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ÉPIMÉNIDE

Epiménide souleva légèrement son buste et regarda celui qui parlait.

— Qui es-tu? interroge a-t-il.

— On me nomme Pythagore, disciple de Phérécyde.

Les yeux du vieillard furent les yeux d'un homme qui regarde au loin, tout là-bas, vers l'horizon de la mémoire. Puis sa tête approuva. Et il dit :

— Phérécyde?... Je me souviens... Les sages disent : « C'est un poète ». Les poètes disent : « C'est un sage. » Réjouis-toi dans ton cœur, ô mon fils : tu ne pouvais rencontrer un meilleur maître.

Il se tut un instant. Puis il prononça ce seul mot :

— Cependant...

Pythagore trembla comme, dans un danger de mort, un homme vulgaire tremble. Allait-il entendre ce sage vénérable dire du mal de son maître ?

Sur la face terreuse d'Épiménide, frémit une lumière d'orgueil. Et il reprit :

— Cependant, je vaux mieux que lui. Le Fils de la Nymphe n'est pas seulement le plus profond des sages et le plus sublime des poètes; il est aussi le premier des prêtres, le plus puissant des purificateurs, le plus voyant des prophètes. Apprends-le, jeune homme,je suis celui qui brise tous les horizons.

Mais il se laissa retomber sur le sol, et il murmura :

— Je suis?... Non, je fus. Il convient de ne plus parler d'Epiménide que comme du soleil d'hier. L'heure est venue où je dois disparaître. Les nymphes m'avaient dit le nomdePythagore etque ta venue serait le signal de mon départ. Enorgueillis-toi : la gloire d'ensevelir Epiménide t'est réservée .

Après un instant, il reprit :

— Je voudrais te chanter la vérité. La force me manque, et le temps. Celui qui ne peut donner un coq, qu'il donne l'œuf d'où sortira le coq. Ecoute, entends et retiens. L'Air et la Nuit existaient seuls. Mais ils engendrèrent l'Œuf. De l'OEuf est sorti le Monde. Tout vient de l'Œuf, même les dieux ou plutôt d'abord les dieux. Adore l'Œuf, et tous les dieux seront adorés. Honore l'Œuf, et tout ce qui est beau sera honoré. Méprise l'Œuf, et tu auras méprisé toutes les laideurs et tous les crimes. Mais, si tu savais distinguer le haut de l'Œuf et le bas de l'OEuf, la coquille et le contenu, le jaune et le blanc, alors tu posséderais toute la science.

Il affirma en un éclat de rire orgueilleux et déchirant :

— Le Destin ne permet pas qu'après Epiménide, un autre mortel possède toute la science.

Epuisé par l'effort, haletant, il se tut. Enfin, quand sa poitrine se fut calmée, il murmura ces paroles dernières :

— C'est loin de tout ce qui est périssable, c'est dans la seule compagnie des Nymphes, mes parentes, que je veux rendre à l'Œuf ma grande âme fécondatrice. Eloigne-toi donc, homme, sans retourner la tête. Mais, dès le soleil couché dans les vastitudes de la mer, tu reviendras et tu coucheras aux étroitesses d'un tombeau un homme plus grand et plus lumineux que le soleil.

Pythagore obéit pieusement. Quand la nuit descendit sur les champs, il revint avec deux autres hommes. Il trouva que le vieillard en qui se mêlaient un sage et un charlatan était mort.

Il l'ensevelit. Et des larmes coulaient sur son visage parce qu'Epiménide était grand, parce qu'Epiménide était petit. Il songeait en lui-même.

— Mon Plier écy de est mille fois plus admirable, parce qu'il est pur, sans vanité et sans mensonge.

Et il croyait qu'Epiménide avait retenu son souffle afin de mourir à l'heure qu'il avait prédite.

— Les grands mystères, auxquels je te conduis, devraient s'appeler les longs mystères. Certes, ils ne sont point venus jusqu'à nous tels qu'ils furent institués : rien ne peut durer qu'à condition de changer. A travers les siècles, ils se sont ornés de

mille éléments dramatiques. Mais nul n'est venu, comme Orphée pour les mystères d'Agra, les enrichir de beautés gnomiques et fécondes. Je les compare à un fleuve qui s'accroît et s'embellit de ruisseaux nombreux. Mais les mystères que tu connais sont le Nil à la saison des crues : ils ne roulent pas seulement des eaux belles et qui fuient; ils portent le terreau fertile; chez quiconque en est digne, ils construisent un delta que couvriront les fleurs et la joie, la force et le blé.

Protogène se tut. Les deux hommes arrivaient aux portiques de l'Eleusinion, où se faisait le rassemblement. Comme avant les Petits Mystères, il y avait là grossière agitation, gaîté de populace, bavardages vides, cris de folie et rires sonores. Ce jour-là, le quinzième de boédromion, n'avait d'ailleurs rien de troublant. Quand les mystes se turent, ce fut uniquement pour entendre l'hiérophante proclamer les conditions de l'admission et l'ordre des premières cérémonies .

Le second jour, les mystes allèrent ensemble à la mer pour des ablutions et des purifications .

Puis trois jours furent employés à des sacrifices et à des cérémonies expiatoires.

Pythagore trouvait ces exercices plus vides encore que ne le lui avait annoncé Protogéne. Mais le prêtre d'Orphée l'encourageait, lui promettant que la

suite, la partie éleusinienne apporterait d'intéressants sujets de méditation.

Le vingt de boédromion, après des préludes solennels mais que Pythagore avait subis déjà dans ses précédentes initiations, la théorie se mit en marche derrière Iacchos. Elle partait de plus loin, elle allait plus loin, elle était plus pompeuse, plus riche de couleurs et de musiques : on eût dit un grossissement de la procession des Petits Mystères. De l'Eleusinion ,on se dirigea vers l'Agora qu'on traversa ainsi que le Céramique; on se purifia une dernière fois dans Peau salée des Rheitoi et l'on arriva sur le pont du Géphise. Là, arrêt et tumulte, échanges de propos grossiers, de saillies absurdes, de rires débridés. Puis la marche reprend solennelle le long de la voie sacrée. Après plusieurs stations silencieuses, on atteint Eleusis au milieu de la nuit.

Sous la conduite des mystagogues et des rabdophores, les mystes se retirèrent sous des tentes pour reposer jusqu'au matin.

A l'aube, sans nulle explication, commença le spectacle souvent muet. Mais parfois il se chargeait de discours prolixes où déjà s'essayait le génie dramatique d'Athènes.

On vit d'abord , parmi le chœur des filles d'Okéanos, la jeune Perséphone jouer dans la prairie Nyséenne. Elle cueillait des fleurs, safran, violette, iris, hya-

cinthe. Elle aperçoit le narcisse. Son éclat lui paraît triompher de tous les calices et de toutes les corolles. Elle jette sa moisson dédaignée et, pour cueillir la fleur nouvelle, étend les mains. Mais la terre s'entr'ouvre. Hadès paraît sur son char. A l'instant même où la jeune fille touche le narcisse, le cruel Aïdoneus l'enlève, et il l'emporte vers les demeures souterraines .

Pythagore regardait avec ses yeux et avec son esprit. Il se disait :

— Perséphone, fleur parmi les fleurs, disparaît sous le sol. C'est afin que je songe aux graines qui des fleurs de la prairie tombent au sein de Gaïa. La suite du spectacle, sans doute, chantera la résurrection du grain.

Sa parole intérieure disait encore :

— Narcisse, fleur des morts, symbole de la torpeur qui nous saisit pour le passage dans les ténèbres. Dès que Coré t'a touché, elle est la proie d'Hadès. Un jour viendra où, séduit aux lumières de la mort, je jetterai le bouquet de la vie et je tendrai les mains vers le narcisse éclatant et torpide. Ce jourlà, Hadès s'emparera de moi. Mais les victoires d'Hadès sont apparentes et précaires : après un temps, je lui échapperai comme, au renouveau, lui échappent l'herbe et Perséphone.

Or il fit taire la parole de son âme pour entendre

une voix étrangère, car l'hiérophante chantait l'hymne :

— Aussi longtemps que la déesse aperçoit la terre, et le ciel étoile, et la mer aux flots impétueux, elle garde l'espoir de voir apparaître sa mère vénérable et la tribu des dieux immortels; aussi longtemps, malgré sa douleur, cette espérance charme sa pensée. O défaite inachevée qui va peut-être se transformer en victoire... Agonie penchante, mais qu'un brusque secours peut-être relèvera... Cependant elle appelait ; les cîmes des montagnes et les abîmes de la mer retentissaient de sa voix immortelle. Son auguste mère enfin l'entend. Au cœur de Déméter pénètre, poignard aigu, la douleur.De ses mains, elle déchire lesbandeaux qui retenaient sa chevelure. Sur ses épaules, elle jette un voile sombre. Vite comme l'oiseau, elle s'élance sur la terre nourricière et sur les vagues stériles, à la recherche de son enfant.

Les cris lugubres des mystes accueillent la fin de l'hymne. L'hiérocéryx les entraîne aux souterrains où ils subiront les épreuves de Perséphone. Pendant des heures interminables, on leur fait décrire dans les ténèbres de pénibles circuits. Mille artifices grossiers les livrent aux terreurs et aux inquiétudes. Ce ne sont que chutes, chocs, contacts froids, gluants et qui glissent.

Parfois, en une brusquerie, les ténèbres s'éclai-

rent. Autour d'eux, ils voient, une seconde, une agitation de serpents, de lions, de bêtes fantastiques, de menaces affolantes. Puis, parmi les sifflements, les rugissements, les miaulements, les grincements, parmi des cris plus terribles d'êtres nouveaux et inconnus, les ténèbres sur eux se referment.

Des voix humaines aussi se font entendre, parfois grondantes puissamment comme les peuples en colère. Plus souvent, elles sont faibles, gémissantes, s'éteignent exténuées, reprennent aiguillonnées, semblables au rythme de la douleur. Et elles s'éloignent, pour se rapprocher. Et elles bruissent aux oreilles ; et soudain, dans toutes les directions, elles fuient...

Au fond d'un long couloir, une lueur semblable à l'aube indécise appelle les mystes. Ils vont vers elle. Nulle hâte joyeuse ne soulève leur marche. Ils ont été trompés tant de fois ; tant de fois, une espérance et une lumière, aimables comme la mère qui voit venir son enfant, leur ont fait signe : « Venez vite! » Et, pour courir à la lumière et à l'espoir, ils sont tombés dans quelque puits vorace de ténèbres et d'impuissance.

Pourtant, cette fois, leur cœur bat plus fort.

Ils s'arrêtent bientôt pour écouter la voix de l'hiérocéryx :

— Venez, mes bien-aimés. Sortez du Tartare où les profanes resteront plongés jusqu'à leur prochaine vie terrestre. Mais vous, n'êtes-vous point ceux que j'ai choisis? Venez entendre les discours sacrés; venez contempler les visions divines.

Hélas ! devant eux le couloir, telle une angoisse d'agonie, se rétrécit et s'abaisse. Les mystes, l'un après l'autre, se couchent sur le ventre; par le boyau étranglé, ils se glissent péniblement. Enfin! les voici à l'air libre, parmi les verdures d'une prairie, parmi la fraîcheur réconfortante du matin.

Leurs coeurs se réjouissent. Ils vont crier de bonheur; leurs pieds, encore immobiles, frémissent d'un désir de danse. Un geste de Thiérocéryx les arrête et les inquiète. Puis il parle. Ce jour, qui commence si radieux dans le ciel, sera pour eux un jour de tristesse et de jeûne. Et il leur ordonne de pousser des hurlements funèbres.

Toute la nuit, à travers des pièges et des menaces, dans les terreurs folles d'un cauchemar éveillé, ils ont marché sans nourriture. Jusqu'au soleil couché, ils seront encore privés de tout aliment et de toute boisson. Plusieurs tremblent de fièvre. Pourtant ils regardent, d'une curiosité avide. La sainte tragédie recommence où le drame delà nature, à force de s'humaniser, se divinise.

Déméter apparaît, grande figure voilée. Sa dou-

leur ne s'exprime point par des paroles ou par des cris. Ses mains agitent les flammes de deux torches inégales, élevant Tune, abaissant l'autre. Neuf fois, elle répète ce double mouvement. Et cependant elle se tord les bras; et cependant ses yeux et sa tête tournent de tous côtés comme lorsqu'on cherche et comme lorsqu'on désespère.

— Pendant neuf jours, lamente l'hymne de l'hiérophante, la Vénérable erre sur la terre. Toute à son affliction, elle ne goûte aucune nourriture des dieux ou des hommes, et elle ne plonge point son corps dans le bain.

Ainsi un geste naïf et quelques paroles chantées expriment neuf journées de courses vides.

Le spectacle raconte maintenant le dixième jour. Déméter rencontre une figure étrange. Sur un corps de femme s'érigent trois têtes. Deux s'adoucissent d'une chevelure blonde et d'un sourire de vierge ; la troisième est couverte d'épais cheveux noirs qui tantôt la cachent tout entière, tantôt s'écartent comme un ciel d'orage et laissent voir, tels des éclairs, la brusquerie en flamme du regard. C'est la Triple-Déesse : Arthémis, elle lance sur les forêts et les solitudes l'argent de ses rayons; Séléné, elle conduit dans le ciel le chœur brillant des étoiles; Hécate, toute enveloppée aux vapeurs et aux nuages, elle déchire de lueurs subites la triste hor-

GRANDS MYSTÈRES itl

reur des nuits et elle préside, dans les carrefours, parmi les hurlements des chiens, aux opérations magiques.

Peu de secrets lui échappent. Elle pénètre les cœurs et les ténèbres. Elle devine la douleur sans parole de Déméter et elle lui dit ce qu'elle sait. Elle a entendu les cris éperdus de Coré. Mais elle n'a pu voir le ravisseur. Déméter écoute, et elle ne répond pas, mais, accompagnée de la Triple-Déesse, elle reprend sa recherche. Voici, devant elles, Hélios, couronné de l'or des rayons. Hécate interroge celui qui sait tout ; et lui, tourné vers la Mère douloureuse :

— Nul des immortels n'est cause de tes larmes, hormis Zeus, le dieu suprême, qui a permis à son frère Aïdoneus de prendre ta fille pour épouse. Console-toi cependant, ô Vénérable, carie roi des enfers n'est pas un gendre indigne de toi : n'est-il point l'oncle de ta fille, et l'une des trois parties du Kosmos n'obéit- elle point à sa loi?

Déméter fuit ces vagues consolations. De nouveau j elle est seule. Elle revêt l'apparence d'une vieille femme misérable, et elle parcourt les villes et les campagnes .

Elle arrive à Eleusis. Au bord du chemin, près du puits Parthénios, elle s'assied à l'ombre d'un olivier touffu qui la couvre de ses rameaux. Trois jeunes

filles, trois sœurs, viennent puiser l'eau dans des vases d'airain. Emues par la vieillesse et la douleur, elles interrogent avec bienveillance. Or la déesse leur répond ces paroles subtiles :

— Mon nom est Déo ; c'est ainsi que m'appela ma mère vénérable. Des pirates m'ont enlevée de la Crête, ma patrie. Ils ont débarqué à Thorice et, pendant qu'ils prenaient leur repas du soir, j'ai réussi à m'enfuir. J'ai erré longtemps. J'ignore où je suis et quel peuple habite ces lieux. Chers enfants, prenez pitié de moi et trouvez-moi quelque emploi de nourrice ou de servante.

Callidice, la plus belle des jeunes filles, lui montre la demeure du sage Triptolème, celle de Dioclès, celle de Dolikhos, celle de l'irréprochable Eumolpe, celle enfin de Kéléos, son père. Et elle dit :

— Les épouses de ces héros veillent avec soin dans leur demeure. Quand elles te verront, aucune ne te dédaignera et ne te rejettera ; chez toutes, tu trouveras accueil. Car tu semblés, plutôt qu'une mortelle* une déesse revêtue de fausse pauvreté et de vieillesse menteuse. Mais, si tu veux, attends ici. Nous irons dans le palais de mon père ; nous rapporterons à Métanire, notre mère, ce que nous avons vu; et elle te donnera asile. Nous avons un jeune frère que les dieux out envoyé à nos parents

dans leurs vieux jours : tu lui serviras de gardienne et de nourrice.

Déo fait un signe d'assentiment et, joyeuses, les jeunes filles partent vers le bienfait, comme vers Taire couverte de blé vole la blanche troupe des colombes.

Bientôt les vierges reviennent en courant ; telles des biches au printemps, rassasiées de pâture, bondissent parmi les herbes. Elles ont relevé leurs voiles gracieux et, autour de leurs épaules, leurs cheveux flottent aussi doux que le crocus en fleurs. De loin leurs cris et leurs gestes appellent la vieille femme, qui se lève. Toutes ensemble, précipitamment, elles disent la bonne nouvelle...

Derrière leur joie animée, la déesse marche consistée en son cœur. Sa tête est enveloppée d'un voile sombre qui descend le long de son corps et tournoie autour de ses pieds immortels.

En entrant au palais de Kéléos, elle écarte son voile. A travers son masque de vieillesse, brille on ne sait quel éclat mystérieux qui illumine toute la demeure. Car les dieux ne parviennent point à se déguiser complètement ; mais, à travers le masque de matière, leur clarté se révèle dans les plus humbles comme dans les plus magnifiques de leurs œuvres

Saisie de respect, Métanire cède sa place à Déo.

Du geste, la déesse refuse. Gomme un deuil sur une vie royale, elle étend son voile sur son visage, et longtemps elle reste immobile et muette. Mais la jeune Iambé, toute rire et gestes plaisants, lui offre un siège que recouvre une blanche peau de brebis. Et elle lui adresse des paroles rayonnantes d'affection et de bonne humeur. La douloureuse s'assied.

Elle repousse la coupe et les aliments qu'on lui présente. Alors Iambé verse dans un vase de l'eau, delà farine et de la menthe; elle compose avec soin le cycéon qui donne la force aux coureurs et aux malades la santé. La déesse refuse d'abord ie breuvage. Mais peut-on résister longtemps aux tendresses malicieuses d'Iambé?

— Bois, dit-elle, car je ne puis, ô Vénérable, boire pour toi.. . Bois, ô Vénérable, car ce n'est point moi qui ai fait la route dont tu es lasse... Bois, ô Vénérable, car ce n'est pas mon gosier qui est en feu derrière ta bouche fermée.

Les amicales et délicates plaisanteries obtiennent de la déesse un léger sourire. Iambé utilise ce commencement de victoire :

— Boisdonc, Vénérable, puisque tabouche déjà est entr'ouverte... Ne la referme pas : tu n'es pas la maladroite qui fait le travail deux fois au lieu d'une.

Déo cède à la bienveillante et subtile insistance . Elle boit le cycéon.

Or la représentation de cette lente et multiple action a rempli la journée entière. Maintenant le soleil s'enroule dans les nuages sanglants du soir. Les mystes se lèvent, et ils crient :

— La déesse a bu le cycéon. Le temps du jeûne est fini.

Les prêtres apportent les corbeilles sacrées . Chaque myste y prend une coupe de cycéon et un morceau de pain. Il mange et boit silencieusement. Dans d'autres corbeilles, il dépose la coupe vide et, avec elle, un fragment de pain. Puis il dit :

— J'ai jeune, j'ai bu le cycéon, j'ai pris de la ciste et, après avoir goûté, j'ai déposé dans le calathos; demain, je reprendrai du calathos et je mettrai dans la ciste.

Alors l'hiérocéryx demande :

— O mesbien-aimés,Iambé, par ses plaisanteries amicales et par la jeunesse ingénue de son rire, n'at-elle point égayé la déesse et ne lui a-t-elle point fait oublier un instant sa douleur?

Les mystes répondent :

— La jeune Iambé, par ses plaisanteries amicales et par l'ingénuité de son rire, a égayé la déesse et lui a fait oublier un instant sa douleur.

— Faites donc comme la déesse ; en souvenir

de la jeune Iambé, égayez-vous et reposez-vous jusqu'au prochain soleil.

Ecoliers lâchés après une longue application, les mystes se secouent, se bousculent, s'ébrouent en mouvements joyeux et en larges rires. Mais les jeux, les gais propos et l'agitation des membres durent peu. Nul n'a dormi depuis trois fois quatorze heures. Ils ne tardent guère à s'étendre dans leurs tentes.

Le lendemain, dès le matin, c'est la suite du grand spectacle :

La vieille Déo porte dans ses bras Démophon, le petit enfant confié à ses soins. Et le chant de l'hiérophante renseigne :

— L'enfant grandit comme un dieu. Pourtant il ne se nourrit pas de pain et il ne suce pas le lait. Dès que nul ne la voit, Déo le frotte d'ambroisie et elle souffle: sur lui doucement. Mais ce qu'elle fait pour lui pendant la nuit, voyez-le, mes bien-aimés. La déesse s'approche du foyer, remue le feu, parmi les flammes et les braises, elle cache Démophon qui brille comme un tison.

Inquiète des allures étranges de la vieille nourrice, Métanire guettait derrière la porte. Elle ouvre, elle entre en criant et en levant des bras qui s'indignent et qui désespèrent .Déo retire l'enfant du foyer et, tournée vers la mère, elle prononce des paroles irritées comme le tonnerre :

— Hommes aveugles, vous êtes incapables de distinguer les maux et les biens que le destin vous réserve; mais vous appelez mal l'épreuve qui purifie. Je voulais affranchir Démophon de la vieillesse et de la mort Ton manque de confiance coûte à ton fils l'immortalité. Tu ne mas point permis de le purifier des éléments terrestres qui sont en lui. Qu'il reste donc, puisque sa mère l'a voulu ainsi, un mortel misérable, supérieur aux autres seulement par l'honneur inutile d'avoir eu une déesse pour nourrice.

Elle se tait une seconde. La vieillesse est un masque tombé; la colère, un masque qui tombe. Le visage de la déesse apparaît maintenant, beauté de toujours sur laquelle passent les frissons d'une douleur qui se dissipera, grande lumière immortelle sous un grand vent qui calmera .

Et elle dit :

— Je suis la glorieuse Déméter, joie et utilité des dieux et des hommes. Au-dessus de la ville et des remparts élevés, au sommet hautain du Kallikhoros, que tout le peuple me bâtisse un temple et un autel. Moi-même, je vous enseignerai mes mystères, afin qu'à l'avenir vous en pratiquiez les rites sacrés et que vous apaisiez mon esprit.

Elle tient sa promesse. Dès que les Eleusiniens sont initiés, elle fuit de nouveau. Errante aux lieux

les plus solitaires, elle refuse ses bienfaits aux dieux et aux hommes. Inconnue de tous, elle se cache encore sous un mensonge de vieillesse et de pauvreté. Mais Pan, qui parcourt FArcadie, la reconnaît sous son déguisement. Il court avertir Zeus.Le maître suprême envoie à Déméter les plus éloquentes et les plus puissantes des déesses, les Moires auxquelles nul ne saurait résister. Leurs voix, parfois lentement pénétrantes comme la raison, parfois violentes comme une pente de torrent, affirment que les dieux euxmêmes ne sauraient triompher de la nécessité. Déméter répond :

— La douleur est plus farouche et plus inexorable que la nécessité. A ma place, une mère mortelle mourrait. Moi, je ne puisque refuser de vivre, je veux dire d'agir.

Zeus cède au vouloir de la Grande Déesse.

— Abstention ! s'écrie-t-il, du plus faible tu fais le plus fort et injurieusement tu mets au-dessus des dieux mêmes un petit nombre d'hommes . Abstention, liberté des sages, seule victoire sur les nécessités.

Et il dépêche Hermès pour qu'il reprenne Perséphone à Aïdoneus et la rende à sa mère.

Avant de laisser partir Coré, Aïdoneus ouvre une grenade dont les grains nombreux symbolisent la fécondité. Il fait manger à son épouse un grain,

gage sacré, comme un premier enfant, d'un lien que rien ne saurait plus dénouer.

 la vue de sa fille qui remonte, Déméter s'élance : telle une ménade, à travers les sombres forêts, descend de la montagne. Parmi ses embrassements et ses larmes, elle interroge :

— Chère enfant, n'as-tu goûté d'aucune nourriture auprès du i*oi des morts? Parle, ne me cache rien. Si tu n'as point touché aux aliments d'en bas, tu pourras désormais, arrachée du ténébreux Tartare; habiter dans l'Olympe près de Zeus ton père. Mais, si tu as pris quelque nourriture dans le sombre empire, alors il t'y faudra retourner. Tu demeureras la troisième partie de l'année avec ton époux; les deux autres, avec moi et les dieux lumineux. Lorsque le printemps fera naître les fleurs odorantes et variées, tu remonteras de l'obscurité pour être un grand prodige aux regards des dieux et des hommes.

Ainsi se dénouait le drame merveilleux. Et l'hiérophante chanta ces belles paroles qui témoignaient, malgré les dires de Protogène, de premières infiltrations orphiques.

— Désormais les saisons seront régulières. Déméter a vaincu sa douleur, sûre de revoir sa fille au printemps; l'avare consent à semer, sûr de moissonner plus tard ; l'initié meurt en souriant, sûr de

revivre.... Déo a vaincu sa douleur, et Déo a vaincu Rhéa. Rhéa est exilée dans les landes arides et sur les sommets glacés des montagnes... Nous t'adorons, Déo, meilleure que Rhéa, plus divine d'avoir été une vieille qui pleure, d'avoir connu les douleurs humaines, les déchirements humains et la perte des êtres chers. La farouche Rhéa n'est fille que des dieux. Mais toi, Déo, fille des dieux et des hommes, fille d'une fille des hommes, fille de la charrue... O Déo, si humaine et, parla, plus divine que tous les dieux.

Une fois encore, les mystes burent le cycéon et mangèrent le pain sacré. Puis, dans une toile de iin, pour les conserver pieusement, ils enfermèrent les symboles : un épi de blé, un morceau de pain, une grenade et aussi une toupie qui tourne comme le soleil et comme les saisons.

Tous ensemble, en une émotion profonde, ils dirent la formule :

— J'ai jeûné, j'ai bu le cycéon; j'ai pris dans la ciste et, après avoir goûté, j'ai déposé dans le calathos; j'ai repris du calathos et mis dans la ciste .

L'hiérophante ajouta :

— J'ai pris à la terre et, après avoir goûté, j'ai déposé dans le grenier; j'ai repris du grenier et mis dans la terre.

Puis, d'un accent très bas, comme si sa voix venait des pays du rêve :

— J'ai pris à la mort et j'ai goûté la vie. Pour qu'elle germe plus abondante et plus glorieuse, j'ai confié ma vie à la mort, j'ai semé ma vie dans la mort élyséenne et féconde.

Mais il cria soudain d^e sa voix la plus forte:

— Gonx ompax ! conx ompax !

Et les initiés, quelques-uns solitaires et songeurs, la plupart en bandes gaies et bavardes, revinrent à Athènes par la voie sacrée.

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