitude d'aborder avec franchise les questions et en véritable Hollandais.
Vous souvient-il , David , continua le négociant sans vouloir remarquer la slupéfaction de son ami, vous souvienl-il d'une jruno
feniine que vous avez rencontrée sur le bateau à vapeur, et d'un drame terrible qui s'est passé, sous nos yeux, à Broëck?
— C'est elle , je l'ai leconnue de suite !
— Oui, Séva, cette jeune femme que la fatalité a tenue si longtemps sous les étreintes de sa main cruelle. Dieu a pris la victime en pitié et l'a délivrée. Aujourd'hui , Séva est libre, riche, et vous aime.
— Elle m'aime!
— Elle vous aime, David, du jour où on lui a révélé que l'auteur de la Donna Bianca était le voyageur du steam-boat; depuis qu'elle a su quelle trahison avait blessé votre cœur , votre pensée s'est emparée de son imagination. Rien ne s'opposerait à votre mariage avec Séva; elle y consentirait avec joie, enfin sa religion osl la voire. Quanta sa fortune..,
— Mais , Wilhem , je ne veux point nie mnricr; je connais à peine Joséphine; d'ailleurs, votre femme et vous, vous le savez bien, mou cœur n'est point libre.
— Un mariage d'inclination vous a réduit au désespoir, essayez d'un mariage de raison. Toutes les convenances se trouvent réunies dans le parti que je vous propose.
— Je n'aime point cette femme; njon ame n'a plus d'amour à lui donner.
— On ne reste pas longtemps sans amour pour une femme jeune , belle, spirituelle, digne de tendresse et qui vous aime.
— Vous extra vaguez, AVilhem! je ne saurais vous écouter sérieusement.
— Aujourd'hui, soit! Demain ^ loul-àl' heure peut-être , vous penserez d'une autre façon. Je ne comprends pas une niaise (idé-
lité à la trahison; vous ne larderez point à reconnaître votre duperie. Maintenant que j'ai arraché de vos yeux les restes de bandeau qui les couvraient encore , croyez-moi, en supposant que vous ne ressentiez point d'amour pourSéva, n'est ce donc rien que dese consacrer au bonheur d'une femme par laquelleon est aimé, et dont la vie n'a été jusqu'à présent qu'une longue suite de malheurs?
îS'est-cedonc ricnquede voir, parstssoinset sous ses yeux, s'épanouir la félicité d'une femme si longtemps infortunée? Devenir le protecteur et l'appui de celle que tous ont trahie et abandonnée, pensez-vousquecesoitlà une mission et des joies ù dédaigner? Non, David! Vous ne tarderez pas à sentir votre ame se régénérer au bien que vous ferez, l.es saintes félicitésde la familleachèveront le reste de votre guérison. Chaque jour, vous révélera un bon-
heur de plus; el vous n'aurez point couru le péril, trop éminenldans un mariage d'amour, de tomber du ciel de l'idéalilé dans l'abîme du réel. En vous disant cela, aujourd'hui, je vous impatiente; tout-à-l'heure, vous reviendrez, d<i vous même, à mes idées; enfin, avant huit jours, elles vous paraîtront justes^ et je l'espère bien, vousies adopterez. Quant à moi , je ne vous les rappelerai plus, je vous le promets, surl'honneur. Seulement, j'exige que vous agissiez envers Séva comme si je ne vous avait fait aucune confidence. Vous viendrez nous voir, chaque matin, et vous passerez la journée avec nous. C'est bien le moins que vous puissiez faire pour Betty et pour moi. Habillez-vous, et venez?
Quand David entra chez madame Wilhem, celle-ci déjeûnait avec Séva, et le maestro vit la charmante rougeur, que les moindres émo-
lions appelaient sur les joues (le la jeune veuve, couvrir de son éclat jusqu'à sa poitrine et son sein. Peu à peu, Séva se remit (le son trouble, et madame Wilhem sut imprimer bientôt à la conversation une allure franche et piquante. A tous moments, David se surprenait riant avec délices de quelque plaisanterie spirituelle et bouffonne. Séva, sans s'associer précisément à la verve piquante et audacieuse de Betty et de Wilhem, partageait les rires du maëstio, (jui passa une après-dîner meilleure encore que la journée de la veille.
Le lendemain, quand il s'éveilla, sa première pensée fut pour l'heureuse matinée qui l'attendait. Tandis qu'il se h;Uait de terminer quelques lettres d'affaires, avant de courir à son rendez-vous, le Cohen entra, il parut
surpris et charmé de l'activité sereine qu'exprimaient les traits de David.
Le maèslro lui conta, en peu de mots, l'arrivée de Willieiu, les projets que ce dernier formait sur lui^ et le prochain mariage d'Isabelle. Le Cohen soupira, et, s'appuyant sur son bâton :
— Prenez garde de vous tromper sur les sentiments de votre cœur, dit-il. Avant de contracter des engagements irrévocables, assurez-vous bien que vous êtes en état de remplir les devoirs qu'ils vous imposent.
— Mais je ne songe point à suivre les conseils de Wilhem. Quelques distractions s'offrent à moi, je les accepte.
— Et vous ne tarderez point à vous trouver plus engagé que vous le pensez. Séva vous aime, vous le savez ; est-il bien d'encourager
une passion qu'on ne veut point partager? interrogez-vous avec franchise, et ne vous jetez point avantureuseinent dans une voie au bout de laquelle se tient peut-être le repentir.
Le Cohen tendit la main à David et s'éloigna.
— Quelle rage de donner des conseils éprouve cet excellent homme ! On dirait, à l'en croire, que je suis sans expérience et incapable de me diriger moiraême, pensa le maestro.
Préoccupé, malgré lui, des paroles du
Cohen, il se rendit, mécontent et soucieux,
chez Wilhem; il retrouva sa sécurité en
entrant dans le salon de Betty. Séva avait
quitté les vêtements de deuil : sa nouvelle
toilette donnait un éclat merveilleux à sa T. ir. 10
— iAtj —
beauté empreinte à la fois de nonchalance et de vivacité.
Son origine asiatique se décelait dans l'éclat du regard et dans la langueur de son maintien; la flamme israélite de sa race, depuis tant de centaines de générations, avait pu s'amortir, mais non s'éteindre, sous le ciel brumeux de la Hollande. Cependant le charme des fdles du nord avait modifié en elle le type oriental qu'attestaient la petitesse arabe de ses pieJs cambrés et la perfection de ses mains, beauté si rare parmi les Néerlandaises.
Le souvenir d'Isabelle s'effaça de la pensée de David pendant toute la journée, et n'y reparut, le soir, que pâle et importun.
Un mois s'écoula ; Wilhem annonça un jour qu'il comptait retourner prochainement à Rotterdam.
Séva rougit et David se sentit pâlir.
— Ainsi , dit-il , vous m'abandonnez el j(' vais retomber dans mon isolement !
— Voilà bien les artistes et les poètes ! répliqua Williem avec une innignation comique David ne veut point nous garder encore un mois près de lui, et il se désole de notre départ.
— Moi, je provoque votre départ?
— Mariez-vous , el nous passerons encore un grand mois à Paris.
— Voulez-vous qu'ils restent, madame?
demanda David à Séva.
Elle lui tendit la main.
— C'est le plus cher de mes vœux; répondit-elle.
Wilhem et Betty battirent des mains.
— Voilà de joyeuses nouvelles à donner à (iame Sarah! s'écria Wiiheni.
— Elle les attend avec bien de l'impatience, ajouta Betty.
— L'indiscrète, qui révèle notre complot!
— C'était donc un complot? demanda David.
— Un véritable complot, répliqua joyeusement la jeune femme. N'est-ce pas Séva?
— Mon Dieu , dit Seva les yeux pleins de larmes, maintenant que vous lui révélez tout cela, il va moins m'en aimer!
David, pour toute réponse, porta lentement à ses lèvres les belles mains de Séva.
Williem, suivant son expression favorite , avait pour habitude de mener rondement les
atï'aires. Il s'était procuré à l'avance, et avait apporté avec lui tous les papiers nécessaires au mariage de David et de madame Jansens. H abrégea les formalités, et chargea sa femme et Cynthia de faire les achats de la corbeille destinée à la mariée. Ils surent tous les trois déployer une telle activité, que le Cohen, après une de ses absences habituelles, ne fut pas médiocrement étonné, en arrivant chez David, de trouver sur l'escalier, dame Sarah qui montait chez son fds, en compagnie de Rébecca et de Wilhem.
— Me voici! dit-elle, en se jetant dans les bras du maestro : me voici le cœur ivre de joie et les lèvres pleines (ie bénédictions pour le Dieu d'Israël. David , mon enfant , maintenant je veux vivre, car je suis heureuse!
Le Cohen ne comprenait les motifs ni de la joie , ni de l'arrivée de la vieille femme.
Wilhem le prit à part et lui exposa brièvement ces motifs :
Le Cohen ne parut point partager la satisfaction commune. L'expression de saphysionomie devenait inquiète et sombre^ à mesure que le négociant lui expliquait, avec complaisance comment David se mariait sous peu de jours.
— Cette union est-elle irrévocablement conclue? demanda le Cohen.
— Irrévocablement. J'ai fait rédiger le contrat d'après mes propros instructions. Deux cents mille florins forment l'apport de la mariée.
— Elle aime David?
— Elle l'aimait pour ainsi dire avant de l'avoir vu.
— Et David. Vous êtes sûr de ses sentiments?
Wilhend;, pour toute réponse, montra U maestro, assis entre sa grand' mère et Se va qui venait d'entrer avec Betty.
— Puisque tout est irrévocablement conclu , (lit le Cohen , il ne me reste qu'à partir. Adieu!
— Eh quoi! vous vous éloignez? vous ne partagez pas la joie d'une famille dont vous faites en quelque sorte partie, et qui ne compte point d'ami plus dévoué que vous?
— La joie n'est point ici-bas mon partage, répondit le Cohen ; je n'ai que faire là où se trouvent des heureux. Adieu !
— Vous partez, mon ami, s'écria David.
Quand vous reverrai-je? Bientôt, n'est-ce pas?
Le Cohen lui répondit par un salut silencieux de la main.
— Votre absence ne sera pas longue? lui demanda de nouveau Sarali, qui l'avait suivi jusqu'à la porte de l'appartement.
— Dieu veuille que je ne revienne pas de longtemps près de David ! soupira le Cohen.
J'y reviendrai seulement quand le malheur se tiendra assis sur le seuil de cette maison-
— El que pouvez-vous redouter pour mon (ils? s'écria la vieille juive avec orgueil.
— Puisse l'abîme ne pas se cacher sous les Heurs, dit-il; je vais implorer la miséricorde divine.
11 sortit en exprimant ces pressentiments funestes.
— Le voilà tel que je l'ai toujours connu, blâmant ce qu'il n'a point conseillé, et trou-
vant à redire aux meilleures choses, quand elles ne proviennent pas de lui. Après tout , murmura dame Sarali , il faut lui pardonner, car c'est un ami dévoué, et nul d'entre nous n'est parfait ici-bas.
Dame Sarah oublia bientôt le Cohen et ses tristes pressentiments : elle avait à s'occuper d'affaires importantes et de dispositions d'un haut intérêt. Il fallait songer à rédige? le contrat de mariage de Sé\a et de Davi(!. Or, la signature de ce contrat israélite, quoique simplement de forme, semblait indispensable au zèle rigoureux de la vieille juive.
Un rabbin fut donc apjiclé : il éciivil ur» acte par lequel les deux futurs époux s'engagèrent mutuellement à se payer un dédit considérable, dans le cas où l'une des parties contractantes refuserait de conclure le nialiage projeté. Après (juoi, on < assa un verre..
On verra, plus loin, le motif de cet usage.
Le contrat, ou plutôt le dédit précéda une cérémonie bien autrement importante, mais aussi bien autrement pénible à remplir.
Le premier mari de vSéva, le misérable Jansens, avait laissé un frère. Ce frère menait à Paris une existence précaire et équivoque qui en faisait un aventurier dangereux. Or, quand le premier mari d'une veuve ne lui a pas laissé d'enfants, la coutume juive veut que celle veuve épouse son beau-frère. Ainsi le prescrit un chapitre du Deuteronome, qui dit : « Quand des frères demeureront en- « semble, et que l'un d'eux viendra à mourir « sans laisser d'enfants, la veuve n'appar- « tiendra pas à d'autre qu'à son beau-frère.»
On devait craindre que, s'appuyant sur le texte des livres saints, cet homme ne voulût spéculer sur le scan(îalc. D'ailleurs, comme
le fit remarquer dame Sarah, la loi était précise, et il fallait s'y conformer à la lettre.
Dame Sarah, grâce à ses relations avec plusieurs familles Israélites, parvint à découvrir ceJansens. Il objecta d'abord beaucoup de difficultés, protesta de l'intention irrévocable où il était d'user de ses droits, et finit par se rendre aux arguments irrésistibles d'une somme assez ronde qu'on lui offrit. L'avantveille du mariage, on se rendit donc chez la Cynthia pour procéder à la cérémonie du chaliza c'est-à-dire de la renonciation; le cbaliza devant toujours avoir lieu dans une maison étrangère aux deux parties.
Quand Séva, accompagnée de dame Sarali, entra chez la canlalriceisraélite, elle y trouva trois rabbins et sept témoins; la loi prescrit, en pareil cas, une réunion de dix personnes au moins.
On lit comparaître la jeune \euve el son
Ijeaii-frère tlevanl celte assemblée coiisliluéu en iribunal : lous les deux déclarèrenl successivement qu'ils se présentaienl pour devenir mutuellement libres.
Le grand Rabbin adressa plusieurs questions au jeune homme , puis après l'avoir engage à épouser la veuve de son frère, et s'être assuré qu'il persistait dans son refus, il fit approcher la veuve de Jansens. Celle-ci plaça au pied de son beau-frère un soulier sans semelle qu'elle noua avec des conlons, de manière à en former une espèce de sandale. Tandis (|u'elle s'acquittait de ce rite, un des rabbins lui faisait réciter différents passages du Deutéronome, tels que : « Le frère de mon mari ne veut ■point continuer la postérité de son frère en Israël ci il refuse de m' épouser. »
Jansens, toujours sous la dictée du rabbin, rcpli(jua quil ne lui plaidait pas de la prendre.
Alors Séva dénoua la sandale qu'elle avait allachée au pied de son beau-frère, le déeliaussa et cracha devant lui , en disant : « Ainsi fait-on à l'homme qui n'édifie pas la maison de son frère. U sera appelé en Israël, maison du pied mi. » Elle répéta trois fois ces paroles, après quoi le rabbin lui annonça qu'elle pouvait se remarier, et lui délivra un acte authentique de cette autorisation.
Rien ne s'opposant plus au mariage , il fut tixé à deux jours de là.
Le matin de ce jour solennel, la famille et les invités se réunirent dans la maison de la liancée. Un rabbin couvrit David et Séva du même thaled, et chacun lui jeta un peu de blé sur la tête. Ce dernier symbole était destiné à figurer la fécondité et l'abondance qu'on souhaitait aux époux.
Quelques heures après, un longue fde de
voitures remplissait la rue Notre- Dame-de Nazareth, el encombrait les abords de la synagogue allemande. Toutee que Paris compte d'illustrations artistiques se pressait dans ce joli édifice, d'une apparence simple, et resplendissanl de lampes. Sur la tribune du milieu (la Tliéba), drapée de tentures en velours cramoisi, que rehaussaient des broderies en or et de riches crépines, se tenaient déjà le chazan et les enfants de chœur, la tête couverte; une espèce de soutane bleu de ciel et un petit manteau blanc formaient le costume de"ces derniers.
Tout-à-coup, un murmure se fit entendre : c'étaient les fiancés. Aussitôt, deux commissaires du temple et le rabbin lui-même, son tricorne sur la tête, et vêtu d'une longue soutane de satin, allèrent, d'un pas mesuré, au devant du cortège. Madame Jansens , conduite pnr Wilhem, venait entouré'^ de
femmes; les amis (ie David le guidaient. Ce dernier prit la main de sa fiancée : le rabbin, ouvrant la marche de la petite procession, conduisit le cortège jusque devant le tabernacle, tandis que le chazan et les enfants de chœur, placés, on le sait, dans la Théba, entonnaient un hymne d'allégresse, emprunté aux psaumes du roi David.
Ce chant terminé, le rabbin monta sur les marches du tabernacle et adressa aux fiancés, debout devant lui, une exhortation courte et touchante. Ensuite , il mena les futurs époux et leurs proches parents sur la Théba. On y couvrit d'abord Séva et David des longs plis du thaleb, comme un symbole de mystère et d'amour indissoluble. Le thaleb est à la fois un voile et un linceul.
Un calice plein devin circula de main en main, et on bénit Dieu qui ordonne le mariage.
Sept bénédictions se succédèrent de la sorte pendant la solennité; elles furent interrompues par la lecture du contrat qu'avait rédigé en hébreu le rabbin. Cet acte renfermait rénumération des devoirs auxquels sont astreints, l'un envers l'autre, les deux époux. Il contenait, en outre, la stipulation de la dot de la mariée et de l'apport du mari. Quand on eut terminé cette lecture, David passa un anneau au doigt de Séva, et tous les deux prononcèrent quelques paroles dictées par le rabbin. Dans celte formule, David déclarait à madame Jansens qu'elle était son épouse, selon le rite de Moïse et d'Israël. Le rabbin les bénit une dernière fois, et les chants recommencèrent jusqu'après la sortie des nouveaux époux.
Le marié, quand il eut reconduit sa femme jusqu'au seuil du temple, et avant de la quil-
Ur, signa un coiitrattle iiiariag'j qui dut èlro légalisé ensuite par deux témoins. Cette formalité accomplie, un commissaire du temple présenta un verre au maestro. David brisa le verre contre la muraille.
Selon loTalmud, cette coutume, a pour but de rappeler aux Israélites la fragilité de la vie et des espérances humaines qui tombent en poussière, au moment oVi elles brillent du plus décevant éclat.
Chacun vint complimenter David et lui serrer la main, le docteur Maurice et la Cynthia étaient du noîubre.
— Hélas! dit la Cynlhia, hélas, David, \ous êtes uni à la femme que vous aimez ! Maintenant, votre amour pour elle devient un devoir. Moi, voyez, il flmt, par respect pour le monde, (jue je feigne de connaître à peine
: M. Il
l'Iionimc qui lient entre ses mains mon cœur et n)0 vie !
Ces paroles (]e douleur se perdirent au milieu de la joie générale. Rébecea, et surtout dame Sarah , semblaient avoir retrouvé la force et la verdeur de leur jeunesse. Dame Sarah, vêtue do ses plus beaux atours, portait au cou le riche collier de diamants qu'autrefois elle avait donné à Isabelle, et que celle-ci lui avait renvoyé, après la triste rupture de sou mariage. Quand le cortège fut de retour, et que les convives eurent pris place à la table qui les attendait, elle détacha ce collier d'une grande valeur et l'attacha, de ses mains tremblantes de joie, sur la poitrine de sa belle-fdle.
A la vue de ce bijou, qui lui rappelait Isabelle, un nuage de tristesse passa sur le cœur de David, et troubla un instant son bon-
heur. Un regard de Séva effaça cette impression passagère ; la jeune femme était si belle et si heureuse!
Une semaine après la célébration de ce mariage, dame Sarah entra chez son petit-fils.
— David? lui demanda-t-elle d'un ton grave et solennel : David, mon fils, es-tu heureux?
— Mon cœur, ma mère, éprouve plus de félicité que mon imagination n'avait jamais pu en rêver.
— Ainsi, pas un regret du passé ne reste dans ton ame ?
David ne put réprimer un tressaillement.
— Le passé, répéta-t-il, le passé! Je me sens trop de bonheur pour garder dans mon ame une place au mépris.
Surali l'embrassa et levant au ciel ses mains septuagénaires :
— Merci, mon Dieu! s'écria-t-elle avec une profonde émotion , merci! Maintenant , vous pouvez rappeler à vous la vieille Sarah; elle a rempli sa mission ici-bas. Le fils (le son fils est heureux. Adieu, David, adieu, mon enfant!
— Eh quoi! vous voulez déjà me quitter? Pourquoi nous séparer, ma mère? Etablissez-vous près de moi? Jouissez d'un bonheur qui est votre ouvrage?
— David , répondit la vieille femme, la
belle-mère n'a que faire dans la maison de sa
bru; elle ne saurait y être ni reine, ni esclave.
J'ai besoin que rien, chez moi, ne s'oppose à ma volonté; et votre femme seule a le droit
de commander clans votre ménage. Et puis, mon fils, n'y a-t-il pas à Amsterdam une tombe près de laquelle il faut veiller et prier? Mon autre enfant Noémi ne rappelle-t-eile jms son aïeule?
Elle serra, une dernière fois, David dans ses bras, alla prendre tendrement congé de Séva, et partit en compagnie de Rébecca.
Wiihem et sa femme ne lardèrent point à retourner en Hollande : les deux nouveaux époux restèrent seuls dans leur riant ménage.
En quittant David, après avoir appris ses projets de mariage, le Cohen s'étant laissé tomber, plutôtqu'il nes'était assis, surle seuil delà maison. Tout dans son attitude exprimait un découragement profond. Il tint long-