‹ Le fils du silenceChapitre 10 sur 46 · SAMOTHRACE · texte numérisé non relu

SAMOTHRACE

fureur s'était assez exprimée et agitée. La tempête, dangereuse mais courte et qui s'épuise d'elle-même, ne serait-elle point une crise de la folie de Zeus?

Il se disait encore :

— Phérécyde m'a mis en garde contre la démence qui transforme et déplace le pouvoir des mots. Le mot, quand il dit vrai, est une torche qui éclaire mon geste ; il ne peut rien directement sur les choses ou sur les dieux. Ni les choses ni les dieux ne sont au nombre de ces papillons légers que les lumières humaines attirent.

Le frère de Polycrate contait au frère de Tyrrhénos l'histoire de l'île vers laquelle on se dirigeait . Son nom actuel disait à la fois la proximité de la Thrace et les Samiens fugitifs qui, voici quelques générations, s'emparèrent du pays. Rocher éblouissant de nudité stérile, elle s'appela d'abord Leucania^ c'est-à-dire La Blanche. Des oliviers nains, de rares figuiers, des vignes aux grappes maigres et sèches font sa richesse apparente. Mais les noms des Gabires sauvent des navigateurs nombreux qui ne croient jamais payer assez cher les bienfaits reçus, les bienfaits espérés. C'est pourquoi l'île inféconde est riche plus que la riante Arcadie. Gomme la pierre de Magnésie attire le fer, son or amène des pays voisins les agréments et les commodités de la vie .

« Je comprends, songeait Pythagore, l'utilité des Gabires. »

— Les habitants, ajoutait Syloson, sont peu nombreux. Beaucoup sont attachés au service du temple. D'autres, esclaves des prêtres, cultivent pour eux la campagne ou sur de petits navires vont chercher à Thasos, à Imbros, en Thrace et en Asie ce qu'un sol ingrat leur refuse. Roi des hommes et favori des dieux, l'hiérophante unit à la richesse les deux puissances désirables : comme sur la force d'une colonne s'épanouit la grâce du chapiteau, il porte sur sa tête, demeure de la science inspirée, la couronne d'or.

L'antique Leucania apparut bientôt, bloc de blancheur et de pauvreté que domine de ses quatre mille coudées le mont Saoce. Sur un promontoire, un homme en robe de pourpre observait la mer. Il lança vers le navire des signes de bienvenue. Puis ses gestes indiquèrent quel repli du rocher était le moins inhospitalier. Car, expliqua Syloson, l'île est, comme la science, sans ports et difficile à aborder.

L'homme vêtu de pourpre marchait bientôt parmi la tempête figée des rocs. Parfois il disparaissait au noir d'un creux, puis on le revoyait sur une crête éclatante comme l'écume. Il s'arrêta à l'endroit désigné par ses gestes. Déjà le navire jetait l'ancre. Matelots et passagers, à travers l'eau peu profonde,

LE PRÊTRE PHILISTION 63

se dirigèrent vers le rivage. Or le guetteur, apercevant de près Syloson, ouvrit les bras. Et le frère de Polycrate s'écria :

— 0 Philistion, ô saint prêtre, je te reconnais et je vois que tu me reconnais . Mon cœur est une fontaine qui déborde de souvenir et de joie. Tu étais en vigie à l'heure où je vins pour la première fois en ce pays sacré. Trois fois bénis soient les dieux, puisque c'est encore toi, ô mon père, qui m'accueilles avec les compagnons sauvés par les noms mytérieux que m'enseigna l'hiérophante.

Le prêtre, d'un geste condescendant, tendit la main à Syloson, l'aida à gravir le rocher. Puis il dit ces seuls mots :

— O mon fils.

Et, commerçant joyeux, il entoura de ses bras celui qui amenait des clients.

Philistion conduisit dans sa vaste maison les protégés des Cabires. Sur le chemin, il parlait aux uns et aux autres, s'informant avec bienveillance des ressources de chacun. Chez lui, des esclaves empressés apportèrent nourriture et rafraîchissements. Ensuite le prêtre prononça :

— Les présents des dieux sont gratuits. Mais la reconnaissance est une vertu qu'ils aiment et l'ingratitude est un vice qu'ils frappent. Dans le temple de Samothrace, chaque initié exerce libre-

ment sa vertu ou son vice, appelle sur lui de nouveaux bienfaits ou la colère redoutable des Cabires. Après un silence où il semblait prier, il continua :

— Vous êtes, ô Cabires, les plus bienveillants des dieux. Ailleurs, les mystères se célèbrent rarement et à des époques inexorablement fixées. Ici, nous les renouvelons aussi fréquemment que le désirent nos hôtes. Nous sommes obligés toutefois d'attendre que les mystes soient assez nombreux pour supporter les frais d'une célébration. Les dépenses fixes sont d'un talent. Désirez-vous, mes fils, une initiation pour vous seuls ou préférezvous vous arrêter dans l'île hospitalière jusqu'à ce que d'autres hommes viennent partager les dépenses et les avantages de la cérémonie?

Syloson répondit :

— O saint prêtre, je donnerai moi-même le talent dont tu parles et mes compagnons manifesteront, chacun selon sa fortune, leur reconnaissance envers les dieux et envers leur hôte.

Philistion se chargea d'informer le grand prêtre du désir des Samiens et, trois jours après, les mystères furent célébrés.

Une lente procession se déroula de la demeure de l'hôte jusqu'au temple. En tête, le bienfaiteur Syloson marchait couronné de laurier. Sur deux lignes parallèles, les prêtres le suivaient, solennels;

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leurs cheveux étaient relevés sur leur tête nue par les bandelettes de laine blanche, une longue robe candide descendait le long de leur corps, mais leurs pieds étaient chaussés du phsecasion de pourpre. Des joueurs de flûte venaient ensuite. C'étaient enfin les mystes dans un ordre réglé par l'âge. Sous la conduite de l'hiérocéryx qui, fier d'une tunique nuancée de bleu et brodée d'or, portait en ses mains pieuses une cassette fermée, les trente matelots ou passagers avançaient sur une seule ligne, pieds nus et vêtus de blanc. Leur front portait la lame dorée.

Devant la porte fermée du temple les attendaient le coès et l'hydranos. La main de ce dernier tenait une branche de laurier et devant ses pieds s'arrondissait un vaste bassin rempli d'eau lustrale. Chacun s'arrêtait auprès du coès et, à voix basse, avouait ses fautes.

Le coès proclamait, après avoir entendu :

— Cet homme est coupable, mais il n'a commis aucun crime inexpiable. Que l'eau le purifie.

De son rameau trempé, l'hydranos aspergeait le myste en prononçant cette invocation :

— Onde purifiée par la bienveillance des dieux et par la puissance des paroles, purifie cet homme.

Quand tous eurent subi l'aspersion, l'hiérocéryx frappa aux portes du temple. Elles s'ouvrirent et l'hiérophante parut, vieillard à la grande taille et aux

grandes attitudes qui, d'une main dominatrice, s'appuyait sur le dadouque. Tous deux étaient couronnés du diadème et vêtus de la longue stola. Or l'hiérophante dit ces paroles rituelles :

— Pourquoi a-t-on ouvert le temple?

Personne ne répondit.

Après un instant, le dadouque interrogea :

— N'avez-vous pas entendu la parole du favori des dieux?... . Pourquoi a-t-on ouvert les portes du temple?

Nulle réponse ne vint.

Alors l'hiérophante :

— Les portes furent ouvertes par erreur; qu'on les referme.

Mais, sur un signe de l'hiérocéryx, prêtres et mystes se jetèrent à genoux et, vers les deux hommes souverainement droits sur le perron, toutes les mains tendirent leur supplication.

Cependant l'hiérocéryx implorait :

— O maître des sciences sacrées, attends. Je vais remettre à ces muets le livre qui déliera un peu leur langue, un peu, assez pour qu'ils balbutient le commencement d'une réponse.

Ouvrant la cassette qu'il portait en ses mains, il en tira un petit livre, le déploya et le présenta à Syloson avec ces mots :

— O toi, le moins aveugle de ces hommes, regarde,

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afin que tu deviennes le moins muet, et tu diras les paroles qu'ils ne savent point lire en leur cœur avide et obscur. Réponds . Pourquoi a-t-on ouvert les portes du temple?

Syloson lut d'une voix forte :

— Nous avons frappé et on nous a ouvert.

— Pourquoi avez-vous frappé ? demanda l'hiérophante.

Et Syloson, guidé par le livre :

— Nous sommes aveugles, et nous voulons voir. Nous sommes sourds, et nous voulons entendre.

— Êtes-vous muets? interrogea le grand prêtre.

— Nous sommes muets, puisque nous ne savons pas les paroles.

— Quand vous saurez, resterez-vous muets?

— Nous resterons muets par amour et par respect.

— Pourquoi encore serez- vous muets?

— Il y aura en nous des paroles trop grandes pour notre bouche.

— Par quoi promettez-vous de ne point parler?

— Par tous les dieux que nous connaissons, nous promettons de ne point parler. Parles saints Cabires que nous aspirons à connaître, nous promettons de ne point parler.

— Et, s'il se trouve parmivous un parjure?..

— Que les Cabires sèchent sa langue dans sa bouche !

— Si les Cabires dédaignent de sécher sa langue dans sa bouche et s'il parle?. . .

— Que le parjure soit mis à mort par ses frères trahis !

L'hiérophante s'adressa à l'hiérocéryx :

— Ces hommes sont-ils purs?

Tourné vers l'hydranos, l'hiérocéryx répéta la question :

— Ces hommes sont-ils purs ?

Lhydranos affirma;

— Avec Tonde sur laquelle l'hiérophante, représentant des dieux, a prononcé les paroles puissantes et fait les signes efïicaces, j'ai purifié ces hommes. Avec l'onde dans laquelle l'hiérophante, représentant des dieux, a plongé le tison fumant, j'ai purifié ces hommes.

L'hiérocéryx répéta cette réponse. Mais l'hiérophante, l'ayant entendue, proclama d'une voix sévère :

— Ces hommes ne sont pas assez purs pour les Cabires. Qu'on referme les portes du temple.

— O maître des sciences sacrées, implora l'hiérocéryx, aie pitié de ces hommes. On les purifiera avec la pierre de foudre. Ordonne donc que les portes restent ouvertes devant leurs pas et devant leurs désirs.

— Les portes s'ouvriront quan l on frappera pour des hommes purs.

— As-tu d'autres ordres à donner, ô maître des sciences et des destinées?

— Que les premiers soient les derniers, que les derniers soient les premiers.

Les portes du temple se refermèrent bruyamment, hostilement. Puis, commençant, suivant Tordre qu'indiqua l'hiérophante, par le plus jeune, chacun passa de nouveau devant l'hydranos.

Avec la pierre de foudre, le prêtre touchait longuement les deux paupières.

Cependant, sur un rythme d'invocation, l'hiérocéryx et le chœur conduit par Syloson échangeaient ces répons :

— Pierre, qui es du feu ;

— Purifie de toute souillure les yeux du myste Pythagore.

— Pierre, qui es esprit;

— Purifie de toute souillure les yeux du myste Pythagore.

— Pierre, don du ciel;

— Purifie de toute souillure les yeux du myste Pythagore.

La même cérémonie était répétée pour les oreilles, pour l'ouverture des narines, pour les lèvres, pour les mains et pour les pieds.

Et ces lenteurs solennelles recommençaient avec chacun des mystes.

Quand les trente eurent été touchés de la pierre de foudre, l'hiérocéryx revint frapper aux portes du temple qui de nouveau s'ouvrirent.

L'hiérophante demanda :

— Pourquoi a-t-on ouvert les portes du temple ? Et le lent dialogue se déroula, comme trois heures

auparavant. Mais enfin l'hiérocéryx affirma que ces hommes étaient purifiés par l'eau, par le feu et par l'esprit.

Alors l'hiérophante interrogea :

— Pourquoi ces hommes portent- ils le vêtement blanc de ceux qui savent? Ou, s'ils savent, que me veulent-ils ?

— Ne t'irrite point, ô maître des sciences inspirées. Ces hommes revêtiront la tunique qui convient à leur ignorance.

Trente brebis noires furent amenées par trente nécores. Devant chaque myste, l'épibomion posa un petit autel portatif. Puis trente prêtres, au même moment, égorgèrent les trente victimes. D'un geste rapide, ils les dépouillèrent de leur toison. Cependant les mystes, sur l'ordre de l'hiérocéryx, jetaient leurs vêtements. Et on les couvrait de la tiédeur encore vivante des toisons noires.

Or l'hiérophante proclama :

— L'ignorant qui porte des vêtements d'homme est un imposteur et devant lui les portes du temple resteront fermées. Puisque ces ignorants sont sincères, qu'ils entrent dans le temple.

Et le dadouque :

— L'ignorant qui revêt la peau d'une bête commence à se connaître lui-même. Puisque ces ignorants, perdus aux ténèbres initiales, ont la force de soulever leurs paupières et la volonté d'ouvrir toutes grandes leurs paupières, qu'ils entrent dans la lumière .

Prêtres et mystes pénétrèrent dans le temple qu'éclairaient d'innombrables torches. Mais, les portes s'étant refermées sur eux avec bruit, voici : toutes à la fois, les lumières s'éteignirent et ce fut, émouvante de soudaineté, la nuit. . .

.... On entendait, venues d'un lointain étrange, la voix de l'hiérophante et la voix du dadouque. Ils chantaient un hymne dont les paroles, mal perçues, n'offraient le plus souvent aucun sens. Immobiles, pénétrés d'une lente terreur, les mystes attendaient.

Quand l'hymne se tut, la voix forte de l'hiérocéryx interrogea :

— Où êtes-vous?

L'hydranos répondit.

— Nous sommes dans les ténèbres du vestibule.

— Qui êtes-vous ?

— Nous sommes ceux qui ne sont point nés.

— Où voulez-vous aller?

— Nous voulons monter à la lumière.

— Que voulez-vous être ?

— - Nous voulons être ceux qui sont.

Brusquement lointaine,

— Venez, venez donc! s'écria la voix de l'hiérocéryx.

Les tâtonnements se dirigèrent vers la voix qui continuait d'appeler et de s'éloigner.

— Par ici, par ici, appelait la voix.

Or, sous leurs pas, les mystes tâtonnants sentirent le terrain manquer. Ils tombèrent les uns sur les autres. Ils ne s'étaient fait aucun mal. Mais ils restaient en une immobilité effrayée. Maintenant sous leurs corps ils sentaient que le sol glissait, les transportant, où?...

— Ne remuez pas ! recommandait la voix lointaine. Que les ignorants se laissent porter, sans rien troubler, par les dieux et par le mouvement harmonieux que les dieux impriment aux choses. N'agissez pas, n'agissez pas dans les ténèbres... Mais dites-moi, dites-moi, dites-moi qui vous êtes.

L'hydranos répondit :

— Nous sommes le métal qui se forme aux profondeurs de la terre .

— Qu'êtes-vous encore?

MYSTERES DE SAMOTBRACE 73

— Nous sommes le grain qui peine dans le sol.

— Qu'êtes-vous encore?

— Nous sommes l'enfant au ventre de sa mère.

Alors, avec une autorité et une force qui grandissaient à chaque commandement, la voix, qui chaque fois se rapprochait :

— Soyez le métal délivré qui monte vers le jour... Soyez le grain dont l'effort a percé le sol.. . Soyez, soyez l'enfant qui jaillit à la lumière.

Comme allumée par ce dernier mot, la lumière éclata, brusque, multiple, aveuglante.

Après le premier éblouissement, les mystes se virent dans un vaste souterrain, seuls avec l'hiérocéryx etl'hydranos. Mais, devant leurs yeux peutêtre déçus, le fond du souterrain s'écartait lentement, rideau de ténèbres qui, à droite et à gauche, en haut et en bas, glisse. Bientôt ils reconnurent, sur une sorte d'estrade élevée, l'hiérophante et le dadouque. Devant ce dernier prêtre, il y avait une corbeille; de chaque côté de la corbeille, deux statues grossières.

On distribua à chaque myste un petit rouleau de papyrus qui lui permit de suivre certains détails de la cérémonie et d'y prendre part par ses répons. Puis, sur deux colonnes conduites par l'hiérocéryx et Thydranos, ils vinrent jusqu'au pied du vaste autel où se dressaient les dieux, la corbeille mysté-

rieuse, l'hiérophante et le dadouque. Tous ensemble ils s'inclinèrent devant l'hiérophante qui occupait l'extrémité droite de cette sorte de scène. Et,s'adressant à lui, l'hiérocéryx commença d'une voix forte :

— O Démiurge!...

L'hydranos continua :

— Toi qui as créé les corps.. .

Sur Tindication du petit livre, les trente achevèrent l'invocation :

— Crée notre âme, ô Démiurge.

Mais le Démiurge, représenté par l'hiérophante, ne prononça aucune parole et ne fit aucun geste.

Alors, tête basse, dune allure humiliée, ils se dirigèrent tous vers le dadouque, qui se tenait au milieu de l'autel.

L'hiérocéryx dit :

— OHélios...

Et l'hydranos :

— Toi qui donnes aux corps ce premier rudiment d'âme, la chaleur....

L'hiérocéryx reprit :

— Toi qui verses la lumière vers les yeux ouverts, vers les yeux fermés, vers les êtres sans yeux. . ..

— Eclaire nos yeux, éclaire nos yeux ! implorèrent les mystes.

Mais Hélios, représenté par le dadouque, resta immobile et silencieux.

L'attitude des mystes devint plus triste, comme désespérée. Devant l'hostilité muette des dieux et de leurs interprètes, voici que i'hiérocéryx, leur guide, les abandonnait. Il montait sur l'autel par un escalier mobile disposé à l'extrémité gauche. Immédiatement, pour que personne ne fût tenté de le suivre, un serviteur du temple enlevait l'escalier mobile. Il semblait que tout lien fût brisé entre le ciel et la terre, entre les hommes et les dieux. L'intercesseur, sans doute dieu lui-même, était remonté vers sa demeure.

Nulle parole, nul geste, ne venait d'en haut, pour diminuer l'inquiétude des abandonnés, auxquels des serviteurs arrachaient brutalement les rouleaux inutiles.

Dans cette tristesse accablée, ils restèrent un temps qui leur parut très long. Leurs regards se portaient, interrogations et implorations, de l'hiérophante au dadouque, du dadouque à l'hiérocéryx. Du parfois ils semblaient invoquer éperdument ies quatre statues inconnues ; ou même ils attenlaient si le salut ne sortirait pas, forme précise >u nuage qui flotte, de la corbeille mystérieuse.

Sur l'autel, c'est-à-dire dans le ciel, tout restait immobile, muet, terrifiant de silence et d énigme....

Tout à coup, l'hydranos, comme sous une brusque nspiration de la miséricorde et du courage, fit un

signe. Les serviteurs rangèrent les mystes derrière lui sur une seule colonne et il se dirigea vers l'hiéroeéryx devant qui ils s'inclinèrent profondément. L'hydranos alors, se tournant à demi vers les premiers mystes :

— Que chacun, l'un après l'autre, répète chacune de mes prières.

Puis il dit :

— O Hermès....

Comme une traînée de feu, le long de la ligne des mystes, ce bourdonnement courut jusqu'aux profondeurs du temple :

— O Hermès....

— Sois le psychopompe, reprit l'hydranos. Successif et qui se prolonge, le murmure supplia:

— Sois le psychopompe, ô Hermès!

— Fais monter des âmes dans nos corps .

11 avait dit ces derniers mots sur un ton plus élevé, en un appel comme définitif.

L'accent des mystes imita éperdument le sien. Et ce fut comme une crépitation qui se répète et se multiplie :

— Fais monter des âmes dans nos corps, ô Hermès !

Hermès ne répondit pas plus que le Démiurge ou qu'Hélios.

Mais il marcha.

MYSTÈRES DE SAMOTHRAGE 77

Il se dirigeait vers le milieu de l'autel occupé par le dadouque et, devant le dadouque, par la corbeille mystérieuse et, des deux côtés de la corbeille, par les statues.

L'attention de tous le suivit. Et tous remarquèrent que l'hiérophante marchait aussi vers ce point central.

Quand les trois prêtres se furent rejoints, l'hiérophante se pencha vers la corbeille. Puis, se redres. sant, il montra l'objet quïl y avait pris. C'était, banal, un morceau de fer.

Mais la voix solennelle du grand prêtre prononça :

— Moi, le Démiurge, j'ai fait le métal, et je l'ai plongé aux profondeurs de la terre.

Il tendit le fer au dadouque qui l'enferma pieusement entre ses mains et sa poitrine, disant :

— Moi, Hélios, j'ai chauffé la terre en ses profondeurs et j'ai fait mûrir le métal .

Il passa le fragment à l'hiérocéryx qui, l'agitant de bas en haut, déclara :

— Moi, Hermès, je ferai monter une âme dans le métal, afin que, soc ou glaive, il travaille au bonheur ou au malheur des hommes.

Puis il jeta le fragment de fer à l'hydranos qui le transmit au premier myste. Le métal courut de main en main. La plupart le regardaient avec stupidité. Quelques-uns avaient un sourire qui com-

mence à comprendre et qui hésite encore, un de ces beaux sourires, les plus humains, où la lumière et les ténèbres se mêlent et se jouent.

Reprenant son chemin à rebours, le fer revint jusqu'à l'hiérocéryx qui le replongea dans la ciste sacrée. Mais à peine se redressait-il que l'hiérophante s'inclina de nouveau. Il puisa un second objet et avec ostentation le montra. C'était un épi de blé.

Or le grand prêtre affirmait, l'épi élevé entre les deux mains :

— Moi, le Démiurge, j'ai formé le grain et je Fai mis dans la terre, matrice universelle.

Puis l'épi passa au dadouque qui le serra précieusement contre sa poitrine, disant :

— Moi, Hélios, j'ai chauffé la terre et j'ai chauffé le grain.

Mais l'hiérocéryx lui prit le blé et, faisant avec l'épi un lent geste qui monte :

— Moi, Hermès, j'ai fait monter une âme dans ce grain. L'âme vaillante a jailli hors de terre, semblable à une pousse verte, puis elle s'est multipliée comme une femme féconde.

L'épi, comme tout à l'heure le métal, passa de main en main. Or ce ne fut point parmi un silence dispersé qui, sur des routes diverses, médite. Car l'hiérophante chantait :

— Tout est mort, tout est aveugle, tout est sourd et muet. C'est pourquoi j'ai tout enfermé aux profondeurs ténébreuses et froides de la terre.

Mais le chant du dadouque protestait :

— Ma chaleur pénètre partout. Ma chaleur, c'est déjà le désir de ma lumière. Tout s'efforce vers ma lumière.

Et Thiérocéryx :

— Tout est vivant, tout est plein d'âmes et plein de dieux . Je fais monter les âmes jusqu'à ta lumière, Ô Hélios.

Alors les trois prêtres se prirent par les mains et tournèrent en chantant :

— Je suis toi et tu es moi. La mort est la vie, la vie est la mort. Je monte et je descends, je descends et je monte. Je suis le départ, le chemin et l'arrivée ; je suis l'arrivée, le chemin et le départ. Je suis un et je suis trois; je suis trois et je suis un. Je suis toi et tu es moi; tu es moi et je suis toi.

Quand ils eurent cessé la ronde étrange, quand leurs mains se furent dénouées, Thiérocéryx, recevant de Thydranos l'épi mystique, le remit dans la ciste. Et l'hiérophante interrogea :

— Tous ceux qui ont des oreilles ont-ils entendu? Mais Thiérocéryx répondit :

— Les oreilles des hommes sontlentes à entendre. Plusieurs entendront.

— Tous ceux qui ont des yeux ont-ils vu?

— Les yeux des hommes sont lents à voir. Plusieurs verront.

Un silence suivit, long, large, profond, plein d'émotion et de pensée. Puis l'hiérophante proclama :

— Entendez les noms divins.

Et le dadouque :

— Gardez le trésor des noms divins.

Et l'hiérocéryx :

— Ne profanez jamais le trésor des noms divins. L'hydranos répondit, et tous les mystes après lui :

— Nous écoutons les noms divins.

— Nous garderons le trésor des noms divins.

— Nous ne profanerons point le trésor des noms divins .

Alors, désignant chaque statue, l'hiérophante, avec solennité, proclama les quatre noms inestimables :

— Axiéros !

— Axiokersos !

— Axiokersa!

— Gadmilos !

Puis, la main posée sur la première image :

— O Axiéros, n'es-tu point Déméter?0 Déméter, n'es-tu point Déo? O Déo-Déméter-Axiéros ! O Amour, besoin de monter, élan de la terre vers le soleil. O Amour, besoin de descendre, élan du soleil

MYSTERES DE SAMOTHRAGE 81

vers la terre ! O chaleur qui monte et qui descend ; ô lumière qui descend et qui monte. O lien! O rayon! O Eros, Eros, Eros —

Or le dadouque, bras levés, admira :

— O merveille des noms divins ! ô puissance des noms divins !

Et l'hiérocéryx recommanda :

— Gardez le trésor, hommes, gardez le trésor! Mais déjà l'hiérophante posait la main sur la tête

de la seconde statue :

— O Axiokersos, disait-il, n'es-tu point Hadès? n'es-tu point Ploutos? n'es -tu point Zeus Ghtônien? O ithyphallique, tout dressé par la force d'Eros. O force mâle! O désir fougueux, Homme! O chaleur qui veut pénétrer le froid, ô Hélios, Esprit amoureux de la matière, ô lumière qui veux pénétrer les ténèbres. O Kersos, ô Kersos, ô Kersos....

Le dadouque et l'hiérocéryx s'écrièrent successivement :

— O merveille des noms divins ! ô puissance des noms divins !

— Gardez le trésor, hommes, gardez le trésor. Et l'hiérophante, touchant la troisième statue :

— O Àxiokersa, n'es-tu point Perséphone? n'es-tu point Coré? n'es-tu point Héra Chtônienne? O Axiokersa, ô Femme, ô passion, ô passivité avide, désir qui attend, qui espère, qui appelle et parfois

semble refuser. O porte fermée, ô porte ouverte, ô Matière amoureuse de l'esprit. O Kersa, ô Kersa, ô Kersa....

Et les deux autres initiateurs :

— O merveille des noms divins ! ô puissance des noms divins !

— Gardez le trésor, hommes, gardez le trésor! L'hiérophante toucha la dernière statue :

— O Gadmilos, n'es-tu pasHermès ? O ithyphallique, ô Fils qui veux être père. Fils d1 Axiokersos et d'Axiokersa. O Monde, produit des forces mariées. Monde qui sens la mort te ronger et qui veux vivre. O mourant qui te crées de nouveau. O rongé par en bas, élancé vers en haut ; rongé par hier, élancé vers demain! Aujourd'hui ithyphallique, Aujourd'hui

éternel. O Cadmilos, ô Gadmilos, ô Gadmilos

Une dernière fois le dadouque admira :

— O merveille des noms divins ! ô puissance des noms divins !

Une dernière fois, l'hiérocéryx recommanda :

— Gardez le trésor, hommes, gardez le trésor. Puis les trois initiateurs, rapprochant les statues,

les lièrent ensemble avec des bandelettes. Ils élevèrent le groupe dans leurs mains et> tournant avec lui de droite à gauche, ils chantèrent :

— O Quatre qui êtes Un, ô Un qui es Quatre. Vénérable Éros qui unis le vénérable Kersos à la

VERS GORINTHE 83

vénérable Kersa. O Kersos, ô Kersa, qui, dans l'unité précaire du baiser, reformez l'unité durable de Gadmilos. O Amour, ô Père, ô Mère, ô Enfant. Puis, tournant de gauche à droite, ils ajoutèrent : — Je suis toi et tu es moi. Je suis un et je suis plusieurs. Je suis un et je suis tout; je suis tout et je suis un.

Dans le vaisseau qui voguait vers Gorinthe, tous étaient joyeux. Avares qui s'enferment aux souterrains pour compter et tâter le trésor, ils descendaient dans leurs propres ténèbres pour y remuer, or lumineux, les souvenirs de l'initiation. Plusieurs, émus aux extériorités solennelles, ne comprenaient ni les paroles, ni les gestes symboliques, ni de quelles pensées les prêtres chargeaient le fer et Fépi que tant de mains et de regards touchèrent stupidement. Mais, à voix basse, ils répétaient les quatre noms divins qui sauvèrent le navire. Ils se sentaient dépositaires d'une puissance qui les élevait au dessus des autres hommes. Le sourire de leurs lèvres et le vague éclat de leurs yeux disaient leur rêve : sur un vaisseau occupé par des profanes, ils se voyaient pendant une tempête . Ils promettaient le salut puis, tandis que tous les regards se tournaient vers eux,

ils prononçaient les noms qui dissipent les orages et mettent en fuite les dangers.

Mais Syloson affirmait :

— Le trésor que nous possédons a des vertus nombreuses. Il donne la victoire dans des combats divers. La mort est un détroit où guettent les récifs, où tournoient les gouffres, où rugit la violence des vents, où les vagues , dressées comme des montagnes , retombent brusques et écrasantes comme des avalanches. Celui qui, dans la tourmente finale, invoque lesCabires par leur nom, celui-là triomphe de l'orage et aborde au port de délices qui s'appelle les Champs- Elysées. Mais ceux qui ignorent les noms salutaires seront précipités aux profondeurs infernales ; plongés dans la fange infecte d'un marais, ils attendront en gémissant l'heure lointaine de la naissance nouvelle.

Il y avait sur le vaisseau deux vieillards auxquels ces paroles étaient un vin de force et de joie. Les jeunes aimaient les noms divins pour leur puissance sur les eaux irritées.

Un jour, l'ivresse heureuse des vieillards fut un soulèvement d'extase. Syloson avait raconté :

— Devant les noms divins, il arrive que la mort effarée recule. Je connais un initié qui a toujours su les jeter, projectiles vainqueurs, à la face de Thanatos. Aujourd'hui, sa tête chauve soutient le poids de cent quarante-neuf années.

PROTOGÈNE 85

Pythagore restait à l'écart de ces bavardages. Lorsque Syloson lui reprochait son isolement volontaire, le jeune homme déclarait :

— Le grain de blé ne fait nul bruit au sein de la , terre. Je porte en moi un germe qui, dans le silence, s'efforce pour monter et pour croître .

Il ajoutait :

— Pourquoi parler ais-je, ignorance qui n'a rien à dire? Que de paroles je dois recueillir encore avant de devenir une Parole. Paroles venues de partout, accumulez-vous et dépouillez-vous de toute fange au lac de mon silence .

A Gorinthe, tous coururent goulûment vers les plaisirs grossiers. Mais Pythagore s'éloigna dans la campagne. Roulé aux plis de son manteau, il s'étendit sur le bord de la mer harmonieuse. Et il songeait :

— Gorinthe n'est pas de ces lieux sacrés où Ton a quelque chance d'entendre. Mais les cités qui font tant de bruit sont vides de paroles.

Bientôt un vaisseau le transporta vers le Pirée. Il était désireux d'entendre le sage Solon. Il arriva pour apprendre sa mort et assister à ses funérailles.

-r Voici, dit Pythagore. La parole de ce pays est éteinte. Que me reste-il à espérer ici en dehors des mystères?

Il courut chez l'athénien Protogène pour qui Phé-

récyde lui avait donné des lettres et qui devait lui servir de mystagogue.

Protogène, homme de trente ans, prêtre d'Orphée et disciple de Phérécyde, reçut Pythagore avec joie :

— O mon frère, le père de nos deux esprits m'écrit la puissance de ton élan vers le savoir. 11 me demande non point seulement d'être ton introducteur aux mystères, mais encore de t' ouvrir le sens secret des paroles. Puisque tu es initié de Samothrace, il est des choses que je puis te dire dès maintenant.

« O mon frère, anthestérion va commencer, mois que fleurissent le printemps et les petits mystères. Quand la lune sept fois renouvelée aura amené boédromion, nous célébrerons les grands mystères. Ici comme souvent, mon frère, les noms sont des étourdis qui se prennent aux apparences : les petits mystères te seront plus pleins et plus généreux que les grands.

<( En boédromion, tu entendras peu de paroles sacrées. On te montrera le spectacle auquel, sans le voir, tu assistes depuis ta naissance. Pour que tu l'aperçoives enfin, on resserrera en quelques jours la vie dune année et la vie d'une vie. Cet heureux mensonge te révélera la vérité, de sorte que désormais tu ne distingueras plus entre le cours circulaire de la nature et le périple de ton âme.

DISCOURS DE PROTOGÈNE 87

« Mais, aux petits mystères, ah! comme les paroles couleront abondantes et parfumées vers le noble vase de ton silence. Autrefois déjà elles disaient quelque chose. Elles disent tout depuis que le divin Orphée, les renouvelant comme un printemps, leur a donné une vie puissante et une durable jeunesse.

« Les petits mystères, nul ne l'ignore, sont ceux de Perséphone, mais les grands célèbrent Déméter. Jadis, à Perséphone on associait Hadès. Orphée a chassé Hadès, dieu de la mort immobile et enfermée, dieu de la vaste caverne qui ne s'ouvre point. Il a donné sa place à Dionysos, maître de la vie qui persiste sous toutes les formes et qui, victorieuse, fait tourner le cercle de l'éternité. Hadès, menteur comme l'immobilité et l'apparence, ignorait que la mort est le rajeunissement de la vie. Mais Dionysos ...»

Protogène s'arrêta, trop ému peut-être, ou peutêtre craignant de dire ce qu'il devait taire. Bientôt il reprit avec l'accent de l'adoration la plus enthousiaste.

— O Dionysos, vainqueur de l'Hadès d'en bas. Grâce à toi, il est déchu, celui qui paralysait la vie souterraine, la transformait en une mort d'apparence immortelle... O Dionysos, quand seras-tu donc vainqueur de l'Hadès d'en haut, ce Zeus

implacable qui, par la tyrannie du tyran ou par la tyrannie de la Loi, fait de la cité une tombe et de la vie des citoyens une mort?...

— O mon frère, s'écria Pythagore, ta voix que j aime réveille et dénude des paroles qui, muettes et masquées, dormaient au fond de mon silence. Tu es le rayon grâce à quoi telle graine aveugle fait jaillir devant mes yeux un panache de verdure qui les réjouit. Mais, s'il est permis, élucide une obscurité qui autour de ta lumière enroule son nuage . Orphée, dis-tu, introduisit aux mystères le culte de Dionysos. Mais Orphée, a-t-onraconté à mon enfance prêtre d'Apollon et de la sagesse harmonieuse, fut tué par la folie incohérente des bacchantes, prêtresses de Dionysos.

— Orphée, prêtre d'Apollon, poète d'apaisement et d'harmonie, vint, tel un dompteur parmi les fauves, adoucir et rythmer l'enthousiasme farouche des dionysiaques . Mais Dionysos émut ses yeux et son cœur par une beauté qu'ils ignoraient encore . Désormais amoureux de l'émotion et de Bacchos, il quitta Apollon pour se consacrer au dieu nouveau. Sa lyre connut cette harmonie jaillissante qui, au lieu de venir des règles, sort de lame.

« Car tu es, Apollon, la lyre calme et menteuse de Zeus, protecteur des tyrans et des lois. Mais toi, Dionysos, lyre vaste comme les quatre vents du ciel

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