‹ Le fils du RabbinChapitre 6 sur 10 · MARTYRE · texte numérisé non relu

MARTYRE

Quand le Cohen arriva dans le Muider- Slraat, et qu'il aperçut (!e loin la maison d'Isabelle, il s'arrêta.

— Dois-jc la rv;voir?so (iemaiula-t-il. N'y

aurait-il point de pitié à lui laisser son attente et son doute? Elle se dira : Le Cohen a été infidèle; il a manqué à sa parole, il m'a trompée... Qu'importe, pourvu qu'elle souffre un peu moins... Hélas! peut-être sait-elle déjà la fatale révélation que je lui apporte. D'ailleurs, le bruit public, s'il n'en est point encore ainsi, ne tardera point à tout lui faire connaître. 11 faut qu'elle apprenne son malheur de ma bouche. Allons! pour la première fois je sens le courage me manquer. La victime est si pure et si digne de pitié!

Après une courte hésitation. Il frappa à la porte de la villa. Un domestique^ vêtu denoir, vint ouvrir au Cohen, et le conduisit dans le parloir avec une déférence et un empressement qui attestaient le crédit du voyageur près de la maîtresse de la maison. Isabelle ne tarda point à venir rejoindre l'Israélite.

Kien, au premier coup-d'œil , ne paraissait changé en elle. Comme aux jours où David l'avait vue, pour la première fois, elle portait des vêtements de t'euil; ses beaux cheveux blonds retombaient en longs anneaux autour de ses traits charmants. Une recherche pleine d'iiarmonie présidait à toute sa personne, et attestait des soins exquis.

En regardant Isabelle avec plus d'attention,, on découvrait sur ses joues une pâleur maladive; son regard avait pris plus de tristesse, et les lignes bleuâtres des veines sillonnaient légèrement ses mains amaigries.

Le Cohen debout et immobile, n'osait ni lever les yeux sur elle, ni parler, quoiqu'elle attendît, le sein palpitant et dans une mortelle angoisse, les nouvelles qu'apportait le voyageur.

— Il ne me reste plus d'espoir, murmurat-elle d'une voix émue. l\ n'a point voulu recevoir ma lettre. Il me méprise trop pour la lire et pour s'occuper encore de moi!

— Je ne lui ai point remis cette lettre.

— Vous ne l'avez point remise? Pourquoi me disiez-vous que vous aviez entrepris le voyage de France pour remplir cette mission ?

— Hélas! c'est qu'il était trop tard ! gémit le Cohen.

— Trop tard! répéta Isabelle. Mon Dieu, mon Dieu, la mort aurait-elle frappé David?

— Non, Mademoiselle. David est marié.

Isabelle jeta un grand cri, et porta la main à sa tête qu'une affreuse douleur semblait

briser. Pendant quelques instants, une sorte (Je délire troubla sa pensée. Elle disait des paroles au hasard, marchait, s'arrêtait et poussait des gémissements étouffés. A la fin, elle revint à la raison, et son désespoir s'exprima de la manière la plus déchirante. Des mouvementsconvulsifs tordaient ses membres; des plaintes s'échappaient de sa poitrine; ses mains arrachaient ses longs cheveux qui s'étaient dénoués et qui flottaient autour d'elle.

La tante Truchden accourut; longtemps ses efforts pour calmer l'infortunée restèrent inutiles. A la fin, Dieu envoya des larmes à Isabelle.

— Marfé! s'écria-t-elle, marié! il ne m'aimait donc pas? Marié! David^ lui! Une autre femme a donc son amour! Mon souvenir s'est

donc elTacé loul-à-fail (le sa pensôe! Marié! Hélas! je me croyais lout-à-l'lieure, avant l'arrivée de cet homme, la plus malheureuse des femmes. Maintenant, je jetterais des cris de joie s'il m'était permis de revenir à ce premier état... Du moins il me resterait une vague espérance! Du moins il ne serait pas à une autre pour toujours !

Le Cohen, debout, ne pouvait proférer un seul mot.

— Mon Dieu, la mort ou la folie! reprit Isabelle : mon Dieu, la mort! la mort!

— Tu ne m'aimes donc plus? demanda la tante Truchden en embrassant sa nièce! Tu veux doncm'abandonner, moi qui n'ai d'autre tendresse et d'autre appui que loi en ce monde?

Elle se jeta dans les bras de sa la nie et la pressa convulsivement contre sa poitrine.

— Et moi? demanda le Cohen, moi, ne suis-je rien pour vous? moi qui, pour vous, aï transgi'essé la loi de mes pères? Moi qui n'ai point maudit l'amour d'une chrétienne et d'un Israélite? moi qui, pour servir cet amour , n'ai point redouté d'offenser mon Dieu?

Isabelle pleurait amèrement et ne répondait pas. Il continua :

— Hélas! votre Dieu n'est pas le mien! Cependant, si vous éleviez votre a me vers le souverain maître , il vous enverrait des consolations ou du moins la force de supporter vos douleurs.

— Je veux quitter cette maison! Je veux quitter cette ville! Je ne veux plus do cette

fortune que mon oncle Litzerman m'a reslilure e( qui est cause de mon malheur. Oh! si j'eusse été une jeune tille pauvre, David m'eût épousée!... Maintenant je serais sa l'emme, et ses enfants m'auraient pour mère!

Malédiction sur cet or (jui l'a arraché à mon amour! David, pauvre David!... Mais cette femme ne l'aimera point comme je l'aiine. Oh! j'aurais dû repousser mon oncle et flétrir son avidité comme elle le méritait... J'aurais dû, le jour du contrat, lui jeter mon indignation à la face!... Malheureuse, voilà maintenant que j'outrage le frère de mon père!

Une fièvre violente, accompagnée de symptômes funestes, ne tarda point à s'emparer d'Isabelle. Pendant un mois, on désespéra de la sauver. Tant qu'elle fut en danger, le Cohen et la tante Truchen ne s'éloignèrent point du

lit (le la malade. Le descendant d'Aaron , quand la jeune lille entra en convalescence , sut , par mille ingénieux et tendres moyens , adoucir le sentiment de son désespoir, et la disposera la résignation.

Lorsqti'un matin, il parla de reprendre ses pérégrinations, la douleur d'Isabelle éclata si vivement, qu'il promit de ne point la quitter. Peu à peu, il renonça même, pour elle, à la plupart de ses habitudes négligées, il consentit à porter des vêtements propres et commodes; enfin, il accompagna Isabelle et sa tante d'abord à la campagne, ensuite dans un voyage qu'elles entreprirent en Allemagne, Le Cohen , par son expérience du monde, par les lumières de son esprit éclairé et par son grand et profond savoir, était un compagnon de voyage tel qu'on en rencontre rarement. Sans cesse occupé de distraire Isabelle, prêt

à compatir à chaque nouvelle crise de sa douleur, toujours empressé à lui complaire, jusque dans ses moindres désirs, il lui témoiguiiit une sollicitude de père.

Un matin Isabelle lui dit :

— Mon ami, je ne puis vivre loin de lui , ou (lu moins sans nouvelles de lui. Mon isolement de David me tue. Je sais que je ne puis, sans crime, désormais le voir et l'entendre ; mais j'ai besoin qu'une voix amie m'en parle, Oui^ si cela était possible, je consentirais avec joie à aimer sa femme , à devenir sa servante pour vivre près de lui!... Mon ami, je veux habiter la France et Paris. Vous irez voir , chaque jour, David; chaque jour vous me direz ses joies, son bonheur et ses peines. Je vivrai ignorée , dans le quartier le plus inconnu. Je suivrai

tous vos conseils à cet égard. Vous le savez , (lussé-je en devenir moins à plaindre, je ne voudrais pas faire courir un risque" à la tranquillité et au bonheur de David. Trouvezvous mes projets coupables? les désavouez vous? faut-il que j'y renonce? Prononcez et j'obéirai; mais cette obéissance achèvera de me tuer.

Le Cohen réfléchit quelques instants.

— Hélas! dit-il, la tendresse queje vous porte ne laisse plusàmon caracléreson inflexibilité, et à mon jugement son libre arbitre. Je vois tout, à travers votre douleur, et le désir que j'éprouve delà soulager. C'est demain le jour du sabbat. Je prierai Dieu de m'éclairer; peutêtre daignera-t-il m'inspirer le conseil queje dois vous donner.

Quand le Cohen revint de la synagogue, il paraissait encore soucieux et incertain.

— Le Très-Haut me punit de m'occuper de passions terrestres, dit-il en soupirant. Il a ôté l'énergie et la clarté à mon intelligence. Partez pour Paris, mais songez aux malheurs que vous pouvez causer à David en ranimant, par votre présence, un amour qui n'est peutêtre pas éteint.

Une vive rougeur couvrit soudain les joues d'Isabelle.

— H uj'aimerait encore ! murmura-t-elle iivec exaltation!

La pâleur reparut aussitôt sur son visage.

— Non, dit-elle, non ! Il m'a oubliée, car il me méprise! Quand ma séparation avec mon oncle semblail rompre les fatals obstacles qui m'avaient arracliée à David, j'ai accepté, cojiime un bienfait de Dieu, la pensée que vous me faisiez mlrevoir de nn'iéhabili-

ter dans sa pensée, el de nie justifier du lué pris qu'il me croyait dû. Maintenant que ce mépris est nécessaire à son repos, que Dh- \'u] y persévère!

Le Cohen, ému de cet anioui sublime dans son abnégation et dans son dévouement, promit à Isabelle de s'occuper immédiatement des moyens de liàler son départ. Il le lit avec l'adresse et l'habileté qui caractérisent, en aflaires, les Israélites. Il prit de sages dispositions pour que les biens de mademoiselle Litzemian ne souffrissent point dans leur administration pendant son absence, et confia la villa aux soins d'une famille juive ('ont la probité et le dévouement étaient éprouvés. Isabelle voulut que rien ne fût changé dans cette maison où elle avait connu David.

— Je ne sais, dit elle, (juandje reviendrai l'occuper; mais je xciiv l:i nlrouvor Irlle (\\\o

je la laisse aujourd'hui, avec tous ses souvenirs, et sans que des hôtes étrangers l'aient profanée.

Les symptômes caractéristiques du désespoir consistent surtout dans un désir incessant de changer (!e lieux. Il semble aux infortunés dont l'ame souffre qu'ils éprouveront queUpie soulagement en cherchant d'autres contrées. C'était cetle inquiétu^le brûlante qui dévorait la malheureuse Isabelle, et qui l'entraînait à Paris, où l'attendaient de nouvelles (îouleurs. Le Cohen avait cédé à celle fantaisie mrdadive, comme la pilié le faisait céder à toutes les volontér d'Isabelle. Il installa la jeune (ille et sa tante dans une charmante petite maison, au fond du quartier, fort solitaire alors, qui forme aujourd'hui la rue Navarin et la place Bréda. Là , du moins, les deux étrangères pouvaient retrouvci' ,

en partie , leurs habitu('es d'Amstenlam.

Le Cohen, dans la disposition du petit hôtel, avait fait preuve d'un goût que l'ou n'aurait guère soupçonné chez le vagabond , habitue aux privations et à la misère.

La chambre et le cabinet de travail d*lsabelle rappelaient , par la forme de leurs meubleset par la couleur des tentures, la chambre et le cabinet qu'elle occupait à Amsterdam. Elle y retrouva les Qièmes livres et les mêmes lleurs; tout cela fui iujprovisé en quelques jours. Le Cohen s'entendait d'une façon merveilleuse à se faire obéir : les ouvriers, aiguillonnés par les riches promesses qu'i' leur faisait, terminèrent rapidement lous les préparatifs d'ioslaliation.

Cependant, Isabelle, loin d'éprouver du calme, semblait plus agitée et plus à plaindre que jamais. Le (>)Ii<mi !a surprenait sans cesse

h répandre des larmes. Il l'interrogea tendrement.

Elle répliqua :

— J'habite la même ville que lui; je respire le même air et je n'ai point, une seule fois, entendu même prononcer son nom.

Vous , mon ami , vous si dévoué pour moi , vous n'avez point songé encore à le visiter, et à me dire s'il est heureux! Savoir ce qu'il fait, le suivre de toutes mes pensées , de tous mes vœux, dans chaque phase de son existence, voilà , vous le savez bien , la seule consolation qui me reste Kt vous vous occupez

d'arrangements intérieurs, de meubles , que sais-je, moi! C'est de lui qu'il faut vous occuper, c'est de lui qu'il faut me parler!

Vous ne l'avez point encore vu une seule fois, vous ne m'en avez point encore dit un seul mot?

Le Colïon sourit avec sa tristesse habituelle.

— Depuis mon arrivée je l'ai vu chaque jour, répliqua-t-il.

— Vous l'avez vu et vous ne m'en avez point parlé. Oh ! répétez-moi les paroles (ju'il vous a dites; donnez-moi mille détails sur cette entrevue , mon ami, je vous en supplie, je vous le demande à genoux.

— Ces détails seront pleins de douleurs pour vous.

— Qu'importe ! La douleur , ne m'est-elle pas familière? Redouter pour moi la douleur, mon ami? Je ne reconnais point, (ians ces paroles, votre sagesse habituelle. Depuis un an que son mariage s'est accompli, je m'étonne chaque jour que les forces d'une frêle créature comme moi puissent suffire à supporlcr fie pareils (ourmeiits. Parlez; par-

lez sans^ adoucissement, sans détour Il

est heureux, n'est-ce pas?... Aucun regret , aucun souvenir pour le passé! Un mépris absolu! — Pis encore : un oubli profond»?

— David est père!

— Père! père! oh! mon Dieu. Tout entier aux joies de la paternité il mène une existence paisible et douce! Et cette femme et madame David de Saverne? interrompit-elle d'une voix tremblante. ,

— Elle remplit, en pieuse Israélite, ses devoirs de femme et de mère; elle allaite ellemême son enfant.

— Assez, dit Isabelle , assez ! Je me croyais plus de force. Ne me parlez plus de cette mère qui, sous les yeux de David, berce son enfant et le nourrit de son lait! Ne m'en parlez plus, vous me feriez connaître la haine!

Comme l'aïeule de David , comme Rébecca , mes lèvres proféreraient des malédictions et des anathêmes.

Elle fonditen larmes, et tombant à genoux:

— Mon Dieu, dit-elle, mon Dieu, c'est le bonheur de Davi<i qui me jette dans un pareil désespoir?... ce bonheur pour lequel je vous ai adressé tant de prières , et pour lequel je vous prie encore , en ce moment ! ajoula-l-elle. Frappez-moi, frappez sans miséricorde, mais qu'il soit Iieureux!

— Dieu d'Israël, prenez pitié d'elle! murmura le Cohen ému.

Et la chrétienne et le juif s'unirent dans une même prière.

A l'opéra.

Le Cohen ne se trompait pas : David était heureux. Son bonheur n'avait rien ni des transports, ni des enivrements fébriles de l'exaltation; en revanche, les crises, la jalousie, les craintes, les anxiétés, les doutes

et les mille symptùiiios, à la fois pleins de souffrance et d'extase, qui caractérisent la passion , ne troublaient jamais la sérénité de son existence. 11 se sentait, dans son ménage, mieux que partout ailleurs : mais quand ses affaires l'appelaient ou le retenaient loin de sa femme, il leur obéissait, sans regret et sans chagrin; sans que l'absence, ce mal intolérable pour l'amour, le tourmentât de son inquiet malaise. Rieuse et vive, Séva se livrait tout entière, et avec une joie pleine d'expansion, à la paix et au bien-être qui l'indemnisaient maintenant de ses malheurs d'autrefois. Grâce à l'insouciance de sa jeunesse et de sa nature, le passé n'avait point de souvenirs pour elle, et elle comptait pour rien l'avenir. Savourer le présent, lui demander le plus de jouissance possible, formait son uniquepensée. Astreinte, dans son enfance, aux devoirs monotones imposés par la société à peu prés ex-

clusive d'un vioillani, brisée onsuiie par les terribles mains d'un scélérat , aujourd'hui qu'elle ^ trouvait confiée à la tendresse d'un mari noble, doux, intelligent et qu'elle aimait; aujourd'hui que des fêtes s'offraient à elle de toutes parts, elle s'élançait avec ardeur au nailieu des plaisirs, sans jamais éprouver ni fatigue ni satiété.

David se prêtait avec bonheur à ces innocentes joies de Séva; il se complaisait à la voir élégante, animée, maîiriser un chcNal fougueux, se laisser entraîner pour la valse au milieu des groupes d'un bal, et se montrer la plus belle et la plus heureuse. Quand la maternité survint et réclama du calme et de le solitude, Joséphine, sans un regret, sans une hésitation, se livra aux devoirs paisibles et aux joies intérieures de sa nouvelle situalion. Elle ne vécul plus que; [)ar son enfant et

pour son enfant ; lui sourire , lui chanter, le bercer dans ses bras , l'entlormir sur son sein, comblait tous ses soins et ne lui laissait pas une pensée étrangère. Ce caractère , mélange d'insouciance et de calme, incapable, sinon d'émotions fortes, du moins d'impressions durables, ne pouvait satisfaire à tous les besoins du cœur passionné de David; mais il ne produisait pas une seule dissonnance avec ses goûts et son esprit. Instrument fidèle, constamment prêt à produire le son fugitif que le maestro voulait lui faire rendre; exact reflet de son mari, Séva ne comprenait point qu'il lui fût possible de sentir et de vouloir autrement que par les sensations et par les volontés de son mari. Elle se laissait aller à cette impulsion absolue, d'où, souvent, il arrivait qu'elle manquait de direction , lorsque David négligeait de lui en donner une. Ce n'était pas précisément pour cela delà paresse;

ce n'était pas surtout de la nullité, mais le bien-être d'éprouver une lluigue et une préoccupation de moins; enfin, un moyen sûr de se préserver de la feuille pliée dont souffrait tant le sybarite de l'antiquité, sur son lit de roses.

Le souvenir d'Isabelle traversait souvent la pensée de David. Comme l'éclair qui luit pour le matelot, à l'abri sur le rivage, ce souvenir ne servait qu'à rendre plus calme sa paix et plus profonde sa sécurité. Il y avait encore un secret sentiment d'amertume et de vengeance contre celle qui avait renoncé à tant de bonheur, et qui, après avoir été aimée par David , n'avait point hésité à tourner les yeux vers un autre amour. Si l'indigne cœur n'eût point faibli; s'il se fût senti la force de résister et de protester contre une honteuse mauvaise foi, cette paix domestique ^

cet enfant qui sourit déjà à sa mère, cette existence honorable et douce lui appartiendraient ! La justice divine a placé le châtiment dans la faute elle-même.

Le Cohen visitait souvent David; il se montrait doux et prévenant pour Séva : Jamais, cependant, un mot affectueux ne sortait pour elle de ses lèvres; il eût crut trahir Isabelle. 11 réservait sa tendresse pour l'enfant auquel il ne manquait jamais d'apporter quelque jouet, toujours acheté par Isabelle : la pauvre martyre qui cherchait constamment à tromper sa douleur, s'occupait sans cesse de ce petit être qu'elle n'avait jamais vu. Le Cohen obtint, un jour, que la domettique , chargée de l'enfant , le lui confiât pendant une heure. Celle-ci, connaissant l'amitié que son maître témoignait au Cohen, et pleine de respect, en sa qualilé d'Israélite, pour le descendant

— im —

d'Aaron , n'hésita point à lui obéir. Le Cohen amena le petit garçon à Isabelle, qui le couvrit de baisers et de larmes. Il lui semblait revoir David; elle cherchait à retrouver, dans les traits vagues de la frêle créature , une ressemblance avec David encore impossible à constater.

Le petit garçon, d'abord effrayé par la douleur de l'infortunée, ne tarda point à se rassurer et à lui sourire; il passa ses mains dans les longs cheveux d'Isabelle , et joua avec leurs anneaux blonds et soyeux. Quand on le sépara de celle qui le comblait de caresses et de joie, l'enfant pleura : il semblait à Isabelle qu'on lui arrachait le cœur.

LeCohen promit de ramener, une autrefois, le petit Philippe. C'est le nom que portait le fils de David.

Dans son isolement et dans son abandon , il n'en fallait pas davantage pour s'emparer passionnément de l'imagination d'Isabelle. Dès-lors , elle ne s'occupa plus que de voir le petit Philippe, cet enfant de David qui semblait aimer l'infortunée que son père avait si cruellement méconnue. Avec l'adresse et la persévérance qui caractérisent les femmes, elle sut inventer mille moyens de le rencontrer. La bonne de Philippe se trouvait toujours, à la promenade, assise prés d'une jeune femme et d'une vieille dame contrefaite : toutes deux aimaient les enfants avec passion, car elles se réjouissaient de l'arrivée du petit Philippe , et savaient toujours lui apporter le jouet qui lui plaisait le mieux. Souvent, la bonne avait parlé de ces bienveillantes femmes à sa maîtresse : jamais Séva , chaque fois qu'elle accompagnait son fils à la promenade, n'avait vu les deux personnes dont Salomée

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devisait sans cesse, et qui comblaient Philippe de cadeaux Isabelle, dès qu'elle apercevait Séva, se voilait le visage et s'éloignait précipitamment.

Trois années s'écoulèrent ainsi. Pendant ces trois années, les deux amis d'Isabelle, quelque dévoués qu'ils fussent à la jeune fille, s'habituèrent à sa douleur, comme on s'habitue aux maladies chroniques qui frappent les autres, et contre la longue durée desquelles s'émousse elle-même la compassion la plus tendre. La bonne tante Truchden soupirait par habitude et à la manière d'un écho, lorsqu'un gémissement étouffé soulevait ^le sein de sa fille adoptive. Le Cohen , de temps à autre, se livrait à ses excursions vagabondes, devenues pour lui un besoin impérieux. Rarement, le nom de David était prononcé par la tante d'Isabelle : si le Cohen

parlait du niaëslro, c'clait sobrement et en termes concis. Isabelle semblait calme; rarement elle sortait de ses habitudes silencieuses et de sa morne résignation. Quand le Cohen était absent , parfois les deux femmes ne s'adressaient pas un seul mot pendant la journée. Dame Truchden redoutait de [réveiller les douleurs de sa nièce par quelque allusion imprudente, et Isabelle gardait, pour elle, ses souffrances incomprises, et auxqiîelles on répondait, ainsi qu'on le fait a\ec les malades incurables, par une banale et vague pitié. Hélas! on se fatigue de tout, même de plaindre ceux qu'on aime !

Isabelle ne vivait donc qu'en elle-même et par elle-même. Elle n'avait d'autre bonheur que de voir le (ils de David; bonheur irritant, plein de désespoir et plus redoutable que ne l'eût été un isolement complet. La vue de cet

onfanl lui lîi'is.nit le cœur : pourtant, si par hasard, une journée s'écoulait sons qu'elle l'eût au moins aperçu de loin, elle se livrait à mille inquiétudes niaterneiles. Les jours où le mauvais temps rendait impossibles les promenades de Philippe, se traînaient pour Isabelle avec une insupportable lenteur. Elle interrogeait le ciel, se réjouissait quand un éclair montrait un peu d'azur et sentait la tristesse l'accabler en voyant les nuages plus sombres et plus menaçants. Les après-midi de pluie, elle les passait à lire la Bible. Au moindre rayon de soleil, elle courait aux Tuileries, et en revenait triste, après une attente trompée; triste encore, après avoir baisé au front cet enfant dont la vue lui causait tant de mal et tant de bien.

La fatalité qui pesait sur Isabelle lui enleva jusqu'à ce douloureux bonheur. Le maestro

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el sa femme allèieiil s'élablir à la campagne, pour la belle saison, et emmenèrent avec eux leur enfant.

Mademoiselle Lilzerman resta plongée^ par le départ de Philippe, dans un isolement, pour ainsi dire, aussi funeste (-ue le jour de la rupture de son mariage avec David. Paris lui devint insupportable, et elle forma le projet de retourner en Hollande jusqu'à l'hiver. La tante Truchden, avec son abnégation habituelle, se mit à faire aussitôt lesdispositions nécessaires aux apprêts de voyage. Isabelle, que dévorait une agitation pleine de fièvre, entra, pour aider sa tante, dans un petit cabinet de travail, dont les fenêtres ouvraient sur la rue, et dans lequel, pour cette raison, elle se tenait rarement; elle lui préférait les appartemens situés sur le jardin; ils lui donnaient plus de solitude ot de silence.

Depuis irois années qu'Isabelle habitait la nouvelle Athènes, ce quartier avait changé d'aspect, en se peuplant de maisons; des rues entières s'étaient formées autour du petit hôtel isolé qu'avait choisi le Cohen pour sa pupille; plusieurs charmantes habitations s'élevaient en face de cette demeure, naguère seule et en quelque sorte perdue au milieu de terrains déserts.

Une femme d'une beauté remarquable se tenait appuyée sur la fenêtre d'un de ces hôtels, et se penchait avec inquiétude pour plonger ses regards plus avant dans la rue. Les traits admirables et la tristesse de cette femme attirèrent l'attention d'Isabelle. Mue par un vague intérêt, elle ne put s'empêcher de suivre, de ses regards, et de chercher à connaître quelle personne ou quel objet excitait à un si haut degré la sollicitude de l'inconnue. Tout

à-roup, dit' la vil rougir et pàiir Le bniil

d'une voilure se faisait entendre à l'extréinilé de la rue.

La voilure arriva rapidement devant l'hôfel delà nouvelle voisine d'Isabelle; deux hommes en descendirent et ne tardèrent point à se montrer à la fenêtre.

— Quelle obslinalion, dit l'un d'eux, vous mettez à vous exposer ainsi à l'air, malgré mes recommandations! Vous êtes souffrante: vous finirez par ne pouvoir plus chanter, Cynthia 1 ajouta la voix brusque.

Tandis (]ue le docteur Delordeux pariait ainsi, l'ami qui l'accompagnait s'approcha de la cantatrice qui essuyait une larme... Isabelle ne put réprimer un cri... C'était David qu'elle n'avait point vu depuis la rupture de leurs fiançailles 1 David! David!

Son premier mouvement fut de fuir; elle ne s'en trouva pas la force; elle tomba sur un fauteuil , et il lui fallut rester là, mourante, éperdue, derrière le rideau qui, du moins, la cachait aux yeux du maestro ? Enfin , elle se ranima; elle regarda David. Les années l'avaient bien changé! Son front s'était dépouillé au travail, aux études et aux agitations dévorantes de la vie artistique; ses traits conservaient encore une grande beauté, mais ils avaient pris une expression sévère... 11 échangea quelques paroles avec la Cynihia qui ne voyait et n'entendait que le docteur... Bientôt tous les trois s'éloignèrent de la fe nêlre et rentrèrent dans l'intérieur de l'appartement.

Quand la tante Truchden , inquiète d'Isabelle, entra dans le petit cabinet de travail , elle la trouva priant avec ferveur.

La voilure, naguère arrêtée devant la porte de Cynthia, venait d'emmener David.

Dès ce moment, Isabelle renonça à ses projets de voyage. La tante Truchden déploya à déballer les paquets qu'elle avait déjà faits le même soin qu'elle avait mis à les emballer. Elle n'opposa aucune objection à sa nièce; la tante Truchden ne s'inquiétait jamais que des volontés d'Isabelle. Elle obéissait à cette dernière comme l'ombre obéit au corps. Elle déballa donc ses caisses, sans s'occuper des motifs qui faisaient renoncer au voyage, et qui donnaient, maintenant, un attrait si vif au cabinet dédaigné jusque-là par Isabelle.

La bibliothèque fut transportée dans la chambre des fenêtres de laquelle on apercevait la maison de Cynthia. Dès-lors, mademoiselle Litzerman ne la quitta plus d'un moment. Là , elle épiait l'arrivée de David, le suivait

des yeux quand il descendait de voilure , et parfois le voyait s'appuyer sur le balcon de la fenêtre, sans se douter quelle émotion causait sa vue à la pauvre femme qui se tenait, palpitante, derrière un rideau. Quelques informations recueillies par Isabelle lui avaient appris la nature des relations de David avec la prima donna. Elle avait su que la belle cantatrice renonçait au Théâtre-Italien , et entrait à l'Académie royale de musique : elle devait y jouer le rôle principal dans un opéra que le maestro venait d'écrire pour cette scène.

Les visites de David à la signora étaient fort rares, d'ailleurs; les journées d' Isabelle se consumaient donc en attentes pleines d'irritation et sans fin. La plupart du temps , elle ne voyait que la pauvre Cynthia, comme elle penchée à la fenêtre 5 comme elle déçue

dans son espoir, comme elle pâle, essuyant des larmes et levant avec amertume ses regards vers le ciel.

Le docteur, de plus en plus fatigué d'un amour que la pitié seule l'empêchait de briser tout-à-fait, venait rarement chez Cynthia; de graves soucis et des inquiétudes sans nombre retenaient également David loin de la signora.

David, en véritable artiste, ignorant de la vie réelle, et plein de confiance , d'ailleurs , dans la manière dont Séva administrait leur vie domestique , ne s'était jamais rendu compte de ses dépenses.

Tout entier à ses travaux de composition , il jouissait sans examen du luxe dont il se trouvait entouré. Séva, avec l'imprévoyance de sa nature frivole, ne s'inquiétait jamais du

lendemain , ne comptait pas avec elle-même et ne songeait ni à modérer, ni même à diriger le train de sa maison. 11 arriva donc que, peu à peu les dettes surgirent , s'amassèrent , grossirent et devinrent pressantes; alors la jeune femme entrevit l'état de gêne qui la menaçait. Au lieu de couper court à des dépenses excessives et de s'entendre avec son mari, pour remédier à un dangereux état de choses, elle fit face aux exigeances les plus incommodes, et créa de nouvelles dettes pour combler les anciennes. Ces dettes amenèrent un désastre cent fois plus redoutable que la gêne elle-même. Enfin, un jour , la situation de ses affaires devint si périlleuse et si déplorable, qu'il lui fallut en faire l'aveu à David, et l'appeler à son aide.

David, en apprenant ce gaspillage insensé et le triste reflet que des dettes accumulées

avaient jeté sur sa inî\ison, ne put réprimer un terribli^ mouvement de colère. Séva reconnut ses fautes : elle s'accusa, se blâma ellemême plus que ne l'accusait et ne la blâmait son mari, et linit par l'appaiser à force de repentir et de larmes.

David indiqua aussitôt les plus urgentes réformes à opérer, supprima sur-le-champ la calèche et les chevaux , réduisit le nombre des domestiques, et se rendit chez un de ses amis, banquier, dont les lumières lui inspiraient une confiance absolue, et entre les mains duquel il avait remis la dot de sa femme, c'est-à-dire toute sa fortune. Les sommes qu'avaient produites ses opéras étaient loin d'avoir suffi auxdépenses de sa maison, et avaient été englouties par ses créanciers , le jour même où il les avait remises à sa femme.

Le banquier se nonnnait Jacob. Esprit j. II. 14

aventureux, hardi, résolu à tout pour arriver à une grande ibrlunc, il cachait son audace sous des dehors calmes et prudents. Méticuleux et timide dans les détails, il jouaitchaque jour, sans hésiter, sa position, sur des spéculations hasardeuses. Un crédit et une confiance illimités parmi ses co-religionnaires l'avaient sauvé jusque-là. Plus d'une fois le Cohen avait essayé d'éclairer David sur cet homme, et de le mettre en garde contre sa fausse bonhomie : David, incapable de tromper, ne supposait point la trahison chez les autres; d'ailleurs, le Cohen avait perdu luimême beaucoup de la confiance que lui témoignait autrefois le maestro. La reconnaissance que David devait à ce vagabond lui pesait-, il voyait, dans les conseils du Cohen, une sorte de supériorité outrecuidante que le descendant d'Aaron cherchait à s'arroger sur lui par des services rendus autrefois, grâce

au hasard. En un mot, David était ingrat,

Séva contribuait beaucoup aux sentiments de son mari pour le vieillard. La vue d'un homme en haillons qui s'asseyait sans façon, chez elle, l'importunait beaucoup, et lui devenait même souvent odieuse.

Le Cohen avait feint de ne point s'apercevoir de ces dispositions hostiles, quelque pénibleinent qu'elles l'alTectassent. Placé audessus de la mesquinerie de petites considérations personnelles, il s'acquittait, envers son fils d'adoption , d'avertissements qu'il regardait comme un devoir, s'affligait de ne les point voir suivis, et ne persistait pas moins à les redire. Il prévoyait le péril , et devait, à ses relations avec touts les Israélites de Paris, des renseignements positifs sur la situation de Jacob. David, sans partager les méfiances du Cohen, se rendit chez

le banquier, lui exposa sa position, et lui demanda ses conseils; il manifesta l'intention de payer ses créanciers en sacrifiant une partie de la dot de Se va.

— Y pensez-vous? s'écria Jacob. Réduire votre capital? diminuer votre fortune ! Loin de vous de pareils moyens! Apportez-moi la liste de vos créanciers; je me charge de m'entendre avec eux, de leur faire accepter des billets à échéances éloignées, et de combler le déficit qui vous inquiète. Fiez-vous à mon amitié et à mon habitude des affaires; quelques années d'économie répareront tout.

David remercia affectueusement Jacob et rapporta ces consolantes nouvelles à sa femme; celle-ci sauta au cou de son mari et se livra à mille projets de réforme , avec la ferme résolution de les mettre à exécution dès le lendemain. Rien n'est difficile comme

une réforme domestique. Mille arguments , mille besoins , mille habitudes • s'élèvent contre chacune des innovations à subir. Il faut, pour les opérer, plus d'énergie et de persévérance que n'en avait la nature faible et mobile de Séva. Tout reprit donc, peu à peu, chez David, la marche ordinaire. Le maestro , plein d'aversion pour les détails de la vie réelle , et tout entier à son art, oublia le reste pour ne songer qu'à sa partition destinée à une scène qu'il n'avait point encore abordée.

L'apparition de David, après quatre ans, avait réveillé dans son énergie le désespoir d'Isabelle, et rendu leurs impitoyables étreintes aux invisibles mains de fer qui serraient son cœur et son front. Le peu de calme et d'engourdissement qu'elle devait à tant d'années de so u lira n ces , s'était dis-

sipé, comme la cendre, sous lesouffledela tempête , s'envole et rend au feu qu'elle tenait captif^ la violence et les flammes. Maintenant qu'elle l'avait revu, elle n'avait plus qu'une pensée : le revoir encore ! Comme par le passé, elle formait des projets insensés ; comme par le passé elle demandait à Dieu de mourir !

Cependant, approchait la première représentation de l'opéra écrit par DavitI, pour l'Académie royale de musique. C'était une grande et redoutable épreuve dans la destinée du maestro. Ses rivaux, et cette majorité du public qui s'émeut et se réjouit autant d'une chute que d'un succès, formaient et répaudaient de sinistres nouvelles sur la destinée de la nouvelle partition. Ces bruits malveillants revenaient de toutes parts à David , et l'irritaient (i'aulanl plus, que déjà de nom-

breux motifs d'inquiétude le liarceiaient impitoyablement. Il voyait les désordres et les dépenses folles de sa maison s'accroître au lieu de subir une répression; ses observations, ses elforts pour opérer une réforme se brisaient ou plutôt s'anéantissaient contre la douceur et la force d'inertie de Séva. Elle reconnaissait la justesse des observations adressées par David, proclamait elle-même l'urgence d'une modification, et se livrait, peu d'heures après, à de nouveaux gaspillages. Elle avait loué une maison de campagne, pour opérer des économies^ et cette maison était devenue une source de dépenses nouvelles!

Dans l'impossibilité de lutter contre ces abus, ne trouvant près de sa femme que des motifs d'inquiétude, sans repos au dehors, sans repos dans son intérieur, David ,

comme tous les caractères faibles, reportait avec regret ses regards vers le passé, et ne goûtaitqueprès de son enfant un peu de calme et de fraîcheur. La paternité est le refuge des âmes souffrantes : celles-ci trouvent dans ce sentiment le plus ardent, le plus exclusif^ le plus saint des amours, un aliment que leur refusent les autres passions. Mais cet amour a ses angoisses , ses craintes exagérées, ses élans douloureux, ses exigences déçues. Ln sourire fioid , un regard moins tendre, un cri, une larme, bouleversent et consternent les âmes les plus fortes. On donne tout sans rien recevoir. L'enfance est despotique, ingrate, sans pitié; elle abuse de la faiblesse , et lutte contre la résistance. Le petit Philippe , gâté par sa mère qui l'abandonnait,^ une partie de la journée, à des soins suballcrncs , et ne s'en occupait qu'aux rares moments laissés par ce que certaines-

mères nomment les devoirs du monde, marchait dans une voie d'éducation fausse et dangereuse. David avait donc à redouter pour l'avenir moral et pour l'avenir de fortune de son enfant. De là des ferments de mécontentement contre la mère frivole qui fondait en larmes à la moindre indisposition (ie son lils, et qui lui préparait, sans remords et sans prévoyance , une vie d'épreuves et de périls.

Enfin, le jour de la première représentation arriva. Une foule immense, d'un aspect solennel et redoutable, remplissait l'Opéra. Malgré les craintes et les prédictions funestes de la critique, les deux premiers actes réussirent au-delà de toute espérance; ie public témoigna son enthousiasme par des applau- (lissemenls et des transports (jui rappelaient et surpassaient peut-être les heureuses soi-

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rées de la Donna Biamaei d'Ugolin. Quelques fanatiques remarquèrent dans une loge, Séva , qui , son fils sur ses genoux et entourée d'amis , recevait avec orgueil leurs félicitations. Le nom de celte jeune femme si belle, si rayonnante de bonheur, passa de bouche en bouche; les regards de l'asblée se dirigèrent vers elle. Bienlôl on applaudit; une nuée de bouquets et de fleurs s*élança de toutes parts vers la loge de Séva. Celle-ci , émue jusqu'aux larmes par ce triomphe inattendu, ne put réprimer son émotion. Par un geste passionné, elle pressa son fds conlre son sein et le couvrit de baisers; l'enfant tendit ses petits bras à la foule, et sembla la remercier du bonheur de sa mère; électrisée, la foule répondit par des applaudissements nouveaux.

Attiré par le bruit qui se faisait dans la

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salle, David vint, à travers le petit œil ménagé dans le rideau de la scène, regarder quelle cause pouvait produire tant d'émotion parmi le public. Ses regards tombèrent sur Isabelle, qui, pâle et dans un morne désespoir, considérait silencieusement le triomphe de Séva.

Les genoux du maestro fléchirent sous lui; sans la signora Cynthia qui le soutint, ilse serait évanoui, vaincu par une émotion indicible.

— Eh bien ! dit la prima donna, êtes- vous donc devenu si faible envers le bonheur que vous n'ayez plus la force de le supporter?

— Le bonheur! murmura tout bas David; le bonheur!

Le triomphe de madame de Savernc dura jusqu'à la (in de la représentation. Après qu'on eîil jeté aux spectateurs le nom de David, et que ceux-ci l'eurent salué avet- trans-

port, non sans se tourner encore un (ois vers la loge»de Séva, et sans l'associer de nouveau au succès de son mari, elle quitta la salle, et voulut regagner sa voiture. Chacun se rangea devant elle pour la laisser passer, au milieu de ses amis qui Tenlouraient, la félicitaient et lui formaient un véritable cortège triomphal. Elle rentra chez elle, ivre d'orgueil et de bonheur : quand David revint du' théâtre, elle l'embrassa avec effusion. David, pâle et fatigué, répondit à ces transports avec tristesse, et ne tarda point à se retirer dans son appartement.

Avant de s'y rendre, toutefois, il passa dans la chambre où reposait son fils, écarta les rideaux qui entouraient la couche de l'enlant endormi, prit une des petites mains de Philippe et la porta à ses lèvres, il semblait vouloi)' demander à la tendresse paternelle une

proteclion contro les pensées tumultueuses qui troublaient sa raison. En revoyant Isabelle , la haine et le mépris qu'il croyait éprouver pour elle s'étaient tout-à-coup changés en regrets et presque en remords. Il ne pouvait écarter de son souvenir l'image souffrante et résignée de celle qui avait été sa fiancée. U revoyait sans cesse ses cheveux blonds et son visage mélancolique à demi voilé par l'ombre douce et mystérieuse de la loge. Il se demanrlait avec terreur pourquoi d'accusateur il se sentait maintenant devenir le coupable ?

UN SECRET QUr VA VITE.

Toute la nuit s'écoula, pour David, clans celte lutte avec lui-même, et ne lui permit pas un moment de sommeil. Le matin seulemenl , quand le jour jeta ses premières lueurs à travers les persiennes, il tomba dans

un assoupissement léger qui fut lout-à-coup interrompu par un bruit de larmes et de sanglots. C'était Séva, demi-nue, les cheveux en désordre et donnant les témoignages du plus grand désespoir.

— Mon Dieu, s'écria-t-elle, mon Dieu! nous sommes perdus!

La première pensée de David fut pour son rds. 11 s'élança dans la chambre voisine où se tvouvait Philippe et sa nourrice. Philippe dormait encore avec la sérénité profonde qui caractérise le sommeil des enfants. Rassuré, le maestro revint près de sa femme. Celle-ci, le visage caché dans ses deux mains, continuait à pleurer et à sangloter.

— Perdus! répétait-elle, perdus !

Quelques détails et (pielques développe-

mentssont nécessaires pour expliquer et bien faire comprendre la cause de celte douleur.

Au nombre des personnes qui fréquentaient le plus souvent la maison de Séva, se trouvait une femme de quarante-cinq ans environ, qui se nommait madame Greyffust. Jeune et mariée à un peintre catholique, après avoir perdu son mari, elle avait repris pour la religion Israélite, cette ferveur exagérée dans laquelle se jettent, par bonne foi ou par calcul, ceux qui ontdonnéquelque preuve d'infidélité à leur religion. Maintenant, elle ne trouvait personne ni assez pieux, ni assez pur; elle s'immisçait aux habitudes de tous ceux qu'elle connaissait, en faisait bon marché aux autres, et s'était rendue redoutable par sa méchanceté et par sa médisance. Nul n'égalait son adresse à bâtir des suppositions, à calculer des probabilités, à insinuer des calomnies.

Du reste, mordante, spirituelle, pleine de verve; enfin, déguisant, sous une fausse bonliommie, sa jalousie profonde contre le genre humain entier, et sa haine contre tout ce qui était jeune, beau, riche ou puissant.

Séva, avec sa faiblesse et son insouciance habituelles, finit par laisser exercer, sur elle, par cette femme une véritable tyrannie. Madame Greyffust s'installait <raulorité chez madame de Saverne, s'initiait forcément à tous les petits secrets d'intérieur qui se trouvent dans une famille, et s'était conquise une sorte de surveillance et de contrôle, souvent intolérables , même pour l'insouciante et facile Séva. Plus d'une fois celleci avait résolu d'écarter madame Greyffust par la froideur; mais aussitôt, ia vieille femme avait redoublé d'esprit et de gaieté, s'était rendue indispensable à quelque projet rêvé

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par Séva, et s'était retrouvée plus puissante que jamais.

Du reste, elle n'épargnait point madame de Saverne plus que les autres personnes : quand elle pouvait la déchirer, en feignant de la caresser, elle ne dédaignait pas ce moyen de satisfaire sa haine, contre une femme jeune et belle.

Le lendemain de la soirée qui avait valu tant de succès et d'enivrements à Séva, madame Greyffust accourut chez madame de Saverne, dés sept heures du matin. En vain la femme-de-chambre allégua que sa maîtresse dormait encore, et qu'elle ne s'était mise au lit que fort tard, madame Greyffus insista pour être reçue à l'instant par Séva; comme la femme-de-chambre hésitait encore :

— Votre négligence et votre opiniâtreté peuvent amener des conséquences graves, ajouta d'une voix solennelle la vieille femme; je vous en laisse toute la responsabilité; j'ai rempli mon devoir, craignez de ne pas vous acquitter du vôtre.

La femme-de-chambre finit par céder et introduisit Madame Greyffust dans la chambre à coucher de madame de Saverne.

En entrant dans cette chambre, les lèvres minces de la matinale visiteuse se serrèrent par un mouvement odieux : ses yeux, jadis beaux et maintenant flétris par l'âge, semblèrent jeter autour d'eux des éclairs. Elle considéra quelques instants, avec une sorte de cruauté, Séva, doucement endormie, et sur le front de laquelle rayonnnaient le calme et le bonheur : s'approchant d'elle enfin,

avec le mouvoment souple et perfide de la vipère qui se glisse vers une proie :

— Séva! dit-elle d'une voix qu'elle cherchait à rendre émue, Séva, éveillez-vous!

Madame de Saverne ouvrit les yeux, souleva la têle, et porta ses regards autour d'elle, avec surprise.

— Ah! c'est vous, ma bonne Agar! murmura-l-elle en bâillant. Et ses yeux se refermèrent.

— Oui ; c'est moi, répliqua la méchante femme, en élevant sa voix; oui, c'est moi, ma bonne amie. Hier, vous ne m'avez point vue ici, car vous étiez heureuse et vous n'aviez pas besoin de moi. Aujourd'hui que le malheur vous frappe, j'accours, me voici.

— Le mallieui? répéta Séva qui se rele\a brusquement : le malheur?

— Quoi, vous ignorez cette funeste nouvelle? Mon Dieu, si je l'avais su, je me serais bien gardée de troubler votre sommeil. Hélas! j'aurais attendu qu'un autre vous apprît le coup qui vous a frappée!

— Mais je ne vous comprends pas?

— Comment supposer que vous ignoriez ce que tout Paris connaît en ce moment, continua la panthère, qui se complaisait à jouer avec la proie qu'elle tenait dans ses grilles acérées.

— Mais parlez-donc, que vene2r-vous m'apprendre ?

— Vous ignorez la fuite du banquier Jacob, dépositaire, dit-on, de toute votre fortune?

riposia brusquement madame Greyffusl.

Un coup de poignard n'eut point frappé Séva d'une manière plus terrible. Eperdue, afïbiée, elle courut, en jetant des cris, près de David, et toniba, comme on l'a vu, sur le lapis, aux pieds de son mari, en balbutiant des mots sans .suite.

Quand David se fut rassuré sur son fils, il revint près de sa femme, lui donna des soins et l'interrogea. Madame Greyffust qui s'était bien gardée de renoncer à la partie la plus intéressante du drame provoqué par elle, avait suivi Séva, sous le prétexte de lui donner des soins. Elle prit la parole et expliqua longuement au maestro comment, la veille au soir, le banquier Jacob, après avoir aventuré des sommes immenses, et fait plusieurs alïaires périlleuses ;, s'était perdu et avait du

fuir de Paris, laissant à de nombreuses victimes, la ruine et la trahison !

Quoique David souffrît horriblement, il maîtrisa son émotion. Tandis que madame Greyffust donnait ces détails, Séva, en entendant confirmer son malheur, redoubla de sanglots et de désespoir. En ce moment le Cohen entra; il serra silencieusement la main de David et ne put s'empêcher de jeter un regard de mépris sur Séva, brisée par le coup qui la frappait. Puis se tournant vers madame Greyflfust avec plus de rudesse qu'il n'avait l'habitude d'en témoigner, il donna clairement à entendre, par l'expression de sa physionomie , qu'il désirait le départ de cette femme : madame Greyffust ne semblait point disposée à céder la place.

— Passons dans votre cabinet, dit le Cohen,

dont les lèvres frémissaient d'impatience. J'ai à vous parler d'importantes af'Aiires.

— Diilerons de quelijues instants cet entretien, mon ami. Je ne puis abandonner ma femme au ciiagrin qu'elle éprouve.

Le Cohen se pencha versSéva, la releva et lui dit quelques paroles à l'oreille. Séva jeta un cri de joie et porta la main du vieillard à ses lèvres.

— Allez près de votre enfant auquel vous n'avez point encore songé! répondit le Cohen, en se dérobant au témoignage de reconnaissance que lui prodiguait matiame de Saverne. Allez prés de votre tils, ajout a-t-il avec amertume, vous n'avez point encore eu ce matin une pensée pour lui. Madame Greyffust vous accompagnera.

Séva obéit au Cohen : celui-ci resta seul

avec David. Le doscendanl ci'Aaron n'avait pas, dans son attitude el dans l'expression de sa physionomie, le calme qui le caractérisait, même en face des situations les plus critiques. Il semblait sons une grande préoccupation qu'il cherchait à maîtriser.

— Par (juelles paroles avez-vous su calmer le désespoir de ma femme? demanda le maestro PU donnant aux derniers mois de sa phrase quelque chose de l'amortume que le Cohen avait mise tout-à-l'heure dans l'expression de sa voix, en renvoyant madame de Saverne. David, maintenant que le sort le frappait avec cruauté et lui enlevait sa fortune, ne pouvait s'empêcher de reconnaître combien les dissipations et l'incurie de Séva avaient contribué à sa ruine.

Obligé pour suffire aux dépenses de sa maison df préiérer des placements aventureux à

des revenus moins brillants, n^ais qui reposaient sur des propriétés immobilières, dans ce moment terrible où il subissait les conséquences de cettte faute, U accusait et blâmait énergiquement la coupable.

Le Cohen qui, suivant ses habitudes Israélites, ôtait rarement son chapeau, resta couvert, s'appuya sur son bâton et regarda fixement M. de Saverne.

— U ne faut pas vous en prendre à la faiblesse et à la légèreté de la femme, mais à la fatale condescendance de l'homme. N'accusez pas, quand vous êtes vous-même le plus coupable ; la désunion et les reproches ne seraient qu'un malheur de plus dans votre famille. Quand le père et la mère marchent d'un pas inégal, l'enfant qui se trouve placé entre eux deux souffredessecoussesqu'ils lui impriment.

Ruiné! réduit à la misère! comment pour-

rai-je suffire à m'acquillerde mes dettes? Mon nom sera déshonoré !

— Vous avez perdu cent cin(juante mille francs dans la maison Jacob? demanda le Cohen.

David répondit par un signe de tête affirma lif.

— Voici cette somme que je vous rapporte, répliqua le Cohen, en tirant un portefeuille de sa poche.

— Oh! l'honnête homme! le digne Jacob ! s'écria David éperdu de joie. Mon fils ne sera point réduit à la misère! Mon honneur sera sauvé! C'est à vous, mon ami, n'est-ce pas , que je dois un si grand bonheur? Vous avez su faire comprendre à Jacob tout ce qu'il y avait de lâche et de perfide à tromper la confiance d'un c»mi et d'un co-religionna'ue?

— Allez embrasser votre fils, David, allez et bénissez le Dieu de nos pères qui veille sur vous.

Il s'apprêtait à sortir : il revint sur ses pas.

— N'accusez plus votre femme, dit-il , mais veillez sur elle. Mettez à profit les bons conseils que la ruine et la misère vous ont suggérés pendant le peu d'heures qu'elles ont pesé sur votre tète. Aujourd'hui vous n'avez souffert que de leurs menaces; redoutez qu'une autre fois elles ne vous frappent en réalité ei par votre faute.

Le lendemain, David travaillait dans son cabinet, lorsqu'on annonça la visite d'un de ses co-réligionnaires, avocat fort renommé au barreau. Maître Élie Pâture était un petit homme replet, au teint animé, aux yeux noirs et vifs, qui semblait toute candeur en appa-

rence, mais qui cachait, sous ces dehors naïfs, un des esprits les plus rusés et les plus adroits qui sussent, à Paris, manier une affaire. Il insista pour être admis près de David, quoii\UL' celui-ci fut enfermé dans son cabinet. Ne pouvant triompher de l'obéissance rigoureuse du domestique aux ordres de son maître, il eut recours à l'intervention de madame de Saverne. 11 ne tarda point à obtenir d'elle qu'elle le conduisit près de son mari.

David, interrompu dans ses travaux , ne put réprimer le mécontentement qui plissa son visage.

— Je serai bref, se hâta de dire l'avocat. D'ailleurs, l'aimable madame de Saverne a déjà beaucoup abrégé ce que j'avais à vous dire. Elle m'a confirmé combien étaient fondés les bruits qui courent sur vous, dans Paris.

11 ne me reste plus qu'à vous éclairer sur leurs funestes conséquences.

— Que voulez-vous dire, Monsieur?

— Le banquier Jacob vous a fait remettre, hier matin, cent cinquante mille francs; or sa faillite était déclarée, depuis la veille, au tribunal de commerce ; la somme , comme me l'a répété madame de Saverne, ne vous a été remise qu'hier. En vous privilégiant, à l'exclusion de ses autres créanciers, c'est un véritable vol que Jacob commet et dont vous vous rendriez complice.

— Complice ! s'écria David.

— Complice, répéta l'avocat. Le monde le dira, du moins; et peut-être les tribunaux confirmeront-ils cette rigoureuse sentence.

— Les tribunaux!

— Par la démarche que je fais en ce moment près de vous, je tente de prévenir une demande judiciaire qui provoquerait un scandale plus dangereux pour vous que pour tout autre. Votre élévation artistique et votre gloire ne serviraient qu'à rendre la chute plus éclatante. Songez-y bien^ les créanciers de Jacob sont résolus à pousser l'affaire jusque dans ses conséquences extrêmes. Si même la justice vous donnait gain de cause, ce que mes études légales ne me laissent point supposer, l'opinion publique ne se rangerait point du côté des juges.

David sentait sa tête se briser. Il rassembla ses idées, et après de longues réflexions:

— Laissez-moi jusqu'à demain , dit-il ; j'ai besoin de voir la personne qui m'a remis cet argent. Je veux prendre conseil d'un ami dévoué et habitué aux affaires. Vous le

savez bien , monsieur, si l'honneur ou la loi ont le moindre droit de blâmer ma conduite dans cette circonstance , je n'hésiterai pas à remplir mon devoir.

— Le dépôt de l'argent ne peut être nié , insista l'avocat , madame de Saverne en parle hautement, et madame Greyf'fust était chez vous, quand un nommé Cohen, est venu vous apporter le portefeuille de Jacob.

— Pensez-vous que je veuille le nier , interrompit David? Demain, monsieur, vous aurez ma réponse.

— A quelle heure voulez-vousque je vienne la chercher ?

— Je vous l'enverrai , répliqua David.

Resté seul , il ordonna à son domestique d'aller chercher le Cohen dans le garni de la mère Michel, rue de l'Homme-Armé, où logeait l'israélite lorsqu'il se trouvait à Paris.

LES AZALEAS.

Ce n'était point chose facile que de rencontrer le Colien. Quoiqu'il administrât, avec une intelligence, des plus remarquables la fortune d'Isabelle, fort accrue en peu d'années par ses soins, et qu'il consacrât une grande partie de

son temps aux affaires do sa pupille, le Cohen n'avait jamais voulu rieii clianger à ses habitudes ni aux règles qu'ils s'était imposées, comme fils d'Aaron. Occupé souvent, une partie de la journée, à recevoir des sommes considérables el<àen faire le placement, il allait ensuite professer le Talmud^àdix centimesle cachet, et ne voulait vivre que du misérable produit de ses leçons. Par égard pour Isabelle, et surtout pour la tante Truchden que les haillons du juif désespéraient,il avait consenti seulement à porter des vêtemens moins déguenillés et d'un aspect moins grotesque; ses concessions s'étaient arrêtées là.

Quoique les deux femmes lui eussent souvent proposé de faire préparer leurs mets à la manière israéliteafin de lever ses scrupules , il avait obstinément refusé de s'asseoir à leur table. Il arrivait donc souvent que la misère

ei la faim le soumettaient à de pénibles épreuves qu'il supportait avec sa résignation et sa sérénité habituelles.

Quand le domestique de David vint demander le Cohen chez la mère Nancy, la bonne femme leva les mains au ciel et soupira.

— Hélas ! dit-elle, depuis quatre jours il n'est point revenu dans mon garni; il me doit une petite somme, et malgré mes prières, il n'a point voulu laisser accroître sa dette.

— Vous avez des enfants, m'a-t-il dit avec sévérité, par conséquent vous ne devez point, même dans un but de bienfaisance, compromettre le faible avoir de votre famille. La charité d'une mère doit s'exercer sur les siens. Je ne puis augmenter ma dette envers vous; il me dpviendrnit impossible do la payer.

Elle dépasse déjà les ressources qui me sont possibles.

— Mais qu'allez vous devenir, sans asile? sans pain peut-être?

— Dieu me protégera? Ne veille-t-il pas sur moi du haut du ciel comme sur les autres hommes? Dieu ne m'a jamais abandonné et ne m'abandonnera pas. Làdessus il est parti, en me laissant pour gage tout ce qu'il possédait, jusqu'à son Talmud!

Le domestique vint rapporter à son maître ce que dame Nancy lui avait appris. David ordonna qu'on fît des recherches en divers autres lieux où il supposait que le Cohen pouvait se rendre. Tout fut inutile; personne ne savait ce qu'il était devenu.

Triste et inquiet, David ignorait comment

— llÀh —

sortir de la posilion ditlicile dans laquelle le laissait l'absence du Cohen. Quand il rentra chez lui , il trouva Séva consolée de ses émotions du matin, et préparant une charmante robe.

— Ne serai-je pas jolie demain , pour la seconde représentation de votre opéra? demanda-t-elle, en levant sa tête blonde. Je veux encore que la foule me salue et dise : C'est la femme du maestro David! Ah! mon David, je suis lîère de vous appartenir.

La gaieté et les témoignages de tendresse de sa femme affectèrent, en ce moment, David, d'une manière pénible.

— Ne vous hâtez point de vous réjouir , dit-il. Grâce à vos indiscrétions, le malheur reste encore suspendu au-dessus de nos têtes. Votre amie, madame Greyffust, a été ré-

pandre dans tout Paris ie bruit de la restitution que vous lui avez étourdiment apprise... On me réclame la somme que j'ai reçue.

— Mais vous ne rendrez pas celte somme , David! Elle vous appartient, c'est ma dot... c'est la fortune de notre enfant, ajouta-t-elle en baissant les yeux.

— Je la rendrai si l'honneur me prescrit de ie faire , répliqua-t-il avec fermeté.

Elle baissa le tète pour cacher ses larmes, et se remit à préparer sa robe pour le lendemain.

David se rendit au théâtre, où l'appelaient quelques légères coupures nécessaires à sa partition. Quand il les eût terminées, comme la nuit était venue^ la Cynlhia le pria de la reconduire chez elle.

— Nous dînerons tèle-à-tète,lui dit elle; j'ai besoin de vos consolations et de vos conseils.

— J'aurais bien besoin moi-même de consolations et de conseils , répliqua David. Je donnerais tout au monde pour rencontrer en ce moment notre ami le Cohen. Je l'ai fait chercher inutilement dans Paris pour obtenir ses avis et quelques renseignements que lui seul connaît.

— Avez-vous envoyé demander le Cohen au petit hôtel qui s'élève là-bas, en face de ma fenêtre, de l'autre côté de la place?

— Non! Quelles personnes demeurent donc dans cet hôtel?

— Sans doute de nos co-religionnaires ; une jeune femaie et une autre plus âgée. Ce sont d'ailleurs des personnes qui vivent fort

retirées, et qui ne reçoivent jamais d'autres visites que celle du Cohen. Mon valet-dechambre va courir chez ces dames; il s'informera de notre philosophe en guenilles.

Le valet-de-chambre, après s'être acquitté des ordres de sa maîtresse, vint dire qu'une vieille servante israélite lui avait ouvert , et qu'elle avaitpromis d'envoyer, le soir, le Cohen chez la signora Cynthia, dans le cas, toutefois, où il viendrait chez ses maîtresses.

Un peu rassuré par cette réponse méthodique, David espéra qu'il pourrait voir enfin celui qu'ilattendait avec tantd'impatience. Cependant minuit sonna avant que le Cohen eût paru. David prit alors congé de la Cynthia. A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il reconnut le bruit à la fois énergique et lent qui caractérisait la marche du Cohen. Il courut à lui.

— Je vous attends avec une impatience mortelle, mon ami.

Le Cohen remit dans sa large poche un morceau de pain qu'il était occupé à manger.

— Qui vous cause cette impatience ?

David lui conta, en peu de mots, la visite de l'avocat'et les réclamations que celui-ci lui avait adressées au nom des créanciers du banquier Jacob. Le Cohen parut vivement agité à cette nouvelle.

— Vous ne devez rien aux créanciers de Jacob, dit-il. L'argent que je vous ai remis vous appartient, et ils n'y ont aucun droit.

— Mais comment établir cela? comment le prouver ?

— Attendez , dit le Cohen, laissez-moi ré-

fléchir. Depuis hier, j'étais à jeun; c'est toutà-l'heure seulement que j'ai pu donner une leçon de Talmud qui m'a valu le morceau de pain que je mangeais, quand vous m'avez rencontré. Ma tête est faible et mon intelligence cohfuse. Donnez-moi un peu de temps. Demain matin, j'irai vous voir et vous rendre une réponse satisfaisante.

— Mais demain il sera trop lard.

Le Cohen s'arrêta, s'assit sur la pierre du seuil d'une maison, et la lête dans ses deux mains réfléchit quelques instants.

— Jacob est arrêté. La gendarmerie l'a saisi au moment où il allait passer la frontière.

— Alors , tout espoir est perdu !

— Au contraire : il déclarera qu'il ne vous

a pas remis les cent cinquante mille Irancs.

— Mais on ne le croira point.

— Il le prouvera.

— Mais il mentira , et je serai , comme vous, le complice de cet infâme mensonge.

Le Cohen se releva.

— Un mensonge ! moi! s'écria-t-il. Le petit-iils d'Aaron, souiller le sang auguste qui coule dans ses veines, en désobéissant à l'un des sacrés commandements du décalogue? Mes lèvres se dessécheraient plutôt que de proférer un mensonge.

— Cet argent, le banquier Jacob ne vous l'a donc point remis?

~ Non !

— De qui le lenez-vous alors?

— C'est mon secret.

— Eh bien ! je ne veux pas d'une aumône ! répliqua David. Vous reprendrez cette somme et vous la rendrez à celui qui vous l'a donnée pour moi.

— Écoutez-rnoi, David, reprit le Cohen après un long silence. Si vous aviez frappé mortellement une personne; si vous l'aviez calomniée et perdue, n'accorderiez-vous pas à votre victime la réparation qu'elle implorerait de vous?

— Oui, sans doute!

— Eh bien ! il y a au monde une personne dont, sans le vouloir, sans le savoir même , vous avez brisé la vie et l'ame. Au nom de cette personne, je vous demande, à deux ge-

noux , d'accepter pour voire fils la somme que je vous ai remise ce matin. Ne m'adressez point de nouvelles questions; mon devoir m'empêcherait d'y répondre. Qu'il vous suffise de savoir que vous pouvez accepter, sans scrupule, sans pénible arrière-pensée, l'argent que je vous ai remis. Enfin , je me charge de faire Vlémenlir, d'une façon irrécusable, les bruits calomnieux auxquels la légèreté de votre femme a donné de trop funestes apparences. Demain l'avocat des créanciers de Jacob vous écrira , en leurs noms , pour reconnaître son erreur. J'en prends l'engagement avec vous.

David hésitait encore.

— Quel est ce mystère étrange? Comment une somme aussi considérable qu'on me force d'accepter peut-elle être pour moi une

expiation? Depuis quand le bienfait qu'on reçoit est-il un devoir ?

— Pas un mot à madame de Saverne de notre conversation; je l'exige. De mon côté, je tiendrai mes promesses. Adieu.

II tira de sa poche le morceau de pain qu'il y avait renfermé et se mit à manger en s'éloignant.

David cherchait en vain à comprendre la nouvelle énigme jetée dans sa vie. Il se demandait quelle était la personne à laquelle il devait son salut et envers laquelle il s'était montré si coupable. Un instant sa pensée se tourna vers Cj nthia et même vers Isabelle ; mais il supposait cette dernière mariée. 11 savait d'ailleurs que sa fortune ne lui permettait pas un pareil sacrifice. Il continua donc ses suppositioBS, et elles finirent par s'arrô-

ter sur le baron de Praun , un de ces riches Israélites qui doivent à leur grande intelligence en affaires une fortune immense et une prospérité sans exemple.

Une fois cette idée admise, mille probabilités vinrent la confirmer. Quand, le lendemain, pour sortir de doute à cet égard, il se rendit chez son riche co-religionnaire, une conviction encore plus profonde s'empara de lui... Le Cohen était paisiblement assis dans le cabinet du roi de la finance et s'entretenait avec lui.

— Mon cher maestro, dit ce dernier, en tendant la main à David, notre digne Cohen vient de me donner une idée de spéculation qui fructifiera rapidement et qui produira une belle récolte.

— Je ne saurais donc arriver dans un

meilleur moment, répliqua David , puisqu'il me permet de confier tout ce que je possède de fortune , à une idée de mon meilleur ami, adoptée par vous.

Il tira de sa poche le portefeuille que le Cohen lui avait remis la veille et le présenta au banquier. Celui-ci prit le portefeuille et demanda sans feindre le moins du monde l'ignorance :

— Combien contient ce portefeuille ? Si vous aventurez votre fortune sur une affaire que vous ne connaissez pas, encore, il est nécessaire, cher poète, que je sache, moi, quelle somme vous me confiez.

— Cent cinquante mille francs, répondit le maestro , les yeux attachés sur le banquier.

— Je les reçois et je me charge de les faire

valoir. Si l'affaire que je vais entreprendre , grâce au C.olien, réussit, vos fonds y seront placés. En cas contraire, ils trouveront un autre emploi : clans toutes ies hypothèses possibles, ils ne courront aucune chance.

Un pareil sang-froid l'attestait , ce n'était pas à cet homme que David devait le don mystérieux, dont il cherchait à deviner l'auteur. Il sortit avec le Cohen et tous deux se dirigèrent vers le petit hôlel de la Gynthia ; les suppositions de David s'étaient reportées sur la cantatrice, et il voulut Tinlerroger en présence du Cohen.

Tout' à-coup, au détour d'une rue, il se trouva face-à-face avec Isabelle qui, sa Bible à la main , se rendait avec sa tante Truchden à l'Oratoire protestant. David ne put réprimer un mouvement de surprise et de trouble.

Isabelle leva et arrêta sur lui un long regard plein de douleur, puis ses paupières s'abaissèrent et elle continua sa roule. Seulement il lui fallut s'appuyer sur le bras de sa tante.

— Voyez , dit le maestro pâle et tremblant, voyez! Après tant d'années, la présence de cette femme me jette encore dans les cruelles émotions dont vous êtes témoin. L'autre soir, à l'Opéra, j'ai failli m'évanouir en la revoyant pour la première fois, depuis le jour où elle a brisé lâchement mon cœur et mes croyances à la bonne foi et à la fidélité. Elle a causé tous mes malheurs; si je me débats aujourd'hui contre la pauvreté qui arrive à grands pas, si mon bonheur domestique se trouva empoisonné par une femme frivole à laquelle le désespoir et le dépit m'ont fait unir mon sort , Isabelle seule en est cause! Malédiction sur cette femme, qui s'est jouée de mon

amour! qui s'est associée aux honteuses spéculations de son oncle sur ma tendresse pour elle ! qui s'est liàtée de prendre un autre époux^ quand l'empreinte de mon anneau de fiançailles était à peine effacée sur son doigt... Honte sur elle! elle qui maintenant me brave et me jette dans une fatale agitation, dont elle est (ière sans doute. Malédiction sur elle! Elle ne mérite (|ue honte et mépris!

— Ne maudissez jamais! c'est un des commandements de la loi de Dieu, répondit le Cohen ; votre grand' mère a pleuré des larmes de sang, parce que Dieu avait exaucé les malédictions proférées par elle.

— Eh bien! que Dieu m'exauce comme il a exaucé ma grand' mère! Que les maux dont cette femme m'a perfidement accablé retombent sur sa tête.

— Voici l'expiation ol le repentir do ce vœu insensé qui viennent vous saisir! interrompit le Cohen. Ecoutez-moi bien, David : et si mes paroles ajoutent à vos souffrances n'en accusez que vous seul ; vous l'avez voulu.

Le Cohen raconta en peu de motsle sublime, sacrifice d'Isabelle, le jour fatal de la signature du contrat. Il ajouta des détails sur sa rupture avec son oncle Litzerman; enfin il peignit le désespoir de l'infortunée en apprenant le mariage de son fiancé avec une autre.

— Vous l'avez jugée sans l'entendre. Sans vous donner la peine de vérifier si elle était coupable, vous avez accepté aveuglément les calomnies grossières répandues sur elle... Elle veille sur vous, comme l'ange de Tobie veillait sur l'enfant confié par Dieu à ses soins; c'est elle qui a sauvé votre honneur et assuré l'avenir de votre enfimt!

— 01)! n'achevez pas! La honle et le remords me décliirent! Isabelle! Isabelle! Malheureux!... je le comprends maintenant, je n'ai jamais cessé de l'aimer. Ce que je croyais de la haine contre elle, était de la tendresse et du désespoir. Je veux me jeter à ses pieds; je veux implorer d'elle mon pardon ; je veux lui dire que je l'aime et que je n'ai jamais cessé de l'aimer.

— Vous voulez achever votre victime, et la souiller en l'assassinant. Il manquait à vos remordsl'adultére, et vous voulez l'y ajouter... Tâchez de remplir les devoirs que vous vous êtes imposés. Quelles que soient vos souffrances, elles n'égaleront jamais celles qu'Isabelle supporte avec une force et une résignation que détruirait une seule entrevue avec vous.

David baissa tristeuienl la tète.

— Jurez -moi par le Dieu de nos pères, jurez-moi que vous ne cherciierez point à la re\oir, que vous éviterez avec soin les occasions qui se présenteraient de la rencontrer. Jurez-le moi, David! je vous le demande au nom des douleurs qu'elle a endurées pour vous! je vous le demande par les services que je vous ai rendus depuis votre enfance!

— Pour que je fasse le serment que vous exigez de moi, priez Dieu qu'il me donne la force de tenir ma promesse... Cependant, vous devez comprendre que cette somme, je ne la puis accepter d'Isabelle? Vous la lui rendrez, mon ami.

— Cette somme appartient à votre fils. La fortune d'Isabelle, grâce à des soins entendus et à la vie modeste <jue mène mademoiselle Lilzerman, lui permet ce don à Philippe, sans

produire la moindre gêne dans sa position. Hésiter à l'accepter, serait aflliger cruellement Isabelle!

— Eh bien! qu'elle sache du moins que je connais la main qui s'est tendue vers moi dans l'infortune, et qui m'a relevé; qu'elle sache que je la bénis et que d'éternels regrets déchirent mon cœur.

— Jamais un seul mot du passé ne sera échangé entre Isabelle et moi. Ce qui est accompli est accompli. Dès que j'ai connu le coup qui vous frappait, j'ai tout appris à Isabelle; elle a souri et m'a compris.

Malgré son habileté habituelle et sa profonde connaissance du cœur humain, le Cohen avait été trop loin. Il n'avait pu garder son sangfroid, et entendre accuser injustement Isabelle; il s'était laissé entraîner à la justifier,

sans calculer les conséquences de celte jusli-

(icalion. Elle eut pour résultats immédiats de

rendre à David toute l'énergie d'un amour

mal éteint; de le jeter dans les douleurs d'une

passion impossible, et de détruire son bonheur domestique.

Dès ce moment, les torts de Séva , ses imprudences et sa légèreté prirent aux yeux prévenus du maestro un caractère odieux. Il rejeta sur sa femme une parlie des torts qu'il se reprocliail envers elle. Comme il n'arrive que trop, il l'accusa pour se justifier. L'humeur de David devint sombre; il ne trouva point la force de cacher à Séva le changement qui s'était opéré dans les sentiments qu'elle lui inspirait. Celle-ci, malgré son insouciance, comprit que David n'était plus le même pour elle, el s'en plaignit imprudemment. David s'irrita de plaintes el de reproches qu'il était

forcé de reconnaître fondés, ot se rejeta sur le mécontentement qu'il éprouvait du désordre de ses affaires, causé par la négligence (le sa femme. De là, ces luttes domestiques, ces dissensions, légères d'abord, qui minent insensiblement la paix d'un ménage, et qui linissent par la détruire sans retoui-. Même près de son fds, de cet enfant qu'il aimait avec tant de passion, David ne trouvait plus rien du calme d'autrefois.

Naguère la vue de Philippe le rassérénait et le rendait indulgent pour sa mère; maintenant il se reprochait avec amertume d'avoir cruellement privé des saints transports de la maternité la malheureuse Isabelle; car Isabelle était toujours sa pensée dominante. Il rapportait tout à elle n'agissait (|ue par elle, et, malgré ses serments au Cohen, cherchait, par tous les moyens [)ossibles, à la re-

voir. Chaque jour, il se rendait chez Cynthia, et marchait lentement sous les fenêtres de mademoiselle Litzerman dans l'espoir que ces fenêtres s'ouvriraient. Elles ne cessèrent point, un seul jour, de rester hermétiquement closes. Il passait de longues heures au balcon de la prima donna, sans obtenir le cruel bonheur qu'il espérait. Jamais Isabelle ne se montrait.

Et cependant, cachée derrière un rideau, elle regardait David à travers la gaze transparente; une lorgnette lui permettait de distinguer ses traits et de lire même, sur son visage, l'impression de sa douleur et de son amour. Comme lui , elle attendait avec angoisse l'heure de la journée vers laquelle le maestro avait l'habitude de se rendre chez la signora; elle eût donné sa vie pour échanger un regard et une parole avec David ; mais le

devoir le lui défendait , et elle obéissait au devoir.

Cependant, ce dévouenient sublime, celle résignation héroïque qu'elle puisait dans les sentiments religieux, faillirent succomber. Un matin que le Cohen entra chez mademoiselle Litzerraan, il la trouva pleurant, un bouquet d'azaléas à la main. Il comprit tout et sa physionomie exprima une profonde douleur. Isabelle fondit en larmes et lui présenta le bouquet. Le Cohen le plaça aussitôt dans les vastes plis de sa large redingote.

— Restez pure et forte jusqu'au bout! ditil. Ne perdez point, par un moment de faiblesse, le prix d'une vie entière d'abnégation Gt de dévouement. Encourager la fatale passion de David, permettre entre lui et nous des relations, quei(|u'innocenles et rares

qu'elles fussent, serait poser le pied dans un abîme, qui vous engloutirait bientôt tous les deux. Vous jetteriez la désunion entre le père et la mère de cet enfant que vous aimez vousmême comme une mère; vous attireriez sur sa tête le plus grand des malheurs, et vous n'en seriez pas plus heureuse. Votre cœur noble et pur ne saurait trouver, dans une faute, des adoucissements à ses douleurs! Prenez garde , Isabelle , bien des périls vous environnent.

— Oui! vous avez raison! s'écria-t elle avec (les larmes. La conscience et le devoir se lassent devant mon amour insensé. Mon Dieu, mon Dieu, venez moi-enaide! Mon Dieu, ne m'abandonnez pas!

Le Cohen ne quitta la pauvre femme que le soir, après lui avoir rendu un peu de calme,

du moins on i^pparence. Il alla siir-Ie-champ au théâtre de l'Opéra, où, grâce à la protection de la signora Gynlhia, il pénétrait sans difficulté. (iOniine il l'espérait, David se trouvait dans les coulisses; le Cohen l'emmena dans la loge de la prima donna qui venait d'entrer en scène.

— David, (lit-il à son ami, je suis chargé d'un message d'Isabelle.

David jota un cri de joie.

Le Cohen se hâta de tirer des plis de sa redingote le bouquet d'azaléas tout brisé et tout flétri.

— Ce sont les fleurs que vous lui avez envoyées, dit-il d'une voix sévère, et en attachant ses regards sur David qui baissa involontairement les yeux.

— Etes- vous donc insatiable des souffrances que votre légèreté jette de toute part autour d'elle?

Après avoir brisé la vie entière d'une jeune fille, après l'avoir condamnée aux larmes pour toujours, qu'avez-vous besoin maintenant de troubler sa douleur et de la raviver? Qu'espérez-vous? Que voulez-vous? Flétrir un noble cœur? Perdre tout-à-fait l'infortunée dont votre trahison n'a point su briser la tendresse? L'avilir? En faire votre maîtresse enfin? La rendre complice d'un adultère et des malheurs que votre faute attirera sur la tête de votre enfant! Déjà vous faites expier vos propres torts à votre femme. Vous l'avez laissée sans protection, sans conseils ; et maintenant qu'il vous faut des griefs contre elle, vous l'accusez de fautes qu'elle a commises, parce que vous ne l'avez point guidée

comme le prescrivait voire devoir. La victime de tant de fautes et d'imprudences sera votre fds, je le répète. Entre un père et une mère désunis, les enfants ont bien des larmes à verser. Prenez-y garde, Dieu a des châtiments terribles pour les pères qui l'otrensent !

— Oh! ne proférez pasde pareilles menaces, ne dites point de si funestes paroles, elles me glacent d'épouvante.

En ce moment, le pas léger de la prima donna se fil entendre dans le corridor. Le Cohen jeta dans le foyer de la cheminée le bouquet d'azaléas, que la flamme dévora en pétillant.

— Adieu! dit-il à David, adieu. Par pitié, pour elle et pour vous, plus de ces cruelles imprudences!

Il s'éloigna et retourna chez Isabelle.

Isabelle pleurail et couvrait de baisers une fleur (l'azaléas, qu'elle avait détachée du bouquet. Quelque précipitation qu'elle mita dérober cette fleur aux regards du Cohen, elle ne put l'empêcher de surprendre son secret. 11 feignit néanmoins de n'avoir rien vu, et sortit pour aviser aux moyens d'arracher les deux imprudents à leur perte. Après un instant de réflexions, il se rendit chez le baron de Praun, dans le cabinet duquel il avait rencontré naguère David. Les domestiques, tous israélites, s'empressèrent aussitôt d'introduire le Cohen près de leur maître. Celui-ci tendit la main au descendant d'Aaron, et lui fil l'accueil le plus affectueux.

— Je viens vous demander un service.

— Merci de vous devoir la possibilité de vous obliger, vous aux bons conseils de qui je (lois tant. Enfin est-ce une occasion de

vous obliger personnellement que vous m'offrez?

— Oui ; car elle intéresse quelqu'un à qui je porte une tendresse de frère.

— Toujours le même! N'importe, vous savez que vos moindres désirs sont pour moi (les ordres.

— Vous négociez, en ce moment, un emprunt considérable pour l'Allemagne, avec le prince Ferdinand de P**.

— Oui! Grâce aux combinaisons que vous m'avez indiquées, quand je vous ai consulté sur celte adhire, elle me vaudra des bénélices immenses.

— El) bienlavant delà conclure, il faut ajouter une condition nouvelle, à cette affaire.

— Rien n'est plus facile.

— Vous exigerez qu'on fasse mettre immédiatement en répélion, au théâtre de P***, le dernier opéra du maestro David de Saverne. Une lettre officielle invitera le compositeur à venir sur-le-champ diriger l'exécution de son œuvre; des offres brillantes seront faites pour le déterminer : en cas d'hésitation de sa part, on aurait recours à tous les moyens possibles.

— Avant huit jours la chose sera faite.

— Merci, dit le Cohen, en s'enveloppant dans les plis rapiécetés de sa redingote.

Et il prit congé du banquier.

En sortant, il s'assit sur une borne placée à l'entrée du magnifique hôtel, et médita quelques instants.

— Je parviendiai à les sauver d'euxinènies, conclut-il.

Il se leva poui- regagner son misérable hôtel garni; ce jour là, il avait trouvé moyen de donner six leçons de Talmud ; depuis longtemps il ne s'était trouvé si riche.

La fièvre de l'ame, comme la fièvre du corps, est toujours suivie de réaction et d'affaissement. Lorsque David apprit le sublime dévouement d'Isabelle, et sa fidélité inaltérable pour un ingrat, lorsqu'il sentit son premier amour se réveiller, avec violence, dans son propre cœur , en même temps que le remords, son désespoir ne connut plus de bornes. Il se révolta de toute sa force contre les fatals liens qui le tenaient à toujours separéd'Isabelle; il forma mille projets coupables et insensés. Bientôt, de celle ardente lutte,

il tomba dans une morne stupeur. La réalité l'entoura de ses bras glacés, et lui fit comprendre combien étaient escarpés et infranchissables les abîmes qui (e séparaient de mademoiselle Litzerman; la pensée de son fils lui imprima surtout une terreur salutaire. 11 le sentit; sans une résignation profonde à sa destinée, il allait faire deux nouvelles victimes : son enfant et sa mère.

Dès-lors, grâce aux conseils du Cohen, il évita les occasions de revoir Isabelle, et se réfugia dans les sentiments de la paternité : il redevint même , pour Séva, plus doux et plus indulgent que par le passé. Il cessa, comme il l'avait fait jusqu'alors, de l'abandonner à son inexpérience et à sa frivolité ; il la guida par des conseils adressés avec une bonté indulgente.

La jeune femme, heureuse de la tendresse

qu'elle retrouvait dans son mari^ ne chercha point à en deviner le motif, prit ce bonheur tel qu'il était, et en jouit ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire du reste de la vie : sans en pénétrer les causes. Calme et paisible dans son ménage, libre du fardeau du mécontentement que David avait fait, quelque temps, peser sur elle, elle se livrait naïvement à la joie, comme les petits oiseaux chantent, gazouillent et sautillent après un orage. Triste, brisé, sans cesse en lutte avec lui-même, David souffrait cruellement du spectacle de cette insouciante gaieté. Séva ne lisait rien des chagrins qui pâlissaient le front de son mari et qui le sillonnaient de rides. Elle ne soupçonnait pas que livré à de cruelles insomnies, et sans cesse dans un état de malaise brûlant, il luttait contre une pensée fatale, dans les étreintes de laquelle il pensait succomber à chaque instant. Le Cohen ne par ta-

geait point l'incurie de madame de Saverne. Il pressait, il préparait, par tous les moyens possibles, le départ de David, et ne prit point de repos jusqu'au jour où une lettre d'Allemagne vint offrir au maestro de brillants avantages, pour qu'il consentit à partir sur-lechamp et à venir diriger les répétitions de son opéra. Le prince Ferdinand désirait en outre que l'illustre compositeur écrivît une œuvre spéciale pour son théâtre de P***.

Par conséquent, c'était un séjour d'une année au moins que David devait faire loin de la France. Il accepta ces offres, séduisantes d'ailleurs, comme un secours inespéré du ciel. Séva, satisfaite delà joie de son mari, se mil aussitôt à tout disposer pour hâter le départ.

Un malin, tandis que David, avt'c une ac-

tivité dont il n'avait point ressenti depuis longtemps la bonne influence, mettait ses papiers en ordre, et prenait les mesures que nécessitent une longue absence, le docteur Maurice Delordeux entra chez lui.

—^ Cher David, dit-il avec la contrainte d'un homme placé sous la nécessité d'un aveu pénible, cher David, je viens réclamer un service de votre amitié.

— Vous savez que je suis tout à votre disposition.

— Jadis , j'ai contribué puissamment à votre fortune... J'invoque pour la première fois ce souvenir; c'est vous donner à comprendre, mon ami, la gravité de ma confiance, et l'importance de ma requête.

— Parlez, Maurice! quel que soit le scr-

vice que vous attendiez de moi, je vous le rendrai sur-le-champ.

Malgré cette assurance franche et loyale , le docteur hésita quelques instants encore.

— Il faut que vous me fassiez une seconde promesse. Vous ne m'adresserez ni une objection, ni un blâme, n'est-il pas vrai? Mon parti, d'ailleurs est irrévocablement arrêté.

— Soyez sans crainte.

— Je vais me marier ! dit le docteur avec la précipitation d'un homme qui veut se débarrasser d'un aveu.

— Vous faites preuve de courage et de résolution, répondit David un peu surpris.

Ce n'est pas moi qui vous blâmerai. 11 ne faul se préparer pour l'avenir ni regrets, ni

remords, ajouU-t-il en soupirant. Cynthia est digne... ^

— Cynthia? interrompit brusquement le docteur. Oh! voilà justement la pensée qui trouble ma satisfaction et l'obstacle contre lequel je m'irrile. Voudra-t-elle comprendre que je ne puis passer ma vie entière dans une liaison scandaleuse? Cette liaison m'est fatale. Partout elle m'attire le blâme; partout elle me vaut des allusions ironiques. Un mariage tel -que celui que je vais conclure réparera tout; j'y trouve un nom honorable, une

famille puissante et de la fortune Cher

David, il faut que vous voyiez Cynthia

Vous lui ferez comprendre, vous, qu'il y va de mon bonhtîur et de mon avenir. Si réellement elle a pour moi la tendresse cl le dé- Nouement dont elle m'a parlé tant de fois, voici roccîisioM de m'en donner d«'s preuves.

David, cliargez-vous de lui annoncer ma résolution et de l'y faire se résigner.

— C'est un office de bourreau, mon ami , répondit le maestro en frissonnant au souvenir de ses propres souffrances. Vous ne savez donc pas que ni le temps, ni l'absence ne peuvent rien contre de pareilles douleurs. La résignation est une vertu à l'usage de ceux qui n'en ont pas besoin.

Le docteur haussa les épaules.

— Cynthia n'en est point à sa première rupture, dit-il.

— Frappez-la , mais ne l'insultez pas, interrompit David.

— Soit! C'est parce que je connais votre affection «t votre estime pour elle que je me

— ti8:î —

suis adressé à vous , David. De voire main , un pareil coup deviendra moins rude. Quant à moi, je pars pour la compagne, et ne serai de retour que dans une semaine.

Il serra la main de David , s'éloigna content de s'être débarrassé du fardeau qui pesait sur lui, et partit pour la campagne qu'habitait sa fiancée, sans un souvenir, sans une pensée pour Cynthia.

David se rendit aussitôt chez la prima donna. Les mauvaises nouvelles vont vile, et il redoutait que déjà l'inforlùnée n'eût appris, sans préparation, le malheur qui la frappait. Il ne se trompait point. Cynthia tenait à la main une lettre anonyme qui lui apprenait le prochain mariage du docteur. Les renseignements étaieeit exacts; ils donnaient le nom de la liancée et indiquaient le jour de la célébration.

A la vue de David, elle se leva, courut à lui et recula par un mouvement de désespoir.

— Cela est vrai? cela est vrai! s'écria-telle : je le lis sur votre visage!

David voulut lui prendre la main; elle le repoussa .

— Non, dit-elle, non. Laissez-moi! Vous êtes son ami, son confident, son complice! Vous approuvez son abandon : Vous dites : il a bien fait! Qu'importe une courtisane qu'on repousse du pied! Oh! malheur! malheur!

Laissez-moi! Vous avez vu assez de mes souffrances pour réjouir le cœur de cet homme en les lui racontant.

— Cynthia, chère Cynthia, ne vous laissez pas égarer par la douleur, je viens à vous comme un ami, comme un frère Hélas!

rien ne saurait consoler d'une pareille douleur.

— Oui, dit-elle, oui! Je sais la destinée qui m'attend; toujours des larmes, toujours une tristesse incurable! Tenez , regardez à cette fenêtre! Là -bas, voyez cette femme qui se flétrit lentement... Elle a été frappée d'un coup mortel, comme je le suis moi-même. Sa femme-de-chambre, israélite, l'a dit à la mienne, sa co-religionnaire. Un amour trahi

In consume Depuis combien de temps

traîne-telle cette misérable existence? je l'ignore. On ne tombe pas sous le coup. Il faut se débattre dans une lente agonie qui dure parfois des années. Voilà le sort qui m'est réservé, David. Vous ne m'écoutez plus! Vous courez à cette fenêtre?

En effet , David éperdu s'était élancé vers

le balcon. Isabelle l'avait aperçu. Défaillanle, elle leva les yeux au ciel, agita, en signe d'adieu, le mouchoir qu'elle tenait à la main et disparut.

— Vous le voyez, murmura" David en revenant près de Cynthia , les douleurs que vous éprouvez sont les miennes. Moi aussi j'ai au cœur un amour qui ne saurait s'en

effacer Moins heureux que vous, moi,

je suis coupable.

Un sourire sinistre entr'ouvrit les lèvres de Cynthia.

— Votre châtiment, dit-elle, est proportionné à votre faute. Vous ne pouvez pas mourir, vous : des devoirs saints vous retiennent à la vie; vous avez un enfant et une famille. Je suis seule au monde. Personne ne s'intéresse ii moi ; je n'ai |)as de famille... El ^ous, mon

seul ami^ yous savez que la mort vaut niieux pour moi qu'une misérable existence! Je mourrai donc.

— Cjntliia, ne vous laissez pas aller à ces funestes pensées; ne vous reste-t-il pas l'art et la gloire ?

— L'art et la gloire! reprit-elle : IMensonge et néant! Dites, quels secours ontils pour vous consoler ? Quels adoucissements apportent-ils à vos souffrances? Qu'ai-je à faire de gloire et d'art maintenant qu'il n'est plus là pour s'émouvoir à mes inspirations et pour prendre sa part de mes succès? Je ne veux ni scandale, ni bruit, il maudirait ma mort qui le compromettrait et lui vaudrait, par son éclat, quelques heures d'ennui. Non , je quitterai Paris , je voyagerai, et un matin^ bientôt, on me trouvera morte, et on dira : Tari \:i luée !

— Éloignez ces pensées funestes, Cynlhia. Je pars pour l'Allemagne j accompagnez-moi : l'absence et mon amitié vous ailleront à supporter vos malheurs.

— La mort! Je n'ai d'espoir que dans la mort, s'écria l'infortunée.

Elle s'élança vers le balcon et voulut se précipiter. David, après une courte lutte, parvint à l'arrêter et la ramena dans l'appartement. Pendant tout le reste de la soirée, il essaya de rendre un peu de résignation et de courage à l'infortunée en délire,

David souffrait lui-même bien cruellement En présence des douleurs de Cyn-

thia, il comprenait l'étendue des douleurs d'Isabelle, quand il l'avait frappée de pa reils coups. La vue d'Isabelle, son regard, son geste d'atiieu donnaient encore une nou-

velle énergie à ses remords. Ses regards se tournaient sans cesse vers la fenêtre, maintenant déserte, où mademoiselle Litzerman lui était apparue. Le soir, quand il quitta Cyntbia brisée et vaincue par la violence même de son chagrin, en passant sous le balcon d'Isabelle, son pas se ralentit, et ses yeux se tournèrent involontairement vers une fenêtre où il savait bien pourtant ne pas trouver celle qu'il cherchait.

David rentra chez lui dans un état de fatigue absolue. Au moment où il franchissait le seuil de son appartement, il rencontra madame Greyffust qui venait de quitter Séva; elle hâta sa marche à la vue du maestro. Celui-ci salua froidement une personne qu'il voyait à regret s'établir dans l'intimité de sa femme, et se hâta de passer dans la chambre de Philippe. L'enfant dormait paisiblement.

Sa beaulé et son calme ineffables rafraîchirent le front brûlant du maestro, et appaisèrent les battements tumultueux de son cœur. Il se sentit plus de force pour accomplir les devoirs et la séparation qui lui étaient imposés. 11 posa ses lèvres sur le front blanc et pur de l'enfant, et se rendit près de Séva , Celle-ci pleurait avec amertume. David s'approcha d'elle avec empressement pour lui demander la cause de ses larmes :

— Épargnez -vous une trahison de plus , lui dit-elle. Je sais que vous ne m'aimez point; que vous ne m'avez jamais aimée. Votre amour est toute ntier à une autre. Chaque jour, sous prétexte de visiter la Cynthia, vous allez échanger des signaux d'intelligence et de tendresse avec celle qui fut autrefois votre (lancée. Oii! David! Davi-J! vous êtes plus crue! que ne le fût lui même Jansens ;

lui, c'était un scélérat, un empoisonneur qui faisait son horrible métier. Mais vous , David, vous si bon, si généreux pour tous les autres, faut-il que vous détruisiez sans pitié ma foi en vous, c'est-à-dire mon bonheur et ma vie! Je suis frivole, insoucieuse , légère en apparence, mais je vous aime profondément. Sans votre tendresse, que voulezvous que je devienne?

Des reproches et des plaintes eussent moins affligé David que celle douleur sans éclat et sans violence.

— On vous a trompée, Séva, répondit-il.

— On ne m'a point trompée, interrompitelle. Mes yeux ont vu votre émotion, votre pâleur et vos signaux d'adieu... Oui, David, je vous ai suivi; je ne voulais point, sans

preuves, croire à votre trahison. On m'a conduite sur vos traces... Cette femme, cette Isabelle vous épiait cachée derrière son rideau qui tremblait dans sa main émue. Chaque fois que vous vous êtes montré à la fenêtre de la Cynthia, j'ai vu les plis de l'étoffe s'agiter. Isabelle se tenait là pour vous voir et

pour s'enivrer de votre vue Elle était là

plus heureuse que moi;... elle est aimée de vous!

— Ecoutez-moi bien, Séva; oui, je ne le cacherai point j ce n'est pas sans émotion que j'ai revu mademoiselle Litzerman... Mais riefï n'est changé pour vous dans mon cœur.

— Vous dites vrai, n'est-ce pas, David? s'écria madame de Saverne en embrassant son mari avec des transports de joie. Vous dites vrai, mon ami! Je vous crois ^jamais

— '2WS —

un mensonge n'est sorti de vos lèvres Et

puis j'ai tant besoin de vous croire. Laissezmoi couvrir encore vos mains de baisers. Que j'ai souîfert pendant ces fatales {icupes de doute! Oui, vous avez raison, un moment de trouble est bien pardonnable en revoyant une femme qu'on a aimée autrefois. Je n'y veux plus penser... Vous m'avez dit que vous m'aimiez comme par le passé!

Elle essuya ses larmes et emmena, prés du berceau du petit Philippe, son mari qui souffrait bien plus de cette tendresse et de cette confiance qu'il n'eût souflert des reproches qu'il sentait mériter. Heureusement le Cohen entra et vint le soustraire à une situation dif ficile el pénible.

— Je viens, dit-il, vous aider dans vos préparatifs de départ, et vous faire mes offres de

services pendant Votre absence. Laissez-inoi le soin de vos affaires, tandis que vous serez en Allemagne. Déjà vous m'avez olïert votre procuration ; je l'accepte. Je m'entendrai avec vos créanciers et je prendrai des mesures pour les satisfaire avant votre retour en France, car vous séjournerez longtemps à la cour du prince Ferdinand. Une position brillante vous yattend, et vous permettra de laisser à Paris le temps de désirer une nouvelle œuvre de vous. Cinq opéras, joués éoup surcoup, ont presque produit de la satiété. Usez un peu de coquetterie à l'égard de la France; elle vous recevra plus tard avec enthousiasme , quand vous reviendrez avec une nouvelle partition... La signora C}'ntlna vient de partir. Je l'ai déterminée à monter sur-le-champ en voiture et à se rendre à P***. Le mouvement de la route et l'absence sont les seuls remèdes elïicaces aux tourments qu'elle endure.

La nuil se passa en préparatifs de départ. Le matin, au point du jour, David et Séva purent prendre place dans leur chaise de poste et se mettre en chemin. David, qui s'éloigrtait d'Isabelle pour toujours peut-être, il sentait son cœur se briser et son courage l'abandonner.

Quand Séva eut vu disparaître au loin Paris et son immense horizon, elle se jeta dans les bras de David, avec effusion.

— Maintenant, maintenant, dit-elle, voici mon David qui m'est tout-à-fait rendu!

David prit la petite main de son fds qui reposait sur ses genoux, et la porta à ses lèvres.

UNE NLIT,

Six mois après le départ de David pour l'Allemagne, les événements qu'on vient de lire semblaient n'avoir laissé aucune trace dans les souvenirs du maestro et de Séva. Une paix profonde régnait , en apparence ,

ilaiis leur cœur. Madame de Savernc avait oublié Tamour de son mari pour Isabelle. David, lui-même, séparé de mademo-iselle Litzerman , occupé sans relâche par ses travaux de musique, et tout entier à la composition d'une œuvre de haute portée qui devait être exécutée bientôt à Vienne , devant l'empereur , lais? It encore échapper un soupir, quand la pensée d'Isabelle se présentait à son imagination; mais cette pensée n'était plus , pour lui , comme naguère, une idée fixe. L'art prenait peu à peu le dessus dans son cœur. L'absence et l'impossibilité avaient opéré leurs inévitables effets sur cette nature ardente, que les obstacles exaspéraient d'abord , et devant lesquels elle finissait par se briser. 11 n'oubliait pas encore le passé; il cherchait à foublier; or, vouloir être guéri est un immense pas verslaguérison. Si je peignais des héros imaginaires , peut-

être saurais-je les créer plus accomplis ; humble historien , je ne puis que raconter les sensations de David, telles qu'il les éprouvait. Je n'invente pas, je décris.

Jamais, du reste, la position du Jiiaëstro n'avait brillé de plus d'éclat. Le prince Ferdinand de P***^ prodiguait à David les témoignages les plus flatteurs d'estime et d'amitié : il venait presque tout les matins, visiter l'artiste dans la charmante villa qu'il lui avait donnée. La princesse \\ ilhelmine, sa femme, ne se montrait pas moins affectueuse pour Séva et pour son mari. Elle goûtait beaucoup la grâce naïve et la douce gaieté de madame de Saverne; rarement elle consentait à laisser éloigner d'elle la jeune hollandaise qui savait jeter tant d'animation sur l'existence un peu sévère «jue l'altesse royale menait à sa cour. En oulr(.' , le Cohen avait lail prescrire, par

le banquier parision, des condilions magnifiques pour David, fort loin de soupçonner que sa forlun*' eût pour origine une opération de finance et fut l'une des clauses (i'un emprunt. L'accueil affectueux du prince^ l'or qu'on lui prodiguait, la vogue immense de ses œuvres musicales dans toute l'Allemagne et la fausse tranquillité de son ame dont il prenait l'engourdissement pour uneguérison presque acconjplie, achevaient d'appeiser l'inquiétude qui l'agitait naguère avec tant (l'angoisses. Enfin, pour tout dire, il se sentait fier et presque heureux du succès qu'obtenait Séva à la cour.

En la voyant belle, adnn'rée, aimée, heureuse, il s'accusait tout bas d'injuslice, et se reprochait de se montrer insensible aux qualités de sa femme, pour ne lui tenir compte (jue (ie ses défauts.

Quelque habitude qu'il eût du cœur humain et de ses contradictions, le Cohen, lorsqu'il arriva en Allemagne , ne put s'empêcher de s'étonner, avec amertume, de la versalilé des imaginations artistiques. !1 avait laissé Isabelle plus morne, plus déserte que jamais; le départ de David lui avait enlevé toutes ses douloureuses joies, toutes, jusqu'à la présence du petit Philippe!... Au contraire, il trouvait le maestro prompt à s'émouvoir, quand quelque chose venait à évoquer le souvenir d'Isabelle; mais aussi prompt à écarter et à oublier ce souvenir.

Satisfait et mécontent à la fois, il annonça, dès le lendemain de son arrivée à P... , qu'il allait repartir.

— Pourquoi nous quitter si vite? demanda David. En quels lieux comptez-vous donc

porter vos pas? Ne vous est-il donc pas aussi indifférent de rester en Allemagne , que de partir pour la Hollande ou pour la Pologne?

— C'est en Fiance que je me rends, se contenta de répondre le Cohen. Demain, David, je viendrai embrasser votre fils que j'ai trouvé un peu souffrant; ensuite je me remettrai en route.

— Je serai donc privé du plaisir de vous faire mes adieux, reprit David. Demain, au point du jour, je pars pour Vienne avec son Altesse Royale, qui doit me présenter à l'Empereur; Sa Majesté a daigné lui en exprimer le désir.

— Adieu, dit le Colien.

— Adieu, mon ami.

Ils échangèrent une étreinte de main et se séparèrent.

— Mon Dieu, dit le Cohen , soyez béni pour avoir laissé, ici-bas, mon cœur étranger aux passions humaines! Elles obscursissent les plus hautes intelligences et en flétrissent Téclat. Voici un des nobles cœurs que je connais, et il garde à peine, quelquefois, une pensée pour la femme qu'il a jetée dans un abîme de malheur ! En France ! vite en France! c'est là que m'appellent des douleurs inconsolables, et un amour auquel le trépas seul mettra lin , si un tel amour ne franchit point le tombeau.

Le Cohen se croyait à Tabrides passions humaines : il ne s'apercevait pas que, plus qu'une autre peut-être, la sensibilité de sa nature et l'énergie de son imagination le soumettaient au despotisme de ces nobles faiblesses. A chaque instant, il leur cédait à son insu par des transactions souvent sub-

liles et par;uio.\ales. Dcvoiiô ;ai grand et saint principe d'une idée religieuse, inexorable observateur des rigoureuses lois t'e ee principe pour tout ce qui le concernait direelement,il avait su pour son propre compte renoncer à l'amour, à l'ambition , à la gloire et aux (iouces alîections de la famille. A défaut de passions personnelles , il s'associait aux passions des autres et leur consacrait l'ardente activité de sa nature orientale. Il marchait dans la vie artistique avec David , spéculait avec le baron de Praun, ce célèbre financier des Israélites, aimait et souffrait avec Isabelle, enfin ressentait pour le petit Philippe les émotions d'un père. Pendant la nuit qui devait précéder son départ, et qu'il passa dans la grange d'un pauvre marchand juif, il se sentit agité par un de ces pressentiments que les esprits forts nient, faute de ne pouvoir les expliquer, et dont les cœurs tendres

reconnaissent l'évidence sans chercher à les analyser. Le Cohen n'avait aucun motif de s'alarmer; la pâleur du petit Philippe et la légère toux qu'il ressentait n'annonçaient aucune indisposition sérieuse : cependant, l'idée qu'une maladie menaçait l'enfant troubla l'Israélite pendant toute la nuit, et l'amena, dès le matin, à la villa de David. Il trouva le maëslro prêt à monter en voiture. Philippe se jouait à côté de son père et venait gaiement lui faire ses adieux. A la vue du Cohen, il courut à lui et demanda, avec de si vives instances, une excursion dans le bois voisin, que le Cohen , par une condescendance paternelle, céda bientôt, accompagna l'enfant et remit son départ au lendemain.

David suivit longtemps des yeux l'enfant qui s'éloignait avec le Cohen; à de fréquents intervalles des accès de toux venaient inter-

rompre la marche du petit garçon. Le maestro courut rejoindre le Cohen, lui recommanda de ne pas mener Philippe dans la partie humide du bois, et voulut, qu'avant d'aller plus loin, on couvrît d'un mouchoir le cou et la poitrine du petit promeneur. Quand ces précautions eurent été prises , et que l'enfant et son ami eurent disparu à travers la feuillée du bois, DaviJ, au lieu de monter i!e suite en voilure, se rendit prés de sa femme.

— Chère Séva, lui dit-il, je me sens triste et inquiet en me séparant de notre Philippe. Mon absence ne se prolongera point au-delà de deux jours j peul-être même sera-t-elle de moindre durée , et cependant je ne puis me défendre des craintes qui m'obsèdent.

— Voilà bien vos imaginations ordinaires,

mon bon David; vous éles-vous jamais séparé T. n. 20

de votre fils sans laisser près de lui votre ame et votre pensée? sans vous livrer à des inquiétudes exagérées? Tout-à-l'heure, quand Philippe vous a quitté, la santé et la joie rayonnaient sur son visage.

— Mais cette toux opiniâtre qui compte deux jours de durée ?

Séva se prit à sourire avec une douce raillerie, et David ne put lui-même réprimer un sourire.

— Vous avez raison, Séva; ma faiblesse va jusqu'à l'enfantillage; mais, vous le savez , Philippe est toute mon existence.

— Oui , je le sais ! Le père aime si passionnément qu'il ne laisse guère de tendresse au mari.

— Vous êtes une ingrate, et l'on ne sau-

raît faire preuve de plus d'injustice, Séva, répartit le maestro en portant à ses lèvres la main de sa femme.

— Ce n'est pas à moi , c'est à mon Philippe que s'adressent ces douces câlineries. Elles sont intéressées, David. Soyez sans crainte, je ferai ce que vous désirez; jusqu'à votre arrivée. Je ne quitterai pas d'un instant Philippe, dès qu'il sera de retour de sa promenade avec le Cohen Je viens de l'envoyer chercher, car vous vous inquiétez d'entendre tousser votre fds, mais vous le laissez courir dans un bois humide qui peut augmenter son indisposition.

— Vous n'irez point aujourd'hui au château, près de Son Altesse Impériale Wilhelmine?

— Je li'iiai point; jo resterai prés de notre enfant.

— Merci , Séva , merci , dit-il en serrant avec affection la jeune femme dans ses bras ; maintenant je pars le cœur libre et léger.

Philippe passa toute la matinée à poursuivre des papillons, à chasser des insectes et à cueillir des fleurs. Le Cohen expliquait les mœurs des insectes et la nature des fleurs au petit garçon, qui l'écoutait avec l'intérêt qu'éprouvent les jeunes imaginations pour les récits merveilleux. Entraînés tous les deux par le charme de cette excursion, ils la prolongèrent plus avant dans la journée qu'ils ne se l'étaient proposé. Quand ils revinrent au château, le Cohen remarqua , non sans inquiétude , que la toux de Philippe se manifestait avec plus de fréquence et d'énergie. H

voulut indiquer lui-même à Séva les soins qu'exigeait l'indisposition de l'enfant , et ne se retira qu'au coucher du soleil pour se livrer à ses devoirs religieux, car le sabbat commençait. En s'éloignant, il recommanda plusieurs fois à madame de Saverne de le faire prévenir sur-le-champ, si la toux prenait de la violence et provoquait de la fièvre.

Rentré chez le marchand, son hôte, malgré sa piété profonde, il se sentit distrait involontairement pendant qu'il priait; la pensée de Philippe venait traverser sans cesse ses méditations pieuses. 11 ne se sentit un peu rassuré que vers neuf heures, quand il vil, dans une calèche, Séva, éblouissante de parure, qui se rendait chez la princesse Wilhelmine.

— Philippe va bien, dit-il, puisque sa

mère le quitte pour une fête; puisqu'aucune pensée religieuse ne lui a rappelé la solennité du Sabbat. Pour qu'une mère oublie ainsi ce qu'elle doit à Dieu, il faut qu'elle n'éprouve aucune inquiétude sur son enfant. La moindre appréhension la ramènerait à la crainte et au respect divins.

Cependant la toux <Je Philippe, loin de di minuer, avait pris un caractère grave; la mère s'était penchée souvent sur le petit lit de l'enfant pour interroger une respiration qui semblait parfois s'entre-couper; mais qui redevenait ensuite égale et calme. Tandis qu'elle passait ainsi , tour-à-tour, du doute au calme et du calme au doute, un domestique à cheval vint lui apporter un billet de la princesse.

« Chère Séva, lui (lisait-elle, venez me dis"

traire de mon veuvage de vingt-fjualre heures et recevoir de moi de semblables consolations. Donna Cynlliia consent à chanter, ce soir, pour vous et pour moi le plus charmant air de l'Opéra que fait répéter votre mari et, qu'à sa prière, le prince s'obstine à ne vouloir me laisser entendre (pie le jour de la première représentation. Vous le voyez , c'est une véritable conspiration contre nos maris. Elle se terminera par deux ou trois contredanses au piano; venez vite, je vous attends. »

Le premier mouvement de Séva, en recevant cette lettre, fut de répondre par un relus; elle songea ensuite au mécontentement qu'éprouverait la princesse, et hésita. La femme-de-chambre, témoin de la perplexité de sa maîtresse, eut grand soin de dissiper ses inquiétudes à l'égard de Philippe et lui démontra que jamais l'cnlinil n'avait (îornii

avec tant de calme. D'ailleurs , madame^ ajouta l-ellc, je ne m'éloignerai pas un instant, de son chevet, quoique cette précaution ne soit pas nécessaire; l'enfant éprouve un peu"(!e rljume et rien de plus.

Séva regarda encore une fois son fils , qui semblait en effet paisible et sans souffrance. Elle fil à la hâte sa toilette, monta dans la calèche qui l'atténuait et se rendit près de la piincesse, dont la résidence se trouvait éloignée, on lésait, d'une demi-lieue environ.

Le Cohen, après avoir vu passer madame de Saverne, recommença ses méditations religieuses et se (iisposa à prendre un peu de repos. Le sommeil lui refusa ses bienfaits; une sorte de fièvre le tenait éveillé ; la pensée de Philippe s'obstinait à l'agiter, malgré toutes les certitudes de sécurité que devait

inspirer l'état de ce dcrnior. A la fin, le Colien résolut d'en finir avec cetle préoccupation sans causes plausibles. Il quitta la paille sur laquelle il s'était étendu; car il préférait une couche dure et grossière aux meilleurs lits; il prit son bâton et se dirigea vers la maison de David, dont une courte distance le séparait. 11 regarda les fenèUes; une seule était éclairée : rien n'annonçait, dans la villa, ni agitation ni crainte... Il allait s'éloigner et regagner son gîte; une force impérieuse le retint et finit par l'obliger à céder et à frapper à la porte.

Un domestique encore à moi lié endormi vint lui ouvrir.

— L'enfant ne soufï'rc-t-il point?

— Il repose à merveille, La femme-decliambre de ma lame veille près de lui avec la bonne.

Le Cohen lil un niouvcinent pour se retirer.

— Non, dit-il, non ! Ce que j'éprouve n'a rien de naturel; Dieu lui-même m'amène ici. Et il monta dans la chambre de l'enfant. Les deux femmes étaient profondément endormies, Philipe se débattait dans sa couche. A sa vue, le Cohen jeta un cri d'épouvante qui éveilla en sursaut les malheureuses créatures qui veillaient si négligemment. Le visage du pauvre petit garçon était gonflé et couvert d'une affreuse rougeur. Il portait instinctivement les mains à son cou. Une toux aiguë, sonore, âpre, s'échappait de sa poitrine convulsive; sa tête se rejetait en arrière, et il se dressait à chaque instant sur lui- même, comme s'il eût voulu prendre un élan et s'enfuir.

— r^e croup! s'écria le Cohen , le croup!

A ce mot sinistre, les femmes éperdues fondirent en larmes, et se livrèrent -a des lamentations. Le Cohen, lui-même, parut un instant avoir perdu son calme et sa force.

— Dieu d'Israë , murmura-t-il , Dieu de Jjicob, ne m'abamlonnez J)as; vous seul

êtes la force et la vie Pas de larmes et de

cris, vous autres, dit-il : réparez votre faute et sauvez avec moi cet enfant, s'il en est temps encore. Préparez à l'instant un bain; qu'un domestique monte à cheval, courre chercher un médecin à la ville, et le ramène à l'instant.

11 prit dans les revers de ses manches une lancette, leva les yeux au ciel et ouvrit la jugulaire de l'enAint. Le sang jaillit avec abondance et l'horrible suffocation du malade perdit un peu <le sa force.

Cependant un domestique était parti au galop. Quel(jue promptitude qu'il eût mis à remplir sa mission, ce fut seulement une heure après qu'il put ramener le médecin.

Quand le docteur entra dans la chambre de l'enfant, David serrait dans ses bras le cadavre de son fils. En quittant l'Empereur, au lieu de passer la nuit à Vienne, il était reparti sur-le-champ pour sa maison de campagne. Jugez de son effroi et de son désespoir !... 11 ne trouvait plus qu'un corps inanimé, au lieu de l'enfant rieur et plein de vie qu'il avait quitté le matin. Tandis que le médecin interrogeait avec anxiété le pouls de Philippe, et que David attendait de lui la confirmation de son malheur, Séva rentra du bal. Au milieu du désordre et de l'épouvante de cet horrible événement, personne n'avait songé à la prévenir. Elle arriva parée, la tête cou-

— ;il7 —

ronnée de Hours, les éjjaules nues et les joues encore animées des plaisirs de la soirée.

— Mon fils! mon fils ! secria-t-elle en apprenant tout par l'horrible spectacle qui s'offrait brusquement à ses yeux.

— Venez, s'écria David éperdu de douleur; venez, Madame. Contemplez votre ouvrage!

Tandis que vous dansiez, tondis que vous désertiez la couche de votre enfant et que vous l'abandonniez à des mains étrangères, il mourait ! Il mourait faute de soins! M mourait parce que personne n'était ici pour le secourir. Honte et malédiction sur vous!

L'infortunée mère, sans répondre, sans entendre, peut-être, courut à son fils.

— Monsieur! Monsieur! vous le sauverez, n'est-ce pas? demanda-t-elle en tombant à

genoux devant le médecin. Oli ! dites-moi que vous le sauverez!

Le médecin, pour toute réponse, laissa retomber le bras de l'enfant, dont il interrogeait le pouls éteint.

— Mon fils, mon fils! gémit David en repoussant Séva, qui s'était jetée dans ses bras. Mon fils, mon fils! Loin de moi celle qui l'a tué! Eloignez-vous, Madame; vous me faites horreur.

Le Cohen priait et des larmes coulaient sur ses joues brunes, si rarement baignées de pleurs. Tout-à-coup il se releva.

— Laissez-moi seul avec le docteur, ditil : relirez vous! Au lieu de vous accuser et d'ajouter des douleurs à vos douleurs, éioignez-vous et priez. Dieu peut-être m'inspire.

Allez. Chaque minule de retard peut nous arracher une suprême chance de salut. Docteur, continua-t-il, vous n'avez plus qu'un.cadavre sous les yeux; on peut donc recourir à toutes les tentatives, quelque désespérées qu'elles semblent. Ayez recours à la trachéotomie. Je l'ai vu souvent opérer dans les hôpitaux de France. Ouvrez le conduit aérien, placez-y un lube, et faites l'extraction des fausses membranes. Ensuite, j'insufflerai de l'air dans les poumons, et Dieu fera le reste.

— Soit, répondit le docteur : je cède à votre désir, mais avec la conviction que nous n'obtiendrons aucun résultat.

11 se mit néanmoins à l'œuvre. Quand l'opération fut terminée, le Cohen se pencha sur l'enfant toujours immobile, et chercha à faire pénétrer du souffle dans ses poumons... 0

miracle! Peu à peu la poitrine s'agita, lu vie reparut, et après trois quarts d'heure, l'enfant fut ranimé.

— Béni soit le Dieu qui m'a exaucé! s'écria le Cohen : A lui seul la gloire et la puissance; il tient la vie et le trépas dans ses mains divines.

L'enfant était arraché à la mort; mais la mort tenait encore ses mains glacées suspendues sur sa victime; <i'un instant à l'autre elle pouvait la ressaisir. Lecorabatélait engagé entre elle et le Cohen : le docteur, émerveillé de la haute intelligence et du savoir médical du juif, ne faisait qu'agir sous l'impulsion de cet homme étrange.

David et sa femme suivaient avec anxiété chacune des- phases'du combat livré, pas à

— ilï —

pas, par la science contre le mal prêt sans cesse à renouveler ses mortelles attacjues.

. Séva, pâle et défaite, n'avait même pas songé à prendre d'autres vêtements que ses habits de bal; elle aurait inspiré de la pitié au cœur le plus impitoyable. Cependant son mari n'avait encore eu ni une parole, ni un regard pour elle. Ciiaque i'ois qu'elle s'était approchée de lui, il s'en était éloigné par un mouvement instinclif d'horreur.

Le Cohen, tout entier à ses soins chirurgicaux, interrogeait, à cSiaque instant, le pouls (le l'enfant : de temps à autre, il se consultait avec le médecin. A la clarté de la lune qui jetait ses blanches lueurs à travers les fenêtres ouvertes à deux ballants, pour procurer un air plus libre au malade, on le voyait étudier lus symptômes <pji se succédaient sur

le visage tlu petit Philippe j tour-à-lour il témoignait involontairement de la joie, ou se laissait aller au découragement. A la fin, il éteignit la seule lampe qui brûlait dans l'appartement, et fit signe delà main que l'enfant commençait à s'endormir.

Quand le jour reparut, le malade reposait encore paisiblement.

Le Cohen et le médecin sortirent alors de la chambre, et invitèrent David et Séva à les suivre.

— Sauvé, dit le Cohen, sauvé! Dieu nous Ta rendu par un miracle!

A cette heureuse nouvelle, le maestro, dont les yeux étaient restés secs jusqu'alors, éclata en sanglots et en larmes Séva voulut lui prendre la main,, et mêler ses pleurs aux siens; il la repoussa.

— Vous allez froisser votre robe de bai, Madame! dit-il avec indignation,

— Croyez-vous que mes remords ne soient pas un châtiment assez cruel? demanda la pauvre femme. La nuit que je viens de passer ferait expier un crime.

— Venez, docteur, venez rejoindre rnoo fils, et partager la veillée du Cohen ; madame ira se reposer.

—Je vais quitter ces vêtements, et reprendre aussi ma place prés de mon enfant. Vous ne m'en chasserez point, David? Si vous m'en chassiez, je m'assiérais à la porte, et j'y attendrais, à genoux, que votre pitié consentit à me laisser entrer.

David ne répondit pas.

Vers enjze heures du matin, Philippe i^'é-

veilla, sourit à sa mère et à son père, et ten- (!it la main à son ami le Cohen. La convalescence, dès-lors , fit des progrès rapides pendant le reste de la journée. Quant la nuit vint, il ne restait plus aucun sujet d'inquiétude. Le Cohen demanda qu'on lui fit dresser un lit dans la chambre de Philippe, et il exigea que David et Séva allassent prendre du repos. Quant au docteur, il était reparti pour la ville; ses soins devenaient désormais inutiles. Séva attendit que David se fût retiré dans sa chambre pour y réparer ses forces par un peu de sommeil. Quand elle se fut assurée qu'il dormait, elle revint s'asseoir près de son fds, et resta, la nuit entière, à son chevet. Le Cohen avait voulu s'opposer à cette volonté de Séva, mais elle l'avait supplié avec tant d'instances et de désespoir qu'il ne s'était point [senti la force de résister plus longtemps. 11 se retira dans une pièce voisine,

et laissa Philippe aux soins de sa mère. Le lendemain matin, lors(|uele Cohen arriva près du malade ; il resta consterné du changement qui se lisait sur les traits de madame de Saverne. Une fièvre ardente la dévorait; elle ne respirait qu'avec une difficulté extrême, et unedouleur si viveétreignait ses flancs, qu'elle ne put réprimer un cri quand elle voulut s'écarter de la couche de Philippe pour en laisser approcher David.

David ne jeta pas même les yeux sur celle dont il s'exagérait la culpabilité. Il caressa tendrement son fils et mil une affectation cruelle à remercier le Cohen de son dévouement.

— Sans vous, lui disait-il, sans vous seul, mon fils était mort. La négligence de mes domestiques l'assassinait; à leur réveil ils

n'auraient trouvé qu'un cadavre : vous avez eu pour lui une sollicitude de mère.

En prononçant avec amertume ces derniers mots, il leva les yeux vers Séva. Séva était tombée évanouie sur le lit de son enfant.

Sl^VA.

L'évanouissement de madame de Saverne résista longtemps aux soins de son mari et du Cohen. Rien ne pouvait la rendre à la vie. Il fallut , en toute hâte, envoyer chercher le médecin . .\prés deux heures , et quand le

vieux praticien eût recouru aux moyens les plus énergiques, Scva rouvrit les yeux et se ranima, mais ce fut sans reconnaître les personnes qui l'entouraient. Le délire troubla sa -raison , et une fièvre ardente ne tarda pas à jeter encore plus de désordre dans les idées de la jeune fenime.

Le Cohen et les médecins, consternés en présence de symptômes d'une telle gravité, ne savaient à quels moyens s'adresser pour conjurer un péril dont ils comprenaient toute l'imminence. Us décidèrent qu'il fallait recourir au triste attirail que déploie la science dans ses luttes les plus désespérées, et ils commencèrent à exercer, sur madame de Saverne, celte série de tortures salutaires qui, sans la nécessité qui les prescrit, seraient elles-mêmes une maladie épouvantable.^

David les regardai l fa irc(iai]S une moine cou

— UtiO —

sleiiiation. Il s'accusait d'avoir, par sa sévcl'ité impitoyable , réduit Séva à cette fatale extrémité : il demandait à Dieu de ne pas pousser, jusqu'au bout, le châtiment de sa faute; il épiait avec anxiété les résultats de tant de tristes efforts. La ^ue inênie de son fils i;'élait pas une consolation pour lui. En pressant l'enfant dans ses bras, il ne pouvait oublier la mère. D'ailleurs, le petit Philippe, encore sous l'impression de langueur que produit d'ordinair(^ la convalescence, ajoutait à l'eifroi de David, qui se demandait si la main glacée du trépas ne se tenait point encore suspendue sur cette frêle créature.

Deux semaines, deux siècles! s'éeoulèrerjt dans ces horribles émotions. Ni David, ni le Cohen ne s'éloignèrent du lit de la malade durant ces jours d'angoisses et de péril. La unit, David scjolail sur un divan et finissait,

à force de faligiies, par tomber dans une sorte d'assoupissement. Quant au Cohen , il ne fermait pas les yeux un seul instant. Toujours attentif, toujours de sang-froid, la lassitude semblait impuissante contre ce chétif avorton.

Enfin , la maladie perdit de son caractère funeste; la fièvre diminua et finit par s'éteindre peu à peu. Il fut permis à Séva de prendre quelques aliments; quand on les lui présenta, elle parut les savourer avec plaisir; mais elle ne prononça point une seule parole. David, tout entier à la joie d'un salut inespéré, ne s'inquiéta pas de ce silence qu'il attribuait à la faiblesse produite par la maladie : l'expression inquiète que trahissait le Cohen, attestait qu'il était loin de partager la sécurité du maestro. Cependant, les joues de la convalescente perdaient de leur pâleur ; son regard

— :rA\ — se ranimait, ses forces commençaient à renaître, et néanmoins elle persistait à garder un silence absolu.

Le Cohen, dont l'inquiétude ne cessait de prendre plus de force, alla chercher un matin , en l'absence de David, le petit Philippe, et le posa sur le lit de Séva. L'enfant tendit joyeusement les bras à sa mère; celle-ci le regarda fixement, sans une émotion, sans un geste, sans un mouvement. Son œil conserva sa morne tianquillilé.

— Mère, disait le petit Philippe, raère^ baise-moi. Voici longtemps que je demande à te voir, et qu'on me répond : Soyez sage, ne faites pas de bruit, votre mère est malade T Mère, j'ai été sage et je n'ai pas fait de bruit, embrasse-moi !

Séva, pour toule réponse, fit 'in monve-

nient machinal pour écarter, de ses genoux, le poids de l'enfant qui la fatiguait.

Philippe, attristé par le silence de sa mère et par l'immobilité de ses regards, ne tarda point à verser des pleurs. Il étreignit, de ses bras, 'e cou de Séva ; il la couvrit de baisers et {'e larmes. Elle ne parut qu'importunée par ces touchants témoignages de tendresse qui naguère eussent profondément ému son cœur.

Le Cohen éprouva un véritable désespoir, en présence de cette scène douloureuse.

On ne pouvait plus en douter : Séva avait perdu la raison.

TJn espoir restait cependant encore. Peutêtre la violence de la mahidie, en paralysant le cerveau de madame David <.!e Saverne, n'a-

vait-ellepas proihiil un mal irréparable. Peutêtre était-ce les edels d'une commotion qui s'effacerait peuàpeu; une perturbation que la nature ferait disparaître, quand celle-ci aurait rendu aux organes leur force et leur activité. Il cacha donc à David sa fatale découverte , et chercha à lui dissimuler combien était grave l'insensibilité de la convalescente.

Un matin que tous les deux, assis près de Séva, ils épiaient son réveil, afind'essayer ensuite sur elle les effets d'une courte promenade en voiture, elle se leva brusquement sur son lit qu'elle avait jusqu'alors quitté péniblement. Elle promena autour d'elle ses regards égarés, s'élança hors de sa couche, et courut se réfugier dans un coin de l'appartemeni. ,.. ,

— Jîinsens! s'écria-t elle, Jansens !

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