ORPHÉE
et sonore et diverse comme la mer, n'es-tu pas la vigueur multiple du peuple et des gestes libres?. . .
— Pourquoi donc les Bacchantes déchirèrent-elles Orphée ?
— Les Bacchantes adorent le Dionysos vulgaire. Elles croient communier avec le dieu quand elles boivent le vin et mangent le taureau cru. Elles sont l'enthousiasme aveugle qui, bondissant hors de l'harmonie, tombe dai*s la démence.
« Mais le Dionysos d'Orphée... Ah! mon frère, dans quel silence épanoui tu recevras, aux mystères, la révélation de son véritable nom, et les merveilles de sa naissance, et le deuil de sa mort, et le triomphe de sa résurrection. Ah! celui-là... Il n'est point le vin et la folie des sens ; il est le cœur et sa sagesse plus haute que la sagesse du cerveau.
« D'une sagesse autoritaire, d'uue harmonie construite par le dehors, Orphée passait à la Sagesse libre, à l'Harmonie vivante qui sort de nous et se déploie. Il fut déchiré par les folles qui nient toute sagesse et toute harmonie.
Protogène ajouta, en une mélancolie soudaine :
— Longtemps encore les mains du peuple et l'incohérente pensée du peuple vous déchireront, sages héroïques qui tentez d'affranchir le peuple et de donner une voix à son harmonie ignorée .
Couronnés de myrte et vêtus de la nébride tachetée, les mystes se réunirent sur l'agora, en poussant de grands cris. Les mystagogues en longue robe de lin et portant, parmi les cheveux relevés en crobyle, des cigales d'or, n'étaient pas moins bruyants.
Soudain se turent bruits tumultueux et rires. Le plus âgé des mystagogues, le bras tendu vers le soleil qui se couchait, fermait brusquement la main, comme s'il saisissait un rayon. En même temps, rhieroceryxarrivait.il portait une torche non allumée. Tournés vers lui, les mystagogues invoquèrent :
— lacchos, ô lacchos!
« Enfant divin !
<( Toi dont la lumière doit nous conduire dans la nuit ;
« Toi qui guides le chœur des astres ;
cr Toi qui présides aux hymnes nocturnes...
Un demi-chœur de mystes implora :
— Allume, allume ta flamme.
Et l'autre demi-chœur :
— Conduis -nous, conduis-nous, conduis-nous. Au moment précis où le soleil disparaissait, l'hié-
rocéryx, qui jouait, dans cette première partie de la cérémonie et jusqu'à l'apparition de l'hiérophante,ie
rôle de Dionysos, inclina la torche vers le feu d'un petit autel etilla releva couronnée de flammes. Les joueurs de flûte se rangèrent derrière lui et, parmi l'enthousiasme de la foule qui répétait mille fois :
— Iacchos ! Iacchos !
... la procession se déroula à travers la ville. Dès qu'elle eut dépassé les remparts, elle s'arrêta un instant. Les prêtres crièrent :
— Qui est sur le chemin? qui est sur le chemin? Loin d'ici, profanes!
Après cette courte halte, la pompe, le long de Tllissos reprit sa marche vers la montagne sacrée. Au pied du mont Agra, eut lieu, moins solennelle qu'à Samothrace et d'un rite tout différent, la purification. Entre deux colonnes, pendait aune branche de pin un lourd bouquet de fleurs en forme de phallus.
Chaque myste bondissait trois fois, pour le toucher de la main. Et il prononçait à chaque contact une invocation :
— Purifie-moi, ô Phallus!
— Purifie-moi et éclaire-moi, ô Rayon!
— Purifie-moi et anime-moi, ô Esprit!
Quelques pas plus loin, auprès d'un van suspendu
à des branches de laurier et à des branches de myrte se tenait un prêtre. Dès que le myste purifié se présentait, l'officiant disait :
— Van mystique ;
« Toi qui sépares le bon grain delà paille; « Toi qui distingues l'initié du profane; « Que feras-tu de l'homme qui vient vers toi? » Trois fois, en silence, il agitait le van. Puis il prononçait :
— Homme, l'air a enlevé ce qu'il y avait en toi d'impur et de léger. Mais toi, homme, le van mystique ne t'a point rejeté. Va donc dans la joie de ton cœur et rejoins la troupe sacrée qui suit Iacchos.
De l'autre côté du passage, des tentes étaient dressées. Les mystagogues y conduisaient les mystes, en les appelant leurs fils. Ils leur expliquaient ce qui avait été vu et entendu jusque-là, ils les préparaient à comprendre ce qu'on verrait et entendrait vers le matin.
Au milieu de la nuit, ce fut au pied de l'Agra, le silence du sommeil et le silence de la méditation.
Une heure à peine avait été accordée au repos, quand les cymbales retentissantes appelèrent les mystes hors des tentes. Dans une vaste prairie à peine penchante vers l'Ilissos,à peine montante vers l'Agra, ils se réunirent, délivrés de la nébride et vêtus de lin blanc.
Des chœurs commencèrent à la lueur des torches. Les mystes chantaient en dansant :
— Iacchos, dieu vénéré, accours à notre voix.
lacchos, Iacchos, viens dans cette prairie, ton séjour préféré; viens diriger les chœurs de tes initiés. Que sur ta tête se balance, épaisse couronne, le rameau de myrte chargé de ses fruits. Que ton pied hardi figure la danse libre et joyeuse, la danse inspirée par les Charités, la danse religieuse et sainte que reproduisent, sans le savoir, les chœurs des astres, les chœurs des saisons, le rythme du jour et de la nuit, de la vie et de la mort ; la danse que reproduisent nos chœurs parmi les ombres et les clartés incertaines, mais que, grâce à toi, nous continuerons dans le tissu sans déchirure d'une lumière victorieuse. Agite donc les torches ardentes et ravive leur éclat, astre brillant de nos mystères nocturnes, lacchos, lacchos. Ravive l'éclat des torches et agite leur flamme, toi par qui la nuit devient plus claire que le jour, la mort plus vivante que la vie, lacchos, lacchos !
Obéissant à ces prières, lacchos, c'est-à-dire l'hiérocéryx, saisit une torche allumée, la secoua et commença de monter la colline. Derrière lui, les mystes, s'emparant des autres torches, montèrent lentement. Parmi les hymnes et les flûtes, ils marchaient et, sur le rythme noble qui guidait leurs pas et leurs voix, ils agitaient les flammes.
Au sommet de l'Agra, l'hiérocéryx, éteignant son flambeau, s'assit sur une pierre. Tous imitèrent ses
deux gestes. Ce fut quelque temps le silence et la nuit.
L'attention bientôt se tendit vers des voix lointaines. Elles venaient de la prairie abandonnée.
— 0 nuit, chantaient-elles, qui donc a dit que tu n'es point le jour? Enfant, qui donc a dit que tu n'es point Fhomme ? Homme, qui donc a dit que tu n'es point le dieu? 0 Iacchos, enfant- homme. 0 Iacchos, homme-dieu !
Or d'autres voix répondaient de l'autre côté de la colline :
— Non, la nuit n'est point le jour. L'enfant n'est point l'homme. L'homme n'est point le dieu. O Iacchos, dis-nous ce que tu es, enfant, homme ou dieu, dieu, homme ou enfant.
Mais les premières voix, avec une force grandissante où se mêlait d'abord quelque ironie, où s'affirmait bientôt et s'exaltait la foi :
— Me diras-tu où finit la nuit, où commence le jour? Me diras-tu où finit l'enfant, où commence l'homme ? Me diras-tu où finit l'homme, où commence le dieu? O Iacchos, qui es Dionysos; ô Dionysos qui es celui dont je dois taire le nom. O enfant qui es un homme, homme qui es un dieu, dieu qui vaincras les autres dieux. Réponds, réponds pour moi à ces ignorants.
Alors, dans le frémissement des émotions, l'hiérophante parut. Et il dit :
— La Vérité, la Vérité, je proclamerai devant mes bien-aimés toute la Vérité. Je suis homme parce que je suis entant. Je suis dieu parce que je suis homme. Je vaincrai les autres dieux parce que, pour être dieu, je n'ai point cessé d'être homme ou, pour devenir homme, d'être enfant. Je n'ai point perdu hier en gagnant aujourd'hui; je ne perdrai point aujourd'hui en gagnant demain. Mais, quand vous êtes seuls, mes bien-aimés, ne m'appelez plus Iacchos. Ne m'appelez plus Dionysos . Zagreus, Zagreus, c'est Zagreus seul qu'il faut invoquer.
Delà partie inconnuede lacolline, les voix qui tout à l'heure affirmaient la nuit montèrent, lamentables.
— Dionysos, Dionysos, — pleuraient-elles — Iacchos, Iacchos, nous sommes ceux qui, ignorant ton vrai nom, ignorent toutes choses. Nous sommes les aveugles pour qui existe la nuit.
Mais de la prairie sacrée s'éleva un chœur ardent et joyeux :
— Zagreus, Zagreus, nous sommes ceux qui, sachant ton nom, savent toutes choses. Nous sommes ceux dont tu as ouvert les yeux et qui marchent dans la beauté du jour éternel.
L'aube blanchissait l'horizon. Sur le plateau qui couronnait l'Àgra, des prêtres nombreux accouru-
rent de tous côtés. Ils n'avaient point leurs vêtements coutumiers. Par les costumes dont ils étaient couverts et par les attributs qu'ils portaient, chacun d'eux était semblable à un dieu différent. Or cet étrange Olympe vivant s'agitait en une étrange représentation. Devant les yeux des mystes, il déployait une fable dramatique. Parfois, les chants des chœurs invisibles montaient des deux côtés de la colline pour commenter les gestes des dieux ; plus souvent la voix de l'hiérophante les expliquait.
D'abord, les prêtres s'écrièrent tous ensemble : « Verse la pluie, enfante ! » Et l'on vit Zeus qui descendait de l'Olympe et poursuivait Déméter. Il l'atteignit, la saisit pour un baiser qu'elle repoussa. Alors son geste irrité jeta au sein de la déesse un objet que les mystes trop éloignés ne purent distinguer, puis il s'enfuit en semant derrière lui des ricanements. Or l'hiérophante annonça que Déméter avait reçu en son sein les organes d'un bélier* En même temps, dans la corbeille sacrée il prenait un serpent, l'introduisait par le col de sa robe, le laissait glisser le long de son corps. Bientôt le serpent reparut enroulé autour de sa jambe. Et le grand prêtre proclama d'une voix éclatante :
— La Vénérable a mis au jour le Vénérable. La Forte a enfanté le Fort.
Sortant du sein de Déméter, on vit Zagreus enfant.
Immédiatement, le Fort se mit à marcher sans aide.
Mais des géants monstrueux, les Titans, l'aperçoivent. Ils se concertent entre eux. Ils appellent l'Enfant en lui présentant un jouet. Souriant, plein de confiance, le petit Zagreus vient à eux. Ils se saisissent de lui et le déchirent. Parmi les rires d'un triomphe cruel, ils fuient en dévorant ses membres et en jetant çà et là derrière eux des lambeaux sanglants.
Pallas a vu le crime. Elle court vers le cœur encore palpitant; elle le recueille en ses mains pieuses, et le porte au sommet de l'Olympe, et le présente à Zeus.
0 merveille ! Sous le regard ému de Zeus, autour du Cœur, l'Enfant se reforme tout entier. Et Zeus prononce ces paroles :
— O Zagreus, tu es celui que, dans mes éternels desseins, j'avais décidé d'engendrer. Parce que tu étais bon et sans défense, les méchants ont voulu te tuer> Rien ne se trompe comme les gestes des méchants ■. Voici, ils ont dispersé loin de toi ce qui n'était point Toi; ils ont écarté de ton cœur ce qui n'était point Ton Cœur. La pensée et la volonté, si elles persistent longtemps deviennent meilleures qu'elles-mêmes, se dégagent de toutes pauvretés et impuretés, coulent enfin sur la pente d'amour. O mon fils, ô dieu
meilleur que moi, ô dieu qui es un Cœur, n'est-ce point Toi déjà qui parles par ma bouche? Zagreus, n'es-tu point celui que je veux devenir ? N'es-tu point celui que Prométhée ma promis dans toutes ses menacss? N'es-tu point celui en la vie de qui je dois joyeusement mourir ?0 Zagreus, aide-moi à mourir, afin que tu vives seul.
Mais Zagreus, quittant l'Olympe et ne s'arrêtant point au séjour des Ephémères, parvenait aux enfers. Il enchaînait Hadès et épousait Coré. Avec elle, il remontait sur la terre. A chacun de leurs pas, les herbes poussaient, les fleurs montaient, parfums et couleurs qui rient ; le blé se chargeait d'épis, la vigne balançait la lourdeur des grappes.
Cependant, du haut de l'Olympe, la voix de Zeus implorait :
— Viens et enchaîne-moi... Viens et enchaînemoi....
Sur ce spectacle de joie, sur cet espoir du triomphe complet du cœur finissait la représentation.
L'hiérophante clamait les mots solennels : « Conx ompax » qui, dans une vieille langue perdue, signifient : « Allez, vous avez tout vu. »
On se retirait en silence, lentement, écoutant le chœur qui montait de la prairie sacrée :
— Zagreus, les Titans te déchirèrent et te disper-