I.A TRIÈRE DES MALADES
Comme il arrive presque toujours à ceux qui se jellent dans une résolution extrême, ou qui se mettent en lutte avec une entreprise hasardeuse, le Colicn ne tarda point à sentir la nirfiancc et le doute succéder dans
son cœur à l'enlhoustasme et à la cerlilude (!ii succès. Face à face avec la démence de Séva, pendant un long voyage, il comprit toute l'étendue de la responsabilité qui pesait sur lui, et se demanda si jamais la raison ranimerait cette intelligence vacillante et |prcsqu'éteinte.
— Dieu, se disait-il, me punit avec justice de l'orgueil qui m'a fait promettre la guérison de cette jeune femme. J'ai demandé un miracle, comme si le petit-lils dégénéré d'Aaron, reste misérable de la famille sainte du grand-prêtre, pontife sans encensoir et sans tabernacle, coupable exilé et vagabond sur la terre étrangère, pouvait réclamer les droits de ses sainîsaïeux. J'ai semé la vanité, je recueillerai l'humiliation et la honte. J'ai laissé l'espérance à David en le quittant; et je lui rapporterai le désespoir. Que la volonté de Dieu s'accomplisse!
Les craintes tlu Cohen n'étaienl que iroi) justifiées; Séva ne donnait plus aucun signe de raison. Tantôt elle se livrait aux transports d'un délire forcené, tantôt elle retombait dans un affaissement plus effrayant encore que ses accès furieux. La fatigue du voyage et l'agitation de la route produisirent une fièvre violente qui se déclara, la veille de l'arrivée. Le Colien, au désespoir, donna ordre au postillon, dès que la voiture (Vil entrée dans l'aris, de se rendre chez Isabelle.
— Je vous apporte des souffrances et de nouvelles preuves de dévouement et d'abnégation, dit-il; la vie de madame David de Saverne est entre vos mains. Je vous l'amène en proie à une maladie dont les symptômes ont pris des caractères funestes.
— Je rempliiai innn devoii-, rcpoiwlil Isa-
belle , dont les joues pâles se colorèrent d'une vive rougeur !
Elle donna aussitôt les ordres nécessaires pour transporter la malade dans l'appartement le plus commode de la maison. Quelques moments sulïirentà l'installaliondeSéva chez Isabelle : à l'instant où la bonne tante Trucliden terminait ces apprêts , sous la direction de sa nièce , le docteur Delordeux , qu'on avait fait appeler en toute liâte , arriva.
Deux années de mariage avaient amené des changements assez caractéristiques dans la personne du chirurgien célèbre. A l'agitation fébrile qui le tenait sans cesse en mouvement, avait succédé un calme sérieux et un embonpoint solennel. Enfin son front s'était dépouillé d'une partie de ses cheveux; l'étin- (^elle de son œil noir semblait tempérée et comme voilée. Le niveau de la vie positive en
passant sur celle organisation ar^'cnle, l'avait rendue plus solide, mais nioins élevée. Rien du i-esle n'était changé ni dans la justesse, ni dans la rapidité de son diagnostic et de son intuition médicale. Il lui suffit d'un regard pour comprendre le danger de Séva.
— La science est bien faible, dit-il, en face de pareils symplômes. Je vais les combattre avec énergie, mais sans espoir de réussite.
Je ne sais quelles pensées passèrent devant l'imagination d'Isabelle : en entendant ces paroles du médecin, elle tomba, les genoux en terre, et avec une sorte de désespoir, s'écria :
Mon Dieu ! prenez pi lié de moi