LIVRE III
Phérécyde avait dit à Pythagore :
— Semblable au voyageur qui remonte vers la source du fleuve, dès que tu connaîtras les mystères de Grèce, embarque-toi afin que tu ailles chez les Egyptiens, les plus anciens et les plus savants des hommes. Amasis, leur roi, aime les Hellènes et je te donnerai des lettres pour lui. Il te recommandera aux meilleurs parmi les prêtres. Efforce-toi de te faire aimer par ces gardiens du plus antique trésor de science. Situ y parviens, ils t'enseigneront la langue sacrée et ils permettront que tu étudies dans les livres d'Hermès. Grâce à eux, tu posséderas les plus belles parmi les paroles que disent les hommes et parmi celles qu'ils écrivent avec la figure des sons ou avec la figure des choses. Il te restera à descendre, selon ta force, dans la profondeur des paroles : visitant chacune comme on visite un grenier, tu abandonneras celles qui sont vides, mais tu te nourriras de la plénitude des autres.
C'est pourquoi Pythagore naviguait vers l'Egypte. Parfois il fermait les yeux pour revoir, dans toute sa suite, le spectacle des mystères et pour pénétrer plus loin que les enseignements de l'hiérophante. Mais souvent il déroulait un livre dont Protogène lui fit présent et il lisait :
« Orphée, fils d'Apollon, après qu'il eut quitté son père pour un dieu meilleur, chantait ce poème dans les a ssemblées des initiés . Quelquefois , quand il chantait ce poème, Orphée l'appelait Le Cratère, parce que le vin et l'eau, le bien et le mal, Zagreus et les Titans sont mêlés en toi et dans le monde. Quelquefois, quand il chantait ce poème, Orphée l'appelait LePéplos, parce que la trame du monde se tisse éternellement, série large et ininterrompue d'êtres vivants.
« Les initiés, s'ils sont bons, comprendront ce poème. Les bons comprendront ce poème, s'ils sont initiés.
« Au commencement... Mais, si tu es celui qui peut comprendre, tu sais qu'il n'y a pas de commencement. Il y a un commencement pour la parole qui déroule les choses. Il n'y a pas de commencement pour les choses qui s'enroulent. Les choses veulent être dites, et elles se font parole, comme ton corps se fait ombre. Les choses veulent, quoique dites, rester inentendues du profane et du méchant.
C'est pourquoi elles empêchent l'ombre de la parole de devenir pleine comme elles etvivante comme elles.
« L'ombre se meut et le corps se meut, mais l'ombre n'a pas la plénitude du corps, et elle n'a pas la vie du corps; et elle a une autre vie qui trompe, et elle s'allonge ou se raccourcit sans que le corps s'allonge ou se raccourcisse.
« Les choses sont le cercle qui s'enroule toujours tout entier; la parole est le doigt qui parcourt le cercle, et elle part d'un point du cercle.
« Ou plutôt les choses, puisqu'elles sont vivantes et puisqu'elles sont pleines, ne forment pas un cercle unique; mais leur nom divin est Sphère, parce qu'elles se croisent et s'enroulent en cercles que nul ne nombrera.
« La plénitude vivante de l'espace est une sphère. La plénitude vivante du temps est une sphère. Et il n'y a pas deux sphères, mais une seule.
« L'ombre de la sphère est un cercle. Même pour les initiés et pour les bons, la parole est un doigt tremblant qui montre l'ombre de la sphère.
« Au commencement de la parole, non au commencement des choses, il y avait l'eau et il y avait le limon. Un dragon en sortit : ses épaules portaient des ailes et son visage était d'un dieu. Mais il avait, autour de son visage de dieu, deux autres têtes : une tête de lion, une tête de taureau. Quel-
ques-uns rappellent Héraklès parce qu'il n'y a pas de force en dehors de lui. Quelques-uns l'appellent Kronos parce qu'il est toujours jeune, parce qu'il est toujours vieux, parce qu'il y a en lui la réunion de tous les âges. Mais moi, je l'appelle Phanès, parce qu'il brille de tout l'avenir et de tout le passé ; parce qu'il brille assez pour éblouir même les plus profonds parmi les initiés, ceux qui savent que tout est toujours présent, et qu'il n'y a pas d'avenir, et quïl n'y a pas de passé.
« Or Phanès était toutes choses. Le lac n'est-il pas le fleuve qui se jette dans le lac? n'est-il pas le fleuve qui sort du lac ? Et Phanès était homme, et il était femme.
a II s'unit à Adrastée inévitable et immense qui pénètre le monde sans limites jusqu'à ses limites extrêmes. Et elle est femme, et elle est homme.
« Et Phanès a toutes les formes, et Adrastée revêt toutes les formes. Mais les bons savent que Phanès et Adrastée n'ont point de formes ; mais les initiés savent qu'ils n'ont point de corps. C'est la parole qui fait que le fleuve devient lac; c'est la parole qui arrête l'écoulement dans une forme et la vie dans un corps. Et les yeux aussi, parce qu'ils veulent voir, arrêtent les choses. Et ton esprit aussi, parce qu'il veut comprendre, arrête les choses. Mais tu ne peux comprendre, tu ne peux voir, tu ne peux dire
les choses, qu'en les déformant. La sphère tourne. Et le cercle, qui est l'ombre de la sphère, te semble immobile. Or tu ne verras pas la sphère. Et même, si tu n'es pas bon ou si tu n'es pas initié, tu ne verras pas le cercle.
« Phanès, que tu peux appeler Kronos parce qu'il a tous les âges, que tu peux appeler Héraklès parce que toute force est en lui, s'étant uni à Adrastée inévitable et immense, il y eut un œuf.
« Et cet œuf s'étant brisé par le milieu, il y eut le haut et il y eut le bas, il y eut le ciel et il y eut la terre.
<c Dieu, qui est commencement, milieu et fin de toutes choses, racine de la terre et du ciel, tout ensemble soleil et lune, air et feu, homme et femme, eut une forme comme la parole. Le ciel fut la tête de Dieu ; la lune et le soleil furent les yeux de Dieu ; l'air fut sa poitrine ; la terre, son ventre ; les mondes qui s'étendent au-dessous de la terre furent ses pieds ; et l'éther fut l'intelligence de Dieu qui ne se trompe jamais.
« Dieu eut donc une forme, comme la parole a une forme. Mais, si tu sais les langues de tous les peuples, tu changeras mille fois la forme de ta parole, sans changer ta parole. Et plus tu connais de symboles, plus tu changeras la forme de Dieu sans changer Dieu*
« Or Phanès désira changer sa forme et ne plus s'appeler Phanès. Car il est plus vivant que toutes les formes et plus vaste que tous les noms. Et il eut deux filles qu'il appela Ekidna et Gaïa. Et il eut un fils qu'il appela Ouranos. Mais d'autres ont chanté ces choses.
« Ouranos eut pour fils Kronos. Car le même nom appartient à plusieurs, et il est le même pour l'oreille, mais il n'est pas le même pour l'esprit. Le premier Kronos, qu'on appelle Phanès, est absolument sans mesure; mais le second Kronos, fils d'Ouranos, fils de Phanès, quoique dépassant toute mesure, se mesure cependant. Car l'un n'avait point de parties, mais l'autre a des parties. Et il y a des jours et il y a des nuits. Mais il n'y aura jamais la dernière nuit ni le dernier jour. Et la parole, créatrice du commencement, créatrice du mensonge, créatrice de l'intelligence, est menteuse pour être claire, quand elle force à parler du premier jour et de la première nuit.
« Kronos, fils d'Ouranos, fils de Phanès, eut des fils nombreux. Et l'un d'eux s'appelle Zeus. Et les poèmes vulgaires chantent l'histoire de Kronos et l'histoire de Zeus. Et ce qu'ils disent n'est pas vrai. Pourtant, écoute. Le bégaiement de l'enfant est un mensonge pour l'étranger, mais sa mère le comprend et elle entend la vérité. Le bégaiement de l'aède est
un mensonge qui trompe le vulgaire, mais l'initié connaît la vérité qui est derrière le mensonge. 11 sait quelle lumière brille de l'autre côté du chant qui fait de l'ombre. Mais il y a des lumières qui sont trop hautes et qui ne font point d'ombre. De sorte que les aèdes ignorent ce que je chanterai maintenant.
« Lorsque Zeus fut devenu roi, Phanès lui dit :
— « Dévore-moi, afin que je ne sois plus, et afin que je sois encore.
« Alors Zeus dévora Phanès. Mais on ne digère point Phanès. Et Zeus, contenant toutes choses, rejette toutes choses, et il produit le monde que tuvois. Et il est aussi le père des derniers venus parmi les dieux...
«... Les derniers que tu rencontres en suivant le cercle depuis le point d'où est partie ma parole et dans la direction que suit ma parole . Mais, dans l'éternité du cercle, ombre de la Sphère qui tourne sur elle-même, ni les derniers, ni les premiers, ni au milieu.
«Et il y avait d'autres fils de Kronos, les Titans. Et il y avait la terre, qui s'appelait alors Thémis. Car la justice ne vient pas du ciel, et elle vient de la terre. Et il y avait Prométhée, fils de Thémis et frère des Titans.
« Mais les Titans étaient méchants, et Zeus était
méchant. Cependant Zeus, ayant l'intelligence, est moins méchant que les Titans, qui n'avaient que la force. Et, comme il a un but, on peut prévoir le mal qu'il fera et on peut combattre le mal qu'il fera .
« Thémis et Prométhée persuadaient aux Titans de ne point faire le mal. Mais la force sans intelligence n'a point d'oreilles pour la prévoyance et pour la justice; et les Titans faisaient toujours le mal. De sorte que Prométhée et Thémis passèrent, en pleurant, dans le parti de Zeus.
« La prévoyance et la justice s'allièrent donc au dieu nouveau, parce qu'il est intelligence; mais celui qui n'est pas cœur et justice n'est pas toute l'intelligence. Zeus est un tyran qui voit beaucoup de choses, mais il ne pénètre point certaines choses. Il est moitié intelligence, moitié violence. Il a pour servante la Force, et la Force est une servante qui commande à ses maîtres. Et, pour voir loin, il faut être fils de la justice. C'est pourquoi Prométhée sait l'avenir; mais Zeus est un tyran qui sauve le présent, et il ignore l'avenir.
« Thémis veut toute la justice et tout l'avenir. Mais le tyran veut rester le maître et il veut seulement la justice qui l'aide à rester le maître. Il ne veut pas la justice qui coule vers l'avenir ; il veut la continuation du présent et il dresse une digue en travers
de la pente. Il est l'intelligence, puisque la boue du marécage est de l'eau. Mais, dans l'eau qui court librement vers la mer et dans la justice qui court librement vers l'avenir, tu ne trouveras point de boue et tu ne trouveras point de ruse.
« Il faut de l'eau pour faire de la boue ; il faut de l'intelligence pour faire la ruse et pour faire Zeus. Mais l'eau se perd dans la boue et l'intelligence se perd dans la ruse de Zeus.
« Mais l'ennemi de l'avenir vaut mieux que les Titans qui ignoraient et ruinaient même le présent. Et, puisqu'il protège le présent, l'ennemi de l'avenir n'est-il pas le père de l'avenir?
« L'initié, si je Pinterroge ainsi, répondra : Oui. Car Zeus eut un fils meilleur que lui. Et ce fils s'appelle Zagreus. Et tous les initiés savent son histoire; et les bons, parmi les initiés, comprennent son histoire.
« Les Titans, ayant déchiré Zagreus, dévorèrent son corps. Mais le cœur fut sauvé par Pallas. Les initiés savent que le cœur suffit à reformer le dieu ; les bons comprennent pourquoi le cœur suffit à reformer le dieu ; et ceux qui sont dignes d'espérer espèrent,
« Zeus foudroya les Titans ; et ils furent consumés. Leurs cendres renfermaient des parcelles de la substance de Zagreus Et c'est avec ces cendres que
Prométhée a modelé l'homme, qui est meilleur que tous les dieux, Zagreus excepté.
ce Mais prends garde : il y a en toi les Titans qui rugissent et qui, si tu les écoutes, te feront plus mauvais que les dieux. Mais il y a en toi Zagreus qui palpite .
ce Fais taire les Titans qui hurlent en toi, afin que tu entendes ton cœur. Nourris, dégage et purifie, au milieu delà substance mauvaise, le Zagreus qui est en toi.
« Si beaucoup font comme toi, Zagreus sera plus fort que Zeus et il le dévorera. Et il y aura le bonheur, au lieu de la tyrannie ; et il y aura la justice, au lieu de la loi. Et le bonheur s'appellera amour; et la justice s'appellera liberté.
« Alors tous sauront et tous comprendront. Aujourd'hui les initiés savent seuls et les bons seuls comprennent.
« J'ai fini de chanter le poème qui s'appelle Le Pépias parce que la trame du monde se tisse éternellement, série large et ininterrompue d'êtres vivants. J'ai fini de chanter le poème qui s'appelle Le Cratère parce que le vin et l'eau, le bien et le mal, Zagreus et les Titans sont mêlés en toi et dans le monde. Ecoute souvent le poème dans ta mémoire, afin qu'il t*aide à écouter ton cœur. Ton cœur est le seul aède qui puisse te chanter toute la vérité » .